‹ Les Anges de ParisChapitre 24 sur 28 · LA STATUE · texte numérisé non relu

LA STATUE

Quelques semaines se passèrent dans la maison de M. do Mérand pendant lesquelles, Emma ayant refusé de retourner au Luxembourg, il n’y eut plus d’occasion entre elle et Sophie de rappeler le souvenir de M. Maxime.

Une autre préoccupation d’ailleurs était venue depuis quelques jours prendre place dans l’existence do mademoiselle de Mérand, dans cette existence d’une douceur si monotone que tout incident y devenait événement.

Dans un jour déjà brûlant du mois de juin, Sophie était dans le fond du jardin, séparé, comme on le sait, par des murs à hauteur d’appui de divers autres terrains cultivés par des maraîchers et des jardiniers fleuristes. La femme de chambre, du banc sur lequel elle était à travailler, causait avec la jardinière du local voisin.

Celle-ci, montée sur un cerisier dont les branches surplombaient sur le mur de séparation, et un panier passé au bras,

choisissait les fruits mûrs dont elle pouvait déjà faire la récolte, tandis que des tourbillons de mouches tournoyaient autour d'elle dans les rayons du soleil, et que des nuées de moineaux,' fondant sur les cerisiers d’alentour, remplissaient l’air des éclats de leur bruyante voix.

Emma vint rejoindre Sophie au mçment où celle-ci, dans sa conversation avec la jardinière, disait que les statues ne marchaient point, ni même ne bougeaient jamais de place.

Mademoiselle do Mérand, étonnée du surcroît de vérité de cette assertion, interrogea sa gouvernante.

—C'est que, répondit Sophie, il se passe des choses bien étranges, à en croire la jardinière.

Celle-ci prit la parole du haut de son cerisier.

— Mademoiselle, dit-elle, n’avez-vous pas sous vos grands lilas une statue de pierre blanche... On la voit d’ici quand les feuilles n’y sont pas.

— Oui, répondit Emma en regardant de ce côté. C’est une Vénus... Il y avait deux statues, je crois, de chaque côté du bassin... l’autre est tombée... celle-ci reste sur son piédestal.

— Eh bien, mademoiselle, vous appellerez cela un miracle... ou tout ce que vous voudrez. . . mais, dans la nuit, cette figure blanche sort de sa place et marche comme une personne vivante.

— Y pensez-vous!... et qui l'a vue?

—Moi.

— Vous avez vu cela!... et dans la nuit?

— Dans la nuit noire.

— Alors que faisiez-vous donc là?

— Je montais et je descendais de dessus l’échelle pour voir si on ne venait pas aux cerises.

— Comment cela?

— Ah ! mademoiselle, on a tant de peine à garder co qu’on a... Je ne dis pas de co côté; je sais qu’il y a de braves gens dans la maison... mais, à l’autre mur mitoyen, il y a de mauvais voisins... qui ne se feraient pas faute de récolter ce qu’ils n’ont pas semé.

—Absolument comme les colimaçons qui vont à vos fraises, dit Sophie en riant.

— Et ces gueux de pierrots qui s’envolent en vous riant au nez, ajouta la jardinière.

— Ainâi, il faut toujours veiller à vos fruits, dit Emma.

—Le jour et la nuit, ma chère demoiselle, pour chasser les oiseaux et les voleurs... c’est tout un... sans compter la gelée et la grôle, sur lesquelles on ne peut rien.

— Mais vous disiez que cette statue?... reprit Emma.

—Je l'ai vue comme je vous vois, mademoiselle, répondit la jardinière. Cette figure blanche... Comment l'appelez-vous?

—Une Vénus, dit Emma en souriant. Et elle a l’air bien tranquille.

—Oui, dans le jour I... mais, cette nuit, elle était sortie do son bosquet, il faut croire, elle se mouvait et avançait dans le jardin... Sa figure est bien assez blanche pour qu’on la distingue dans l’ombre... et je ne rêvais pas plus qu’à présent, je vous jure.

—Et comment marche-t-elle ? demanda Emma en chassant une mouche à miel qui venait frôler son visage.

— Prenez garde aux abeilles... elles sont mauvaises dans cette saison, dit la jardinière, quand le danger fut passé.

— Dites donc comment elle marche, insista mademoiselle de Mérand.

—Cette statue de pierre ?... d’un pas très-léger... Comme si elle ne touchait pas la terre... Elle tournait lentement, lentement autour du bassin... Je l’ai même vue deux fois se baisser comme pour cueillir des violettes dans le gazon.

— En tout cas, elle les a remises sur plante, dit en riant Emma, car elle ne tient plus rien à la main.

—Ça n’y fait rien.

—Et parle-t-elle? demanda Sophie.

— Ohl... est-ce que les statues parlent! dit lajardinière.

— Puisqu’elles se promènent bien !

— Riez tant que vous voudrez... cola n’empêchera pas que je ne l'aie bien vue... et que peut-être une autre nuit vous ne la voyiez vous-même.

