LH LIT DE MORT
Tous les domestiques se trouvant réunis dans les appartements du rez-de-chaussée, on avait négligé de fermer les portes de l’hôtel.
Une femme, après avoir franchi comme une flèche la cour et le vestibule, se trouva tout à coup au milieu de la chambre de M. Rouville.
Dans cette chambre, le malade, le jeune prêtre, le docteur, les domestiques effacés dans l’ombre, laissaient régner alors un morne silence. Cette apparition produisit une stupéfaction indicible.
La folie est obstinée dans ses idées.
Hélène Poncelet, profitant du premier moment où la gardienne placée près d’elle par madame de Flamine ne s’opposait plus h ses velléités de franchir le seuil de la maison, était venue en courant chez ce banquier de la rue d’Anjou auquel son idée fixe était de redemander l'argent que lui avait autrefois confié son mari.
La femme de confiance, obéissant aux instructions qui lui
avaient été données, s’était contentée de suivre la pauvre insensée. L’instinct de celle-ci avait suffi pour la conduire dans une maison bien connue à ses pas.
Hélène avait la mise ordinaire de la classe ouvrière; mais la chaleur qui lui montait au cerveau la forçait à rester tête nue; dans la course ses cheveux à peino attachés s’étaient dénoués et flottaient sur ses épaules.
Elle se trouvait placée dans l’endroit de la chambre où frappait la lueur des bougies.
Ses yeux étaient arrondis et une lueur blanche errait sur ses prunelles ; la sueur maladive de la folie faisait reluire son visage, qui offrait une sorte de rayonnement livide; ses cheveux humides, qui se tordaient en longues mèches et l’enlaçaient jusqu’à la ceinture, ressemblaient à des cordes dont eût été liéo la pauvre insensée, et qu’elle entraînait avec elle.
L’abbé Savinien joignit les mains avec ferveur à sa vue.
— O mon Dieu! murmura-t-il, je vous rends grâce, le remords qucj’évoquais, le voilà vivant!
Hélène, qui n’avait conscience ni de sa propre situation, ni do ce qui l’entourait, prit la même voix que lorsqu’elle venait autrefois parler d’atTaires àM. Rouville.
Elle n’apercevait point le moribond dans son lit; elle s'adressait au banquier que son hallucination lui peignait dans un grand fauteuil vert, près d’un bureau, à cette place où elle lui avait souvent parlé.
— Monsieur, dit elle en tenant son œil hagard fixé sur cette figure fantastique du banquier, monsieur, je viens vous redemander l’argent qu» mon mari a dépcrsé chez vous.
A l’apparition de cette femme, à ces paroles qu’il entendit, le malade se dressa sur sa couche. Après les exhortations inutiles que l’abbé venait do lui faire, il crut que c’était là une vision quo le prôtro évoquait pour l'épouvanter, et il resta immobile de stupeur.
Hélène continuait de sa voix brève et saccadée :
—J'étais avec mon mari quand il a apporté la somme... je m’en souvienà très-bien., c'était à peu près à cette heure, n’esL-co pas?. Vous aviez cette même robe de chambre à grandes fieurs, cette même calotte do volours violet... Vous avez pris les trente billets de banque, et vous les avez enfermés là... là dans ce tiroir de bureau...
Ello ajouta d’autre paroles brisées et incohérentes.
Nul bruit ne se mêlait à la voix de la pauvre femme, qui résonnait dans un silence de mort.
Rouville, flottant entre l’illusion et la réalité, faisait quelques gestes d'angoisse, comme pour demander qu’on éloignât de lui cette femme.... puis, terrifié, il restait de nouveau sans mouvement et sans voix.
Cependant l’insensée s'était mise à sourire, et avec une voix joyeuse, imitative, elle répétait :
— Une belle affaire... une riche affaire... des intérêts énormes à gagner... une fortune à faire...
Puis soudain, changeant do ton.
— Ensuite, monsieur Rouville, vous vous êtes levé... vous êtes allé prendre dans un grand carton vert un papier... un papier qui valait beaucoup d’argent...
Elle passa la main sur son front et reprit :
— Mais je ne me souviens pas... où donc est il, ce papier?... Ahl mon Dieu! il s’est envolé de nos mains... Plus rienl... plus rien!...
Rouville était haletant, inondé do sueur.
Son regard, malgré lui, restait fixé sur la femme de Poncelet, d’une de ses victimes, et peu à peu l’irritation tournée contre elle se portait contre lui-même; il commençait à éprouver la terreur et le regret de ce qu’il avait fait.
La folle fut alors frappée de quelques souvenirs plus lucides, où seulement elle confondait lo passé avec le présent.
— Oh t monsieur, dit-elle en parlant plus vivement, et s'adressant toujours à cette ombre du banquier que son imagination lui créait, oh ! si vous voulez me rendre cet argent, rien de ce qui est arrivé no sera arrivé. Mon mari n’aura pas été ruiné... il n’aura pas été domestique à la Monnaie... il n'aura pas volé... il n’aura pas commis ce crime qui l'a conduit aux enfers ! Mes enfants, mes pauvres enfants n’auront jamais été nus... n’auront jamais eu faim !
Des larmes coulaient de ses yeux hagards, etrarés; ello les essuyait avec les longues mèches de ses cheveux noirs.
Tout frissonnait autour d’elle.
Rouville fit entendro un grand gémissement, puis s’inclina sans voix, sans mouvement sur son lit, en soutenant seulement sa tête clans ses mains.
