‹ Les Anges de ParisChapitre 17 sur 28 · UNE GRANDE ENTREPRISE · texte numérisé non relu

UNE GRANDE ENTREPRISE

On a vu que l’abbé Savinien avait parfois des conférences secrètes avec le forçat évadé, et c’était lui qui avait invité Tripart par un signe à venir le rejoindre.

Lorsque cet homme fut à scs côté3, cheminant avec lui sur le quai Saint-Miche), il lui dit en baissant la voix, et en ayant soin de regarder autour de lui à cliaquo parole, si personne no pouvait l’entendre :

—Eh bien, où en sont vos projets sur les coffres-forts de l’hôte de Monclave ?

Tripart s’arrêta stupéfait.

— Hélas I monsieur l’abbé, dit-il, pouvez-vous bien demander où en sont ces projets, lorsque vous les avez si cruellement déjoués !

— C’est égal, dit Savinien, je suis sûr que vous allez toujours jouer de l’orgue devant la grille pour ne pas priver ce séjour de vos agréables accords... Et quand ce no serait que le bon vin qu’on verse dans la serre-chaude... il vaut bien la peine de s’y rendre.

— On no peut pas oublier ses amis.

— Et Jules, le valet de chambre, est toujours lo vôtre.

— Pour quelques causeries en passant.

— Vous voyez bien que j’avais raison... vous otos retourné à l'hôtel.

— Mais, bon Dieu, pourquoi faire.... toutes mes espérances ont été renversées.

— C’est grand dommage en vérité !

— J’ai eu bien du malheur de m’être grisé, et d’avoir par suite découvert mon visage, j’ai eu bien du malheur qu’il se soit justement trouvé dans cette cour un homme qui pût me reconnaître, bien du malheur que cet homme fût assez fin pour deviner par ce que j’avais fait ce que je pouvais faire encore !

-Consolez-vous, Tripart, tout autre l’aurait présumé de même. Quand je vous avais vu sur la place du palais de justice...

— Avec l’énumération de mes hauts faits écrite au-dessus do ma tête.

— Et que je vous retrouvais rôdant autour de la maison d’un banquier, vous mettant en accointance avec les domestiques pour flairer les caisses de plus près, il n’était pas difficile d'imaginer le reste.

— Et vous êtes venu un jour dans ma boutique m’appeler par mon nom !... Ah ! ça fait un terrible effet d’entendre prononcer son nom !... Vous m’avoz dit que vous saviez parfaitement qui j'étais, et que vous alliez avertir la police du choix que j’avais fait de la ville do Paris pour ma résidence actuelle... à moins, avez-vous ajouté, que je ne voulusse vous avouer toute la vérité sur mes démarches à l’hôtel de Monclave.

— En ce cas je m’engageais à tenir le secret.

—Et j’ai consenti.

— Et j’ai tenu parole.

— Vous aviez deviné, monsieur l’abbé, que je m’étais mis au fait des êtres du logis.

—Puisque c’était la première chose à faire.

— Vous m'avez fait question sur question à ce sujet. . . Et la serre-chaude? et la salle de bain ?... et le vestibule?.. .et celte porte, que fait-elle, où va-t-ello ?... C'était à croire, monsieur l’abbé, ajouta en riant Tripart, que vous vouliez aller crocheter les caisses du banquier à ma place.

— Vous avez répondu avec vérité, dit Savinien, je dois le reconnaître.

—Il fallait bien obéir sous cette terrible parole : Je vous dénoncerai... Il est vrai que vous aviez la bonté d’en joindre d’autres, de prédication sainte...

—Qui faisaient moins d’effet que la première.

— J'en conviens. Vous avez lu encore dans mes yeux que j’avais pris l'empreinte de la serrure do la porte latérale qui donne dans la rue Ville-1 Évêque , et que j'en avais fait faire une clef.

