‹ Les Anges de ParisChapitre 26 sur 28 · LES TENTATIONS D’ANTOINE · texte numérisé non relu

LES TENTATIONS D’ANTOINE

Les absents à Paris sont aussi vite oubliés que les morts, et c’est tout dire. De toutes les personnes qui avaient autrefois plus ou moins connu M. de Mérand et sa fille avant leur désastre, aucune n’en gardait le moindre souvenir... Si ce n’était un pauvre vieux bonhomme qui pourtant n'avait fait qu’entrevoir la dernière.

Le chiffonnier Antoine Miro était tourmenté de l’idée do s’être si lourdement trompé sur le compte de la jeune fille, qu’il avait parée d’uno haute vertu avant d’avoir vu de scs yeux le contraire.

Il aurait bien voulu savoir si la faute en était à une figure angélique, qui portait toutes les apparences d’une âme pure pour induire les gens en erreur, ou si réellement il avait été un sot de ne pas discerner, sous quelques imparfaits dehors de sensibilité, les indices d’une nature coquette et légère.

Pour cela il fallait revoir mademoiselle Emma de Mérand.

Antoine balança longtemps pour savoir s’il donnerait suite ou non à cette fantaisie.

Quant aux moyens de retrouver la jeune demoiselle du quai des Grands-Augustins, difficiles pour tout autre, ils devenaient infiniment simples pour le vieux chiffonnier.

Les locataires qui fuient devant les trop nombreuses visites des créanciers partent toujours sans laisser leur adresse, mais ils la confient en secret au concierge qui doit leur faire parvenir leurs lettres. Antoine, en renouant connaissance avec la portière du quai des Grands-Augustins, pourrait obtenir d’elle, au sujet de son adresse, quelques indications qui, envers lui, sembleraient et seraient, en effet, sans aucune importance.

Sans être bien décidé à cette démarche, le vieux Miro s’arrangeait pour finir toujours sa tournée par le quai des Grands-

Augustine, et il regardait au moment où la maison du coin de la rue Git-!e-Cœur s’ouvrait, si la dame de la loge se présentait à sa vue.

Dans une de ces rondos nocturnes, un événement qui se rapportait, sans qu'il s’en doutât, à sa pensée dominante retint longtemps le chiffonnier.

Les hasards les plus étranges se montrent souvent dans la vie réelle.

Antoine descendait la longue rue de la Roquette, mal tournéo, mal habitée, dont une antique prison était toute la vie et le mouvement, qui n’étaient pas couleur de rose.

Au moment où le rôdeur de nuit y passait, le silence de la rue, entièrement déserte, n’était interrompu que par le roulement d'une voiture, accompagné de pas de chevaux. Antoine s’arrêta pour voir passer ce convoi, dont la voiture garnie de grilles, verrouillée de toute part, rendait des grincements de fer, en conduisant des prisonniers dans le grand édifice de cette rue.

A une centaine de pas plus bas, le chiffonnier, qui avait rempli sa hotte à chaque pas, s’arrêta quelque temps devant un égout. Il y avait là un objet accroché intérieurement à une pointe de fer de la grille, et dont Antoine, sans savoir ce que ce pouvait être, voulait s’emparer.

A force de retourner le crochet à travers les barreaux, il happa l’objet vaguement aperçu, et ces exclamations s’échappèrent de sa bouche à la vue do la capture.

— Ah! comme cela reluit... C’est un morceau de soie bleue semé de points qui brillent comme des diamants. Je vais déposer ce chiffon-là chez le commissaire de police et faire mon rapport sur l’endroit où je l'ai trouvé : rue de la Roquette , à l’entrée de...

Comme en disant cela il allait lancer le chiffon dans sa hotte, il entendit quelque chose sonner, et sa phrase se termina par cette exclamation d’un ton bien différent :

— Ahl sapristi... sapristi, c’est une bourse !

Il se baissa alors et plaça sa trouvaille en plein jour de la lantorno posée à terre. Après l'avoir bien tournée entre ses doigts, il l’ouvrit et y trouva bon nombre de pièces d’or.

Le père Miro cligna des yeux et entr’ouvrit ses lèvres humides dans un tendre sourire. Il jeta sa hotte, s’assit sur le pavé à côté de sa lanterne, du phare de ses nuits, et versa dans

sa main les espèces brillantes, qu'il voulait au moins avoir la douceur de caresser quelques instants du regard.