Cctto femme du peuple, ruinée, misérable, perdue par lo déshonneur do son mari, privée même de l’intelligence qui est
donnée à tous les êtres, cette femme dominait et faisait trembler un opulent banquier.
Elle le tenait on sa puissance par la justice suprême de sa cause.
A chaque minute, le malheureux Rouville faiblissait davantage, mille terreurs, passant comme des lames froides dans son sein, venaient l'accabler et semblaient le torturer jusqu'à ce qu’il demandât grâce!
A la fin, il céda; il s’avoua vaincu.
— Qu’ai-je fait! s'écria-t-il en se tordant avec angoisse, Dieu puissant! daignerez- vous jamais me pardonner?
Et, tandis qu’llélène murmurait encore des paroles vagues indistinctes:
— Dans une heure, dit avec épouvante le moribond, dans une heure... dans quelques minules... je serai peut-être devant ce juge terrible!... Oh! l’abbé avait bien dit que je me repentirais... Oui, oui... j’ai commis dans ma vie bien des crimes semblables, j’ai dépouillé, j’ai volé ceux qui avaient moins que moi... et cos souvenirs, à cette heure, sont terribles à porter!... A celte heure je ne sens plus rien que la honte, le regret de mes fautes!...
il regarde Hélène avec un indicible effroi.
Cette femme était là, devant lui, comme un miroir. Il semblait que le remords de son âme allât se refléter dans cette figure immobile, pâle, froide, pleine de désespoir.
—Oui, reprit-il, pendant cette contemplation terrible, oui, voilà bien les maux que j’ai causés: la ruine, le déshonneur, la misère... Et pourquoi?... dans quel but?... Je ne mon souviens plus. Et mes instants sont comptés... et celte nuit, la dernièro de ma vie, s’avance.... Grâce!... grâce, mon Dieu!... ayez pitié do moi I
Le malheureux, dans son désespoir, était effrayant à voir.
L’abbé Savinien se précipita vers lui.
—J’ai si peu de temps pour réparer mes torts, lui dit Rouvillc défaillant.
Il prit avec un frémissement convulsif les clefs cachées sous son oreiller.
—Tenez... là... dit-il en les tendant à l’abbé Savinien, dans le coffre du secrétaire... prenez trente mille francs... trenlo mille francs, vous entendez, et donncz-lcs à cette femme.
Il ajouta en s’affaiblissant davantage.
—Ce sera du moins une reslitution faite... Et... priez la femme de Poncelet qu’elle me pardonne !
L’abbé Savinien se hâta d’accomplir la volonté de Rouviile
Puis, se rendant dans l’antichambre, il fit signe à la femme de confiance qui avait suivi Hélène d'approcher; il remit à ses soins pour qu’elle la ramenât la pauvre aliénée, et déposa entre ses mains la fortune de la famille Poncelet.
Et Hélène s’éloigna, sans savoir, la malheureuse insensée, que sa position était déjà bien changée.
Savinien revint près du lit de douleur oie le malade, les mains jointes, la poitrine oppressée, tournait tour à tour son regard plein d’angoisse vers le prêtre et vers le docteur, en paraissant implorer leurs secours.
M. Alambert, pendant toute la fin de cette scène, comme au commencement, était resté fixé à sa place, sans témoigner par un seul mot ou un seul mouvement qu’il prît la moindre part à ce qui se passait.
En ce moment il se leva et alla se placer devant Rouviile.
Sa figure était alors découverte et bien éclairée. Il y régnait une expression de puissance et de sincérité éclatante.
Etendant la main sur le malade, il lui dit d’un accent solennel, nuancé d’une certaine gaîté :
— Maintenant, levez-vous et marchez.
Rouviile regarda le docteur avec une indicible surprise. Mais, en même temps, il crut sentir son sang se ranimer dans ses veines, la chaleur et la vie revenir dans son sein.
— Vous êtes parfaitement guéri de votre rhumatisme aigu, reprit le docteur ; le traitement que je vous ai imposé était le plus prompt et le plus sûr... Pardonnez-moi, s’il vous a causé des moments de défaillance, et parfois même de complets évanouissements, dont votre imagination a malheureusement beaucoup exagéré l’importance.
Rouviile demeurait immobile en ouvrant de grands yeux stupéfaits.
— Ainsi, encore une fois, reprit le docteur souriant : Levczvous x ct marchez.
Il obéit par un mouvement machinal. Dès qu’il eut mis le pied sur la descente de lit, ses valets l’enveloppèrent do sa robe de chambre et il fit quelques pas dans sa chambre on se sentant avec un étonnement inexprimable plein do force et de santé.
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Le docteur bc tourna vers les domestiquos :
— Habillez votre maître, dit-il, et servez son diner.
Puis revenant à Rouville :
— Je n’ai plus qu’un conseil à vous donner, mon cher malade, dit-il, c’est de vous faire conduire à l'Opéra en sortant de table pour vous remettre des émotions de la soirée.
Et il se retira avec l’abbé Savinien.
Dès qu’ils furent dans la rue :
— Eli bien, dit M. Alambert en se frottant les mains tout à son aise cette fois, l’épreuve du lit de mort a parfaitement réussi.
—Tout a été à merveille, dit Savinien non moins enchanté.
—Votre méthode est excellente, mon cher abbé. Je ne crois pas que le banquier Rouville retombe jamais dans ses exactions crueilos. Il faudrait pouvoir appliquer à bien des hommes gangrenés d’avarice la réaction qu’opèrent les derniers moments ; si tous ceux qui abusent du pouvoir et de la fortune pouvaient se voir un instant on présence de la mort, il en est bien peu dont l’égoïsme féroce résistât à ce traitement.