LE VAISSEAU EN PARTANCE
L'abbé Savinien recouvra enfin sa liberté et s’éloigna. Mais il emportait dans son sein la douleur la plus poignante pour un être d’élite, plein de l’amour de l'humanité, la connaissance de ses vices
Lejeune prêtre des Missions passa encore quelques jours à Paris. Des révélations semblables à celles qui avaient marqué son arrivée s'offrirent à lui presque à chaque pas.
-- .. OigitizeëbyUüoçgie.
Accoutumé, dans la vie du séminaire et dans ses projets de voyages apostoliques, à porter toute sa pitié sur les sauvages des confins du monde, encore livres à une stupide idolâtrie, sur les barbares habitants de la Chine, enfermés depuis des siècles dans leurs lois sanguinaires, il commençait à oublier ces étrangers pour les malheureux qu'il avait sous les yeux; et les mœurs féroces de ces pays d'outre-mer pâlissaient devant quelques-uns des actes qu’il voyait s’accomplir dans la grande cité.
Le souvenir de cette cruelle matinée de Y exposition le poursuivait. Les êtres qu'il y avait vus figurer n’avaient leurs pareils que dans les damnés de l’enfer. Mais, après ces criminels dont la destinée était accomplie, il était frappé de l’héritage de vices qu’ils laissaient derrière eux. ;
Il avait enlendu-les plaintes des pauvres enfants de Poncelet; l’ouvrier, conduit au vol par le dénûment, laissait des enfants dénués de tout, qui suivraient peut-être fatalement la même voie que lui. Il avait vu la cynique et insolente fortune du fils de Tripart; le bandit des barrières laissait après lui le brigandage fardé et raffiné des chevaliers d'industrie.
La punition des forfaits était inutile; ils s’étaient déjà resemés d'eux-mêmes sur le sol. L’exemple du châtiment était sans fruit ; on volait autour du pilori des voleurs.
Divers incidents se réunirent pour montrer à l’abbé Savinien que les autres classes de la société n’étaient guère plus civilisées.
Il assista aux audiences de divers tribunaux.
Dans ces moments de tristes vérités, où les méfaits de chacune des parties sont révélés par la voix de l’autre, il fut plus d’une fois étourdi des turpitudes qui se montrèrent à lui. C’était la grande confession d une société que le prêtre entendait et qu’il avait peine à comprendre.
Dans le monde des affaires, il vit au lieu de l’association une concurrence épouvantable, une guerre à outrance, où les capitalistes les plus forts égorgeaient les autres, et les jetaient ruinés sur la place. Dans les professions où aurait dû régner la probité, il vit les excès de la fraude, du charlatanisme; dernière ressource de l’industrie, toujours en lutte, pervertie et dégradée.
Dans les autres chambres du palais de justice , il entendit les noms des plus grandes familles de France prononcés à
propos de révocation de testament, de séparations dff corps, de plaintes en adultère. L’avidité était donc là, aussi triste sur la grande échelle des millions que dans les rapines des tireurs de mouchoirs. Les querelles intestines étaient aussi envenimées , aussi haineuses dans les hôtels que sur le bas de porte des bicoques enfumées. Les passions funestes, l'amour coupable, le parjure n'avaient point trouvé de frein dans l'éducation , les lumières des hautes classes.
Évidemment tous ces malheureux ouvriers, marchands et seigneurs étaient aussi ignorants de la morale évangélique que les indigènes des pays lointains, les plus sauvages et les plus chinois du monde.
L’abbé Savinien arriva ainsi au jour de son départ.
11 traversa Paris pour la dernière fois en se rendant de l'hôtel des Missions étrangères à la gare du chemin de fer du Havre.
Il cheminait dans les plus riches quartiers , et les regards d’adieu qu’il donnait à la cité étaient assombris par tous ses souvenirs.
Dans ces vastes hôtels de pierres de taille , dans ces riches maisons neuves, aux murailles couvertes de sculptures, l'abbé Savinien savait qu’il habitait aussi bien des douleurs, bien des passions criminelles, comme dans de beaux enfers de marbre et de dorures.
11 pensait parfois à l’apparition qu’il avait vue de cëtte femme belle et parée sur les sombres bords du canal ; il entendait encore l’exclamation qui était sortie de sa bouche, et ce cri d’effroi et de douleur qui semblait révéler la punition des amours coupables en môme temps que leur crime.
A chaque pas dans Paris le jeune prêtre faisait cette réflexion naturelle.
— Dans la vie des apôtres , comme saint Germain , saint Etienne, saint Denis, qui vinrent prêcher l'Evangile à Paris, on voit presque toujours qu’à leur arrivée ils tuèrent un dragon furieux qui désolait la ville, et firent ainsi connaître leur sainteté... Ces monstres étaient peut-être les vices des habitants, que leur parole avait le pouvoir de détruire... Hélas! après eux , les dragons vaincus se sont bien ranimés de leurs cendres!...