—Combien peut-il y avoir là-dedaas i se demanda-t-il.

Il compta jusqu’à cinquante-six.

— Onze cents francs! dit-il avec extase; onze cents francs et vingt francs pour boire I... Je n’en ai jamais eu autant entre les doigts... El dire que ce petit tas de piécettes, qui disparaît dans le creux de ma main, pourrait faire tant de cbosesl

Le bonhomme poursuivit dans une douce rêverie :

— Ça pourrait meubler ma chambre comme celle d’un prince... m’acheter des souliers neufs pour toute mon année, avec un bon paletot... et un manteau par-dessus pour les nuits fraîches... Môme me donner une montre qui marquerait le cours des heures dans ma poche comme les étoiles dans le ciel... Ça pourrait m’abreuver de petit bleu, de trois-six et de nectar pendant tous mes vieux jours... Rien que d’y penser, l’eau m’en vient à la bouche.

Antoine se frotta le front et reprit en lui-mémo d’une voix plus basse :

— Si je n’avais pas vu ce morceau de blet dans l’égout, l'eau l’aurait entraîné daus la rivière. .. Que je le garde ou qu'il aille paver le fond de l’eau, c’est absolument la même chose pour celui qui l’a perdu... Quant au commissaire de police, il ne s’apercevra guère qu’il y ait un objet de plus ou de moins dans le dépôt... Je puis manquer de respect envers mon supérieur on le dérangeant mal à propos, mais jamais en m'abstenant de le déranger... Pour le roi Louis-Philippe que je sers en entretenant la paix dans ses États, je n'ai pas besoin de lui dénoncer ces petites pièces vagabondes, puisqu’elles n’ont rien de séditieux.. et que je puis les mettre en Ucu sur, où elles no feront de mal à personne...

Il lit un mouvement qui élevait la bourse de ses genoux à son gousset.

Un sombre roulement de tambour se fit entendre. C’était le poste de la Roquette qui se mettait sous les armes à l arrivce de la voiture de prisonniers.

— Voilà les malheureux dans le coffre, se dit Antoine avec un frisson. Cesontdes criminels... des voleursqu on enferme...

La main qui tenait la bourse se rabaissa un peu vers ses genoux.

Pourtant il se caressa lentement la barbe, et reprit :

—Mais bah ) si on n’avait rien va, ils n’aareient pas été pris.

Il regarda l’obscurité profonde qui l’entourait, et sa main qui tenait la bourse remonta vers son gousset jusqu’à en toucher les bords...

Dans ce mouvement, une pièce glissa de la bourse et tomba sur le pavé.

— Quel drôle de son elle a ! dit Antoine en prêtant l’oreille.

Il la fit retomber de nouveau et s’écria :

— Mille noms d’un chien! elle sonne creux... voyons encore... oui, toujours... toujours de même... et les autres ?... C’est tout à fait la même chose... jour de Dieu, elles sont toutes de la même fabrique... de la fabrique du diable... Si je savais, le gredin qui m’a volé comme ça... Beau trésor de mirliton ma foi... iln’y a pas dans tout cela de quoi payer un canon de vin!

Antoine se leva vivement.

— Mais qu’est-ce que je fais là? reprit-il. Dites-moi ce que je fais là à me dire des bêtises à moi-même quand le devoir m’appelle... On doit à l’instant même déposer l'objet trouvé et faire son rapport... Je vais tout droit porter la bourse chez le commissaire... S’il est couché, il se lèvera... Nous devons tous être esclaves des lois... qui nous payent... et, de ce qui est au-dessus de tout, des lois de notre conscience !

Le brave chiffonnier fit comme il le disait , et continua ensuite tranquillement sa tournée.

Ce fut peu de temps après ce petit événement que le rôdeur de nuit, passant sur le quai des Grands-Augustins comme il avait pris l’habitude do le faire au moment où le jour se levait, vit enfin la portière de la maison qu’il guettait balayer devant sa porte.

L’entretien est facile et se prolonge volontiers entre une concierge liante et un chiffonnier agréable, qui de plus ne craint pas d’offrir le coup du matin sur le comptoir voisin. Aux propos indifférents succèdent bientôt les confidences, surtout si elles sont adroitement amenées, et Antoine Miro apprit ainsi le lieu dans lequel M. de Mérand et sa fille s'étaient retirés.

Il se promit d’aller rôder sur le boulevard Montparnasse un jour venant, et de tâcher de rencontrer la jeune Emma de Mérand, qu’il désirait revoir et observer dans l’intérêt de scs études philosophiques.

