‹ Les Anges de ParisChapitre 21 sur 28 · LE BOULEVARD NOIE · texte numérisé non relu

LE BOULEVARD NOIE

Le lieu dont nous parlons a beau porter le beau nom de Montparnasse, qui signifie resplendissant de lumières, la justice populaire a rendu l’appellation qui convient à ses longues voûtes d’arbres sombres, à ses interminables murs sans portes ni fenêtres, à sa vaste et triste solitude, en le nommant le boulevard noir.

C'était dans une des rares maisons qui verdissent de mousses au milieu de ces ombres silencieuses, que M. de Mérand avait choisi son habitation, pour se dépayser dans Paris, et pour avoir un logement de trois pièces au prix de trois cents francs.

Ce ne fut que le lendemain de leur arrivée que les pauvres exilés du monde examinèrent leur nouveau domicile

Il se composait d’une salle à manger, d’un salon, d'unechambre à coucher au premier, d’une cuisine et un bûcher au rezde-chaussée. Point de goût ni do propreté dans l’étroit espace; un mauvais escalier, des cheminées de pierre, des papiers communs et sales, des carreaux rouges sous les pieds.

Les locataires y étaient seuls; le second étage qui, avec celui-ci, composait toute la maison, n’étant pas loué, et la loge du portier se trouvant dans une bicoque séparée du petit bâtiment.

Ce qui dominait dans l’intérieur était une profonde odeur de renfermé, un aspect de solitude enracinée. Les fenêtres et les portes s’étaient rouillées à force de resterimmobiles; les débris de plusieurs saisons, poussière et mousse jaunie, étaient tombés dans l'âtre des cheminées ; les toiles d’araignées rampaient, grimpaient partout, comme des orties de maison, remplissant un local en friche.

Cependant, quelques caisses et quelques débris d’ameublement du précédent locataire restaient encore épars.

<juand on fut parvenu à ouvrir les fenêtres troubles de poussière, l’horizon ne se montra guère plus agréable que l’intérieur. ’ Sous les fenêtres, le boulevard, sur lequel bruissait le roulement de tambour d’un piquet do soldats qui descendaient lo poste du Luxembourg et passaient quelques invalides qui, de leur boulevard contigu, s’étaient égarés jusque-là; plus loin, à

gauche, l’hospice des Enfants-Trouvés, puis la place Saint- Jacques, d’impression lugubre.

De l’autre côté de la maison, dévastés et plats jardins de maraîchers, des terrains nus, un étroit horizon dépouillé, dans lequel tintait la cloche des Carmélites de la rue Saint-Jacques.

Quel que fût le logement, on songea à s’y installer. Les trois petites pièces indépendantes donnaient sur une étroite entrée. On donna la chambre à coucher à Emma ; on fit une seconde chambre à coucher du salon pour M. de Mérand, et une troisième de la salle à manger pouf Sophie.

Pendant tout le temps que durai ont ces arrangements, M. de Mérand avait le cœur gonflé d’amertume et de tristesse. Au moment où il remarqua pour la première fois que la chambre de sa Allé n’avait qu'un mauvais carrelage, et où il pensa que son Emma adorée poserait ses pieds délicats sur cette froide pierre, cette douleur si minime, mais qui venait après tant d’autres, à grand’peine étouffées, fit couler de ses yeux de cuisantes larmes.

En entendant marcher près de lui, il se hâte de les essuyer et de se composer un visage tranquille.

C’était le concierge que M. de Mérand avait mandé pour qu’il eût à débarrasser le logement des objets étrangers et à lui en remettre les clefs intérieures.

— Cet appartement est donc fermé depuis une éternité? dit M. de Mérand avec humeur.

— Oui, monsieur, répondit le portier, parce qu’il a été deux termes vacant, et que le précédent locataire ne couchait plus depuis longtemps chez lui, lorsqu’il l'a quitté.

— Les clefs que vous me donnez là sont complètement rouillées, reprit M. de Mérand, et en voici une de plus qui ne ya nulle part, ajouta-t-il après les avoir essayées.

— Quelle peut être cette clef? réfléchit tout haut le portier en la considérant.

Le locataire ne vous l’a donc pas dit, lorsqu’il vous les a rendues.

— Il ne les a pas rendues... on les a reprises sur lui et renvoyées ici.

— Comment cela?

