SOUS LA FENÊTRE
La nuit venue, il est inutile de dire que l’amoureux étudiant se hâta de venir chercher sa réponse.
Mais rien ne répondit à son attente.
Les soirs suivants, il revint avec une confiance imperturbable, sans toutefois être plus heureux.
Un jour enfin, loin d'être découragé par le non-succès de ses démarches, il se sentit plus presse que jamais d’aller jouir au moins des émotions de l’attente. C’était peut-être un pressentiment que sa veillée en plein air serait moins infructueuse que les autres.
Ce soir-là il devança l’heure où les amants font ordinairement leur faction sous les fenêtres do leurs maîtresses, et, dans une belle soirée, quelques personnes restaient encoro égarées dans ces parages lointains, lorsqu'il vint se poster devant la maison du boulevard.
Enfin, la solitude se fit; on n’aperçut plus les longues rangées des grands arbres et la double ligne de réverbères, qui allait en se rétrécissant se perdre en un lointain infini, que comme un panorama désert. Le repos planait dans toute l'étendue ; et il ne semblait plus y avoir d’animé dans l’espace que les hautes cimes de la fouillée qui se berçaient et frémissaient au vent de la nuit sur le fond scintillant d’un ciel magnifiquement étoilé. -
Maxime attendait, et il trouvait la terre et le ciel, c’est-àdire les environs du Luxembourg, bien familiers à ses pas, d’une beauté qu’il ne leur avait jamais connue.
En effet, grâce à la présence do cet amoureux de vingt ans,
10 boulevard noir était bien redevenu ce soir-là le boulevard Montparnasso ; toutes les lumières de l’âme, toutes les muses, c’est-à-dire les inspirations élevées et puissantes, qui tiennent toutes par quelque chose à l’amour, y étaient revenues.
Jamais on ne douta moins de son bonheur que Maxime en se promenant devant cette maison habitée par celle qu’il aimait;
11 attendait, avec un sérieux et une assurance qui l’eussent rendu risible à qui eût pu le voir, cettre lettre de mademoiselle de Mcrand, dont la réception était pourtant bien longtemps suspendue.
Il marcha longtemps de long en large, pensant que le moment n'était pas encore venu, qui laissait à la jeune fille la liberté de lui jeter sa missive.
Le3 lumières de la façade étaient éteintes depuis onze heures ; les lames des persiennes ne laissaient plus passer la moindre clarté; pas le plus léger bruit ne pouvait faire soupçonner que quelqu'un fût encore levé dans la maison ; et, si tout le monde était au lit, il n’était pas probable qu'un billet vînt d’une fenêtre close tomber sur son chemin.
Cependant Maxime attendait toujours.
Tant qu'il était là, il pouvait prolonger son espérance, se dire que dans un moment cette lettre, dont il croyait alors bien réellement que sa destinée dépendait, serait entre ses mains, et que tout le bonheur qu’il se plaisait à échafauder dans cette destinée lui appartiendrait définitivement.
S’il eût quitté son poste, il eût fallu en emporter que des regrets, et remettre à un temps incertain la décision de son sort.
Ainsi Maxime eût peut-être prolongé son attente de cette nuit-là à la nuit suivante et à toutes celles qui se fussent succédé, si elle eût dû s’écouler sans apporter de réponse.
Parfois, pour charmer le cours des heures, il chantait à voix basse, il chantait les airs les plus touchants qu’il avait appris dans les cercles en plein vent, au milieu desquels les musiciens ambulants charment la sensibilité populaire.
On sait que sa voix ne manquait ni de pureté ni d agrément. Et, si l’harmonie a pu parfois faire mouvoir des pierres, elle pouvait peut-être bien faire ouvrir une fenêtre.
Enfin, vers deux heures du matin, lorsque tout autre que Maxime eût désespéré depuis longtemps, une persienne du premier étage s’cntr’ouvrit juste de ce qu’il fallait pour laisser passer une main, et ce te main jeta doucement un papier plié qui vint tomber sur la terre.
Lo jeune homme, récompensé d'avoir eu la foi et l’espérance, saisit son trésor et s’enfuit.
Il eût voulu s’empresser d’ouvrir la bienheureuse lettre ; mais sa main frémissante froissait le papier au lieu de le déplier. Dans l’affaiblissement où le jetait une joie foudroyante, il fut forcé de s'appuyer quelques instants contre un tronc d'arbre et d'attendre.
Là, il se trouva obligé de retarder encore l’ouverture du
billet; la lueur était trop éloignée pour qu’il pût en lire les caractères adorés.
Enfin, un peu plus maître de lui, il s’avança d'un pas encore chancelant sous la clarté du gaz et ouvrit le papier.
Il renfermait une petite poignée do feuilles de roses, et, audessous de ces pétales parfumés, étaient seulement ces mots qu’un crayon hâtif avait tracés :
« Pour acheter du pain à votre femme et à vos enfants. »
La surprise du pauvre Maxime fut si profonde, si étourdissante, que nous renonçons à la peindre; il n’est pas d’expression qui puisse rendre sa stupeur en trouvant dans la réponse attendue une phrase si éloignée du sujet qui devait y étro traité.
Seulement, comme dans le premier instant il avait posé sur son cœur ces feuilles d’une rose qu’il croyait s’ôtre fanée à la ceinture de sa bien-aimée, il pressait quelquefois de la main tout en cheminant ces feuilles appuyées sur sa poitrine, et répétait dans un étonnement qui faisait dresser ses cheveux sur sa tète :
—Pour acheter du pain à ma femme et à mes enfants !