Comme Antoine se relirait en nourrissant cette pensée et

avait déjà gagné la rue de la Harpe, quelqu’un lui frappa sur l’épaule en prononçant seulement :

C’était le numéro qu’il portait à la police.

Miro se retourna vivement et se trouva en face d’un homme an chapeau rond , en paletot brun , n’offrant l’apparence que d’un simple citoyen, mais devant lequel il s’inclina respectueusement.

Cet homme, qui était une grande puissance déguisée, dit à Antoine :

— Vous appartenez au département des renseignements?

— Oui, monsieur l’agent, répondit Miro.

— On vous donne deux jours pour savoir où demeure à présent un sieur de Mérand, rentier, qui a quitté , il y a six mois environ, la maison du quai des Grands-Augustins...

— Qui fait le coin de la rue Glt-le-Cœur?

— C’est cela.

— 11 n’y a pas besoin de deux jours, monsieur l’agent... Je m’acquitte plus vite des missions dont on m’honore... et l'adresse que vous désirez , je viens de l’apprendre à l’instant : Boulevard Montparnasse, n°8.

— C’est bien. Alors suivez-moi.

Tous deux se rendirent chez le commissaire de police du onzième arrondissement.

L’agent laissa Antoine à la porte et monta parler au fonctionnaire.

Celui-ci mit dans sa poche un papier marqué du sceau du procureur du roi; il cacha l’écharpe qui ceignait ses reins sous un" grand manteau, il prit dans ses bureaux un second officier desûreté, vêtu en bourgeois comme le premier, et il descendit avec ses deux adjoints.

Après qu’il eût donné ordre au numéro 132, celui-ci se mit à marcher en avant, et les trois officiers de la force publique le suivirent comme de simples promeneurs en s’acheminant à travers le Luxembourg.

Lorsque Mérand répandait les produits de sa fabrique clandestine, il était entouré de tout le mystère possible ; cependant quelqu’un le suivait en tous lieux. Dans l’obscurité , quelqu’un le voyait ; dans la solitude quelqu’un était à ses côtés ; dans le silence, quelqu’un entendait ses pensées, comptait avec lui les fausses pièces de sa bourse et les vols de sa journée.

C'était la police, la puissance occulte de nos jours, qui avec un cheveu tombé de la tête d'un homme, le fait arrêter, qui porte impitoyablement sa lanterne sourde dans les replis du monde, qui, à force de tout voir, de tout observer dans le clair obscur, a aiguisé ses sens au point de tout deviner.

Des agents, sous des figures toujours nouvelles, avaient pris le signalement de celui qui s'éloignait des magasins au moment où on s’y plaignait de la réception d’une pièce fausse. Antoine Miro lui-même s’était trouvé au nombre de ces agents-là. La bourse dernièrement déposée par celui-ci et dont les espèces avaient été comparées avec ces pièces déjà saisies, avaient montré qu'il s’agissait d une fabrique complète de fausse monnaie.

Ces pièces avaient toutes la même origine ; elles étaient frappées sur des flancs en cuivre et trempées dans un bain d'acide nitrique et de soufre. En les examinant à la loupe, on y trouvait une protubérance au bas do l'effigie qui se répétait toujours la même et à la même place. Elles avaient été toutes frappées au même coin , et par une main inhabile à en faire disparaître les défectuosités.

Les agents de police avaient su le nom de M. de Mérand lorsqu’il se présentait chez ses anciens fournisseurs à visage découvert, pour y faire des emplettes en argent de bon aloi ; il ne leur restait plus qu’à connaître le domicile actuel du criminel, que leur employé subalterne, le n° 132, venait de découvrir.

Le vieux Miro, en conduisant les agents supérieurs, traversait le Luxembourg d’un pas chancelant.

Sous ce grand soleil , le chiffonnier était aveuglé et ahuri comme le hibou forcé de voir le jour ; il se heurtait aux bancs de marbre, aux caisses d’orangers. Le long de cos belles allées, sa main, qui se baissait sans cesse , ne trouvait rien à prendre; elles étaient bordées de toutes les fleurs du monde, mais ne lui offraient pas le moindre chiffon à ramasser. Il leur trouvait la tristesse et le vide du désert.

