‹ Les Anges de ParisChapitre 4 sur 28 · MADAME NICOLE ET SES FOURNEAUX · texte numérisé non relu

MADAME NICOLE ET SES FOURNEAUX

sntrée de l’hiver, la place Saint-Sulpicc, en ce temps, on , obstruée de pauvres bicoques, était éclairée à son angle li d’un faible rayon de soleil. La population des ruesvoiaccourait vers ce point, attiédi et égayé d’une lueur

t vrai que, outre l’apparition du dieu du jour, on avait endroit les fourneaux de madame Nicole , qui faisait la ! en plein vent et distribuait, tout chaud et cuit à point, uner à la fourchette.

>etit restaurant était très-animé ce matin-là, peut-être à de ce peu de soleil et du voisinage du marché aux fleurs i vue venait réjouir les esprits ; on entendait résonner au aut diapason parmi les habitués ces propos élevés, ce mé-

lange de rires et de querelles, ces éclats de voix sur tous les tons, qui signalent la bonne humeur parisienne.

L’appentis sous lequel chauffait la cuisine était adossé à de nombreuses baraques qui, avant l'crection de la fontaine et la construction de la mairie, couvraient cette partie de la place.

Madame Nicole, puissante femme en bonnet rond, en jupon court, aux bras-nus, siégeait sur le seuil de son établissement, -la figure animée et tout entière à son ouvrage.

Elle faisait face à tout, veillait à la confection des mets et les distribuait, tenait tète au tumulte causé par 1 affluence des pratiques. Placée devant son restaurant , et ferme comme la colonne du Temple, elle en défendait l’approche à tous ceux dont la bourse lui était suspecte. Avant de déposer la côtelette ou le morceau de boudin dans la main qui se tendait, elle regardait si les gros sous étaient sortis du gousset, et disputait à outrance la moindre partie de cette monnaie qu’on voulait lui soustraire.

Elle était dans le coup de feu de ses dernières fritures, lorsqu'un garçon coiffeur, le peigne sur l'oreille, l’attitude conquérante, vint tendre une assiette dans laquelle il demandait une grillade de lard. .

A la vue de cette pratique, l'œil de madame Nicole s’alluma. Elle reprocha à l’artiste en coiffure le nombre de grillades de lard qu’il avait déjà consommées sans qu’elle vit un sou de son argent. Elle se reprocha amèrement à elle-même le seul crédit qu’elle eût jamais fait et dont elle était # si mal récompensée.

Sa harangue, pleine de chaleur et de mouvement, captiva l’auditoire. Les conversations des groupes cessèrent. D’un coté, un porteur d’eau qui passait avec ses seaux à la main comme la statue d'un fleuve entre ses urnes , s'arrêta immobile ; de l’autre, un jardinier qui amenait du marché une brouette de pots de fleurs, resta aussi attaché à sa place comme le dieu Terme au bord de ses jardins.

Le coiffeur jura sur son âme qu’il paierait sous peu l’arriéré.

Madame Nicole riposta qu'il paieraitses déjeuners comme les pierrots, qui donnent un coup d'aile après avoir fait ripaille de miettes de pain sur la place. -

En se voyant compare à cet oiseau parasite, la colère du coiffeur s'alluma. L’assiette en avant, il piqua une tête vers les fourneaux, et voulut s’emparer de vive force du mets quo son goût avait désigné !

Mais d’un revers de main la maîtresse femme fit voler I’audacieose assiette à la face de son maître. La faïonce heurta un banc de la place, et se brisa en tant d'éclats que chacun des assistants put recevoir une de ses parcelles.

Pendant ce temps, mademoiselle Zéphyrine, la fille de madame Nicole, était à quelques pas de là adossée contre la baraque qui servait de limite à l'établissement de sa mère, et qui était celle d'un écrivain public.

Sans donner la moindre attention à ce bruit auquel elle était accoutumée, elle continuait un entretien commencé avec deux personnes de sa connaissance.

Zéphyrine était madame Nicole à vingt ans; elle avait le même œil fin et éclatant, la même bouche fraîche et rebondie, les mêmes couleurs vivaces et brillantes, la même ampleur de forme dans la taille. Mais la vie au grand air n’avait point encore eu le temps de durcir sa peau ; les soucis du commerce n'avaient pas ridé son front; l'âge et la négligence de toilette n’avaient pas déformé les contours de son corsage.

