‹ Les Anges de ParisChapitre 5 sur 28 · LE PAUVRE VOLEUR · texte numérisé non relu

LE PAUVRE VOLEUR

Tandis que la voiture roulait vers le quartier Saint-Lazare :

— N’est-ce pas une chose effrayante à penser, monsieur, disait madame de Flamine à l’abbé Savinien, que, chez les artisans, le malheur d’un seul, du père de famille, se répand à l’instant sur d’autres êtres, étrangers à sa conduite, innocents de ses fautes.

C’est ce que nous venons do voir dans la famille du tapissier Poncelet.

Cet homme était un honnête et intelligent ouvrier, il prospérait dans son état, et tout s’épanouissait dans le bien-être et la joie autour do lui. Maintenant il est au bagne, et sa famille, par la répulsion publique et la détresse qui l’atteignent , subit aussi d’autres galères.

La dame de charité continua :

— Je vais vous dire, monsieur l’abbé, ce qui m’a été vaguement rapporté sur les désastres de cette famille.

Le malheur de Poncelet a commencé il y a deux ans par une perte d’argent considérable pour lui. Il possédait une somme

de trente mille francs, provenant d'un petit héritage, auquel il avait ajouté peu à peu les intérêts de l'argent et les économies do son travail. Ce trésor inestimable lui donnait la sécurité par la pensée que, s’il venait à leur manquer, sa femme et ses enfants en bas âge ne seraient pas dans un entier dénûment.

Une fatale ambition lui fit retirer cette somme du trésor pour la remettre entre les mains de M. Rouville, banquier, qui devait la faire valoir d’une manière avantageuse dans une exploitation de mines du Bigorre.

Je connais ce M. Rouville pour l’avoir autrefois rencontré dans le monde. C’est un homme d’argent, c’est-‘à-diro de spéculations basses, de plaisirs grossiers, intelligent pour la rapine , et bête brute pour toute autre chose. 11 parait qu'il est sans cesse à la chasse des petits capitaux, qu’il parvient à s’approprier en tout ou en partie ; il s’est fait écumeur de fortunes et se crée des millions.

Je ne sais de quelle manière il découvrit Poncelet et ses trente mille francs, mais l’argent de ce malheureux servit aux frais d’une exploitation de mines importantes. M. Rouville eut ensuite l’habileté de ruiner cette opération en apparence, do la faitre paraître sous le jour le plus défavorable. Puis, lorsque tout le monde se crut forcé de l’abandonner, il la racheta à vil prix, et, la relevant aussi vite qu’il l'avait fait tomber, il on perçoit seul aujourd’hui les revenus considérables.

— O mon Dieu ! dit le missionnaire en se parlant à lui-même, quel idolâtre de fortune à convertir !

— Je ne comprends pas ces paroles, monsieur l’abbé, dit madame de Flamine.

— Plus tard, madame, répondit-il, j’aurai, si vous le permettez, un bonheur extrême à vous les expliquer ; pour le moment je vous écoute.

Elle reprit :

— Cette perte causa à Poncelet un morne désespoir qui le retint longtemps éloigné de son travail ; il subissait, malgré tous ses efforts, cet affaissement insurmontable de tout notre être qui suit les secousses violentes. Ensuite, lorsqu’il dompta cet abattement mortel et retourna dans les grands établissements qui lui fournissaient autrefois de l'ouvrage, il les trouva fermés ou n’occupant plus qu’un très-petit nombre d'ouvriers par suite de la crise qui frappe aujourd'hui l'industrie. Son fils aîné, ce brave jeune homme que toutes sos dispositions po >

taiont vers un courageux travail, fut aussi réduit à l’odieuse

oisiveté.

La famille vit toutes ses ressources s’eteindre à la fois. 11 y eut l'humiliation des dettes, puis les refus à essuyer, la tristesse des repas , si étroitement mesurés qu’on n’ose pas en prendre sa part, et enfin la crainte de les voir manquer tout à fait le lendemain.