Antoine, qui ne connaissait pas de vue M. de Mérand, ne savait pas que ce fût lui dont il avait naguère donné le signalement après une émission de fausse monnaie. Et, tout en cheminant, il disait, parlant à sa personne, comme il avait l’habitude de le faire :

—Que peut donc avoir fait ce pauvre M. de Mérand pour

mériter la visite qui lui arrive?... Les hommes ne peuvent pas être sages, c'est connu, mais ils devraient choisir dans le mal celui auquel la justice n’a rien à voir. Heureux mortels , vous avez tant de moyens d’être criminels en paix et de servir Satan tout à votre aise! Grisez-vous tout le jour, faites la cour à toutes les femmes, ruinez votre maison et celle du voisin, vous ne faites que vous damner... ce qui est moins désagréable, et surtout d’un danger moins pressant que de voir venir le mandat du procureur du roi à votre domicile...

Les agents de justice arrivèrent à l’entrée de la petite maison du boulevard Noir.

Cet étroit logis, qui s’était d’abord paré des recherches du luxo, s'embellissait alors des charmes de l’été. Les fenêtres» ouvertes sur le jardin, mettaient, à portée du regard et de la main de belles (leurs d’acacias qui se berçaient sous le vent et voilaient le trop ardent du soleil, en ne laissant pénétrer à l’intérieur que des paillettes de lumière ; un bon air chaud, apportant les senteurs de tout un horizon de verdure, y remplissait la demeure.

M. do Mérand et sa fille étaient à déjeuner. Le petit garçon du maraîcher voisin, qui s’était un peu familiarisé avec la maison aux miracles, versait sur le buffet le beau panier de fraises que Sophie préparait pour les mettre dans la crème.

— Jone sais pas pourquoi ces beaux jours me rendent triste, mon bon père, disait Emma à M. de Mérand. Ou plutôt je le sais ; il y aura bientôt un an qu’à la suite de ce grand dinar ma mèro est tombée malade pour ne plus se relever... et j'ai peur de l’été.

— Ta première jeunesse a été si triste, pauvre enfant, dit son père, quo maintenant, c'est bien naturel, tu vois tout sous un mauvais jour... ; mais ta mère a succombé sous des maux que, Dieu merci, tu ne dois plus connaître... ni ceux-là, ni d’autres,

j’espère.

— Qui sait, mon père, ce qu’il peut arriver !

— ltien do funeste. Crois-moi, il y a pour nous tous une époque douloureuse dans la vie; quand elle est en arrière, quand on a payé son tribut au malheur, cela doit rassurer pour l’avenir.

— Eh bien... j’en ai, au contraire, plus de souci quo d’espoir.

— C’est un reste de faiblesse d’âmo... mais cela se passera... tu apprendras à être heureuse.

— Peut-être... dans quelque temps... quand je serai sûre que rien de douloureux ne nous attend pour la fin de celte saison où nous sommes.

'-A la fin de cette saison, mon Emma, dit M. de Mérand avec fou, tu auras quitté ce réduit où nous sommes venus cacher notre humiliation et nos larmes ; tu auras une maison à toi, tu y tiendras le rang qui convient à ta naissance et à ton mérite personnel ; tu auras tout le luxe, tous les plaisirs, toutes les joies qui peuvent combler l’ambition d’un père... Si les autres amassent à tout prix richesse et prospérité pour leur enfant, moi je veux te les donner doublement ; je veux le dédommager de ces premières années où tu n’as eu que des peines; je veux te prodiguer dans l’avenir fortune, honneurs, jouissances, de quoi faire envie à toutes les femmes, de quoi te faireplus belle et plus souriante oncoreque la nature net’afaite.

— Et vous, mon père, et vous?

— Oh t moi, dit M. de Mérand avec une tendresse radieuse, moi, je verrai ton bonheur, et je te l’aurai donné I

En ce moment même, sans qu’on eût entendu aucun bruit, la porte qui n’était qu’à demi fermée s’ouvrit, et les trois officiers de justice se présentèrent.

M. de Mérand, à la vue des agents de police, devina tout, il se sentit perdu.

11 se dressa subitement sur son siège, fit un mouvement on arrière, puis resta pétrifié.

Le commissaire de police prit le mandat d’amener, le déploya, et, le tenant à la main, découvrit son écharpe.

Avant qu’il eût le temps de prononcer un mot, Mérand, qui avait aussitôt passé de la stupeur à une exaltation délirante, s’écria :

— Qui êtes-vous .monsieur... et que venez-vous faire ici?

