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LA JEUNE FILLE

En suivant l’abbé Savinien le long des quais, à travers les Tuileries désertes, puis à l’hôtel du banquier Rouville, nous nous sommes éloignés des fourneaux en plein vent de madame Nicole, de ce petit établissement de charité où nous devions pourtant nous arrêter pour rapporter un des principaux événements auxquels se rattache l’action bienfaisante des Anges de Paris.

La bonne mère nourrioièro des malheureux continuait à faire sa distribution de vivres gratuite sur le quai Saint-Michel, car la liste de ceux que son aumône sauvait pour un jour do la faim était inépuisable.

Les uns, franchement indigents, venaient tendre leur jatte près du fourneau, recevaient la soupe ou les légumes avec un sourire de reconnaissance, et allaient les manger gaîment sur la borne voisine; les autres s’approchaient furtivement, honteux et tremblants, et s’enfuyaient avec leur pâture comme s’ils l’eussent dérobée.

Le soir où nous nous retrouvons près du restaurant improvisé, l’heure était avancée; madame Nicole et sa fille Zéphvrine allaient replier leurs tentes pour ce jour-là, et chercher dans le logis un repos bienfaisant.

Au moment où elles avaient déjà presque enlevé tout le bagage, une jeune fille, mince et frêle, d’une mise distinguée, s’approcha peu à peu, tourna autour des comestibles en jetant des regards anxieux de tous côtés pour savoir si on ne Taper-» cevait pas, puis avança sa main tremblante, et tendit un petit poêlon d’argent vers le vase dans lequel il restait encore du bouillon.

En le recevant, ses grands yeux humides, et d’une beauté pleine de charme, rendirent grâce à celle qui le versait, mais scs lèvres ne purent prononcer une parole.

Elle cacha ce qu’elle emportait sous un long châle, et fendit la rue en s'éloignant avec la rapidité d’un oiseau sauvage.

Un instant après, les tables étaient enlevées, les deux charitables femmes du peuple étaient parties, il ne restait plus de trace du bruit et du mouvement qui tout le jour avait passé là.

Au milieu de la solitude qui s’était faite, sur le pavé sombre et nu, une lanterne posée à terre décrivait son cercle de lumière.

Près de cette clarté, un vieux chiffonnier restait debout et immobile.

Un certain intervalle de temps se passa.

Puis le bonhomme se parlant à lui-même, faute d’avoir personne autre à qui s'adresser:

— Sur ma lanterne ! dit-il en jurant par ce soleil qui était lo sien, sur ma lanterne, je n’ai jamais vu de figure aussi douce et aussi ravissante que celle de cette jeune fille qui vient do demander un peu de bouillon... Demander l’aumône dans un poêlon d’argent, et avec cette jolie figure-là, ce doit être do la misère dorée!.,. Je connais ça!.. Ce bouillon... je parierais que ce n’est pas pour elle, mais pour quelqu’un de ceux qu’ello aime... On ne se chérit pas assez soi-même pour élever co regard d'adorablo reconnaissance vers qui nous secourt: il faut que son bouillon doive en secourir un autre.

Ello est bien belle, cette jeune fille, et bien touchante!...

Oui, mais quand je resterais là toute la soirée à répéter cela, et à regarder comme un béat la place où elle est apparue!...

Il ne sagit pas do cela, Antoine Miro, mon ami, commence

ta ronds, et tâche de butiner lo plus de chiffons possible sur le pavé.

Ce vieux rôdeur de nuit était, comme on le voit, le chiffonnier, père de madame de Miroville, dont Catharina, femme de chambre de celle ci, avait parlé à Etienne.

Tout en s’enfonçant dans les rues sombres, il continuait son monologue. Antoine parlait beaucoup ainsi. Dormant tout le jour, il lui fallait bien causer la nuit et par conséquent s’entretenir avec lui-même.

— Je doispourtantme rendre cette justice, poursuivait-il que rien ne m’a fait négliger les soins de ma profession ni perdre de vue la récolte nocturne, rien, pas même les grandeurs, si je puis me servir dece terme... Oui, je le puis... Ma fille, Toinette Miro... ou plutôt Antonine de Miroville, est une haute et puissante dame, roulant en voilure, portant la soie et les dentelles.. El, si elle brillait également par toutes les vertus qui lui manquent, elle serait une femme accomplie... Moi, je suis agent secret, je sers l’État, qui apprécie mes services déjà nombreux, et je suis en train de vieillir dans la diplomatie.