— Sans doute, puisque dans la rue vous auriez été mal à l’aise pour crocheter une porte ; et que celles de l’intérieur, ne fermant pas à clef, vous donnaient accès jusqu’au vestibule, d’où vous auriez forcé les serrures des portes conduisant aux bureaux du banquier.

— Et cette clef. . . hélas ! mon Dieu, il a fallu vous la remettre. .. puisque, sous votre terrible parole, vous me faisiez obéir comme l’ours sous lo bâton.

— Cette clef, la voilà, dit Savinien en la tirant de sa poche.

Les yeux de Tripart brillèrent à cette vue.

— Je ne veux plus qu’elle soit dans mes mains, dit l'abbé, et je veux encore moins qu’elle soit dans les vôtres.

Il la lança à la rivière.

Tripart passa gravemont la main sur sa barbe grise.

— Vous venez de penser, dit l’abbé en lo regardant obliquement, que vous en feriez faire une autre.

—Enfin, dit Tripart sans répondre, au prix de tant de sacrifices, j’ai votre parole d’honnête homme et votre discrétion do confesseur, pour me garantir ma liberté.

—Oui, répondit l'abbé. Mais, si vous nourrissiez encore do mauvais desseins, je pourrais, sans manquer à mes engagements envers vous , avertir le banquier Rouville de veiller sur son argent comptant et ses billets de banque.

— Ilélas ! c’est vrai, dit Tripart, on no me nommant pas, vous resteriez encore dans les termes du marché.

— Mais vous venez do penser, dit Savinien avec le mémo regard, que cela même ne vous empêcherait pas de tenter l’aventure.

—Hum ! se dit Tripart, cet abbé a le don de double vue.

Mais Savinien voulait enfin en venir au but secret de cet entretien. Il reprit :

— Vous êtes donc allé boire et causer avec Jules, ces jours-ci ? Est-ce qu’il Vous conte les nouvelles de la maison, voire ami le valet de chambre ?

—Certainement, monsieur l’abbé, répondit Tripart. Il s’est même passé, dans ces derniers temps, des choses assez étran-

ges à l'hôtel pour qu’on en parle. .. Madame de Monclave n’habite plus chez elle.

— En vérité !

— Mais c’est la manière dont elle est partie qui est étrange. Un jour du mois dernier, on l’a vue toute la journée; elle a dîné, comme do coutume, dans sa chambre ; elle est descendue à dix heures, comme de coutume, pour prendre un bain... Et, le lendemain, plus personne... madame la vicomtesse n’était plus dans son lit, ni dans sa chambre, ni ailleurs... et les jours suivants on ne l’a pas aperçue davantage...

— Et que dit-on de cette disparition subito?

— Monsieur dit que madame la vicomtesse est partie pour passer quelque temps à Lyon, chez sa mère. Mais il faut qu elle ait pris le chemin de fer atmosphérique... c’est-à-dire qui passe par les airs... car personne ne l’a vue sortir do l’hôtel, personne n’a vu de voiture l’attendre ni l’emmener... Et, ce qui rend ce départ plus étrange, c’est que depuis ce moment monsieur a une tristesse singulière, et montre môme une sorte d’embarras et presque de terreur lorsqu'on lui demande des nouvelles de sa femme.

— Sait-on le motif de cotte humeur sombre?

— Non. Les plus habiles disent que madame la vicomtesse a été enlevée parle fantôme de défunte la marquise de Monclave, qui revenait souvent dans sa chambre, et dont le portrait a disparu dans la nuit môme de l’événement. Et ils assurent que c'est là ce qui affecte M. le vicomte. Les plus simples pensent qu’il s’attriste de l’absence de sa femme, parce qu’il l’aimait beaucoup et vivait très-bien avec elle.

C’était là tout ce que Savinien voulait savoir. Quoiqu’il fût quelquefois retourné à l'hôtel, chez M. Rouville, il n’avait pu savoir du banquier, qui naturellement se taisait sur ce sujet, les bruits répandus sur la disparition de madame de Monclave, et il tenait à les connaître.

