L’ÉTUDIANT
Pendant tout cela, le printemps était revenu, et Emma, dans des moments d’oubli qu’elle devait à son extrême jeunesse ne croyait pas avoir jamais autrement vécu que de paix, de douceur et des agréables distractions de son âge.
Cependant, elle voyait son père, dans la position favorable où il était arrivé, souvent soucieux, les traits altérés, vieillissant à vu d’œil, et montrant sur sa tête, presque toujours inclinée, des cheveux blancs qui étaient subitement apparus et devenaient plus-nombreux tous les jours.
La jeune fille faisait tout ce qui lui était possible pour distraire son père qu’elle aimait de tout ce qu’il y avait de puissance d'amour dans son âme pour la douce bonté dont il usait envers elle, et pour tout ce qu’elle lui avait vu souffrir. Elle prenait sa harpe, elle lui chantait les romances qu’il préférait et surtout le Fil de la Vierge, aux notes profondes ot mélancoliques. Elle le conduisait, sans qu’il s’en aperçût, au jardin,
et lui faisait respirer le calme délicieux de ce petit coin de terre ombragé.
Én effet, M. deMérand entre sa fille et ses belles touffes de roses redevenait par instant animé et souriant.
Alors Emma lui disait :
— J’avais bien raison de te prédire, bon père, que la consolation nous viendrait de ce jardin que tu ne voulais compter pour rien. A présent, malgré la fortune suffisante que nous possédons, et bien honorable, puisqu’ellenous vient par droit de succession d’un membre de notre famille, malgré ce bienêtre, cette aisance, tu es toujours triste de tes peines passées... si ce n’est dans ce jardin où de doux parfums enivrent, où le vent rafraîchit le front... oh ! vois-tu, il n’y a que l’air du ciel qui enlève les soucis de la tête !
Mais, dans presque tout le cours de la journée, Emma était privée de la présence de son père : il venait seulement quelquefois la prendre le soir pour la mener au spectacle, au bois de Boulogne, au Cbâteau-des-Fleurs ou dans tout autre lieu de fête qui pouvait lui être agréable. Le reste du temps, Emma faisait de la musique, travaillait avec Sophie, ou, attirée par la proximité du Luxembourg, allait avecsa bonne gouvernante passer quelques heures dans ce jardin.
On la voyait presque toujours vers deux heures dans les allées assez solitaires qui régnent entre les quinconces occupés au centre par les grands carrés do rosiers et la longueur de la pépinière.
Emma, malgré sa fortune actuelle, était mise avec l’extrême simplicité qui est la parure des femmes distinguées. Etant encore en deuil, elle portait une robe de soie grise fermée devant par des ornements de velours noir et un chapeau de paille orné de touffes de violettes.
Sophie, qui était douée d’excellents instincts, ainsi que sa conduite avec ses maîtres l’avait prouvé, savait aussi prendre la mise la plus convenable et se revêtir surtout des airs de décence, d’honnêteté qui étaient aussi les ornements de sa condition.
Et toutes deux malgré leur jeunesse... car les vingt-sept ans de Sophie ne pouvaient paraître respectables qu’à Emma... semblaient passer dans ce jardin public pour ne voir et n’être vues que des beaux arbres qui leur prêtaient leur ombre.
Un jour pourtant leur promenade fut signalée par un événement un peu bruyant.
Dans la partie ombreuse qui s’étend entre les deux rosarum se cache un petit café bien abrité des rameaux des tilleuls et baigné au printemps de l’aromo pénétrant des rosiers et des résédas.
Sur le devant de l’établissement, garni de petites tables, un certain nombre d’étudiants, les coudes posés entre les verres et les bouteilles, causaient et fumaient en se rafraîchissant aux sources abondantes et économiques de la bière.
Tout à coup, l’un d’eux se leva si précipitamment qu’il renversa latablo qui était devant lui, et fit éclater en mille pièces, et à grand bruit, les verres, les flacons, les canettes lancés sur le sable.
Après cet élan impétueux, il se mit à se promener tranquillement.