Les plaisirs, les chansons, la parure, seules pensées dont elle fût constamment préoccupée, répandaient des expressions toutes riantes et gracieuses sur ses traits. Aussi la gentillesse s'unissait à la vigueur d'organisation dans toute son avenante personne.

bile roulait entre ses doigts une reine-marguerite comme pour montrer que sa vie insouciante, toute marquée do promenades et de danses à la barrière, se passait à jouer avec les simples fleurs populaires.

Les deux personnages avec qui elle s’entretenait étaient le sergent Plumel, qui relevait ses moustaches à ses côtés, et le commissionnaire Grandjean, assis sur son crochet à ses pieds.

Mais Zéphyrine se penchait avec assez de complaisance vers •e dernier, tandis que l’autre perdait à peu près auprès d’elle ;es grâces et ses soupirs.

— 11 ne faut pas que cela vous fasse trop de chagrin, monieur Grandjean, disait la jeune fille, si nous n’allons pas denain avec vous au bal de la fête de Vaugirard... Ma mère a sa ligraine.

— Soyez tranquille, mademoiselle Zéphyrine, répondit le )inmi.-sionnaire; je n en perdrai point l’appétit à l’heure de la >upe, ni le sommeil sur l’oreiller.

— Oh 1 vous dites cela I

— On peut m’en croire ; la mélancolie n’est point mon fait... J’aurais certainement aimé à vous donner le bras à la fête, parce que vous ôtes des plus agréables à voir et à montrer... avec des yeux vifs comme des feux-follets, des joues rondes comme des pèches et une robe de mousseline à ramages...

— C’est bien naturel.

— Mais si vous me refusez votre compagnie, je n’irai point dans le canal prendre un bain de pied la tête la première, et ne songerai pas davantage au réchaud pour me périr.

— Est-il Dieu possible ! soupirait Plumel.

Zéphyrino se tourna à demi vers le sergent , haussa les épaules, et revenant à Grandjean elle demanda :

— Alors que ferez-vous donc?

— Je tâcherai de trouver quelque gentille demoiselle, dont la mère n’aura pas la migraine, et je la conduirai à votre place.

— Ah ! c’est bien, monsieur Grandjean... et si je n’acceptais pas non plus certaine autre proposition, qui fait tout votre bonheur et votre espoir?...

— Touchant des projets d’établissement entre nous?

— Que feriez- vous, hein?

—Ce que je ferais?

— Oui.

— Dame... je ferais comme pour la danse.

— Oh l n’avoir pas plus de cœur I murmurait encore le sergent.

Zéphyrine renouvela sa pantomime, et dit ensuite tranquillement au commissionnaire :

— A la bonne heure. Mais vous croyez donc qu’on peut se guérir à volonté d’une passion véritable. ..

Elle chanta :

Le soleil luit pour disparaître, L’oiseau s’enfuit de ma fenêtre.

L’amour est toujours dans mou cœur.

— C’est la chanson qui dit cela, fit observer Grandjean.

— Et puis, reprit Zéphyrine, les filles qui ont une figure avantageuse, une bonne réputation, une bonne dot, ne sont pas si communes, à ce que je crois... On ne marche pas dessus en se promenant.

—Il suffit qu'il s’en trouve.

-Et moi, c’est connu dans le quartier, on sait que j’ai du bien, et comptant.

—Hélas! soupira encore le sergent, vous aviez déjà trop de bien comptant sur le visage.

—Une dot, en espèces rondes et sonnantes... quoique ma mère n’ait pas grand’ chose, continua la jeune fille.

—Ah! par exemple, mademoiselle Zéphyrine, dit le commissionnaire, vous m’expliquerez comment vous êtes riche, tandis que votre mère est pauvre?

— Eh bien! c'est tout simple. Ma mère, sur les bénéfices de son établissement, a commencé à placer dix mille francs au trésor pour ma dot... Sa fille avant tout, comme elle disait... Ensuite elle gagne juste ce qu’il nous faut pour vivre, et le reste, elle le dépense à sa manière.

— Ah! oui... je connais ça.

—Tenez... la voilà déjà qui fait des siennes!

Les bonnes pratiques du quartier, étant plus pressées et ayant plus d'assurance à se faire servir, avaient passé les premières. Mais il y en avait d’autres qui, n’ayant compté depuis longtemps avec leurs marchands, voyant le crédit leur faire froide mine, s’avançaient à petit bruit, les yeux baissés, et demandaient une portion quelconque à voix basse.

C’était cette dernière partie de la clientèle qui se présentait alors au restaurant.

Et madame Nicole, si âpre au gain avec ceux qui pouvaient payer, faisait remise entière aux autres.