Dans ce moment-là on offrit à Poncelet un petit emploi à l’hôtel de la Monnaie.

Les appointements attachés à celte place étaient tout à fait insuffisants à nourrir cinq personnes. Poncelet, sa femme et ses trois enfants restaient dans cet état où on ne peut ni vivre ni mourir, où quelques miettes de pain sont jetées à la misère, non pour satisfaire à la faim , mais pour en prolonger la souffrance.

Poncelet était poursuivi de sinistres pensées ; sa droiture d’esprit naturelle en était troublée. Du petit cabinet où il travaillait à l’hôtel de la Monnaie, il voyait couler la Seine... Le murmure de la rivière lui parlait de tous ceux qui avaient trouvé la lin de leurs maux dans son sein... Il se demandait s’il se devait encore à sa femme et à ses enfants, pour lesquels il pou\ait si peu de chose , ou s’il lui était permis de cesser do souffrir.

Dans ces dispositions d’esprit, il fut livré à une épreuve terrible.

Il semblait plongé dans le calme plat de sa triste vie, lorsqu’un jour il so trouva seul dans le cabinet du contrôleur... Je ne puis bien me rappeler par quelle circonstance, mais il paraît que Poncelet était allé avertir d’une affaire pressée l’un des employés supérieurs, qui sortit et le laissa dans cette salle garnie d’armoires cntr’ou vertes... seul en face des lingots d’or.

— Oh! ditSavinicn, une telle tentation devant ses yeux... c’était bien le plus cruel des coups du sort!

—Mon Dieu ! reprit madame de Flamine , je n’excuse pas une telle action... Mais, dans un seul de ces morceaux d’or, il y avait l’existence de cet homme, de toute sa famille .. non pas une existence misérable comme ils la menaient depub quelque temps... mais douce, aisée, sans triste souvenir de la veille, sans souci du lendemain, comme ils l’avaient autrefois connue. C’était tout ce passé si cher qui pouvait revenir... Ohl s’il était permis à un mort de renaître, de sortir de cette nuit froide,

de revoir le jour au prix d'un crime , qui ne lui pardonnerait pas de le commettre... C’était pourtant la position du malheureux ouvrier... et ce n’était pas lui seul qui ressuscitait ainsi, c’étaient une femme, des enfants aimés...

— Et il succomba?

— Il devait, à ce qu’il parait, se croire sûr de l’impunité, puisque les lingots allaient bientôt, sans vériGcation nouvelle, être mis dans le creuset. Il emporta donc chez lui le fruit de son vol. Mais alors , monsieur, jugez de la position de Poncelet et de sa femme... Jugez de cette position vraiment étrange que rien ne peut rendre... Les malheureux étaient en face de ce trésor qui pouvait tout leur donner l Tout I et ils n’avaient pas le moyen d’en tirer une obole... Le transformer en monnaie était impossible, le vendre no l’était pas moins, ils auraient été dénoncés... Cette fortune, chez eux, n’était qukin poison répandant le trouble dans leur sein, une honte secrète, un danger continuel... Et ils se voyaient près de mourir de faim en face d’un lingot d’or 1

— C’était un exemple terrible de la vanité des richesses.

—Du moins , monsieur l’abbé , nous avons la consolation do penser que cette femme , ces enfants auxquels nous nous intéressons, n’ont jamais mangé un morceau de pain qui fût le produit du vol, ils sont restés dans toute leur misère et toute leur innocence. Au bout do quelque temps , par des incidents que j’ai mal compris et dont je me souviens peu, on s’aperçut de la soustraction et on fut sur les traces du coupable.

Oh t il se passa là une scène bien affreuse. Poncelet , en voyant qu'on venait l’arrêter, fut saisi d’une indignation terrible. L’honnête homme dominait en lui, le reste n’avait été qu'un instant d’égarement. Sa fierté se révolta; l’habitude de loyauté , d’honneur, lui fit voir avec horreur l’opprobre qu’on lui faisait subir. Il saisit un couteau, se plaça dovant sa porte, et frappa le premier agent de police qui entra.