— Ça ne fait rien... passons.

— En tout cas, il devait biou achever de déménager et no pas me laisser ici tous ces embarras.

— Il est parti, monsieur.

— Pour un long voyage?

— Non, pas bien long... mais dont on ne revient pas.

— Que voulez-vous dire?

— Ça ne fait rien... passons.

— Et comment se nommait-il cet homme-là?

— On m’a dit de l'oublier, et j’ai obéi.

M. de Mérand allait faire des questions plus pressantes lorsqu’une voix gracieuse l’interrompit.

— Nous avons un jardin, mon père! nous avons un jardin ! disait Emma sous la fenêtre.

Son père s’approcha de cette croisée ouverte sur le derrière de la maison. Il n’avait plus songé à ce terrain qui était en effet attaché au logement, et Emma venait de découvrir cette propriété.

— Que fais-tu dans ces allées mouillées, lui dit M. de Mérand. Il n’y a rien là... que des rhumes.

—Si... il y a des herbes sèches qui seront des violettes au printemps, répondit la jeune fille, du vieux bois de vigne qui sera un berceau charmant, et des murs tout décrépits qui porteront des giroflées et des liserons.

— Mais, en attendant, rentre vite.

— Et ce grand bassin, reprit Emma en montrant une eau verte entourée d’une margelle do pierre rompue, comment se trouve-t-il là?

— C'est que le jardin était autrefois très-grand, répondit le portier du haut de la fenêtre, et, comme on l’a divisé en plusieurs lots, le bassin qui servait à toute l’étendue s’est trouvé réservé pour ce bout de terrain.

— Et sur le bord, y a-t-il du gazon, des marguerites?

— Je n’en sais rien, mademoiselle... il y a si longtemps que personne n’est entré là-dedans.

—Tu verras tout cela au mois de mai, dit le père d’Emma en la rappelant encore.

— Non, mon père, répondit la jeune fille, il ne serait plus temps de rien planter pour la saison... et je veux en jouir le plus tôt possible... Ce jardin nous sera plus utile que vous ne pensez... vous savez le vieux dicton :

Partout oîi pousse plante et Heur Çonsolation pour le ceeur.

Après cette sentence, Emma rentra à la maison.

Le portier se retira, après avoir établi dans le logis le peu d’ordre qui dépendait de lui, et les nouveaux locataires n’eurent plus qu’à s’installer le moins mal possible dans leur étroite demeure.

o Au bout de peu de jours, M. de Mérand et sa fille étaient déjà entrés dans la vie de privations et d’isolement qu’ils devaient sans doute subir longtemps. -

Ils vivaient de la vente de quelques joyaux et vétemens de luxe qui leur étaient restés dans le désastre, en attendant que M. de Mérand eût la force de se livrer à un travail quelconque qui pût subvenir à leur existence. Sophie, la bonne ménagère, se donnait toutes les peines du monde pour tirer le plus possible de la vente de ces débris de la fortune et en faire durer le plus possible le produit.

Un jour que M. de Mérand cherchait ' tristement, dans les longues rangées d’arbres du boulevard noir, le moyen de sortir de sa détresse, et que Sophie était allée faire le tour de Paris pour vendre au prix le plus avantageux une fourrure d’hermine, Emma se trouvait pour longtemps seule à la maison.

L’ennui lui donna la pensée d’aller visiter la cuisine et le bûcher, placés au rez-de-chaussée, et qu’elle n’avait pas . encore vus. Ces localités de ménage n’intéressaient pas beaucoup la jeune fille... Mais enfin sa demeure n’était pas tellement grande qu’elle ne voulût du moins la connaître en entier.

La cuisine fut bientôt visitée; elle passa dans le bûcher.

Là, étaient amassés divers objetsqu’elle trouva avecungrand plaifeir, et resta longtemps à examiner.

C’étaient un râteau, une bêche, un arrosoir rouillés dont elle pourrait se servir au printemps pour faire travailler son jardin , et que l’état de sa bourse lui eût empêché d’acheter ; puis des bancs de joncs qu’il n’y avait qu’à faire revernir pour s’en servir, des caisses de bois peint dans lesquelles étaient encore des squelettes de myrtes et d’orangers, et qui seraient aussi utiles au jardin.

En tirant à elle le râteau, Emma fit écrouler une masse de fagots poudreux qui se dressaient contre le mur.