—Vous demander, répondit le fonctionnaire public, si vous êtes M. de Mérand?

— Oui.

— Alors, voici un mandat d’amener do M. le procureur du roi, d’après loquel je vous prie de me suivre.

— Moi! moil balbutia Mérand égaré.

—C’est mon devoir, monsieur.

— Vous m’arrêtez...

— Encore une fois, c’est mon devoir.

— Non! non ! ça ne sera pas I s’écria Mérand.

Et pâle, désespéré, les yeux hagards, la raison entièrement perdue, il s’élança et saisit un couteau sur la table.

— Non, répéta-t-il, je ne suis pas un criminel qu’on arrête... je suis un malheureux voué à l’infamie... et qui se tue pour fuir ce supplice.

Il leva le couteau pour se frapper.

Emma se jeta sur le sein de son père. Le mouvement de la jeune fille éloigna le bras qui tenait le couteau et fit tomber l’arme à terre. .

Puis aussitôt la malheureuse enfant, dont les membres se raidirent, tomba pâle et froide sur le carreau.

Mérand, fixé à sa place, ne fit que jeter un regard sur sa fille ; mais il y avait dans ce seul regard un désespoir, un déchirement d’âme impossible à rendre.

Les agents profitèrent de ce moment d'immobilité pour s’emparer de sa personne et l’emmener.

Ils descendirent avec leur prisonnier et gagnèrent une voiture qui attendait sur le boulevard.

Il ne restait plus dans la pièce où cette cruelle scène venait de se passer qu'Emma évanouie et Sophie aussi pâle, les traits aussi altérés que sa jeune maîtresse.

Puis, à l’entrée, près de la porte encore ouverte, Antoine qui avait accompagné l’autorité, et qui restait encore une minute à cette place à considérer mademoiselle de Mérand.

Il redescendit bientôt, et, en s’éloignant sur le boulevard, le vieux chiffonnier murmurait :

— Non, non, cette jeune fille n’est pas une sans cœur, qui pense à elle, quand les sentiments de la nature la réclament, qui songe aux amours do jeunesse avant ceux que lui a donnés le bon Dieu... Antoine Mira, mon ami, je suis bien fâché de te le dire, mais tu as eu la berlue... Ce que tu as vu tu ne l’as pas vu, ce que tu as entendu tu ne l’as pas entendu... tu étais gris, et tu as prêté aux autres les sottises qui passaient dans ton esprit à l’envers. Va-t’en là-dessus, vieux fou.

l’ange des prisons

La maison des Madolonnettes, au quartier Saint-Martin, n'a rien de la grandeur lugubre d'une prison. Son entrée, d’un

aspect vulgaire, ses cours, ses murailles, sans caractère, grises et mornes, n’ont que de la tristesse sans effroi ; elle ressemble à une simple maison d’asile, à un hôpital do criminels.

Aussi l’ennui, la peste des geôles, y sévit-il d’une manière plus intense et plus mortelle encore que dans les autres.

Mais en même temps, si le marasme le plus pesant régnait derrière ces verroux, la consolation, qui venait parfois le distraire, y était plus douce et plus persévérante ; madame de Flamine, dans ses visites aux prisonniers, revenait plus souvent aux Madelonnettes, et y restait plus longtemps qu’ailleurs.

Les dames de charité qui portent des secours et des exhortations aux plus pauvres des prisonniers, les voient ordinairement au parloir. Mais madame de Flamine, ayant pris en prédilection un pauvre vieil estropié, qui pouvait seulement venir s'asseoir sur un banc de la cour, le directeur l’avait autorisée à pénétrer dans cette enceinte, et elle s'y installait souvent au milieu de sa société triste et valétudinaire de détenus.

Cette cour est entourée de hautes murailles, sans aucune perspective du sommet do la ville; le regard y est tenu en prison ; quelques arbres clair semés y poussent seulement pour montrer qu’il y a de la verdure au monde, et la faire regretter ; quand les oiseaux s’abattent sur le sable, ils s’envolent aussitôt suivis du regard des prisonniers, qui ressentent une sorte d’étonnement et d’envie à leur voir franchir si légèrement ces murailles.

Madame de Flamine, assise sur le banc près de son vieux protégé, était entourée de l’attention des autres détenus, qui, sans le laisser trop paraître, interrompaient leur partie de boules ou suspendaient leur promenade pour la contempler.

Simplement vêtue et même selon son habitude un peu négligée dans sa mise, la belle jeune femme avait tout le charme de la nature qui attire, sans l’éclat de la fortune qui impose.