Cette bonne femme du peuple était la Providence en bonnet rond et robe de laine; au moment où ils désespéraient le plus, elle donnait la subsistance aux pauvres déshérités, et se mettait entre eux et la faim prête à les saisir (1).

— Tiens ! tiens, c’est vrai ! reprit le commissionnaire. Le drôle de corps que cette mère Nicole!... En voilà un qui n’a pas l’air heureux... elle lui remplit son assiette et tourne la tête de l’autre côté quand il s’agit de payer.

— Je crois bien ! dit Zéphyrine. Ne faut-il pas que ceux qui ne sont pas fortunés déjeunent comme les autres... Pourquoi

(1) Beaucoup de personnes du quartier Saint-Sulpice ont connu la mire Vicolo,

donc est-ce qu’ils mangeraient du pain sec, pendant que coux d’à côté auraient du boudin?

— Bon! continua Grandjean; en voilà une ribanbelle... la mère, les cinq enfants... ils emportent tous leur pitance... et madame Nicole retourne vite à ses fourneaux, comme si elle n’avait pas le temps de s’occuper du reste.

— Vous voyez bien qu’il n’en manque pas de ces pratiqueslà ! dit Zéphyrine -, et la vente qu’on leur fait emporte bien à peu près le bénéfice des autres.

— Vous n’allez pas aider à la distribution, mademoiselle Zéphirine? demanda Grandjean.

— Je la regarde faire, cette pauvre bonne mère I dit avec douceur la jeune fille. Il me semble que j’ai autant de mérite que si je le faisais moi-même, et j’y trouve plus de bonheur.

— Et si vous aviez l'établissement à votre tour?

— Eh bien, si je l’avais?

— Hein?... je crois que vous ne renverriez pas les pratiques du gratis.

— Je ferais ce que m’a enseigné ma mère.

Plumel dit avec un regard en coulisse :

—Et vos pauvres, à vous... vous ne leur donnez rien, mademoiselle Zéphyrine?

— Dieu vous assiste, monsieur Plumel, répondit-elle lestement.

Puis, tournant aussitôt la tête du côté du restaurant, elle reprit :

— Ah I voici un pauvre petit garçon que depuis trois semaines nous voyons venir ici tous les jours.

En effet, un enfant d’une sixaine d’années, l’air faible et souffreteux, venait de s’approcher des bienheureux fourneaux.

Madame Nicole lui donna trois belles côtelettes dans du papier, puis, quand il lui tendit deux sous en retour, posant un doigt en signe de mystère, de l’autre elle lui indiqua de remettre l’argent dans sa poche.

Mais ce ne fut pas tout.

Lorsque le petit garçon se retourna pour s’en aller, d’une main adroite et légère elle lui glissa dans ses deux poches de derrière un petit saucisson d’un côté et une portion de pom mes de terre frites de l’autre.

Si bien que le petit bonhomme, comme un pigeon messager

s’envole avec un billet attaché sous l’aile, emportait un ?or avec lui sans le savoir.

ït la grosse mère Nicole le regardait d’un œil humide trotter is la rue Saint- Sulpice ; puis elle disait :

— Va pauvre petit François Poncelet... Il ne faut pas que et ta famille vous souffriez de la faim... Vous avez déjà n assez d’autres misères.

marie de fl a mine

.e fils de Poncelet, du condamné déjà en route avec les res forçats pour le port de Toulon, retourna promptement on domicile. Il arriva au numéro 60 de la rue Saint-Jacques, nia trois étages et poussa la porte entrouverte d'une imbre.

Jais, sur le seuil, le petit garçon s’arrêta comme s’il n’eût s reconnu son logement accoutumé.

.orsque François l'avait quittée, cette grande pièce, déjà gradée et obscure, portait encore les traces d'un récent dénagement opéré par des mains brutales; les murs étaient dus et le papier largement déchiré par les crampons des ;aux et des meubles arrachés ; des carreaux de vitre étaient ses, et le carrelage même cassé en maints endroits.

Jais maintenant, au milieu de ce dégât, un nouvel ameument et divers objets d’un usage journalier venaient de ndre place.

sur les lits, on voyait posées des couvertures neuves, non :ore dépliées, et près desquelles étaient étalés des vêtements laine d’hiver de différentes tailles. Une table qui venait tre apportée était couverte de pains et de provisions de tous ires. Une commode et des chaises neuves s’étalaient parmi tristes débris, laissés en désordro par la misère. Un bon feu lait dans la cheminée.