Elle vit alors dans ce mur, qui était au fond du bûcher, une porte ciutrée, tellement basse qu’on n’y pouvait passer sans se courber, et à peu près semblable à celle d’une cave.

La jeune fille chercha a ouvrir cette porte et s’aperçut avec

peine qu'elle était fermée à def. Elle frappa du poing contre la planche de chêne, comme demandant à entrer ; mais rien ne répondit.

Cependant ce réduit, quel qu’il fût, pouvait augmenter de quelques pieds l’étendue de sa demeure, et elle aurait voulu le connaître.

Emma remonta avec l’humeur d’une curiosité non satisfaite. Comme elle rentrait chez elle, son regard tomba sur cette grosse clef, qui s’était trouvée de surcroît dans le trousseau, et dont son père ni le portier de la maison n’avait pu con* naître l’usage.

Elle la prit vivement pour l’essayer à la porte nouvellement découverte; elfe alluma une bougie qui pouvait lui servir en toute éventualité et se hâta de redescendre.

Franchissant de nouveau la barrière de fagots épineux éboulés devant le mur, Emma adapta la def à la serrure, et, après des secousses multipliées, la porte voulut bien enfin rouler sur ses gonds et s’ouvrir.

L’orifice, étroit et bas, présenta une entrée qui semblait celle d’un souterrain. Emma, qui avait de la lumière, se hasarda à descendre l’escalier qui y conduisait.

La jeune fille vit l’intérieur du caveau où elle se trouva avec une extrême surprise.

Ce lieu, qui devait être fermé depuis plus longtemps que le reste de la maison, puisque la connaissance s’en était perdue dans des changements de portiers, gardait cependant plus que tout autre endroit l’empreinte de la vie.

Il y avait au centre du caveau une table couverte de livres et de manuscrits. Une lampe était posée dessus; il restait à côté la cruche d'huile qui servait à l’alimenter, et il semblait que cette lampe ne fût éteinte que de la veille.

Près de la table était un grand fourneau, puis des vases de terre et do cuivre, de longues barres d’acier, des blocs do métaux, une caisse remplie de limes, de scies, d’outils de toute dimension et de tout genre.

Emma se pencha sur quelques-uns de ces blocs de cuivre et de fer pour essayer de les retourner; ils ne bougèrent pas plus que le rocher sur lequel vient se poser un oiseau . La jeune fille tourna tout autour de ces masses de forme inconnue en promenant la flamme de sa bougie à leur surface pour

deviner à quel usage ils pouvaient servir ; elle ne le comprit pas du tout.

Alors elle porta ses recherches parmi les livres et les pa piers posés sur la table.

Les livres ouverts lui offrirent des pages coloriées, qui représentaient les figures d'hommes et d’animaux les plus bizarres, les images les plus incompréhensibles. En examinant mieux ces livres, elle reconnut à la couverture, au parchemin jauni, au texte d’un langage inintelligible, qii’ils devaient appartenir aux temps les plus reculés. Ils portaient à la première page un nom écrit à la main et en caractères modernes. C’était celui de Ca»v bonnet.

D’autres livres, de date plus récente, avaient aussi des dessins représentantexactement les machines et ustensiles qu’Emma voyait épars dans le caveau. Mais, lorsque la jeune fille voulut lire le texte, mêlé de chiffres et de figures, il ne fut pas plus intelligible pour elle que celui écrit aux temps barbares, et elle n’eut aucune envie d’en continuer l’étude.

Partout, sur ces livres, sur les cahiers écrits à la main, même sur le vieux plâtre des murailles, on retrouvait tracé ce nom de Carbonnet.

Sur la table, Emma, en soulevant une feuille de parchemin, vit un poignard sorti du fourreau qui reposait à côté, et montrant sa lame nue prête à frapper.

Elle repoussa cet objet avec un certain effroi , et commença à songer à remonter.

Ce qui avait produit l'agpect de conservation remarquable que gardait cet intérieur était sans doute sa situation souterraine* qui le préservait du contact de l’air, en môme temps que la région élevée du terrain dans lequel il était creusé se trouvait peu sujette à l'humidité.