Le coup fut détourné, mais il aurait dû donner la mort, car il fut porté avec tant de violence qu’il brisa la pierre de la cheminée, qu’on voit encore rompue dans l’angle. Le bras seul do l'officier public fut atteint, et son sang qui jaillit sur le papier y laissa ces taches que vous avez dû remarquer.

' Cet acte d’une colère sauvage vint s’ajouter au crime pour lequel un procès allait être intenté à Poncelet. Il conduisit le

malheureux à ce poteau infâme où vous l’avez vu, et au bagne où il subit maintenant sa peine.

Ces coups violents et précipités ont brisé la raison de la pauvre Hélène. Vous l’avez vue au milieu do son délire... parfois heureux... et qui fait tant de pitié! Dès qu’un souvenir du passé vient luire dans l’ombre de son esprit, elle parle de M. Uouviile, elle veut aller lui redemander ses trente mille francs... C’est le premier malheur qui est resté le plus nettement empreint dans sa pensée. Pour les autres, elle était déjà tellement affaiblie par la souffrance qu’elle n’en garde pas le souvenir lucide qui la tuerait.

Ainsi, monsieur i’abbé, voilà ce que j’ai trouvé dans cette demeure, l'opprobre, la folio, le désespoir... et deux pauvres petits enfants jouant au milieu de ce désastre...

— Cette destinée est bien triste, madame, dit le jeune prêtre; mais ce qu’il y a de plus déchirant à penser, c’est qu’ello est un exemple connu do tant d’autres malheurs somblablos qu’on ignore.

—Oui, répondit madame de Flamine. Et il en est ainsi de toutes les calamités qu’on rencontre ; lorsqu’on voit un malheureux, on peut se dire que mille autres souffrent de la même peine... Ce n’est pas une plante qui tombe , c’est un champ qui est ravagé ; ce n’est pas un arbre qu’atteint la foudre, c’est une forêt que le fléau dévore... On pleure sur un infortuné, et c’est sur un pouple entier qu’il faut répandre sa pitié.

Au bout d’une minute de silence, la dame do charité reprit :

— Maintenant que la situation de la famille Poncelet vous est connue, monsieur l’abbé, j’ai toute confiance en ce que vous inspirera pour elle votre charité.

— Vous m’avez laissé peu de chose à faire, madame, en dons de bienfaisance et surtout en douces consolations, répondit Savinien. Cependant, voici ce que je trouve à glaner après vous. Je puis me charger du fils aîné du condamné, du jeune Etionno Poncelet.

— C’est le plus important, monsieur, car il est le seul dans la famille qui connaisse réellement son malheur.

— Je le prendrai chez moi , je ferai tout ce qu’il me sera possible pour le rendre aux travaux de son état. Ensuite je le choisirai pour me seconder dans les diverses occupations que je compte me créer.

— 11 sera sauvé de l’oisiveté, le plus grand des maux.

— Pour los deux plus jeunes enfants, je crois qu'il faut les éloigner de leur mère, dont ils ne doivent pas avoir devant les yeux la démence, afin que plus tard leur respect pour elle n’en soit pas altéré. Je puis les conduire dans une maison d’asile, située près de Paris, au village d’Orsay.

—Ce sont là des bienfaits d'un grand prix, monsieur l’abbé.

— Enfin, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour faire rendre à cette famille au moins une partie de la petite fortune dont elle a été dépouillée.

— Par M. Rouvilie I

— Sans doute. Puisque la Providence a voulu qu’elle possédât quelques biens, il faut qu’elle soit soustraite à l’aumône... qui, avec tous les charmes dont une âme généreuse sait la parer, est toujours le malheur.

— Oh I vous avez raison... Mais ce projet-là me parait impossible.

— D’après ce que vous m’avez fait l’honneur de me dire, madame, j’osais compter sur votre bonté pour me mettre en rapport avec M. Rouvilie.