Elle semblait placée là comme les images de saintes dans les églises, comme ces ravissantes figures des Madeleine, des Geneviève, qui appellent le cœur des hommes par l’apparence humaine et touchent au ciel par la beauté divine.

Parfois des vagabonds de la plus affreuse Bohême, des filous de profession qui n’avaient jamais goûté que l'existence du crime et celle de la prison, avaient senti leur âme s’éveiller pour la première fois en admirant, dans le recueillement forcé

delà prison, la perfection charmante de la figure, unie à l’adorable bonté du cœur.

Depuis quelque temps on voyait un des plus mauvais gueux des barrières, une espèce de bêle fauve, ivrogne tout le jour et bandit toute la nuit, s’accroupir sur ses talons, à quelques pas du banc sur lequel madame do Flamine vonait s’asseoir, et rester là autant qu’elle y restait.

Il la contemplait instinctivement, et écoutait lo son harmonieux de sa voix dont il ne distinguait pas les paroles.

Sans savoir ce qui se passait en lui, cet homme s’était simplement dit qu’aussitôt après sa sortie de prison il prendrait une profession, et entrerait dans le monde des honnêtes gens, où il se trouvait des femmes semblables, et où on pouvait vivre en égal avec elles.

Un jour madame de Flamine, en entrant aux Madelonnettes, passa devant un banc placé à l’ombre, sur lequel un homme était à demi étendu et endormi.

Un gardien se tenait debout près de lui.

La dame de charité remarqua ce détenu, qui avait l’apparence d’un homme du monde ; des cheveux presque blancs, mais une figure jeune encore ; une mise qui dans son désordre conservait des restes d’élégance. Un front abattu dont la sueur coulait dans les sillons de son visage, hâve et décomposé.

Il semblait à madame de Flamine que les traits de cet homme ne lui étaient pas inconnus.

— Co détenu est nouvellement arrivé? demanda-t-elle au gardien.

— Depuis trois jours seulement, madame, répondit celui-ci ; et il est resté jusqu’à présent à l'infirmerie.

— Il a l’air en effet très-malade.

— Ce n’est qu’une fièvre causée par l’exaltation de son esprit. Depuis son arrivée, il refuse presque toute nourriture; il ne dort pas; son idée fixe est de s’ôter la vio. C’est pourquoi l’un do nous reste toujours près de lui.

— Le malheureux l

— Maintenant, la grande chaleur du jour et l’excès do la fatigue l’ont abattu... le voilà qui repose pour la première fois.

-L’affaire qui l’a conduit ici est-elle grave?

— Fabrication et émission de fausse monnaie, à ce qu’il paraît.

— C’est étrange... dans la condition à laquelle il parait appartenir... Mais y a-t-il de fortes charges contre lui? les faits sont-ils prouvés?

•n — M. le procureur du roi, après l’avoir interrogé, a rendu contre lui un mandat d’arrêt ; mais, tant que les détenus ne sont qu’en prison préventive, on no peut rien dire.

— Avez- vous vu son nom sur l’écrou ?

— Oui, il se nomme de Mérand.

— M. de Mérand?... C’est juste, je le reconnais bien maintenant.

La dame de charité, après avoir prononcé ces mots à demivoix, demanda aù gardien de la laisser avec ce détenu, sur lequel elle veillerait à sa place, ajoutant qu’elle voulait seulement lui adresser quelques mots à son réveil, et que pendant ce peu d’instants il ne pouvait y avoir aucun danger pour sa vio.

L’employé de la prison s’éloigna; madame de Flamine s'assit sur le banc où reposait le détenu.

Voilà bien le malheur ! disait-elle en le considérant. C'est en tombant de celte hauteur que les chutes sont terribles. Les hommes d’une condition élevée apportent ici un orgueil déchiré, une imagination ardente, une délicatesse d’organisation qui leur font une torture de cette prison, dans laquelle les malfaiteurs des derniers rangs ne voient guère que du pain assuré et un lit moins dur que la terre des grands chemins... Ceux-ci, continua Marie de Flamine en élevant sa main vers M. de Mérand, ceux-ci souffrent tant dans les revers qu’ils semblent payer pour tous les grands du monde et rétablir un terrible équilibre de souffrances entre les classes.

Le détenu ouvrit les yeux. 11 porta sur celte femme assise près de lui un regard sombre, étonné, et fit un mouvement en arrière.