’.ependant le soulagement de ce bien-être de fraîche date vait pu arriver encore aux habitants du logis, à la veuve et orphelins du condamné.

levant la fenêlre ouverte se tenait debout une femme d’une rantaine d’années. Ses traits étaient pâles et creusés; l’al-

tération en était telle qu’ils avaient presque perdu l’empreinto d’uno figure humaine. Les cheveux de cette femme étaient mêlés, poudreux et dans un désordre qui durait déjà depuis longtemps ; ses vêtements mêmes, à demi attachés, tenaient à peine à son corps.

Quoiqu’elle tremblât de froid, au lieu de s’approcher du foyer, elle restait à la fenêtre et se penchait au dehors, laissant la bise souffler sur sa tête nue, soulever et tordre ses cheveux épars. Son regard était fixé sur la profondeur de la rue.

A quelques pas d’elle, un jeune homme était assis, la tête enfoncée dans ses mains.

Au milieu de cette chambre se trouvait une femme qu’on pouvait juger entièrement étrangère à la demeure d’artisan.

Sa mise, extrêmement simple, était même un peu négligée. Sa robe de soie grise montante s'était froissée dans de longues courses en voiture; son col, ses manchettes de dentelle' n’avaient pas été rajustées depuis que le frôlement du cachemire les avait dérangés. On voyait, au tour inégal qu’avaient pris ses bandeaux do cheveux, que depuis lo matin pas un regard jeté sur la glace n’avait montré la nécessité de rectifier la coiffure.

Mais dans toute sa personne, dans la beauté de sa chevelure, dans la blancheur de sa peau, dans la délicatesse de ses mains, dans ses poses, dans ses moindres mouvements, il régnait l’empreinte de l’aristocratie de nature et de condition.

A trente ans à peine, safiguro d’une régularité très-remarquable avait déjà perdu sa fraîcheur, son épanouissement de jeunesse, mais en conservant sa distinction parfaite, son expression pénétrante et en gagnant cet indicible charme d'une souffrance élevée.

Madame Marie de Flamine, qui venait de réparer, autant qu’il était possible à la charité de le fairo, les désastres de la pauvre famille Poncelet, était restée un instant après lo départ de ceux qui, sous ses ordres, avaiont apporté des secours dans cette demeure.

Elle tenait sur ses genoux la petite Micheline , qui maintenant propre et bien habillée était gentille à voir. Ne sachant plus que donner à ces malheureux, madame do Flamino avait détaché son tour de cou de rubans bleu, devant lequel s’extasiait la petite fille, et elle en avait fàit des rosettes pour nouer de chaque côté de la tête les cheveux de l'enfant.

Celle-ci, levant son doigt vers cet ornement inaccoutumé, répétait sans cesse : belle! belle I

François était donc entré et s’arrêtait sur le seuil, ébahi à la vue de la dame étrangère qui était venue les visiter, et de tant de merveilles répandues dans la maison.

Micheline, cependant, ayant flairé les pommes de terre frites, courut à son frère, mit la main sans hésiter dans les poches de sa veste, et en tira les comestibles que madame Nicole y avait introduits.

Mais ce n'était que simple habitude de la part de la petite fille et non friandise ; car, quelle que fût la séduction des mets qu’elle venait de découvrir, elle les laissa là avec indifférence et revint vers la dame en caressant encore ses rosettes de rubans, dont elle était occupée avec toute la passion de son ;ige.

'Madame de Flamme la prit par la main et la conduisit près de la femme qui était demeurée vers la fenêtre, en disant à celle-ci de sa voix la plus douce :

— Hélène, ne voulez-vous pas embrasser votre petite fille ce matin?

La femme de Poncelet porta autour d’elle un regard tout à fait inintelligent et garda le silence.

Alors, madame de Flamme voulut faire signe à Etienne, le fils aîné de la maison, de préparer la table et d’y servir quelque chose pour le déjeuner; mais elle le vit dans un si profond abattement qu’elle n’osa pas lui parler de prendre un tel soin. Elle en chargea François, qui sortit aussitôt de sa stupeur et se mit à rôder avec empressement dans toute la chambre pour témoigner son obéissance.

Lorsque quatre couverts furent placés autour de la table, la dame de charité s’approcha de nouveau d’Hélène.

Celle-ci, détournant brusquement son regard de la rue où il n’avait cessé de plonger, dit d’une voix creuse et brève :

— Je sais bien que mon mari est mort... ces hommes l’ont tué... puis il a été jugé là-haut et envoyé en enfer... Mais enfin, pourquoi ne vient-il pas déjeuner?