Après s’êlre amusée encore quelques instants de cette conversation, Emma s'éloigna.

En passant devant le bassin, elle vit un certain nombre de violettes' et quelques marguerites cueillies et rejetées sur le gazon, à côté de leurs tiges... D’autres marguerites coupées flottaient sur l’eau du bassin.

Elle montra vivement ces débris à Sophie, en interrogeant sa gouvernante d’un regard plein de surprise émue.

Sophie so mit encore à rire.

—On ne cueille pourtant pas des violettes et des marguerites pour les laisser à terre, dit Emma. D’abord, ce n’est pas moi qui ai fait cela!

— Sans doute, dit Sophie, mais on peut encore moins ajouter foi à ce qui vient de nous être conté. Et ce n'est pas vous non plus, mademoiselle, qui ferez cela I

Emma se hâta de l'en assurer. Mais, en sortant du jardin, elle tourna plusieurs fois la tête et regarda la statue, non sans quelque émotion secrète.

On se mit bientôt à table, et M. de Mérand apportant du dehors quelques journaux de mode et de la musique nouvelle à sa fille, la pensée d'Emma se porta sur d’autres sujets. Il était même probable qu elle ne reviendrait plus sur une chose qui ne pouvait supporter le moindre examen raisonnable.

Cependant, au dessert, on entendit à l’entrée de la salle une légère discussion soulevée entre Sophie et un petit garçon, fils d’un maraîcher voisin, qui apportait habituellement des fraises à la fin du dîner.

Le gamin était joli et gracieux; la gouvernante le faisait ordinairement entrer près de mademoiselle de Mérand, qui lui donnait un sou de gratification pour lui. U ado. ait une telle pratique. Et ce jour-là, loin d’entrer à la salle, il avait remis avec tant de précipitation les fraises à Sophie pour se retirer plus vite qu’il avait manqué de renverser le panier.

M. de Mérand, ayant entendu ce qui se passait à la porte, appela le petit bonhomme, et lui demanda pourquoi il voulait s’en aller si vite.

Le gamin dit sa pensée avec une hardiesse et une sincérité toute rustique.

— Je ne voulais pas venir... c’est ma mère qui m’a grondé pour m’envoyer ici... J’avais peur d’entrer dans cette maison ou la statue revient.

Ces mots furent une énigme pour M. de Mérand, mais Emma et Sophie se regardèrent avec un vif étonnement.

Le petit garçon, interrogé par le maître de la maison, lit alors sur le compte de celte figure errante une version à peu près semblable à celle que mademoiselle de Mérand et Sophie avaient entendue de la bouche de la jardinière.

— Et- bù donc étais-tu, demanda Emma au gamin en le regardant fixement, pour si bien voir tout cela î

—J’étais droit à cheval sur le mur, répondit-il.

— Sur le mur où tu guettais les cerises de la voiainel

— Dame. .

— Afin de descendre dans son jardin pour en prendre.

— Daniel il n’y en a point chez nous.

— Mais tu as vu la brave femme qui veillait pour garder sa récolte; et c’est alors que tu t es amusé à regarder la statue.

- C’est-à-dire que j'ai vu une ombre blanche qui tournait tout doucement autour du bassin., et je me suis ensauvé... Puis, dans la journée, j’ai entendu dire aux voisins qu’il y a dans cette maison une statue qui revient.

— Elle ne peut pas revenir, petit animal, puisqu’elle n’est jamais partie, dit Sophie.

, —Elle ne peut pas revenir à la vie, puisqu’elle n’a jamais été vivante, dit en même temps M. de Mérand.

—Je n’en sais rien, conclut le gamin, mais les autres nuits ,. oh ! bien sûr, je vais me cacher, pour ne plus la revoir.

Et il en revint à sa première idée qui était de déloger au plus vite de cette maison ensorcelée.

Ainsi la propriétaire et le voleur, celle qui gardait les cerises et celui qui les convoitait, s’étaient rencontrés pour voir la même chose. Ce rapport étrange entre deux personnes qui assurément n’avaient pu s’entendre pour tromper commençait à donner une certaine consistance au phénomène nocturne, quelque incroyable qu’il fût.

La pensée d’Emma, et même une pensée inquiète resta donc depuis ce moment, et malgré elle, fixée sur ce sujet.

Un instant plus tard, le hasard vint encore l’en préoccuper davantage.

Emma, après le dîner, sortit avec son père pour prendre l’air sur le boulevard.

Comme ils descendaient l’avenue et arrivaient devant les maisons les plus rapprochées, des groupes de gens rassemblés sur leurs portos, comme il arrive dans les soirées d’etô, s'entretenaient vivement, s’exaltaient, se contredisaient, parlaient tous à la fois, au point que cela ressemblait à une petite émeute.

Les mots que M. de Mérand et sa fille recueillirent en passant lentement pour savoir de quoi il s’agissait leur apprirent que l’animation publique n'avait d’autre cause que le soi-disant prodige arrivé dans leur maison.