Le gouvernement a besoin de moi pour établir une surveillance mystérieuse dans sa capitale. Je suis son chargé d'affaires dans les rues et carrefours ; j’observe pour son compte ce qui s’y fait, j'é.couto ce qui s’y dit, je note ce qui s'y passe et je vais faire mon rapport... voilà. On a passé ici par une fenêtre, crocheté une porte là, plus loin dévalisé une boutique.,.. Tandis que les autres diplomates, mes confrères, gardent les intérêts do l’État dans les cours étrangères, moi, je les maintiens uses portes, où il y a toujours des opposants prêts à enfreindre scs règlements.... Je veille à la paix, au bon ordre... je signale les larrons, qui voudraient profiter du sommeil des riches pour devenir riches à leur place....

Oui, mais quelquefois, Antoine Miro, mon ami, tu as eu pitié des pauvres diables... lu les as fait sauver, et tu es allé faire ton rapport après.... Bah! c’était pour entretenir la paix, et afin qu’entre eux et les sergents do ville il n’y eût pas do disputes.

Hum! .. les marchands de vin vont se fermer... si je disais un mot à celui-ci... mais doucement, doucement.... un petit veiro, un, deux, trois... mais pas quatre!... Prends garde mon bonhomme, si tu venais à tomber dans la rue, il te faudrait faire ton rapport sur toi-même.

Le chiffonnier prit pour six sous do force et de gaité sur le

bout du comptoir ; puis, il continua sa route, ramassant les rubans de fête, les lambeaux de deuil, les défroques de femmes do tous étages, de magistrats, de prêtres, d’enfants de Bohême, qui toutes ensemble fraternisaient dans sa hotte.

Quand la vapeur joyeuse des petits verres commençait à se dissiper, Antoine renouvelait la source vive à quelque cabaret. Cela alla ainsi jusqu’à minuit, après quoi quelques délinquants laissaient seuls la porte au rideau rouge entr’ouverte; le chiffonnier diplomate profitait d’abord de la bonne occasion, puis il allait, au bureau de police le plus voisin, signaler l’infraction du cabaret ouvert après minuit.

Au bout de quelques heures de marche, sa tournée le ramena non loin du point d’où il était parti, dans la longueur du quai des Grands- Auguâtins.

Au milieu de ces défilés de maisons uniformément sombres, des fenêtres éclairées attirent toujours l’atteDtion, en disant que derrière leurs vitraux il se passe quelque chose en dehors de la vie habituelle. Antoine remarqua la lumière qui régnait au premier étage de la maison du quai qui faisait le coin de la rue Gît-le-Cœur.

Comme il passait sous les fenêtres de cette maison, la porte s'ouvrit, et deux femmes restèrent une minute à causer sur le seuil. C’étaient la portière et une garde malade qui sortait delà maison, ainsi que Antoine le reconnut au dialogue suivant.

— Enfin, c’est donc fini, dit la première. La pauvre dame de Mérand a succombé.

—C’est une délivranae, répondit la garde malade. Depuis trois mois elle souffrait tant.

—Mais comment ne restez-vous pas encore cette nuit auprès d’elle?

— Que sais-je ?... Monsieur m’a congédiée... Il veut veiller seul auprès du lit mortuaire.

— Il aimait tant sa femme, le digne homme!... et ce sont les derniers instants où il peut la voir.

— Huml... je ne jurerais pas que ce ne fût économie pour me payer une nuit de moins... car ils ne sont pas à leur aise dans cette maison-là, allez... tout ce qui brille n’est pas d'or.

—Seigneur, si je le savais, je monterais près de lui...; car, demeurer là.... tout seul avec la morte...

—Oh 1 il y a aussi la femme do chambre... qui s’amuse à les

— no —

servir quoiqu’ils ne la paient pas... j’en suis plus que certaine.

— Et mademoiselle?

—La petite... elle voulait rester, mais son père a absolument exigé qu’elle allât se coucher.