— Il attend que vous soyez à table, Hélène, dit madame de Flamine avec une pitié profonde. Commencez à manger un peu, et il viendra aussitôt vous rejoindre.

— Non, laissez-moi faire, *eprit la pauvre femme , je sais bien ce qu’il faut à Poncelet. Je me suis levée de bonne heure... j’ai arrangé ses vêtements, qu’il trouvera prêts pour s’habil-

1er... et sa montre que je lui avais cachée quand il voulait la mettre en gage pour m’apporter une robo... Ensuite, c'est toujours moi qui prépare son déjeuner... et le voir manger... Oh! c'est le meilleur de mon repas.

Elle ajouta d'un ton de tristesse qui contrastait avec ses paroles et navrait f âme.

— 11 y a vingt-cinq ans que nous sommes mariés, et c’est toujours la mémo existence... du travail, de l’aisance... la tranquillité dans le ménage... Ce soir, Poncelet anra reçu sa’ paie; il apportera le bien-être à la maison, et le sommeil de la nuit... si bon quand on a de quoi vivre le lendemain... Mais ce n’est pas tout... des cadeaux encore pour tout le monde... Quand il rentre, la maison est pleine de cris de joie !

Un sanglot que ne put retenir Etienne vint frapper la pauvre insensée.

Cet accès de douleur la rappelait à des événements qui n’avaient plus rien de net, de positif pour elle, mais dont l’impression la glaçait de terreur et faisait passer devant ses yeux de hideux fantômes.

Elle regarda fixement la cheminée, dont un angle de la pierre d’appui était emporté, puis des taches qui; à côté de cet endroit, restaient marquées sur le papier.

Sa figure s’altéra encore davantage, comme si un serpent caché dans son sein eût tordu ses nerfs et aspiré son sang. Elle ne parla plus qu’en mots entrecoupés et sans suite, môme dans l’ordre d’idées de la folie.

— Ce qu’il y a là, dit-elle en montrant les taches noires, c’est un arrêt tracé avec du sang... Il est écrit là que Poncelet et nous tous, nous sommes des voleurs, des infâmes... Cela est arrivé tout à coup... On a vu le froid, la faim, la nuit, fondre dans la maison... Puis là-bas... au delà de la rue, au delà du pont, il y a un affreux poteau aupuel mon mari est lié... On le regarde... je pense que tous ces regards sont des lames de feu qui lui déchirent le sein... Comme il souffre... On va me le rendre mort... Mais non... plus loin, plus loin encore, c’est un enfer où il va être entraîné...

Le soleil qui brillait sur Paris commença en cet instant-là à frapper de sa lueur le montant*de la fenêtre.

Hélène parut subitement absorbée par cette vue ; elle ouvrit scs yeux de toute leur grandeur, et sa figure montra cette ex-

pression si triste et si étrange du rire sur des traits décomposés.

— Oh ! dit-elle en frappant des mains, je disais bien qu'il ferait beau aujourd'hui, pour notre dimanche I... Nous allons aller à Saint-Üoud... ou à Meudon... Que de belles plaines ! que de grands bois! ... On marche ici dans le sentier de gazon. Que l’air est pur!... Mon mari, mes trois enfants auprès de moi... On jouit de ce beau pays, n’est-ce pas, comme s'il était à soi. Oh ! qu’on est heureux d'ôtre au monde!

Ces accents de joie faisaient tout frissonner autour d’elle.

La femme de Poncelet avait été si longtemps heureuse qu'en l’absence de la raison ses pensées étaient revenues machinalement au sein de sa vie passée. Le corps brisé par la tièvre, la privation de nourriture, mais ignorant son état, elle vivait de son existence d'autrefois, seulement traversée des lueurs sinistres de quelques affreux souvenirs.

Son fils aîné venait de se lever de table, où la poitrine oppressée et gonflée de larmes, il lui avait été impossible de rien prendre. Les deux plus jeunes enfants, sans se rendre bien compte de ce qui s’était passé dans la maison, ni comprendre la tristesse qui pouvait y régner lorsqu’on y voyait servi un si bon déjeuner, restaient cependant mornes et contristés par sympathie, et ne songeaient pas non plus à manger.

Madame de Flamine regardait cette famille consternée.