— Et vous, dit-il à Tripart, que pensez-vous de cet événement-là?

— Ah l monsieur l’abbé, répondit celui-ci, est-ce qu’un pauvre diable comme moi peut avoir une idée?

—Des idées... Pourtant vous n’en manquez pas quand vous rôdez sous les fenêtres du banquier.

— Allons, je vois que vous me croyez toujours obstiné dans

mon entreprise. Mais c’est mal juger de votre panvre prochain, monsieur l’abbé.

— Prenez garde ; si votre nature vous inspire encore de mauvaises pensées, ne les mettez pas en œuvre. Mon silonce vous est acquis pour les méfaits passés, mais non pour ceux que vous pourriez commettre à l'avenir, et dont je deviendrai responsable.

— Et je reste ainsi condamné à l’oisiveté t dit Tripart d'un accent do plainte naïve.

— A ce sujet, je ne puis vous donner qu’un conseil, répondit Savinien. Ce serait de profiter* de ce loisir que le hasard dos circonstances vous laisse pour vous recueillir eu vous-méme, repasser dans votre esprit votre vie passée, ce qui devrait, avec l'aide de Dieu, vous amener au repentir.

— Monsieur l’abbé, le repentir me donnera-t-il des rentes?

—Monsieur Tripart, la paix de l'âme vaut mieux que des rentes.

— La paix de Pâme? pas besoin de l'aller chercher si loin , • elle est au fond d'une bouteille.

— Vous appelez l'ivresse tranquillité de conscience?

— C’est la mienne. Nous ne pouvons être autres que la nature ne nous a faits, monsieur l'abbé. Un rosier ne porte pas des chardons ni un chardon des roses. Vous no pouvez penser à aller dévaliser une maison à l’aide d’escalade et de fausses clefs; je ne puis penser à aller chanter à l'église et dire la messe au jour do Pâques.

Savinien porta sur le bandit un regard de réflexion triste.

— Vous me dites toujours ce que je pense, monsieur l’abbé; reprit celui-ci ; j'ai envie de vous le dire une fois à mon tour.

— Dites.

— Vous pensez : Voilà un gaillard qui, si je voulais le convertir mo donnerait bien du fil à retordre.

Savinien sourit d'un air d’assentiment et ils se séparèrent.

Le missionnaire marcha plus rapidement jusqu'au Ponl- Itoyal. Là il ralentit son pas et regarda autour de lui comme en cherchant quoiqu'un do connaissance.

I! vit bientôt vunir un homme âgé enveloppé d’un burnous fourré par-dessus son paletot, et aussitôt il alla droit à sa rencontre comme vers celui qn’il attendait.

Cet homme était le docteur Alambert, que nouo avons déjà aperçu auprès do madame de Monclavo. Il demeurait dai's un

quartier de Paris très-éloigné de l’hôtel dos Missions, où logeait Savinien, et tous deux s’étaient donné rendez-vous en cet endroit pour une course qu’ils avaient à faire ensemble.

Ils descendirent le pont vers la grille des Tuileries.

Le docteur Alambert approchait de sa soixantième année. On ne voyait guère sous son chapeau que des lunettes d’argent, et, derrière sa tôte, un cercle de cheveux gris et rares; le bas de son visage disparaissait dans un épais cache-nez.

Mais, dans le peu qu’on apercevait de sa figure, on distinguait encore une expression remplie d’intelligence et de droiture, des yeux au regard placide et pénétrant, un air de réflexion élevée et constante.

Le docteur avait vécu au milieu des misères humaines, en y apportant le sang-froid de l’habitude, qui n'excluait pas tout à fait la commisération de l'âme. Il était calme comme la philosophie, discret comme la confession, indulgent comme la science. Il voyait dans les faiblesses et les défauts des hommes •des infirmités morales, qu'il comprenait comme des maladies et excusait de môme.

Ami de madame de Flamine, nous avons dit que le docteür Alambert était devenu celui du missionnaire.