— Je le crois bien, la pauvre enfant... depuis si longtemps elle ne quittait plus le lit de sa mère!

— Depuis huit nuits au moins.

—A dix-sept ans!... c’est un exemple d’amour filial que cette enfant-là... Dieu lui donne plus de bonheur dans l’avenir qu’elle n’en a eu jusqu'à présent !

— Je le souhaite aussi... mais je suis encore plus pressée d’aller me laper un bon coup d’oreiller... Au revoir.

Les deux femmes se séparèrent, et la porte se referma.

Antoine porta un regard d’un intérêt plus triste sur cette maison éclairée, où c’était une veillée mortuaire qui interrompait l’ombre ordinaire de la nuit.

Comme il tournait dans la petite rue Gît-le-Cœur, dont cette maison faisait l’angle, il remarqua-une fenêtre qui appartenait à l’appartement éclairé, situé au premier et tournant sur cette rue. Aux croisées donnant sur le quai, on ne voyait que la blancheur mate des rideaux, derrière lesquels une lampe brûlait ; mais ici la lumière intérieure paraissait toute vive à travers un vitrage nu.

Le chiffonnier leva les yeux sur cette chambre, et, le premier objet qu’il y aperçut ayant excité sa curiosité, il se plaça en face, do l’autre côté de la rue, déposa sa hotte sur une borne et regarda attentivement à l’intérieur.

Une jeune fille, enveloppée seulement d’un peignoir blanc, comme si elle eût été sur le point de se mettre au lit ou en fût sortie, apparaissait nettement dans cet espace lumineux. Et Antoine venait de reconnaître en elle la jeune personne dont la vue l’avait si vivement frappé sur le quai Saint-Michel.

Il la considéra alors avec un attendrissement nouveau. C’était elle sûrement qui venait de perdre sa mère, après tant de soins prodigués en vain, et dont la portière de la maison avait parlé avec tant d’éloges.

Un incident vint troubler le pauvre chiffonnier jusqu’au fond de l’âme. Cette jeune fille, qu’il croyait trouver toute en larmes, non-seulement il la vit fraîche, souriante, mais elle prit sa harpe, la plaça au milieu de la chambre, et se mit à-jouer de cet instrument. /

Dit

ni

—Singulière douleur!... se dit le bon Antoine. Mais enfin il j.' y a peut-être pas trop à dire... il faut voir... elle veut peutelre pleurer 6a mère en musique.

En effet, la jeune fille fit entendre un air plaintif, touchant, qu’elle accompagna de son chant.

Elle chantait le Fil de la Vierge .' Dans cette romance, à pou près semblable à un cantique, sa voix fraîche, mélodieuse, vibrante, avait dans son harmonie quelque chose d'étrange, un certain accent inspiré et rêveur, qu’Àntoine n’avait jamais entendu dans aucune voix de femme.

Il suivait toutes les paroles du Fil de la Vierge qu’il connaissait parfaitement. Et le bonhomme, pardonnant alors à la jeune fillo sa manière de se désoler, était plus ému de son chant, si triste et si pénétrant, qu’il ne l’eût été de ses larmes.

Mais les choses changèrent de face.

Au troisième couplet, un jeune homme, accourant du fond de la rue Gît-le-Cœur, s’arrêta subitement sous la fenêtre comme un habitué de l’endroit, enleva son large chapeau gris qu’il agit# en l’air, et se mit à continuer la romance d une voix moins touchante assurément que la première, mais qui n’etait pas non plus sans agrément.

— Hum! le Fil de la Vierge s’embrouille! gronda sourdement Antoine. Pourquoi diable ce mauvais gas... qui m’a tout l’air d’un franc étudiant... vient-il troubler ma vision charmante 1

Hélas! ce n’était pas tout!

La romance finie, la jeune fille qui avait attentivement écoulé la voix du dehors, s’approcha de la fenêtre, l'ouvrit, fit quelques mouvements indistincts ; puis, ôtant son bracelet de ruban de son bras, elle le jeta au chanteur.

Celui-ci ramassa le ruban, le couvrit de baisers, et, la fenêtre s’ôtant aussitôt refermée, il s'éloigna.

— Allons donc!... un rendez-vous!... voilà ce que je craignais! s’écria le bon Antoine en rechargeant sa hotte sur son dos Je lui aurais encore pardonné la harpe... mais non pas l’étudiant!