— Mon Dieu ! disait-elle, que l’aumône est peu de chose pour la plupart des peines. Voilà ici des secours de tout genre, tout ce que la fortune et la charité peuvent donner, et personne n’est consolé I Cette charité de pain et de vêtements n’atteint pas les maux du cœur, et ne soulage ceux du corps qu’à demi : car le pauvre sait que de telles ressources se tarissent bien vite, et ce pain du jour est toujours amer quand il s’v mêle le souci de celui du lendemain... C’est un bien passager... C'est une goutte d’eau dans le désert.

Et pourtant l’aumône, c’est tout ce qu’une femme peut, faire I... Il faudrait qu’il se trouvât des hommes de vertu et de bonté , qui , délivrés comme nous des embarras personnels d'une profession ou d’un haut rang dans le monde, pussent . comme nous être tout entiers au dévouement. Ils y apporteraient, avec le zèle de l’âme, l’intelligence et le pouvoir qui est leur partage, et ils deviendraient les vrais consolateurs.

Tandis que madame de Flamine réfléchissait ainsi, elle

tourna par hasard la tête, et vit sur le seuil de la chambre un ecclésiastique, qui, avec la douleur de la jeunesse et les charmes attrayants de la beauté extérieure, portail au plus baut'point l’empreinte de la dignité sacerdotale.

l’association

Ce prêtre était l’abbé Savinien, et son apparition sur le seuil de cette pauvre demeure pouvait bien attac her le regard. Sa figure offrait cette pureté, cette régularité parfaite de lignes qui semblent appartenir aux êtres d’une supériorité naturelle, d’une élévation innée. Sa taille, haute et bien développée, annonçait une force physique peu commune, et bien nécessaire pour les travaux, les fatigues de la carrière apostolique.

L’expression bien prononcée de la douceur et de la dignité régnait sur ses traits. Une fierté noble, élevéo, empreinte sur son front et dans tout son aspect, montrait qu’il ne se laisserait jamais dominer par des influences étrangères et funestes, ni atteindre en lui-môme par des passions vulgaires. Mais un air de mansuétude extrême, quelque chose de communicatif et de sympathique qui respirait dans tout son être, tempérait ce qu’on aurait pu trouver en lui de trop haut et de trop austère.

Il résultait de la réunion de ces traits réguliers, de cette physionomie attrayante, une perfection admirable. La nature avait donné à ce jeune prêtre la beauté, cet autro sacerdoce, qui règne par la séduction et convertit par le charme.

A son arrivée à Paris, ses pas l’avaient porté vers l’endroit où le premier accent de douleur qu’il eût entendu à son passage dans la cité lui avait signalé des malheureux, rue Saint- Jacques, n" 60.

Madame de Flamine ne s’étonna point de voir entrer un prêtre chez une famille dont le malheur avait été publiquement connu. Elle engagea l’ecclésiastique à approcher par un salut plein de grâce et de respect qu’elle accompagna de ces mots :

— Monsieur l’abbé vient sans doute apporter les consolations dont il dispose à la femme et aux enfants qu’a laissés ici un pauvre condamné... Ohl nulle femme n’est plus digne de sa haute pitié.

— Remploierai du moins, madame, mes constants efforts à cette œuvre, répondit en s’inclinant l’abbé Savinien. e Après les mots adressés à la dame de charité, il regarda autour de lui et reprit aussitôt :

— Pourtant, madame, lorsque je venais chercher ici le malheur, j’y trouve déjà la bienfaisance.

— Bien insuffisante, je vous assure, répondit madame de Flamme; car, ainsi que je le remarquais à l’instant môme, il est tombé ici un cruel anathème, amenant à sa suite la ruine, la maladie, la misère, et la main d’une femme est bien faible pour repousser do tels désastres... Mais le peu que j'ai fait me met du moins à môme de vous fairo connaître une situation que vous pourrez sans doute soulager.

Dès les premiers mots de cet entretien, Etienne, redoutant d’entendre parler du sort de son père, s’était éloigné, Hélène avait repris sa place habituelle à la fenêtre. Les deux enfants s’étaient mis à jouer tout bas.

— Personne ici ne peut nous entendre, dit madame de Flamme en indiquant une chaise de paille en face d’elle.

Savinien tourna les yeux vers Hélène.

— Sa raison a succombé sous les coups qui lui ont été portés, dit la dame do charité. Elle a l’inintelligenco de la folie, comme ces deux pauvres petits êtres ont celle de l’enfance.,. Le récit môme de leurs maux ne peut être compris d’eux.