Savinien lui avait donc confié récemment, bien sùr qu’il était de son silence, les mortelles tristesses de Delphine de Monclave et l’horrible danger de sa situation. 11 lui avait dit comment ayant un moyen de s’introduire secrètement au rez-de-chaussée de l'hôtel, il allait tous les soirs, après avoir prié à l'église de la Madeleine, se glisser furtivement dans cette demeure, au prix de tout ce qui pouvait en résulter de cruel pour sa réputation et pour lui-même, dans le but de veiller sur la malheureuse jeune femme; et comment il s’était trouvé là pour l’arracher à la mort, apportée par son mari.

En ce moment il lui rapporta ce qu’il venait d’apprendre de Tripart, c’est-à-dire que l'enlèvement de madame do Monclave n’avait pas ou au dehors de retentissement fâcheux. Le séjourde Delphine au couvent des Augustines et le bienfaisant repos qu’elle y trouvait pouvaient donc se prolonger sans qu'on connût son domicile, ni que, dans tous les cas, on osât troubler sa résidence, dans une maison religieuse qui jouissait, par privilège si ce n’était autrement, du droit d’asile.

Le docteur confirma Savinien dans cette espérance.

— Le monde no saura rien, dit-il, de ces événements. Paris

est un océan où le bris d’un vaisseau disparaît à l'instant sous la nappe des eaux. Combien ne voyons-nous pas dans !o cours de notre carrière, nous médecins, qui nous initions forcément aux secrets desfamilles, de destinées différentes de ce qu’elles paraissent, de luttes intestines, de crimes... Oui, il faut le dire, de crimes caches!... Et tout cela passe connu de nous seuls sans qu’il en surgisse rien au dehors.

— Et vous-mômc, dit Savinien, vous docteur qui donniez habituellement vos soins à madame deMonclave, vous n’avez pas soupçonné le malheur de la vicomtesse dans une maison indigne d’elle?

—Non, cette femme est du bien petit nombre de celles qui ont le bon sens difficile, le courage continuel de taire les torts, les défauts de celui dont elles portent le nom, qui font à leur mari le sacrifice sublime du silence.

Oh! je me suis aperçu de cette noble dissimulation le

premier et je l’ai admirée... Madame de Monclave est la vertu même... Aussi j’espère pour elle des temps meilleurs... sans savoir d’où ils lui pourraient venir, dans le lien éternel qui l’enchaîne.

Tandis qu’ils cheminaient, Savinien reprit:

—Et la société, docteur, est pleine de destinées aussi cruelles, d’événements aussi tristes?

—Aussi tristes et aussi étranges, réponditM. Alambert.

— C'est effrayant à penser!

—C’est-à-dire, mon cher abbé, que si les personnages dos drames, des romans, qui semblent formés à plaisir d’aventures, de passions inouïes, pouvaient lire à leur tour ce qui se passe dans la réalité, ce serait cette réalité qu’ils accuseraient d’exagération folle.

— Mon Dieu... Et vous qui en êtes constamment témoin I...

— Qui ne faisons que passer de l’un à l'autre.

C'est le plus dur de votre profession, docteur, de vivresans

cesso au milieu do ces sombres mystères.

— Et vous donc, messieurs les prêtres.

Oh ! nous, docteur, dit l’abbé en souriant, nous n’avons

affaire qu’aux fidèles, tandis que vous, médecins, vous avez affaire à tout le monde; et, au dix-neuvième siècle, la différence numérique est grande.

— N’importo, répondit le sago Alambert, ne nous plaignons ni l’un ni l'autre, puisquo, appelés à connaître des vices, des

crimes hideux, nous sommes aussi parfois appelés à les combattre et à les vaincre.

— C’ctait IL ce queje pensais, docteur.

— Mais vous le verroz, comme moi, dans le cours de votre carrière, ainsi que nos observations et les chiffres des statistiques le prouvent, le plus grand nombre des crimes et délits se passe entre l’homme et la femme que le mariage a réunis.