Dans ce caveau, outre l’air d’habitation qui y était resté, on croyait voir l’exaltation de la vie, l'empreinte des passions violentes. Tout y était jeté dans le désordre et le mouvement qu’amène un geste impétueux ; c’était ici un livre à demi déchiré, là un trépied penché sur un vase d’airain renversé. Les ustensiles de cuivre portaient les cicatrices de coups fortement assénés; les murs étaient sillonnés de larges dégradations causées par une autre main que celle du temps.

On voyaitque l'effervescence de l’esprit, des luttes, des trans-

ports violents avaient été enfermés là, sans savoir s’ils s'étaient terminés dans le désespoir ou la joie du succès.

Emma ressentit les impressions que cet aspect faisait naître sans les expliquer dans sa pensée.

— Je ne sais qui a pu habiter ce caveau , dit-elle , mais l’homme ne peut vivre sous la terre que pour les œuvres du démon... 11 n’y a rien de précisément effrayant ici... rien qui inspire le dégoût ou fasse craindre le danger... Pourtant j’ai peur, et je m’en vais.

La jeune fille remonta sans songer à refermer la porte derrière elle. Elle désirait seulement vivement de voir revenir son père ou Sophie pour leur parler du caveau mystérieux.

Seconde découverte d’Emma dans la maison du boulevard noir : moins agréable sans doute que celle du jardin, mais assurément plus curieuse.

Ce fut M. de Mérand qui rentra le premier. 11 écouta avec une surprise extrême ce que sa fille lui raconta du petit souterrain creusé au-dessous du bûcher, et il se hâta de descendre.

Emma prit un ouvrage en attendant le retour de son père. Quoique sa broderie l’intéressât plus que ce caveau , dont le contenu ne pouvait avoir grande signification pour elle, elle remarqua que M. de Mérand restait bien longtemps à examiner un réduit qui , après tout , n’était qu’une cave de quelques pieds carrés.

En effet, plus d’une heure s’écoula avant que M. de Mérand fût remonté près de sa fille.

Quand il rentra, il était pâle, agité, son regard était vague, son souffle entrecoupé; il paraissait profondément absorbé dans ses pensées. Mais sa fille, accoutumée à voir sur ses traits l’empreinte de l’agitation, de la souffrance, ne distingua pas la nuance de vive préoccupation qui s’y mêlait.

— Ma fille, dit-il avec un calme apparent et une voix composée, je viens d’examiner toutes ces choses extraordinaires dont tu m’as parlé... Cela n’a aucune valeur , ni la moindre importance... Il y a eu seulement dans cette maison un fou qui s’occupait de magie.

— De magie, mon Dieu! dit Emma.

— Oh! reprit son père, je n’ai jamais attaché la moindre attention à ces visions de quelques esprits malades, et je ne les estime pas même assez pour essayer de les connaître et de les

réfuter... Pour toi, malgré ton âge, tu as trop de jugement et de raison pour y ajouter la moindre confiance.

— Je n’y ai jamais pensé, mon père.

— Mais tout le monde n'est pas aussi sage... Il y aurait du danger à ce qu’on sût enfermés dans notre maison ces instruments d’une science impie... Je te demande donc instamment... si tu m’aimes... de ne parler à personne au monde de ce que tu as vu, pas même à Sophie !

— Oh ! de quel ton vous me dites cela, mon père... Mais il n’y a rien de si simple... et je vous promets, autant que vous le voudrez, de garder toujours un silence complet sur ce sujet.

— C’est bien, ma fille, termina M. de Mérand. Voici la clef de ce caveau. Je vais l’enfermer dans un endroit d’où elle ne sortira plus, et, désormais, il n’en sera jamais question entre nous.

LA 8UCCESSION DU CBIME

Les recommandations de M. de Mérand à Emma sur le secret à garder de l’existence du caveau caché dans leur maison étaient à peu près inutiles ; la jeune fille ne pouvait conserver longtemps la mémoire d’un tableau qui n’avait passé qu’une minute sous ses yeux. Et, au bout de peu de temps, d’autres préoccupations vinrent d’ailleurs l’en distraire.

M. de Mérand sortait de chez lui plus que jamais; il partait dès le matin aprè3 son déjeuner, et ne revenait que le soir très tard.

Un jour, il dit à sa fille que les affaires qui le retenaient loin d’elle et le retiendraient sans doute longtemps encore étaient le recouvrement d’une petite succession à laquelle il n'avait jamais songé, et qui lui donnait quelques embarras à liquider.