Le voyageur, près d’arriver à l’embarcadère , traversait les rues du faubourg Saint-Honoré, lorsque l’aspect de l’un des
els qui s’y rencontrent arrêta encore une minute ses regards ;es pas.
Tétait datas la rue d’Anjou , au coin de celle de la Ville- /êque.
1 s’élevait là une belle habitation , dont les murs avaient s une expression, une physionomie saisissante pour peindre >andon et la tristesse.
.'hôtel était entièrement fermé. La solitude de l’intérieur se ntrait dans toute cette étendue de persicnnes uniformément ses. Un écusson de pierre, placé au-dessus du fronton, était tilé et montrait , par ses débris , que les maîtres en sortant vaient pas môme voulu laisser là leurs armoiries et leur moire.
.a dégradation atteignait une partie de la toiture; une teinte le préludait à la mousse sur les corniches et l’appui des êtres.
Jn seul bruit rompait ce silence, mais pour mieux montrer solitude : une persienne battait rudement sous le vent.
)ans la cour qui précédait le bâtiment , de hautes herbes jssaient contre la grille. Une fontaine placée au milieu était ôtée. Les ronces, dans leur triste croissance, montaient sur ? statue renversée à terre. De grandes lianes d'arbustes deshés s’entrelaçaient contre les fenêtres du rez-de-chaussée, liées par leur sombre réseau.
Jne foule de moineaux installés dans les sculptures des falcs faisaient connaître par leurs accents et leurs allures sibles qu’ils n’avaient pas l’habitude d’y être dérangés.
1 était extraordinaire que l’un de ces beaux bâtiments, dans uel la mort d’un maître appelle toujours un maître nouveau, ainsi vide, délaissé au centre de la ville. Mais nulle trace,
I indice n’indiquait la cause do cet abandon.
Cependant l’abbé Savinien sentait qu’il y avait dans la vaste itude, dans le profond silence de cet hôtel, un malheur plus >le et plus profond aussi que les peines ordinaires.
.e jeune prêtre, en s’éloignant, tournait la tête pour y jeter dernier regard.
1 resta immobile dans cette attitude en fixant un objet saisant.
.a persienne avait battu en plein contre le mur; la fenêtre i se trouvait derrière était ouverte, et laissait voir en partie .térieur d’une chambre.
Dans cette chambre, située au premier étage, on voyait audessus d'une riche commode un grand portrait de femme en pied.
Celle qu’on voyait là était représentée dans toute sa beauté, avec sa brillante robe de soie blanche. Mais la carnation du visage avait pâli , et les traits montraient une expression de sombre tristesse qu’ils n’avaient pas dû porter lorsque la figure était retracée dans cette riche parure. Jamais une peinture ne fut si saisissante, car on eût dit que, par un phénomène unique, le portraiteût de lui-même changé d’expression sur la toile.
Cet hôtel, cette image bizarre furent les derniers objets qui attirèrent l’attention deSavinicn dans la ville qu’il allait quitter.
Mais partout, dans les faubourgs populeux, dans les quartiers nobiliaires, au milieu des apparences dd vie et de prospérité qui régnaient à la surface, le prêtre, en posant la main sur le cœur de la grande cité, y avait senti des soupirs, des agitations fiévreuses, des battements douloureux.
Le missionnaire monta dans le convoi du Havre l’âme pleine de ces impressions; elles le suivirent dans toute la longueur du chemin; elles le suivirent dans le port d’où il allait faire voile pour le nouveau monde.
Nul homme n’a vécu dans une ignorance aussi complète du monde que l’éiait celle de l’abbé Savinien. Il n'avait vu ni la famille ni la société; en sortant du village pour entrer au séminaire, l’innocence de la vie l’avait toujours entouré ; dans une telle atmosphère la paix et la quiétude circulaient dans ses veines ; un calme sérieux régnait perpétuellement dans son esprit ; il croyait tous les hommes semblables à ceux qu’il avait connus, et les voyait dans sa pensée accomplir leurs travaux et leurs devoirs au son de la cloche qui réglait leur journée,
En traversant Paris, il avait éprouvé à un degré bien plus violent l’émotion de celui qui serait obligé d’assister à un spectacle affreux. Dès son arrivée au Havre, il tomba malade, et passa un mois au lit, revoyant sans cesse dans le délire les scènes qui avaient frappé ses yeux, enfiévré d’indignation, abattu de pitié.
Enfin le jeune prêtre se remit, et il prit son passage sur un vaisseau marchand qui retournait en Amérique.
Pendant les jours où le navire resta en partance, Savinien fut tout à fait isolé à son bord.
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n’avait point d'affections personnelles, point de liens de r qui l’attachassent au continent. Dieu, qui le destinait au rdoce, l avait privé des amours individuels et bornés, pour isser tout entier à l’amour infini de l’humanité. C’étaient ; toujours les misères de la société qu'il venait de connat- |ui faisaient battre son cœur et rêver sa pensée, n partant pour des missions lointaines, il songeait moins à nisphère qu’il allait rejoindre qu'à celui qu'il allait quitter, uelques jours s'écoulèrent ; le vaisseau appareilla pour lever :re le lendemain.