— A peu près comme chez les oiseaux qui, dans les airs se caressent, et dans les cages se battent.

— C'est cela; car du reste une sorte de fatalité semble so plaire à unir la femme de mérite et de vertu à l’homme qui en est le moins digne, et l’homme honnête et pur à quoique monstre de frivolité, de coquetterie, afin de gâter comme à plaisir tous les ménages... Que le ciel leur pardonne!

Le docteur et l'abbé traversaient alors les allées des Tuileries semées do glaces, voilées de brume et entièrement solitaires.

Comme ils allaient entrer sous l’un des noirs quinconces, Sûvinien aperçut deux personnes dont la vue le frappa vivement et retint malgré lui son pas en suspens.

Sur un banc de marbre, au pied du groupe de Laocoon, étaient assis Charles Daumont et la femme que Savinicn avait déjà vue deux fois près de lui.

.Mais ce n’était plus cette figure de femme pâle, frémissante, égarée, presque effrayante à voir au milieu de sa beauté; la paix, le bonheur du ciel, semblaient descendus dans son âme.

Dans ce froid glacial, sous la voûte des arbres noirs, les pie !s sur la terre gelée, elle semblait se reposer dans l’endroit le plus agréable. Un seul cachemire l’enveloppait; elle avait relevé son voile; et son œil était limpide, ses joues parées de belles couleurs, comme si elle eût respiré les délices du printemps.

Sa taille, élancée et flexible commo un roseau, se tenait inclinée, sa tête se penchait du même côté, et son regard se relevait vers Charles.

Elle le contemplait alors avec une douceur ineffable, sans mélange d’aucun trouble, et on voyait que c’était de lui que venaient pour elle le soleil, le parfum, l’harmonie, l’amour, la joie qu’elle sentait répandus dans l’air, tout ce printemps idéal qui remplissait son soin d’une indicible ivresse.

Quand Savinicn ctM. Alamberteurent dépassé ces deux personnes de quelques pas :

—Que je regrette, docteur, dit l’abbé, que vous n’ayez pas

vu celle femme près de qui nous venons de passer. Je l’ai déjà rencontrée, et dans des circonstances si élrangcs qu’il existe en moi, je l'avouerai, une curiosité ardente que vous auriez peut-être pu satisfaire.

— Je l’ai parfaitement vue, dit le docteur.

— Vraiment!

— Tout en tournant la tête do l’autre côté.

— Vous la connaissez?...

— Elle ne peut sortir pour prendre l’ajr que par co temps affreux qui éloigne d'ici tout le monde, afin de n’étre aperçue par personne qui puisse la reconnaître... 11 fallait bien lui laisser son pauvre instant de sécurité.

— Alors vous pouvez me dire...

— Sa vue est venue précisément confirmer l’observation que je faisais à l’instant même.

— Sur les unions mal assorties.

— Je disais que, dans les lions du mariage, le troublo, le malheur, venaient presque toujours d’un côté seulement des deux époux.

—Et cette femme?...

— Cette femme, madame Emilie do Lauréal, est un exemple des femmes qui, unies au plus digne des hommes, perdent leur destinée et la sienne par des passions insensées.

— En ce cas, vous allez m’apprendre...

— Rien pour aujourd’hui. Seu'ement la réflexion que je faisais en amène une autre, pour laquo’.lo madame de Lauréal me sert encore d’exemple. C’est que, dans les discordes conjugales, la femmes qui fait souffrir son mari est plus malheureuse encore que celle qui souffre par lui. Et quand vous connaîtrez la destinée de celle que nous venons de rencontrer, surtout le triste dénoôment qui no peut manquer de la clore, vous verrez que Delphine de Monclavo est cent fois moins à plaindre encore qu’Emilie do Lauréal.

— Voyons, docteur, contez moi cela en chemin.

— Vraiment, mon cher abbé, vous croyez que nous n’avons pas assez a faire do l'entreprise qui nous occupe!