En môme temps, il remit à Sophie une assez forte somme d’argent pour qu’elle se procurât tout ce qui manquait dans leur intérieur, et qu’elle y entretint une existence suffisamment abondante et agréable.

Le bien-être de la vie, dont elle avait été si cruellement privée dans sa misère dorée, malgré le fond de tristesse que lui laissait un douloureux passé, ranima la fille de M. de Mérand et

fit épanouir un éclat nouveau sur ses traits. Quelque sensée et sérieuse qu’elle fût pour son âge, l’éléganco qu’elle pouvait alors apporter dans sa toilette, la facilité à se procurer tout ce qu’elle désirait, les courses fréquentes que toutos ces agréables emplettes exigeaient, ne laissaient pas de l'occuper assez longtemps et de distraire son esprit de quelques pénibles pensées.

L’abondance se maintint dans la maison pendant ces derniers mois d’hiver, et môme ne fit qu’augmenter.

M. de Mérand, disant que cette succession, qu’il avait cru d’abord de peu d'importance, s’était élevée beaucoup plus haut qu’il ne le pensait, entretenait la bourse de la ménagère Sophie bien garnie, et ajoutait même de nombreux cadeaux à sa fille à toutes les douceurs de la vie qui lui étaient prodiguées.

Au milieu de cette amélioration d'existence, une idée passa dans la tête d'Emma, et elle vint aussitôt en faire part à son père.

Elle lui dit que, puisqu’un héritage inattendu était venu leur rendre une favorable aisance, la première chose à faire, selon elle, serait de quitter cette affreuse petite maison dans laquelle ils étaient venus se reléguer.

M. de Mérand n’était pas sans doute préparé à cette proposition, car il se troubla visiblement, et répondit seulement à sa fille qu’il réfléchirait à sa demande.

D’autres instances d’Emma furent reçues de même ; M. de Mérand ne répondait jamais au sujet de la maison du boulevard noir qu’en balbutiant , détournant la tête et cherchant à parler d’autre chose.

Un jour Emma, qui n’observait rien de tout cela , dit à son père que, le terme d’avril approchant, elle lui demandait positivement son consentement pour aller louer un appartement dans un quartier plus agréable de la ville.

M. de Mérand resta anéanti, comme s’il se fût agi d’une question de vie ou de mort.

Mais ce colloque avait lieu au jardin, où un rayon de soleil les avait attirés.

Emma fit un cri de joie en s’élançant à quelques pas de là. Un bourgeon rouge, laissant sortir quelques feuilles naissantes, se voyait à la pointe du précoce lilas. La jeune fille vit aussitôt en imagination le tapis de violettes, le berceau de vigne, les giroflées et les liserons de murailles, dont au premier jour elle avait parlé en espérance, son jardin et toute

cette gracieuse verdure se réfléchissant dans l'eau limpide du bassin.

Elle revint à son père encore plus vite qu’elle ne l’avait quitté, et lui demanda avec un sourire et un baiser suppliant de ne pas quitter la maisonnette du boulevard.

M. de Mérand pressa sa fille dans ses bras avec On mouvement de joie étrange et lui répondit d’une voix entrecoupée, et un peu tremblante, qu'il désirait que ce modeste séjour lui fût longtemps agréable.

Après le déjeuner, selon l’usage, il sortit.

Et, cette fois, nous allons le suivre dans ses courses secrètes.

M. de Mérand, lorsqu’il fut sur le palier, s’assura par un regard jeté en arrière que sa fille et Sophie étaient occupées à leur ouvrage. Il descendit dans l’allée de la maison. Il prit deux clefs dans sa poche; avec la première, il ouvrit la porte du bûcher qui, bien graissée à sa serrure et à ses gonds, tourna sans bruit et se referma sur lui avec le même silence. Protégé par ce rempart du bûcher, dans lequel personne ne pouvait entrer, il ouvrit avec la seconde clef la porte du caveau et y descendit.

Quelque habitués que ses pas fussent à ce trajet, il ne l’accomplit pas sans peine, dans la profonde obscurité, et avec le tremblement pénible qui, en dépit de toute sa résolution, l’agitait.

Il ne fut remis que lorsqu’il eut allumé la lampe. Alors, jetant bas son habit, remplissant des creusets de blocs de métaux, les faisant fondre à un foyer intense, maniant avec vigueur la lime, la scie, le marteau, la fatigue du corps vint éteindre l’existence fiévreuse de l’esprit.