La nouvelle répandue par la jardinière avait circulé jusque-

là avec la rapidité et l’intérêt qui s’attache au merveilleux; elle s’était grossie en roulant comme la boule de neige, et enrichie de tout ce quei’imagination avait voulu lui prêter. Depuis longtemps, et bien des fcis, disait-on alors, une figure blanche, sortant du bosquet de la statue, une figure de femme légère et silencieuse, avait été aperçue la nuit dans le jardin de la maison isolée; on l’avait vue se mirer dans l’eau du bassin, et cueillir sur sas bords des fleurs qu’elle y rejetait après.

Désormais, le téinoignago public était donc acquis aux pérégrinations nocturnes de la statue.

Et mademoiselle de Mérand y retrouvait notifiées ces fleurs coupées de leur tige, qu’elle-même avait vues de ses yeux.

Elle avait déjà rapporté à son père, après dîner, le premier récit de ce phénomène qui lui avait été fait; elle lui parlait à toute minute pendant leur promenade de ces circonstances bizarres, bien que M. de Mérand, n’y attachant aucune importance, lui répondît souvent en parlant d’autre chose.

Emma, préoccupée, et même un peu effrayée, de ces apparitions singulières, était donc absolument dans la position de M. de Fontenelle, qui disait en parlant des revenants : Je n'y crois pas, mais j’en ai peur.

En rentrant, et, au moment de se mettre au lit, elle ne laissa aucun repos à Sophie que celle-ci n’eût consenti à aller faire avec elle une visite autour du piédestal de la statue mystérieuse.

Emma pensait que quelque cause naturelle pouvait donner lieu aux bruits répandus, que le mur, caché par les masses de lilas, pouvait être percé de quelque ouverture donnant accès à une personne étrangère, que le socle même de la statue pouvait offrir une issue dérobée à quelque passage souterrain.

Pour s’en assurer, toutes deux promenèrent leur flambeau de tous les côtés du piédestal, frappèrent à coups redoublés sur sa pierre, en firent autant sur toute la longueur du mur et dans tous les recoins du massif de lilas.

Sophie se tuait de dire à sa maîtresse qu’elle voyait bien qu’il n’y avait rien!... rien que les arbustes et la mousse, tels qu’ils se montraient en plein jour et aux yeux de tout le monde.

Emma fut obligée d’en convenir.

Cependant, lorsque tout le monde fut rentré à la maison, retiré dans sa chambre et endormi, mademoiselle de Mérand se mit à sa fenêtre.

Elle put d’abord constater qu’elle était seule à veiller dan9 cette partie du quartier; les terrains voisins étaient déserts et les habitations fermées. Quelle que fût la curiosité des maraîchers et jardiniers des environs, la fatigue de ces rudes travailleurs de la terre l’avait de beaucoup emporté sur le désir de voir ce qui se passait de merveilleux dans leurs parages, et ils dormaient.

Emma tint les yeux fixés sur la sortie du bosquet etau bord du bassin, avec des battements de cœur qu’il lui était impossible de vaincre.

A chaque mouvement des feuilles, à chaque vacillement de la lune sur l’eau, elle tressaillait douloureusement, et se sentait envie de pleurer.

Mais les heures s’écoulaient et tout restait dans l’ordre ordinaire; aucun nuage sombre, aucun trouble dans l’air n'annonçaient la venue d’un être surnaturel; la nuit était d’une limpidité délicieuse; les fleurs de gazon envoyaient leur pénétrant arôme, sans qu'aucune main vint tarir la source de leur parfum, en les cueillant et en les rejetant mortes sur la terre.

Emma, un peu rassurée, en vint à penser que, dans l’ombre, un objet quelconque avait pu produire l’illusion d’une figure de femme. Elle chercha si ce pouvaient être les guirlandes d’églantine, les touffes des fleurs appelées boules de neige, ou bien la longue nappe brillante que la lune faisait étinceler dans le bassin, ou bien encore le vol de quelque pigeon au blanc plumage qui se serait éveillé dans la nuit.

Maiè rien de tout cela ne pouvait ressembler à la statue qui marche, rien de tout cela ne pouvait moissonner des violettes!

Elle fut obligée de se retirer de la fenêtre aussi incertaine qu’elle y était venue.

Emma veilla encore quelques longues soirées, puis finit par se mettre au lit à son heure accoutumée.

Au bout do quelque temps , le bruit d’une nouvelle apparition se répandit dans le quartier. 11 parvint à Emma et à son père par de simples hasards, comme il l'avait fait la première fois, et il devint si obstiné, si tourmentant, que M. deMérand fut fatigué de ces contes absurdes qui couraient sur sa maison.

Emma se remit à veiller plus patiemment encore à sa fenêtre; et, comme si l’apparition se fût jouée d’elle , elle n'en vit pas la plus légère trace.

Son esprit, avec tout cela, ne se tranquillisait pas. Elle par-

lait sans cessa des craintes qui l'obsédaient à Sophie qui riait et à son père qui ne lui répondait pas.

Celui-ci avait bien d'autres affaires plus importantes.

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