--Si fait, j’en conviens.

— Changer la nature d’un homme,... d’un vieillard! do fond en comblo !

—Sans doute... Mais quelques mots...

—Rien.

Savinien insista encore.

— Le docteur croisa ses mains gantées de fourrures dans les manches de son burnous et hâta le pas pour so réchauffer.

- — Il fait très-froid ici, dit-il.

Puis il ajouta avec un malicieux sourire:

—Et vous savez, mon cher abbé, que la maladie de M. Rouville, qui nous réclame tous les jours, vous comme consolateur et moi comme médecin, doit absorber tous nos soins.

l’épreuve

M. Rouville, atteint d'un rhumatisme qui comptait déjà de longues années, était depuis quelques semaines entièrement privé de l'usage de ses membres, et restait cloué par la douleur dans son lit ou dans son fauteuil.

I)’autre9 accidents, des symptômes inquiétants étaient venus se joindre à ce mal ; depuis huit jours des défaillances subites et prolongées se succédaient. Le malade s’alarmait au dernier point de son état, que le docteur Alambert soulageait par tous les secours de la science, et dont l'abbé Savinien charmait les souffrances par ses consolants entretiens.

Le docteur s’informait dans tous leurs détails dos phases do la maladie de M. Rouville et donnait chaque jour do nouvelles ordonnances. Les douleurs rhumatismales avaient peu à peu diminué; mais des défaillances étaient survenues sans qu’on dût s’y attendre, et on pouvait croire qu’elles inquiétaient vivement le docteur, quoiqu'il cherchât par des paroles composées à en atténuer l’importance aux yeux du malade.

Rouville, seul avec lui-même, oppressé, tremblant, souffrait plus de ses terreurs que do son mal.

Il se trouvait tout à coup en face de la pensée de la mort, do cet événement suprême qu'il n’avait jamais eu jusque-là le courage d’envisager.

Il cherchait partout soutien et consolation.

Mais il était seul avec ses angoisses, dans ces journées d'hiver qui semblaient déjà lui apporter les ombres froides du tombeau.

Le moment était venu où, suivant la prédiction de l'abbé Savinien, il voyait sa fortuno d’un œil bien différent.

Tout son or pouvait-il lui donner seulement un rayon de soleil qui vînt le ranimer? Tous ses billets de banque pouvaientils lui rendre la jeunesse et la force? pouvaient-i's lui racheter seulement une année d'existence? Ses actions do chemins de fer, de mines, de canaux, tout le fatras de ses valeurs, pouvait -il lui donner un ami dont la main vient serrer sa main à sa dernière heure.

Les jours s’écoulaient pour le vieux banquier dans la monotonie d'une épouvantable tristesse.

Une crise survient plus violente que les autres.

Le docteur, obsédé par les questions du malade, refusait toujours de se prononcer sur ces accidents. Sans confirmer ni dissiper les craintes qu’ils faisaient naître, il se contentait do faire toujours, en apparence, tout son possible pour éloigner ces terribles rechutes.

Mais Rouville, en consultant ses souvenirs et parfois ses livres de médecine, so persuadait qu'il succomberait bientôt dans une de ces attaques.

Telle était la situation où le vieux banquier se trouvait le jour où M. Âlambert et l'abbé Savinien, que nous avons suivis dans leur chemin, pénétrèrent dans sa chambre.

L’après-midi était près de finir.

L’hôtel do Monclave, que le vicomte fuyait presque toute la journée en se laissant entraîner plus que jamais à sa passion pour madame de Miroville, était profondément triste et silencieux.

Il n’y avait d’habité dans toute l'étendue que cette chambre de malade où le mouvement de la journée ne se faisait sentir que par un demi-bruit de pas errants, assoupis sur les tapis, par quelques mots de lamentation des valets et les longs et profouds gémissements du moribond.

Le docteur et l’abbé s'arrêlèrent dans l’antichambre.

