LA MISÈRE DORÉE
Nou4 allons maintenant pénétrer dans la maison en deuil que le vieux chiffonnier avait, avec tant de tristesse, inspectée du dehors.
Quelques jours s’étaient passés depuis la mort do madame de Mérand ; son mari et sa Cille se préparaient à quitter la maison dans laquelle ils avaient eu le malheur de la perdro.
il. do Mérand, malgré une profonde et une sincère douleur, sortait presque toute la journée, sous le prétexte de chercher
ni
un nouvel appartement et de terminer quelques affaires pressantes. Pendant son absence, il venait souvent du monde; Sophie, la femme de chambre, allait seule répondre à ceux qui so présentaient, sans faire part du motif de leur visite à sa jeuno maîtresse.
Celle-ci, Emma de Mérand, paraissait s’occuper des préparatifs qu'exigeait un prochain déménagement pour obéir à son père, mais en réalité elle errait dans cet appartement tout empreint du cher souvenir do sa mèro, sans être capable d’attacher son esprit brisé à aucun soin do la vio réelle.
Sa figure distinguée et gracieuse, si bien faite pour l’opulente demeure quelle habitait, semblait, dans ces jours de tristesse, contraster avec sa splendeur. Sa robe, d’une simple laine noire, paraissait presque étrange au milieu de cet ameublement de damas chatoyant ; son visage pèle passait le long des grandes glaces, qui étaient trop somptueuses pour ne réfléter que cotte figure de jeune fille, dénuée de toute parure et altérée par la douleur; ses larmes contrastaient avec l’une de ces habitations aristocratiques, où tout est préparé avec tant de recherche et d’art pour les heureux du monde.
— Je voudrais bien, dit-elle à Sophie, que mon père eût loue son appartement... Il resterait un peu plus à la maison... près de moi... Je n’ai plus que lui à embrasser.
— Il l’a loué, mademoiselle, dit la femme de chambre.
— Ah! tant mieux 1
— Vous allez demeurer boulevard Montparnasse, n° 8... et cela dès ce soir.
— Eh bien, alors, pourquoi mon père ne me lo dit-il pas?
— Monsieur votre père préfère que ce soit moi qui vous l’apprenne, afin de vous préparer en même temps au changement que vous y trouverez.
— Que m'importe... J’aurais voulu rester ici... ici où il me semble que je vois encore ma mère... Ailleurs tout m’est égal.
— On ne sait pas... c’est un potit logement do trois cents francs, et en sortant d’ici vous vous y trouverez peut-être bien mal.
— Mon Dieu, Sophie, parce que tu es vieille, tu crois toujours que toi seule as de la raison, et que moi je me fais des idcos d’enfant.
— Mais je ne suis pas vieille du tout, mademoiselle; j'«i vingt-sept ans.
—Enfin, tu m’as élevée. *
— Co n’est pas une raison... Lorsque je suis entrée ici, vous aviez huit ans, et maintenant vous n’en avez que dix-sept... je peux bien vous avoir élevée et no pas être vieille.
— Mais enfin, que craint donc mon père de ce changement de demeure ?
— C’est que... outre l’étroitesso du local, il faudra vous décider à y vivre bien modestement.
— Oh ! cela m’est égal, pourvu que mon père ne manque de rien... Je vois bien que depuis quelque temps il est fort gêné... puisqu’il ne pouvait pas môme, ma pauvre Sophie, te donner de l’argent pour notre dépense...
— Et que nous ne mangions guère que du pain... C'est pourquoi dans cette triste soirée, pensant qu’un bouillon serait utile à votre mère, vous avez eu le courage de l’aller chercher à la distribution qu’on en fait aux pauvres.
— Oh! Dieu le sait,., j’aurais fait bien plus encore!... Mais • laissons cela... ces petites privations n’occupent pas au milieu des grandes tristesses do Pâme... Mon père a quelques rentes, il les vendra.
— Elles sont vendues depuis longtemps.
— Eh bien, avec notre argenterie il se fera une somme d’argent.
— Vous ne vous ôtes pas aperçue que toutes les pièces d’argcntcric ont été remplacées par une composition do même apparence, mais qui n’a aucune valour.
— Vraiment... Mais enfin, le mobilier nous reste, puisque le voilà... et sa vente seule peut produire...
— Le tapissier va venir l’enlever dans deux heures.
— Que dis-tu i
— Il a été vendu il y a six mois. On a tout cédé pour le prix le plus modique, à la condition d’en conservor encore la jouissance jusqu’à la fin de janvier où nous sommes.
Des larmes vinrent perler dans les beaux yeux bleus d’Emma et coulèrent sur son doux visage.