— Vous voulez bien, madame, me faire l’honneur de me le confier, dit l’abbé. Pour moi, à mon premier séjour à Paris, qui eut lieu, il y a à peu près six semaines, je vis les jeunes enfants de Poncelet à la mendicité et leur père au pilori infâme, qui précédait pour lui le supplice du bagne. Je pressentis là l’une des plus profondes infortunes que renferme Paris ; et, à mon retour, c’est la première que je suis venu chercher.

— Moi, monsieur l’abbé, je n’ai connu la situation de cette famille que ce matin. J’en ai été instruite par des gens de cette maison, par laquelle je terminai ma tournée d’aujourd’hui chez mes pauvres.

—Comment, ce matin!... et déjà tant de bienfaits qui sont venus réparer les désastres de la misère !

— Oh ! monsieur l’abbé, à Paris, on a tout sous la main... et je suis très-bien secondée par mes gens.

— Mais celte tournée du matin, déjà terminée, avait donc été commencée de bien bonne heure?

— Mon Dieu non... à huit heures... comme de coutume.

— Et maintenant !

— Je n’ai plus que quelques courses à faire dans les hôpitaux et les prisons... puis à rentrer me reposer de bonne heure, pour pouvoir recommencer demain.

— Madame, une telle existence.-..

—Si j’en parle ainsi, monsieur l’abbé, c’est ce que je n’y ai aucun mérite.

— Comment !

—Non, il serait mal à moi de l'avouer si elle était vertu; elle n’est que nécessité.

—Pourtant, la jeunesse, la fortune, les dons de la naissance et de la nature, sont loin de conduire ceux qui les possèdent dans les mansardes et les prisons.

— A tous ces dons-là , monsieur, on est forcé de joindre quelques affections sur terre... On ne peut éprouver de sentiment véritable que pour ceux qui ont des rapports intimes avec vous., pour ses semblables... C’est pourquoi je cherche les malheureux.

— Vous, madame, est-il possible!

—Mais je m’aperçois que je parle de moi au lieu du sujet qui vous intéresse.

— C’est une extrême bonté, madame.

— Alors, je continue. Mon malheur est do ceux qui peuvent s’avouer hautement. Je n’ai eu qu'un seul, un puissant amour dans ma vie; l’homme pour qui je l’éprouvais était mon mari, et je l’ai perdu.

— Ah I madame, par ce seul mot je comprends tout ce que vous venez de dire.

— J'ai aimé M. de Flamine dès que je l’ai connu, bien avant qu’il fût question de notre mariage. Lorsqu’il fit la demande de ma main, mes parents s’opposèrent à cette union; non que M. de Flamine ne réunît tout ce qui devait la rendre sortable, mais parce qu’il était atteint d’une maladie de poitrine qui ne lui promettait qu’une courte existence et pouvait compromettre la mienne. C’était par ces raisons-là, monsieur, que je m’attachais davantage à lui et que mon bonheur prenait une exaltation qui devait briser tous les obstacles.

— Celle du dévouement.

— Non, monsieur. Là encore il n’y avait point de vertu; ce sentiment venait d’une disposition toute particulière. Depuis

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que j’existe, une sympathie étrange, je dirai presque un lien occulte, m'a toujours entraînée vers ce qui souffre... Mon Dieu, j’ai peut-être tort, mais je me sens une répulsion insurmontable pour ceux qui sont trop heureux... ils me semblent insulter au sort commun de l’humanité, et étaler au milieu des peines qui atteignent les autres un triomphe sans raison, sans mérite, qui me révolte parce qu’il est injuste...

Elle s’arrêta et reprit avec un léger sourire.

— Mais en vérité c’est une confession complète que je fais là.

— Eh bien, madame, dit l’abbé Savinien en indiquant le lieu où il se trouvait, la demeure des malheureux n'est-elle pas un sanctuaire.

— Alors je puis y faire cet .aveu, qui est sans doute celui d’une faute... Enfin, monsieur, vous le comprendrez d’après ce que je viens de dire, la situation deM. deFlamine, qui était celle d’un condamné à mort, portant partout le regret de la vie, et au milieu d'un monde dont les délices devaient la faire paraître plus précieuse... d’un condamné qui va tomber dans toute sa jeunesse, et, de plus, dans toute son innocence... Cette situation m’attirait vers lui avec une force irrésistible... Les autres hommes trouveraient assez de jeunes filles avides de partager leur vie de calme et d’opulence; je voulais être la compagne de ce malade, pour lui embellir les dernières années de la terre, et ne pas le laisser seul dans la mort.

—L’amour est admirable, madame, quand il inspire des pensées semblables.