Mérand, dans ces derniers temps, loin d'être guéri d’une ambition effrénée de fortune par des années de luttes, de souffrances, par la perte de sa femme, se révoltait plus que jamais contre le sort d'être privé de tous biens.

Cette privation de fortuneavait été la torture de toute sa vio. Il avait vu son intérieur domestique dévoré par la misère, son nom flétri par des créanciers fondés dans leurs outrages ; sa fille sous ses yeux avait manqué de tout, sa femme était morte à la peine, il avait fui de chez lui comme un malfaiteur, et était allé cacher sa tête dans une retraite ignorée.

Après un tel supplice, ce n’était plus du regret, c'était de la colère, de la rage que lui inspiraient les rigueurs du sort.

Il ne pensait pas une minute à le vaincre par le travail, par l’économie d’une position modeste lentement améliorée; il ne songeait qu’à vaincre l’adversité par un acte de vigueur, de désespoir comme un homme, trompé dans ses espérances par uno coquette, ne veut plus lui faire la cour, mais la posséder par violence.

■frétait dans ces dispositions que le hasard avait jeté Mérand dans une fabrique de fausse monnaie.

Ce souterrain, on l’avu par le nom que Emma y lisait de tous côtés, avait été occupé par Carbonnet, ce condamné que nous avons vu plus haut expiant au poteau infâme de la place publique son crime de faux monnayeur.

Carbonnet avait commencé ses opérations par la recherche des moyens do faire de l’or. Cette ambition reste encore en secret dans bien des esprits. La nature crée de l’or dans la durée des siècles avec des matériaux inférieurs ; il ne faut que procéder comme elle en hâtant l’action qu’elle accomplit avec sa lenteur d’immortelle. Cela doit être possible... Il faut chercher, et chercher encore jusqu’à ce qu’on y laisse la vie.

Mais Carbonnet, tout en restant amoureux de ce rêve, avait fini par chercher une ressource plus positive: il avait réuni peu à peu tous les ustensiles nécessaires pour fabriquer de fausses espèces, et s’était contenté d'imiter l’argent et l’or en attendant qu’il en créât.

Il avait été surpris, arrêté, jugé, condamné.

Une perquisition faite à son domicile n’avait rien amené, parce que le caveau, ignoré par suite de l’éloignement du propriétaire et des changements successifs de portiers, était resté caché sous ses masses d’épines. Mais Carbonnet, convaincu d’émission volontaire de fausse monnaie, n’en avait pas moins été envoyé au bagne... Voyage peu long, disait en en parlant le portier, mais dont on ne revient jamais!

Ainsi, lorsqu’en descendant dans le caveau Mérand avait reconnu au premier regard le laboratoire mystérieux qu’il renfermait, il était tombé assis devant la table et la tête enfoncée dans ses mains. #

Faire de l'argent, se créer à soi-même des richesses, quand on a avidement tendu toute sa vie ses mains désespérées vers ccs pièces d’or, d'argent, et qu’elles vous ont toujours fui; en composer soi-même, à son gré, à son heure ; en amasser au-

tant qu’on veut; en amonceler tous les monceaux qu’on désire !

C’est une tentation à entraîner un saint.

Mérand s’était précipité avec une ardeur irrésistible vers ces trésors qui s’offraient à lui.

Il avait tout trouvé prêt : les livres dans lesquels on pouvait étudier les éléments de la science fatale et tous les ustensiles qui servaient à l’appliquer; les outils propres au travail des métaux, une grande quantité de poinçons portant une lettre gravée, ainsi qu’un cornet rempli de chiffres pour tracer autour de l’effigie et au bas de l'exergue le nom du souverain et le millésime voulu, une plaque en cuivre laminée préparée pour découper les flancs, des moules en cire de toutes grandeurs, une collection complète de bocaux contenant des bains pour argenter et dorer les pièces et de flacons renfermant tous les produits chimiques nécessaires.

Il y avait ensuite dans le souterrain une provision de métaux formant la matière première.

Mérand s’était mis à l'œuvre.

La lampe, qui s’était éteinte sur les derniers travaux do Carbonnet, avait ranimé sa flamme pour éclairer ceux de son successeur.

Ayant trop bien réussi, le faux monnayeur s’était bientôt trouvé pourvu d'une ample fortune.