—Oh! mon Dieu! dit-elle, co lit dans lequel ma mère est morte n’était donc pas à eile ?
— Du courage, ma chère enfant, dit Sophie avec tendresse.
— Du courage! reprit Emma, j’en ai plus que tu ne poux croire ; et j’en donnerai une grande preuve. Puisque mou père est ainsi dénué do tout, eh bien , pour le soutenir, je ferai le
plus cruel sacrifice... je vendrai les diamants que m’a laissés ma mère.
— Pauvre chère demoiselle...
— Oui, quand j’étais enfant, elle me disait souvent en pleurant : Oh ! du moins, pauvre petite, il te restera toujours les diamants de ta mère!
— Oui... quand vous étiez enfant... mais ensuite vous ne vous êtes pas aperçue que les diamants* tout en restant tout à fait semblables pour la monture, avaient été remplacés par du strass... Hélas! madame de Mcrand avait été obligée de sacrifier jusqu’à l'avenir de sa fille.
—Oh I pour cela elle a bien fait... J’en ai moins de regret que s’il me fallait vendre ces pierreries moi-même.
—Je dois tout vous dire, mademoiselle. L’automne dernier, il ne lui restait plus rien qu’une parure de perles fines, à laquelle elle tenait beaucoup, et qu’elle avait gardée la dernière. Pressée par la nécessité, elle me confia un jour cette parure pour aller la vendre. En chemin, je ne sais quelle malheureuse idée me saisit, mais je m’arrêtai pour voir un spectacle... pourtant bien horrible... c'était une exposition de condamnés sur la place du Palais-de-Justice, et dans la foule... sans que je sache comment cela a pu se faire, l’écrin a été volé dans ma poche... Oh ! je ne crois pas que jamais personne ait pu avoir un tel chagrin dans sa vie 1
— Bonne Sophie.
— C’él ait jus! ornent lo moment où vos parents cessaient do pouvoir me payer mes gages. Je dis à votre mère, que pour la dédommager autant qu’il était en moi de la perte que je lui causais, tant qu’il me resterait une ombre de force et un souffle de vie, je la servirais sans rien recevoir d’elle.
La jeune fille passa un bras autour du cou de Sophie, et lui donna un bon baiser en lui disant :
—Oh ! je t’aime bien, va !
— Et maintenant, ajouta la femme de chambre, ce que je ne puis plus faire pour elle, je le ferai pour monsieur de Mérand et pour vous, mademoiselle Emma; je resterai toujours avec vous... Mais, vous le voyez, à présent les revenus do la maison ' sont dissipés, l’argenterie, les diamants n’existent plus qu’en apparence; le mobilier n’est plus à vous... Ttout ce luxe qui vous entoure encore, on pourrait dire que c’est comme un fan'ême de la fortune qui va s’évanouir ce soir.
—Bon Dieu ! Sophie!... mais tu no m'as jamais dit un mot de !out cela.
. — Non, certes ! et vous croyez donc quo je vous le dirais à présent si cela venait de moi? Du tout; c’est monsieur votre père qui m’a chargée de vous préparer à votre nouvelle position, parce qu’il n’avait pas le courage de le faire lui-même.
— Eh bien, ma bonne Sophie, ta tâche est déjà faite : je suis toute disposée à recevoir la plus pauvre existence sans m’on plaindre... Pour preuve, nous allons vite faire no3 malles du peu qu’il nous reste, pour aller demeurer sur ce boulevard Montparnasse, que je ne connais pas, et y vivre avec ce que le bon Dieu voudra.
Mademoiselle de Mérand et Sophie se mirent à emballer leurs vêtements et quelques objets d’usage journalier qui étaient tout ce qui appartenait encore à la famille, souvent interrompues dans ce soin par les créanciers qui sonnaient et que la femme de chambre allait s’efforcer de renvoyer sans attrister de leur vue sa jeune maîtresse.
Quelque tristes que fussent les détails donnés par Sophie à mademoiselle de Mérand, elle n’avait pas tout avoué ; si elle eût été plus loin dans ses révélations, elle lui eût dit que sa mère était morte de chagrin; si elle y eût mi3 plus de véracité encore, elle eût dit que la malheureuse femme était morte de misère.
Une vanité effrénée, telle qu’on n’en rencontre peut-être qu’à Paris, avait ruiné cette maison.
A l’opposé des autres époux qui offrent ordinairement de grands contrastes de caractères, M. et madame de Mérand avaient été perdus pour se convenir trop bien. Tous deux avaient l’amour-propre de la représentation poussé à un point extrême.