Il marchait dans l’allée à pas comptés et lents, une main dans le gilet, de l’autre caressant sa barbe, cqmme s’il avait déjà passé là une heure de rêverie.
Emma se trouvait alors en cet endroit. D’une organisation frêle et impressionnable, elle tressaillit vivement au fracas des verres cassés, et en eut un ébranlement nerveux. Aussi elle en voulut à celui qui l’avait causé; et, en voyant le regard paisible et même un peu langoureux que le jeune homme promenait dans l’allée, elle dit avec assez d’humeur et à voix basso à Sophie :
—Est-il fou, ce monsieur en chapeau gris?
— Vraiment, dit Sophie, vous ne reconnaissez pas M. Maxime?
—Qui?
— L’étudiant de l’hiver passé.
— Et c’est pour venir ainsi se promener les mains dans les poches qu’il a cassé tout le ménage du café?
— C'est pour vous voir.
—Ah!
— Ses compagnons sont sans doute accoutumés à ses incartades, car... voyez... ils s’expliquent avec les garçons de café et payent sans s’en prendre à lui.
— Et maintenant?
— Il va aller et venir dans cette allée, et reprendre la règle de conduite qu’il s’était faite l'hiver dernier, de suivre vos pas partout où vous allez.
—Depuis si longtemps I
— Il paraît qu’il n’a pas plus changé de sentiments que de costume, car voilà le chapeau gris et la cravate bleue par lesquels je vous l’avais signalé.
— Et comment sais-tu qu'il se nomme Maxime?
— Je l’ai entendu une fois appeler ainsi par un ami qui lui donnait le bras.
— Autrefois... au quai des Grands- Augustins?
— Oui.,. Mais, au bout de six mois, je le reconnais bien, moi.
— Comment veux-tu que j’en fasse autant, puisque je ne l’avais jamais vu?
Oh! les femmes ! les femmes! aurait dit encore le bon Antoine Miro, s’il eût été là.
Il paraît que l’étudiant ne croyait guère plus à l’ignorance d’Emma à son sujet que le vieux rôdeur de nuit n’aurait pu le faire, car, en allant et venant autour d’elle, les regards tendres qu’il lui jetait avaient quelque chose d’assuré et de rayonnant, comme lorsque le bonheur qu’on éprouve est assurément partagé.
Il parait que ce manège déplut à mademoiselle de Mérand, car elle dit encore tout bas à Sophie :
— J’en reviens à ma première idée : ce monsieur-là est fou.
— Du tout, mademoiselle, répondit la bonne femme de chambre, les amoureux ne sont que monomanes; en dehors du sujet qui leur trouble l’esprit, ils parlent parfaitement raison.
— Eh bien, si c’est une maladie, pour lui-môme, j’aime mieux m’en aller.
— Vous voyez que c’est tout à fait mon avis, car nous venons de tourner vers la grande allée qui remonte au boulevard.
Elles se disposèrent en effet à rentrer.
Mais ce n’était pas là, à beaucoup près, le moyen de se délivrer de l’étudiant.
Dès queM. Maxime les vit se diriger vers l’allée de l'Observatoire, il les devança rapidement; il tira une lettre de la poche de son gilet, et la mit dans la gueule du lion de marbre, qui est à droite de l’entrée de la grande chaussée, et devant lequel Emma allait passer.
Le lion de Saint-Marc recevait dans sa gueule béante les lettres de la république de Venise les plus importantes, les secrets d’Etat les plus dangereux; celui du Luxembourg n’avait
reçu qu’un petit billet d’amour; aussi, comme si ce ne fût pas là pâture convenable pour le roi des animaux, il la tenait entre ses deux dents, sur le bout de sa gueule grimaçante, qui avait plutôt l’air de rire que de rugir.
La jeune fille, en passant devant la missive, vit qu'elle portait en toutes lettres sur la suscription : Mademoiselle Emma de Mérand. Il n’y avait donc pas moyen de la laisser exposée aux regards du public du Luxembourg, ni de la rendre à l'auteur, qui avait soin de se tenir alors à une distance inaccessible. Elle la prit forcément.