—Elles allaient trop loin peut-être : car j’épousai M. de Flamme, non contre la volonté formelle, mais contre le désir bien manifesté de me3 parents... Le ciel m’en a punie... Je perdis mon mari après quelques années d’un triste bonheur, lorsque je connaissais mieux sa douceur, sa bonté, sa haute intelligence, ses vertus adorables... Je le perdis, et je ne pus le suivre.

— Le ciel vous réservait pour d'autres saints devoirs.

— Oh! je ne songeai qu’à celui qui me liait à mon mari!... J’aurais voulu partager son sort tout entier, cesser de voir le jour quand il ne le voyait plus... Hélas! la mort ne voulait pas de moi... Je coupai mes cheveux que je déposai dans le cercueil de mon mari ; c’était du moins une partie de moi-même qui mourait avec lui... Pendant longtemps encore je pressai de mes lèvres, le jour et la nuit, l’oreiller sur lequel il avait rendu le dernier soupir, pour y aspirer son mal et aller le rejoindre...

Tout fut vain... Triste tt étonnée do vivre encore, je me retrouvai pourtant toujours vivante.

La simplicité et l’accent de vérité parfaite, avec lesquels Marie de Flamine faisait de tels aveux, frappaient l’abbé Savinien d’une admiration pleine de surprise.

— Et cette douleur est toujours la même, madame ? dit-il d'un accent rempli de sympathie profonde.

— Oh! monsieur, croyez-le bien, répondit madamo de Flamine, il n’y a rien d’absolu dans le monde; quoi qu’on ait dit de l'impossibilité d’une douleur éternelle, je vous assure qu’il en existe. Longtemps après la perte de mon mari, j’interrogeai mon âme, et j’y trouvai toujours le même désespoir calme et immehse. Le retour à l’existence ordinaire m’était insupportable. Je me sentais seule et comme exilée, au milieu des heureux du monde, et il me semblait me retrouver dans ma patrie parmi ceux qui pleurent. Ce fut alors, et par un sentiment tout d’intérêt personnel, vous lo voyez, que je consacrai mes longues journées au service des indigents et des malheureux (1).

En ce moment on entendit une voiture qui s’arrêtait sous les fenêtres de la mansarde.

Marie se leva et écoula.

— Ma voiture revient me prendre, dit-elle, car voici l’heure de ma visite dans les prisons, et nous avons perdu tous deux un temps précieux à parler de ma triste destinée.

— Madame, dit Savinien, j’en ai plus appris dans ce que vous m’avez fait la grâce de me dire que dans mes meilleures lectures sur les vertus évangéliques.

— A la bonne heure, dit madame de Flamine en souriant, mais, dans les circonstances présentes, il eût mieux valu que je vous apprisse ce qui m’est revenu sur la famille Poncelet, afin que la connaissance de sa situation vous guidât dans ce que vous voudrez bien, sans doute, faire pour elle.

.—J’attends aussi, madame, ces indications de votre bonté, et je recevrai vos ordres pour le moment où vous voudrez bien me les donner.

—Il ne faut rien remettre lorsqu’il s’agit des malheureux, dit la douce dame de charité. Ainsi, si vous voulez bien, monsieur

(i, On pourra peut-être reconnaître madame de Flamine sous le nom emprunté que je lui donne, car elle était fille dei’un des plus hauts fonctionnaires

de Paris.

l'abbé, monter dans ma voiture et m’accompagner jusqu’à Saint- Lazare, nous reprendrons cet entretien en chemin.

Il venait d’entrer une femme d'un âge mûr, d'une physionomie douce et honnête. Madame de Flamine lui parla quelques instants en particulier ; puis elle revint à- l'abbé Savinien.

— Nous pouvons maintenant nous éloigner sans crainte, ditelle. J’ai envoyé chercher le docteur Alambert, qui esta la fois un médecin, un savant et un homme de bien; il viendra tous les jours donner ses soins à la pauvre Hélène. J’ai aussi chargé mes gens d’amener ici en venant me chercher une de mes anciennes gouvernantes, que voici, et qui veillera sur ces infortunés à ma place. Je peux compter sur elle ; elle maintiendra le bon ordre et tout le bien-être possible dans cette maison où n’habitent, hélas 1 que le désespoir, la folie et la faiblesse de l'enfance.

Après ces mots, Marie de Flamine jeta un regard d’inefTablo pitié à Hélène ; elle embrassa François et Micheline, et sortit accompagnée de l’abbé Savinien.

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