— Monsieur de Mérand, se hâta de dire la jeune femme de sa voix la plus douce, je pense quo vous me reconnaissez... madame Marie de Flamine... uno amie de madame de Mérand, aux premiers temps de son mariage... Vous vous souvenez?...

Le malheureux devint plus pâle encore et se tut.

— Le présent est si tristol reprit Marie d’un accent ému et caressant. J’ai pensé qu’il vous serait doux, peut-être, do par» 1er un peu du passé...

— Madame... balbutia Mérand.

— Le voulez-vous ?

Le regard du détenu était tout à coup devenu réfléchi ; il dit d'une voix tremblante et précipitée :

— Madame, vous pouvez me rendre un grand service... J’ai une fille... eh bien; mon enfant, mon Emma, empêchez qu’ello no vienne ici.

— Je ferai tout ce que voué me demanderez, dit madame do Flamine.

Mérand leva les yeux au ciel avec un regard, un sourire pleins d’une triste joie, et il murmura :

— Ma fille habite un quartier retiré... au boulevard Montparnasse, 8... seule avec une gouvernante... allez près d’elle... dites— lui qu’elle ne peut me voir... que les femmes n’entrent jamais dans les prisons... dites-lui... n’importe... elle croira tout ce que vous voudrez.

— Oui, je vous le promets... Puis, je lui dirai que son père est victime d’une erreur... qu’il lui sera bientôt rendu.

— Encore quelques jours de sauvés pour elle 1 je respire... et je vous remercie !

Quelques légères nuances de la vie 'étaient venues ranimer le visage du prisonnier. Marie de Flamine voulut essayer de ramener sur des sujets plus doux cet esprit égaré.

— Depuis bien longtemps j’avais perdu do vue madame de Mérand, dit-elle; les grandes distances de Paris et des préoccupations diverses nous avaient séparées... Mais vous vous souvenez peut-être qu’aux premiers jours de notre connaissance nous avions pris beaucoup de goût l’une pour l'autre...

— Elle n’est plus I dit d’une voix sourde M. de Mérand.

— Je le sais... elle a succombé... si jeune!

— Trop tard encore... puisqu’elle m’était unie!... Si vous allez au fond du cimetière... vers sa tombe marquée seulement dune croix, dites-lui qu'elle m’oublie... et ne prie jamais pour moi.

— Oui, mais je parle d’autrefois, reprit Marie avec un sourire attrayant et en persévérant dans ses efforts. Vous rappelez-vous le premier jour où nous nous sommes rencontrées?... C'était chez la comtesse de Mérilleux... à un des grands dîners du lundi... jusque-là votre jeune femme et madame do Crécv, la nièce de madame do Mérilleux, avaient partagé le prix de la beauté... les avis étaient divisés... Mais ce soir-là, madame

de Mérand avait l'air si heureux, le rayonnement de sa Joie allait si bien avec l’éclat de ses yeux, la fraîcheur de son teint, qu'elle emporta tous les suffrages.

Madame de Flamine se souvenait très-vaguement de ce qu’elle disait, mais elle observait sur les traits de M. de Mérand si quelque doux souvenir pouvait pénétrer en lui.

Le prisonnier restait immobile, le regard fixé dovant lui et comme pétrifié.

— Ah ! je me souviens d’un détail de ce soir-là, reprit encore Marie. Vous veniez de donner à madame de Mérand une paruro de perles, dont le collier était fermé par un camée du plus grand prix. Oui, voilà ce qui la rendait si heureuse...

Mérand tressaillit et leva sur madame de Flamine un regard sombre.

— Ne parlez pas de cela ! dit-il vivement. Oui, j’avais fait la folie d’acheter cet écrin d’un prix inestimable... Mais c’était une valeur qui nous restait... il y avait là au moins deux années d’existence,.. Dans lo désastre, ma femme, affaiblie, mourante, l’a confié à une femme de chambre pour le vendre... Et, dans une foule où passait cette femme, l’écrin a été volé... La fatalité nous a enlevé ces deux années pendant lesquelles tout eût pu changer... Ce que vous rappelez là, madame, c’est mon arrêt de mort... c’est ce qui m’a conduit ici !

Une animation fiévreuse, palpitante, avait succédé à l’abattement du prisonnier. Madame de Flamine, effrayée de ce qu’elle avait fait, s’écria d’une voix pleine de larmes :

.—Il vous reste une fille, au nom du ciel vivez pour elle!