En cheminant il continuait :

— Oh! les femmes! les femmes!... on en a dit bien du mal, et c’est comme si on n’avait rien fait; qui donc en dira jamais assez? Celle-ci, dont je m’étais plu à penser tant de choses admirables... et que la portière de la maison exaltait... Joli exemple de piété liliale, ma foi!... La nuit même do la mort de sa

mère!... et quand la pauvre femme est encore là!... tenir une conduite si légère!... quand on prépare le cercueil, quand la défunte va y descendre... Encore si ce n’était pas une mère... ou si c’était celle d’une autre... Mais non... la dureté du cœur est à son comble. Et tout le monde, en voyant cette jeune fille dans la journée, aurait juré que c’était un ange... les femmes sont comme les liserons : elles ne montrent le fond de leur cœur que la nuit... Et moi justement qui ne les vois qu’à la clarté de ma lanterne!

Antoine avançait dans les rues, ramassait un chiffon d'ici et de là, et poursuivait,

— Oh l oui, combien j’en ai vu et des plus estimées, des plus honorées qui, vers minuit, ouvraient la petite porte de service à leurs amants... ou leur en jetaient la clef.'.. C'était un astre de vertu, disait-on... Bon, va te promener!...

Encore une étoile qui file,

Qui file, file et disparait !

A cette comparaison, Antoine, ayant levé les yeux au ciel, ajouta :

— Tiens! la lune qui se lève... il doit être près de deux heures, et je n’ai plus bien longtemps à me promener... Mais le froid devient dur en chien... et pas le plus petit marchand de vin d’ouvert. Ces diables d’agents de police font trop bien leur service... et l’imbécile d’Antoine Miro le premier... Encore si j’étais dans la rue Dauphine, je prendrais du lait chez le boulanger... On lui permet de débiter sa boisson toute la nuit, comme étant éminemment pacifique...

Allons, voilà la lune dans son plein... qui vient faire concurrence à ma lanterne. Je me suis souvent demandé pourquoi la une était si pure et si limpide, tandis que ma lanterne, qui la vaut bien, est toujours rouge et trouble, et je crois que la raison, je viens de la trouver.

La luno ne promène ses rayons que sur les hauteurs de Paris, elle ne voit que les toits où nichent les oiseaux, les dômes, les clochers où sonne Y Angélus, où monte la prière; les mansardes où dorment les pauvres, qui ont trop de fatigue pendant le jour pour songer à faire du mal pendant la nuit. Ma lanterne voit les bas-fonds de la ville, où s’ouvrent les soupiraux des mauvais lieux, les allées tortueuses où on s’attend pour s’égorger ou faire l’amour en cachette... Puis les voleurs, les ivro-

gnes, et, en temps de choléra ou de guerre civile, les morts qui courent les rues dans la nuit... tout ce que la police cache aux habitants, tout ce que certains habitants cachent à la police... Pauvre lanterne, c’est ce qui la rend si triste et si sombre !...

Tout en se livrant à ces réflexions et à d’autres semblables dont nous faisons grâce au lecteur. Antoine acheva sa tournée errante.

Une idée le possédait toujours.

En retournant vers le faubourg Saint-Marceau, il s’arrangea pour repasser devant la maison du quai des Grands-Augustins.

Le jour était venu; la portière balayait devant la ponte.

Antoine, en s’arrêtant tout naturellement pour mettre dans sa hotte quelques rebuts * la maison, lia conversation avec la dame de la loge, et, après avoir préludé par maints autres propos, il lui fit ces questions :

— Est-ce qu’il y a deux appartements à votre premier?

— Non, dit-c ’% il n’y en a qu’un.

— Est-ce qu’ii y a deux jeunes GUes dans cet appartement?

— Non, il n’y en a qu'une.

— Alors, la jolie petite blonde est donc celle qui vient de perdre sa mère?

— Hélas! oui, pauvre enfant... je crains qu’elle n’en meure de chagrin.

Le bon chiffonnier cette fois s’éloigna pour tout à fait, en secouant la tête cl en murmurant.

— Allons! allons! mon pauvre Antoine Miro, encore uno de tes illusions qui s’en va!

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