DANS LE CAVEAU
M. de Mérand venait de faire une précieuse découverte dans la science à laquelle il s'était livré.
Plus heureux que ses devanciers, il avait trouvé un produit chimique qui ôtait subitement aux pièces fabriquées cet éclat du neuf qui les faisait mieux remarquer et pouvait les trahir. Grâce à ce nouveau procédé, elles devenaient en quelques instants semblables à delà vieille monnaie.
Entraîné par la joie de ce succès , il restait plus longtemps dans son laboratoire secret ; autrefois il y descendait seulement dans la journée, pendant les heures où on le croyait au dehors ; maintenant il y retournait souvent après le dîner, et s'oubliait au milieu de ses travaux une partie de la nuit.
Le succès de ses opérations secrètes, et l'impunité qui continuait à le suivre dans l’exploitation qu’il en faisait au dehors, dépassaient tous ses vœux; il commençait à grossir la réserve qu'il voulait se former de bonnes valeurs et de billets de banque. La fortune , qui l’avait fui lorsqu’il la cherchait dans une voie honorable, se montrait pleine de grâce pour lui dans la voie du crime. v
Dans cette fabrication de fausse monnaie, dans ce brigandage continuel, patient, silencieux, il devait arriver à une opulence qui ne serait achetée que par le courage et la persévérance dans la déloyauté.
Souvent il suspendait ses travaux manuels pour y rêver.
Assis alors devant la table, il feuilletait machinalement à la lueur de la lampe les livres laissés par son prédécesseur.
Carbonnet, nous l'avons dit, s’élail d'abord livré aux études alchimistes pour chercher à faire de l’or avec les procédés de Nicolas Flamel et autres.
Tous ces procédés remontaient à la magie.
Aux premiers jours du monde, la science du bien et du mal était venue par le démon; dans la suite, les savants pensaient encore que toute connaissance importante devait venir de l’es-
prit infernal, et ils commençaient toujours par l’évoquer dan3 toutes leurs études.
Les livres que Mérand feuilletait présentaient donc sous toutes ses formes la figure de ce diable redouté et désiré, favorable et terrible; on le voyait à chaque feuillet du vélin colorié en dragon, en hippogriffe, en chauve-souris, en monstre hideux; les fantômes des morts lui servaient d’escorte lugubre.
Un soir que le faux monnaveur considérait cos images, tandis que la ponsoe de ses succès le gonflait d’orgueil et lui troublait la raison, il crut un moment que l’un de ces êtres surnaturels l’avait aidé de ses inspirâtions, et il s'en applaudit.
Il croyait se sentir invincible.
Se passionnant pour la fortune jusqu’au délire, il voulait devenir deux ou trois fois millionnaire.
— Ensuito, disait-il, je tâcherai de conquérir uno chose plus difficile peut-être que les richesses, le repos. Je comblerai ce souterrain, dans lequel restera enseveli tout ce qui m a servi... dussé-je y apporter la terre de mes mains, je le remplirai, je l’étoufferai jusqu a ce qu'il n’en reste plus de trace... Puis, loin de ce caveau mon témoin, mon complice, loin de cette maison, loin du boulevard noir, je prendrai une habitation et un rang magnifique dans le monde. Personne ne saura comment j’y suis arrivé... Avec le temps, je ne le saurai plus moi-même... Oui, de môme que j’aurai jeté la terre sur le caveau maudit, je jetterai l’oubli sur le passé.
Mérand en était là do ses pensées, lorsqu’il crut entendre un léger frôlement dans l’escalier qui descendait au souterrain.
Il eut un rapide frisson... et, quoiqu’il n'entendit plu» rien, il ne put s’empêcher de rester à écouter avec inquiétude.
Le bruit ne se renouvela pas. Mais, en regardant du côté où il s’était fait entendre, Mérand crut apercevoir une légère teinte blanche flotter dans l’escalier.
Il se dressa de sa place, pâle et oppressé, mais sans oser faire un pas en avant.
L’altération d’esprit où il se trouvait, et qui venait de redoubler la joie de ses succès, redoublait aussi ses terreurs ; il n’était plus lui-même ; il tremblait pour la plus légère cause.
Ses regards restaient fixés du même côté.
La muraille était assez éclairée par la lueur de la lampe, mais la baie de la porte et l’entonnoir dans lequel montait l'escalier étaient de la plus sombre obscurité.
Dans ces ténèbres, Mérand vit se développer cette vague teinte blanche d’abord aperçue, et distingua une figure de femme. . . Mais cette apparition si incertaine n'était guère plus saisissable que ces petits nuages blancs qui passent dans le ciel de la nuit en prenant des formes diverses.
Cependant la figure de femme semblait jeune, svelte, légère, telle qu'on décrivait la forme errant sous les arbres du jardin.
Elevée sur quelques degrés de l'escalier qui disparaissaient dans l’ombre, elle sembfait ne pas toucher terre, mais elle fit deux pas en avant comme prête à entrer dans le caveau.
Mérand retomba sur sa chaise froid comme la mort.
Cependant la figure blanche s’arrêta au pied de l’escalier, comme en se baissant pour ramasser un objet qu'elle venait de laisser tomber. Mérand put distinguer que c'était un bouquet formé de quelques marguerites blanches.
Cette vue, qui rappelait encore l’apparition du jardin lui fit une telle impression qu’il jeta sa tête dans ses mains en tremblant de tous ses membres.
La position dans laquelle se trouvait le grand criminel le rendait plus craihtif. Puis, après les pensées qui venaient de l’occuper, dans le moment où il se croyait certain de l’impunité et parlait en lui-même d’étouffer toute trace de ses crimes, cette apparition venait lui prouver qu’un regard était fixé sur lui, qu’un regard le voyait dans son caveau de faux monnayeur.
Et c’est ainsi que cette vision le faisait frémir, l’atterrait d’épouvante, comme s’il n’eût été qu’un faible enfant.
Quelques minutes pourtant s'étaient à peine écoulées que Mérand eut honte de sa faiblesse. Par une réaction subite, il se leva, prit la lampe, regarda vivement autour de lui, dans le caveau, sous la voûte d’entrée, dans la hauteur sombre do l'escalier.
Il ne vit rien que la solitude habituelle du laboratoire souterrain.
Déjà il respirait, il souriait, il allait croire que toute cette vision n’était que l’effet de son imagination malade, lorsqu’au dernier degré de l’escalier, à l'endroit où la forme blanche s’élait arrêtée, il vit à terre des pétales dispersées qui ne pouvaient appartenir qu’à des marguerites blanches 1...
Il sortit du caveau et remonta vivement chez lui.
Mais, dans les jours suivants, M. de Mérand ne pouvait entendre parler de l’apparition du jardin sans tressaillir et détourner la tête. Et peu de temps après la vision qu’il en avait eue lui même revint encore à sa pensée au milieu d’un des plus grands événements de sa yie.