3 soir, lorsque les passagers allèrent chercher à l’intérieur ibri contre le froid et la brume, Savinien resta seul sur le t avec quelques hommes de l'équipage, veillait assis à l’arrière du bâtiment, e vent tourmentait les agrès, sifflait autour des voiles enées aux mâtures; les hautes vagues, dont on apercevait * ement autour du pont les cimes d’écume, se révélaient dans jintain obscur par leurs profonds mugissements; mais, dans olitude de la nuit et des eaux, le tumulte des éléments n’inompaitpasles méditations habituelles du jeune missione,
rès de lui étaient quelques personnes qui ne rompaient pas plus son isolement.
était une nombreuse famille de la tribu des Mohawks qui mrnait aux confins de l’Amérique septentrionale, dans ses es non conquises. Pendant tout le jour, les hommes avaient é leur calumet et les femmes bercé ou amusé leurs enfant 3 . stte heure-là, ils tirèrent de leur coffre un morceau de bois, tant à une des extrémités des grains de verre rouges et noirs formaient un semblant de tète humaine. C’était leur dieu, s’agenouillèrent à ses pieds et l'adorèrent, insuite ils se dressèrent une espèce de tente de peaux de as fauves ot s'endormirent à son abri. On pouvait juger que aime le plus profond régnait dans leur sommeil.
-Ces sauvages adorent là une bien triste divinité I se dit, en regardant, l’abbé Savinien. Mais enfin on ne leur en a pas connaître d’autre; et si, dans leur besoin d'un culte, ils nt pu imaginer, pour le vénérer, qu'un morceau de bois c des yeux de verre, ce n'est pas leur faulo.
.es Mohawks appartiennent à une tribu guerrière, et sont dis envers leurs prisonniers, Mais n’ayant pour biens que la
flèche et la lance, pour subsistance que la chasse et la conquête, il n'est pas étonnant qu’ils fassent abus de la victoire. Tandis que les Européens, qui ont tant de voies ouvertes pour vivre, prospérer et grandir, sont bien plus cruels de chercher leur fortune et leur joie dans la ruine et le malheur des autres. » Ces sauvages, du moins, aiment leur désert, ont foi en leur dieu de bois, professent pour les morts un respect suprême, sont fidèles à l’amitié de leurs frères. Cela vaut encore mieux que de ne croire à rien, de n’aimer ni ne respecter rien.
Puis, après tout, ces Mohavvks, avec leurs fétiches, leurs manitous, ne font de mal à personne ; tandis que des autres idolâtres, dans leur adoration pour l 'argent, pour le plaisir brutal, ruinent, volent, pillent, égorgent leurs semblables.
Ah ! j’avais bien raison ; les vrais sauvages sont à Paris !
Après cette décision, l'abbé Savinien se demanda quelle mission pourrait convertir ces barbares-là?
Comme ses regards erraient sur l’étendue de la mer, il vit, an fond de l’abîme que creusaient les vagues, briller des lueurs argentées par les rayons des étoiles.
II releva les yeux.
La lumière céleste avait percé d’épais nuages, des brumes, des masses d’ombres .projetées par les flots, pour arriver jusque dans ces profondeurs si troublées.
Il so dit que la lumière suprême, la révélation divine, pouvait bien aussi traverser les ombres d’ignorance, de perversité, pour desrendre dans le cœur humain et l’éclairer.
Le jour vint.
L’abbé Savinien était encore sur le pont du vaisseau; sa veillée contemplative n’était pas terminée.
On préparait tout pour le départ.
Les voiles se déployaient au haut des mâts, qu’enlaçaient d’immenses réseaux de cordages ; les officiers, les matelots du bord étaient à leur poste ; le gouvernail manœuvrait avec ardeur ; le bâtiment s’ébranlait et vacillait sur son ancre.
Une chaloupe, détachée du vaisseau, allait ramener au port ceux qui ne faisaient pas partie de la traversée, et les autres seraient ensuite emportés à un lointain infini, dans l’étendue des mers.
Le jeune prêtre s’agenouilla sur la planche du navire et lit sa prière du matin.
Il regarda longtemps le ciel.
yeux élaient si limpides, si rayonnants, sa figure avait ^pression si élevée, si touchante, que tout son aspect surt les limites de la beauté humaine ; il n’y avait qu’une nce plus haute, un reflet de l'âme des anges, qui pût rée cette splendeur admirable sur ses traits, iouta à sa prière matinale ces mots , prononcés avec une ir profonde :
don Dieu, lisez dans mon âme et bénissez le parti que je rendre !
uite, l’abbé Savinien alla trouver le capitaine ; il échangea ies mots avec lui, après quoi il descendit dans la chaqui achevait de se remplir de monde, rames se soulevèrent, la frêle embarcation, en montant et îdant, fraya sa route mouvementée sur les eaux. Quelques es après l’abbé Savinien revint toucher à terre, et prit sa vers Paris.
FIK DU PROLOGUE.