Mais ces pièces d’or et d’argent n’étaient encore qu’un brillant, mirage tant qu'elles restaient entre les mains du fabricant; il s’agissait do les changer contre des biens plus réels.

Mérand prit une marche prudente qui, employée souvent par les industriels du même genre, est faite pour les préserver de toute atteinte.

Il ne se présentait jamais chez les marchands à visage découvert, sa pièce fausse à la main ; il attendait la nuit et choisissait les comptoirs où l’encombrement des acheteurs devait distraire l’attention des marchands. 11 n’achetait jamais pour la valeur entière de sa pièce, mais la changeait pour une acquisition minime, et se procurait ainsi une certaine quantité de bon argent.

Une pièce de vingt francs, donnée chez Prévôt pour un bouquet de violette, lui faisait dix-sept francs de gagnés; une pièce de quarante francs donnée chez Tortoni pour une tasse de café lui faisait trente neuf francs d emboursés.

Jamais deux pièces fausses à la fois; une seule, si elle est

reconnue, semble une émission involontaire ; deux impliqueraient un hasard prémédité.

Mérand, cependant, répandait peu ses espèces menteuses dans Paris; il les semait dans la banlieue, dans les villes environnantes. Grâce à la rapidité des transports, il parcourait en un jour Saint-Germain, Saint-Cloud, Versailles et dix villages attenants. Les habitants de ces pays divers ne pouvaient faire entendre, après avoir été trompés par lui, que des plaintes isolées, qui ne formaient pas corps d’accusation et n avaient pas de retentissement.

Il revenait chargé de sacs d’argent de bon aloi.

C’était celui-là qui servait à l’entretien de sa maison, qu’il donnait à sa fille ; jamais la main d'Emma n’avait été souillée de ce triste métal qui était une trahison.

Tout allait bien pour le faussaire.

Une fois seulement il commença à subir quelques terreurs.

Un soir, en revenant de sa tournée et en descendant la longue rue de la Roquette, il entendit un son sonore sur le pavé, et il s’aperçut qu’en tirant son mouchoir il venait de faire tomber une bourse d’une cinquantaine de pièces d'or fausses, qui lui restaient de la distribution de la journée.

Il était minuit, pas un être vivant ne se trouvait près de lui. La lune donnait largement en cet endroit, et le pavé était parfaitement éclairé. Cependant en se baissant, Mérand ne vit rien. Il chercha de tous côtés, il passa une heure à cette inspection infatigable, et il ne trouva rien.

Malgré lui, il pensa alors à ces pièces d’or données aux hommes par le démon, et qui tout à coup s’évanouissent en fumée.

Il s'éloigna enfin, mais* désolé de laisser derrière lui cette fatale bourse dans laquelle un tel nombre de pièces fausses devait éveiller la dangereuse attention de la police.

Cependant, comme les jours s’écoulèrent sans que cet événement amenât de suites fâcheuses, il cessa peu à peu de s'en préoccuper.

Si tout allait bien pour le faux monnayeur, l'homme, autrefois probe et loyal, était souvent épouvanté de son succès.

Mérand avait de profonds sentiments d'honneur, de dignité ; le désespoir l’avait jeté tout à coup hors de sa nature; le crime auquel il se livrait était pour lui une véritable

ivresse, continuelle il est vrai, mais dans laquelle il n’avait guère plus conscience de ses actes que l’homme dont l’esprit est troublé par le vin.

Quelquefois, il se réveillait à demi, et le remords passait en frissons glacés dans son sein.

ün jour que dans le souterrain il travaillait avec un burin, il s’en déchira la main.

— Ohl dit-il en s’arrêtant tout à coup, si mes aïeux me voyaient une telle arme entre les mains, et mon sang versé pour une telle œuvre!

Il jeta les yeux sur le poignard de Carbonnet resté sur la table. •

Heureusement, ajouta-t-il, voilà sous ma main une arme de plus noble origine et d’un plus digne usage... Et peut-être un jour, quand la folie du crime qui m’égare sera guérie, de tous les dons que m’a laissés ici mon prédécesseur, ce sera celui que je priserai le plus.

Mais une nouvelle pièce d'or sortait éblouissante de ses mains; l’éclat de cet or lui montait au cerveau; l’ivresse revenait plus intense que jamais.

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