Le premier s’infonna près du valet de chambre de l'état do M. Rouviile.

— Il sort d’un long évanouissement, plus profond, plus alarmant que les autres, répondit le domestique; nous l’avons porté sans connaissance sur son lit, où il vient de reprendro ses sens.

M. Alambert fit un léger mouvement commo lorsqu’on va so frotter les mains à une nouvelle satisfaisante, et ses yeux, trop expressifs, brillèrent et sourirent malgré lui.

Mais, lorsqu'il entra chez lo malade, 6a figuro dovint subitement aussi grave et aussi contristée que le comportait la circonstance.

L’abbé le suivit et tous deux s'avancèrent près du lit de souffrance.

Dans cette chambre surchargée de tentures, le jour d'hiver est plus sombre.

M. Itouvillo, pâle, anéanti, le visage luisant de sueur, est à demi soulevé sur ses oreillers ; ses domestiques l’entourent en lui présentant des sels. „

Sa robe de chambre à grands ramages garnie de torsades d’or, sa toque do velours violet brodée d’or, tombée sur la peau do tigre qui sert de descente de lit, montrent la hâte qu’on a euo de le déposer sur sa couche.

Près de lui, toutes les potions que peuvent créer los pharmacies sont servies dans des vases de cristal et de vermeil.

La chambre à èbucher, avec des tentures et un ameublement do damas bleu foncé, rehaussé de glaces, de dorures, a autant de richesses que do grandeurs. Il y règne un luxe somptueux, empreint en môme temps de mollesse et de volupté, et qui est demeuré là depuis lo temps où le banquier recevait dans cet intérieur de mystérieuses visites, pour lesquelles il n’était rien d’assez moelleux ni d'assez magnifique.

Ce cadre splendide fait paraître plus triste et plus repoussante encore la déplorable ligure du banquier, et lo malheureux état de sa personne. Tout est beau à regarder chez lui, oxcepté lui-môme. Car ceux qui, par leur fortune, répandent tant de charme et d’éclat autour d'eux ne peuvent rien en emprunter pour leur prophe personne.

Puis, l'approche de la mort ost plus effrayante au milieu du luxe que dans le galetas, liilo montre mieux sa puissance en abattant celui que Bon rang et sa fortune défendaient contre tout le reste.

Lo docteur tâte lo pouls du malade, écrit quelques prescriptions, et va s’asseoir en silence au clievot du lit.

A quelques pas, l’abbé Savinien est accoudé sur le piod do la couche. Sa figure a toujours la même expression calme et austère que tempère une extrême douceur.

Les domestiques s'effacent dans lo fond de l'appartement.

Le malade tient fixé devant lui ses yeux éteints et pâlis par une morne terreur.

M. Alambert, sans agraver les craintes de son client par nu cunc parole indiscrète, n’a rien fait non plus pour les faire disparaître ; il a laissé agir l’imagination à son gré.

Tous les jours le malade s’est représenté son état d’une manière plus eil'rayante. Il en est venu à penser qu’il succomberait à la suite do l’une de ces défaillances inexplicables dans sa position et accompagnées de symptômes redoutables.

Etcciie do ce jour a été plus longue, plus profonde que les autres ; il en est sorti plus brisé 1

Ses terreurs lui disent que peut-être le moment suprême est venu.

Parfois son regard anxieux se tourne vers le docteur ; ses lèvres s’entr’ouvent sans qu'il ose l’interroger.

Mais M. Alambert a le visago à demi dérobé. L’ombro de son chapeau qu’il a gardé so répand sur ses traits, tandis qu’il • penche la tôle sur le pommeau do sa canne soutenue entre sos mains, dans l’attitude d’une réflexion constante.

Quelques moments se passent dans le plus morne silence.

La pendule sonne six heures.

— Déjà la nuit t murmure le malade d’une voix lamentable se souvenant que le3 décès sont plus frequents la nuit que le jour.