M. de Mérand appartenait à l’ancienne noblesse ; d’une nature élevée et élégante, il lui fallait un entourage en harmonie avec lui-même. Madame de Mérand était née dans la bourgoisie aisée, elle y avait toutes ses connaissances, et brûlait du besoin de se montrer un peu au-dessus de ses égales d’autrefois. Ainsi, pour s’élever ou pour ne pas descendre, tous deux s’accordaient à étaler un faste dix fois au-dessus de leur fortune. «
Us espéraient toujours qu’en prenant leur place au plus haut rang du monde, l’opulence de ce monde viendrait
1$ trouver, M. de Mérand avait exercé quelque temps !a profession d’avocat et même fait partie de la magistrature dans un tribunal do province. Il pouvait parvenir au conseil d'état, à la cour des comptes, et se berçait de la pensée que les hautes relations qu’il cultivait à grands frais le porteraient à quelque poste élevé. /
Mais, dans cette maison d'où l’argent sortait à flots et ne rontrait jamais, il ne devait bientôt plus rester que le désespoir.
Paris est plein do ces misères dorées. Seulement dans la maison do Mérand, où nulle ombre de raison n’était là pour arrêter les progrès du mal, la ruine venait d’une manière plus rapide.
Madame do Mérand avait sacrifié peu à peu la réalité de la richesse à son apparence. Des privations cruelles dans la vie particulière lui servaient à entretenir son luxe extérieur ; elle pressurait la nourriture de la famille pondant un mois pour donner à la fin un grand repas. Le linge le plus indispensable manquait dans la maison ou s’en allait en lambeaux: le bois était refusé au foyer, et l’argent prélevé sur ces premiers besoins de la vie allait s'étaler au salon en tentures de soie, en glaces, en dorures.
Chez elle il y avait des cheminées de marbre et pas de feu, des candélabres dorés et pas do bougies, des tasses de porcelaine magnifique toujours vides, des buffets de palissandre et pas de pain; sur elle, des robes de velours, et, dans son sein, la tristesse, l’angoisse, et quelquefois la faim.
Un de ces événements, puérils pour ceux qui les regardent, et foudroyants pour ceux qui les ressentent, vint terminer cette déplorable existence.
Il y avait alors trois mois, M. de Mérand, au moment du départ d’un député influent, voulut donner un grand dîner à ce personnage. Sa femme se ranima par l’espoir de briller, d'éblouir encore une fois. Dans la passion qui la dominait, elle trouva moyen de faire encore des sacrifices à la vanité, comme les idolâtres immolaient les dernières brebis de leurs troupeaux aux dieux infernaux.
Tout était prêt : madame de Mérand avait ses faux diamants, sa robo do damas achetée chez la marchande à la toilette ; la salle à manger était dans ses plus beaux atours ; comme il y avait eu longtemps de la vaisselle plate, l’imitation pouvait encore passer pour de l'argent; les cheminées, les consoles
avaient leurs foyers et leurs flambeaux allumés au moment même de la réception pour ménager le combustible et le lu minai re.
Madame de Mérand, cette femme si avide de paraître opulente devant ses pareilles, eut le courage de descendre chez la portière lui demander dix francs à emprunter pour acheter des fleurs dont elle voulait encore parer la table. .
L’heure venue, tout le monde était réuni ; on passa à la salle à manger.
La maîtresse de la maison fit circuler les huîtres, le potage, et découper une pièce de bœuf apprêtée à la maison et entourée de nombreux hors-d’œuvre. Pendant ce temps-là, le repas, commandé chez le traiteur, le pâtissier et le glacier les plus renommés du quartier, allait arriver.
Au bout de quelques instants, madame de MéraBd, inquiète et embarrassée d’offrir trop longtemps des anchois et des olives, sortit de table pour savoir ce qui se passait.
Dans l’antichambre, elle trouva Sophie pâle, agitée, qui, plus inquiète, s’il était possible, que sa maîtresse, venait de courir chez les fournisseurs. Us refusaient tous de faire un plus long crédit, et n’avaient rien préparé pour un repas dont ils devaient perdre les avances avec tout le reste.
Madame de Mérand, sans savoir ce qu'elle faisait, mais entraînée par la nécessité, revint se mettre à table .
Elle se sentait agitée par un tremblement nerveux ; tout son corps était inondé d’une humidité froide comme la mort; dans un étrange éblouissement, le cercle des convives, les fleurs de la table tournaient devant ses yeux, allaient, venaient, s’élançaient d’un bout à l'autre de la salle ; le lustre lui semblait so multiplier, et lancer sur tous les points des dards de lumière foudroyante.
Le ciel vint à son aide; elle tomba roide et froide étendue Bur le carreau.
Cet événement interrompit la réunion, tout le monde sortit précipitamment pour laisser M. de Mérand, aux soins que réclamait l’ctat de sa femme.