M. Maxime, après avoir ainsi obligé Emma à recevoir sa lettre, la suivit de loin jusqu’à la maison où elle demeurait, et dont il nota dans sa mémoire, il est inutile de le dire, la situation et le numéro.
Chemin faisant, mademoiselle de Mérand et sa suivante, se doutant bien qu’elles marchaient sous un regard observateur, s’étaient gardées de donner à l’auteur de la lettre 'la satisfaction de la lire sous ses yeux. Ce ne fut que rentrées chez elles, et portes et fenêtres fermées, qu’elles purent prendre connaissance de la missive.
Elle était ainsi conçue :
« Mademoiselle, ou plutôt ma divinité, vous m’avez donné cette nuit du bonheur pour toute ma vie... »
— Moi, je lui ai donné du bonheur pour toute la vie! s’écria Emma stupéfaite, en interrompant Sophie qui faisait la lecture.
— Il faut continuer, dit Sophie, la suite expliquera peutêtre.
Elle reprit :
« Ce ruban que vous avez porté, et qui repose sur mon sein est un trésor que nui homme au monde n’était digne d’obtenir, et vous me l’avez donné., donné par un seul élan de votre cœurl... •
— Je lui ai donné un ruban à présent!... L’entends-tu, Sophie ? interrompit encore Emma ; mais c’est insoutenable !
— Je ne le comprends pas mieux que vous, mademoiselle, dit Sophie; mais, puisque nous ne pouvons empêcher que ce ne soit écrit là, il faut bien le supporter.
Et elle continua :
* Mais ce ruban si cher est-il un lien qui promette de nous unir ici-bas, ou doit-il, comme l’écharpe d’iris, ne briller que dans le ciel? S’il doit m’être donné seul, je consens à vivre tou
jours de l’unique bonheur de lo posséder; mais, s’il vient comme l'espérance d un bien plus grand, je juro que jamais l’amour d’une femme ne sera tombé dans un cœur mieux fait pour payer mille fois plus qu’il n’aura reçu.
« Tout ce que je demande avec ardeur et confiance, est un mot de réponse qui m’apprenne si c’est loin de vous ou à vos pieds que je dois vivre d'un amour éternel. * maxime. »
On voit que la lettre était arriérée de six mois. Elle avait été écrite par Maxime dans le transport de joie de ce ruban tombé à ses pieds d'une fenêtre. Comme, peu de temps après, mademoiselle de Mérand était partie de cette maison sans qu’il pût retrouver ses traces, il avait été réduit à porter la lettre sur lui jusqu'à ce que le ciel lui rendît celle à qui il voulait la remettre. Malheureusement il s’était écoulé bien du temps avant ce moment ; mais, lorsque enfin l’occasion favorable s'était présentée, comme après tout la lettre n’avait d'inexact que la date, et que Maxime n’avait pas le temps de la récrire, il l’avait donnée telle qu’elle était.
— Allons I s’écria Emma après avoir entendu les derniers mots, il croit que je vais lui répondre... Nous voilà en correspondance maintenant... en correspondance de pathos et de phrases amphibologiques... C’est toujours de mieux en mieux !
— Un amour étemel! dit Sophie en relisant la fin do la lettre.
— Que dis-tu de cela ?
— Je dis que les amants sont les hommes les plus effrontés du monde.
— N’est-ce pas ?
— Oui. En présence de tous les sentiments qui finissent, de tous les amours qui tournent en infidélité ou en oubli... et cela depuis le commencement du monde... ils ont encore le front de parler d’amour éternel ; et ils disent cette extravagance aussi tranquillement que si c’était la chose la plus vraisemblable du monde.
L’entretien finit là.
Le reste du jour, mademoiselle de Mérand et Sophie, perdant peu à peu 1 impression de la rencontre du Luxembourg, n’en parlèrent plus que comme d’un incident qui avait rompu la monotonie de leurs promenades ; puis elles n’en parlèrent plus du tout.