— Non, six heures seulement, dit l’abbé,

— Oh t comme la nuit va êtro longue dans cette attente ! soupire encore Rouville.

Le silence règne do nouveau dans celte chambre plus triste à mesure que le jour baisse.

Un domestique apporte des flambeaux. *

Les bougies sont placées sur une console couverte de divers objets d'orfèvrerie et surmontée d’une glace.

Le hasard donne à ces simples objets quelque chose d’effrayant pour les yeux voilés du maladô.

Le i oflet de la glace qui augmente le nombre dos bougies, les objets indistincts posés sur le marbre blanc figurant une nappe d'autel, la forme sombre et immobile de Lecclésiastiquc qui bo détache sur ce fond lumineux, tout ce vague ensemble, le recueillement des personnes présentes, et surtout les craintes qui le possèdent, font penser au malade que ce sont là les apprêts d’une cérémonie funèbre.

— Que veut dire cet appareil? demando-t-il en relevant brusquement la tête. Suis-je donc en ussoz grand danger?...

Et sa voix expire.

Mais l’abbé Savinien a soudain saisi sa pensée.

— Pour qu’on appelle la religion à votre aide ? dit-il en achevant la phrase de Rouville. Craindriez-vous, continua le jeune prêtre, l’approche du sacrement divin qui, dans la défaillance du corps, vient redoubler les forces de l’âme? ‘

--•Mon cher abbé, répond Rouville d'une voix tremblante, vous savez que j’ai souvent écouté avec attention vos paroles pieuses... que je vous ai même fait appeler pour renouveler ces entretiens... mais dans un tel moment...

— C'est le moment où Dieu, dans son extrême miséricorde, vient lui-même, sous la forme de l’hostie, visiter et bénir ceux qui sont près de paraître près do lui... et ce moment n’a rien que de bienheureux.

Le malade répondit par un gémissement sourd.

Savinien fit un pas de plus vers lui.

—Mais, pour obtenir cette grâce suprême, reprit lejeune prêtre, il faut que la conscience de l'homme soit entièrement purifiée. Ainsi, songez-y bien, n’y aurait-il pas dans votre vio quelque action coupable qu'en ce moment vous seriez heureux de réparer?

A ces mots le banquier se réveilla.

11 sentait qu’on méditait quelque atteinte contre ses richesses, et il répondit avec brusquerie :

— Non sans doute, monsieur l’abbé.

— Cependant, reprit Savinien, le riche est plus sujet à faillir qu’un autre, sa responsabilité étant plus grande. Rappelez-ce que vous avez fait. Lorsque la répartition des biens est déjà prodigieusement inégale de ce monde, vous, qui on étiez largement partagé, avez-vous cherché à atténuer cette inégalité par vos bienfaits, ou l’avez-vous aumgentée encore par vos exactions sur le pauvre?

Rouville fronça le sourcil. Ses instincts cupides, les habitudes de rapacité de toute sa vie le dominèrent encore ; le démon des richesses qui le possédait bondit dans son sein.

Il glissa rapidement la main sous son oreiller, pour savoir si les clefs de ses coffres qu’il y avait placées y étaient encore. Et, après s'en être assuré, il resta dans un profond silence.

Le saint ecclésiastique reprit:

—Je vous demande encore une fois d’y penser. Vous n’avez peut-être jamais bien compris ce qu’était la fortune. Dieu la

donno à quelques-uns d'entre vous commo le père tond uro oblc à son enfant, pour qu’il fasse l’aumône aux pauvres. Retenir cette obole entre ses mains est un crime, qui devrait amener,., au moins à l’heure où vous ôtes, réparation et repentir.

— Monsieur l’abbé 1 s’écria Rouvillo, qui s'était à demi soulevé sur son lit par un mouvement de colère.

— Je ne vous accuse pas, interrompit Sa\inien ; je vous demande seulement si, à cesujet, votre âmee3t entièrementexempte de remords?

— Oui, de tous remords, prononça avec force l’obstiné vieillard.

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