Un moment apres , la malheureuse madame de Mérand , qui depuis longtemps souffrait d’une maladie au cœur sans y donner aucun soin, fut prise d’un affreux vomissement de sang. Mais, en ce moment, elle avait repris l'usage de ses sens, et elle dit à son mari en lui serrant la main:
— C’est la mort... Mais bénissons-la tous les deux, puisqu’elle est venue à cet instant-là même où elle nous sauvait d’un affront éternel.
Les sacrifices que l'insensée faisait à son orgueil allaient jusqu’à celui de la vie.
Elle se trompait pourtant dans sa dernière espérance. Quelques-uns des invités connurent d'où venait le coup qui l'avait frappée ; et, en face de la ruine d’une famille, de la mort prête à pénétrer dans la demeure, ils regrettèrent do s’être dérangés pour aller dans cette maison, quand il fallait retourner dîner ailleurs.
Madame de Mérand ne quitta plus le lit depuis ce moment et languit pendant trois mois. Au bout de ce temps, elle succomba... Elle succomba entourée du mirage de la fortune, et plus pauvre que les mourants de l’hospice. Dans, ce fastueux appartement, il n’y avait rien à elle que son cercueil.
Après cet événement, M. de Mérand, saisi d’une sorte de vertige, errait tout le jour au dehors, pour fuir l’aspect de son affreuse position et les souffrances que, dans ses sentiments d'honneur, de loyauté, il endurait à la vue do chacun des créanciers qu’il avait dépouillés d'une partie plus ou moins forte do leurs biens, et près desquels il lui était impossible de s’acquitter.
Il venai t enfin de prendre un parti et de faire choix d'un réduit aux confins de la ville, dans lequel il irait cacher son humiliation et sa misère.
Cependant Emma avait bientôt laissé la bonne femme de chambre achever seule d'emballer les objets de déménagement. N'ayant plus que quelques instants à voir la maison dans laquelle elle avait vécu, elle la considérait avec celte affection qu’inspirent, au moment de les quitter, les murailles dans lesquelles on laisse quelque chose de soi-même.
— Mademoiselle, pouvez-vous laisser la fenêtre ouverte par ce froid de glace ! dit Sophie, en venant pourtant rejoindre S3 jeune maîtresse à la croisée.
— Laisse-moi, répondit Emma. C’est le quai ella rivière quo je regarde encore... Je ne puis me figurer que demain, en mo lovant, je ne verrai plus ce port avec ses bateaux de bois et do charbon, ce brouillard do la Seine, et le Louvre se découvrant dans le fond.
—Vous disiez que cola vous serait indifférent.
— Sans doute... Je n’aime pas mieux cette vue-là qu’une autre devant mes fenêtres; mais je la regrette, parce que je J’ai toujours eue.
*— Sont-ce bien les bateaux et les gens du port que vous regardez? dit la femme de chambre qui eût voulu ramoner un sourire sur les lèvres de la jeune fille, on bien cherchez-vous là quelqu’un... de moins noir que les charbonniers ?
— De moins noir que les charbonniers?
— Oui... puisqu’il a un chapeau gris et une cravate bleue.
— Qui donc? t
— Un jeune étudiant... qui s’appelle, je crois, Maxime.
— Àh I depuis quand le connais-tu?
— Depuis qu’il vous connaît.
— Moi !
— Il vous suit partout pas à pas quand vous sortez, et, quand vous revenez à la maison, il se promène des heures entières devant le seuil de cette porte... qu’il ne peut pas franchir.
— Est-il bien, ton étudiant?
— Mais il me semble que vous avez pu le voir.
— Sophie... autrefois, quand tu étais jeune, on te suivait peut-être ainsi?
— Mais, mademoiselle, on n’est jamais plus jeune pour cela, qu'à vingt-sept ans, il me semble.
— C’est là ce qui te fait rêver ce que tu me racontes.
— Comment, rêver !... Quand je ne dors pas du tout.
— A la bonne heure... Mais moi, je ne comprends pas un mot de ce que tu me dis...
Ces paroles furent prononcées avec un regard de candeur, avec un accent de sincérité qui eussent fait dresser les cheveux sur la tête au vieux chiffonnier, et qui lui eussent fait répéter une nuit durant : O les femmes I... les femmes ! Moi qui les vois à la lueur de ma lanterne!...
Vers la tin do la journée, M. de Mérand, sa fille Emma et Sophie, montes dans un fiacre et suivis d’une voiture de déménagement qui emportait des lits, quelques meubles et les objets les plus indispensables d’un ménage, se dirigeaient vers les quartiers déserts du boulevard Montparnasse.