— Vivre! dit-il Et que savez vous si je le puis!

— Oh ! je ne vous demande pas si vous êtes coupable...

— Pourquoi le demander... vous voyez mon désespoir.

— N’importe... si tout n’est pas perdu... Si, faute de preuves suffisantes, le doute reste encore, vous trouverez par moi des protections puissantes... vous serez acquitté.

— Non ! ce serait une grâce injuste.

— Pour Dieu, il y aura le repentir; pour les hommes, il y aura le secret.

— Oh I ne dites pas...

— Et, pour votre fille, il doit toujours y avoir l’ignorance.

—Cela serait-il possible !

— 11 le faut. Si vous êtes heureusement délivré do cette fu-

nestc affaire, il faut que votre fille vous ait cru arrêté sur quelque indigne et faux soupçon ; si vous êtes condamné, il faut que votre fille vous croie victime d’une odieuse erreur de la justice.

—Oh I . . . quelle espérance !

— Vous aimez votre fille?

— Avec idol Strie.

— Et vous n’aimez qu’elle, sans doute?

— Nous sommes restés seuls au mondo.

—Eh bien, quand aux yeux de ce qu’on aime on garde sa dignité, son honneur, c’est beaucoup, n’est-ce pas?... le reste peut s’oublier. Si le tribunal vous déclare coupale, si l’arrêt est publié, vous n’eiftendrez pas ce public étranger, vous ne saurez pas comment il vous juge, et vous l’oublierez. Votre fille, votre Emma, qui est pour vous tout l’univers, vous jugera innocent; et vous serez pour vous-même innocent, justifié dans ce sanctuaire de son âme, où vous habiterez.

— Madame... voyez, je tremble à la pensée consolante que vous faites naître en moi.

Mérand, ému, agité, frémissait de tout son être, mais sous une émotion douce et presque heureuse.

La jeune femme reprit en fixant sur lui un regard pénétrant :

— Mais pour cela il faut vivre!... bannir des pensées criminelles qui depuis trois jours vous possèdent.

Il détourna son front pâlissant.

— Oui, je le sais, dit la sainte femme avec ardeur. Mais, si vous mourez, c’est comme si vous disiez à votre enfant : Ton père a commis le crime dont on l’accuse, il va se cacher dans la tombo, loin de toi!

— Oh ! mon Dieu !

— Non, n'abandonnez pas votre fille seule sur terre, orpheline, et ayant pour tout héritage la honte attachée à son nom, l’amertume à ses pensées... à celle de son père!

Mérand restait incertain, palpitant.

Madame de Flamine se leva, se plaça devant lui, et avec une expression enchanteresse, avec un mouvomènt plein d’abandon et de séduction irrésistible :

—Là, dit-elle, une main dans la mienne et l’autre sur votre conscience, promeltez-moi de ne plus refuser la vie dans ta nourriture qui vous est apportée, de ne plus chercher dans tout ce qui vous entoure l’arme qui peut vous détruire.

—Je le promets, répondit Mérand d’une voix faible, mais vraie.

Madame de Flamine s’éloigna, plus tranquille alors, sur le signe du gardien qui lui indiquait que l'heuro où elle pouvait rester dans l'intérieur de la maison était passée.

En passant près de cet homme, elle lui dit:

—Vous pouvez laisser M. de Mérand à la solitude, le seul bienfait qu'il puisse obtenir. Je vous donne ma parole qu’il ne songera plus à attenter à sa vio.

Et l’ange des prisons sortit après avoir soustrait le plus malheureux des habitants de ces murailles au crime du suicide.

Le jour même madame de Flamine alla voir mademoiselle de Mérand dans sa retraite du boulevard Noir; et l’amie des affligés mit tout en œuvre pour ramener un peu de calme et d'espérance dans l'âme de la jeune fille, si subitement privée do son père par une arrestation aussi odieuse qu'injuste à ses yeux.

Puis, dans la première conférence que la dame de charité eut avec l'abbé Savinien, elle lui rapporta sa visite aux Madelonnettes, la rencontre qu’elle y avait faite de M. de Mérand, sans omettre aucun détail de la situation de ce prisonnier et de son entretien avec lui.

Dans cette vaste entreprise do justice à rendre, de consolations à répandre, à laquelle s'étaient voués madame de Flamine et le missionnaire, la première s’empressait d’envoyer un ami et un soutien près du grand criminel.

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