— Pour cela, rien n’est plus facile. M. Rouvilie habite maintenant dans l’hôtel de son neveu, le vicomte de Monclave, dont la femme était mon amie intime. J’ai eu beau me séparer d’elle, comme do tout le monde, depuis les vœux qui m’enchaînaient à la solitude, elle n’est pas femme à rompre avec le malheur. Je vous donnerai donc une lettre d’introduction pour Delphine de Monclave, qui vous présentera à son oncle.

— Je vous rends mille grâces, madame.

— Mais il n’y a rien de fait pour cela... Bon Dieu, monsieur l’abbé, que direz-vous à ce banquier?

— Eh bien, je lui peindrai simplement la situation de ceux qu'il a dépouillés, et je lui demanderai de leur rendre au moins l’aisance, à défaut de tout autre bonheur dont ils sont à jamais privés.

— Quelle folie...- Vous ne serez pas pfus entendu que si vous parliez à un sauvage.

— S’il n’était plus difficile et plus fructueux de se faire entendre des hommes civilisés que des sauvages , je ne serais pas ici, pensa tout haut le missionnaire.

Madame de Flamine, sans s’arrêter à celte réflexion, continua :

— Ce Rouville ne voudra jamais toucher à son argent que pour en acheter du bon vin et des courtisanes, c’est-à-dire pour le dévorer lui-même.

—Cela est très-possible; et, dans l’ordre ordinaire des choses, les paroles évangéliques devraient couler sur ce cœur comme sur un rocher.

— Alors, monsieur l’abbé!...

— Je dis dans l’ordre ordinaire des choses, mais je crois que la puissance divine, à laquelle il a plu souvent de se manifester visiblement autrefois, peut encore faire des miracles nouveaux pour une époque nouvelle, et permettre que les monstres d’égoïsme soient chassés à signes de croix.

— Eh bien, monsieur l’abbé, dit madame deFlamine en souriant, je vous enverrai prochainement la lettre dont nous avons parlé , et j’attendrai ensuite de savoir si le jour par hasard se lève à l’occident, ou si M. Rouville est converti.

La voiture arriva à sa destination.

L’abbé Savinien et Marie de Flamine s’entretinrent encore quelques instants sur le seuil de Saint-Lazare.

Ces deux âmes supérieures, ces deux natures d’élite, toutes deux créées pour le soutien et l’amour de l’humanité, après s’étre rencontrées dans l’asile de l’indigence et sous l’ombre de la prison, ne devaient plus se séparer. Dès ce jour, le missionnaire et la dame de charité nouèrent pour la vie entière leurs saintes relations d’œuvres de bienfaisance.

l’hôtel de la eue d'anjou.

Dans Paris, la ville de matérialisme et de perversion par excellence, il se trouve quelques êtres isolés, qui semblent réunir en eux toule la vertu divine, hélas! bien étroitement mesurée dans le reste de la foule. Il en existe toujours quelques admirables exemples; chacun de nous en a connu.

Us vivent au-dessus du monde et y posent le pied quand il y a un malheur à consoler, un bienfait à répandre ; puis ils disparaissent, et on ne les revoit que pour une autre œuvre de salut.

S’ils sont beaux, c’est pour donner du charme à la charité ; s’ils portent une étoile au front, c’est pour éclairer l'humble

asile du pauvre; s’ils sont riches, c’est pour répandre l’argent chez celui qui en est dépouillé ; jls ont tellement le génie de la bienfaisance qu’aucun malheur ne leur reste étranger. r>

Au milieu do toutes les croyances aux choses surnaturelles, qui tour à tour passent dans le cerveau humain, cos êtres de dévouement, ces pieux consolateurs devraient nous faire croire à là présence d'esprits divins sur la terre, nous donner la superstition des anges.

L’abbé Savinien était au premier rang.

Nous lo .verrons dans sa mission évangélique au milieu des crimes et des misères, nous verrons les femmes de différentes classes qui sont vouées aux mêmes œuvres de rédemption que lui et partagent 6a gloire secrèto et bénie.

Peu de jours après son entretien avec madame de I’iamine, l’abbé Savinien suivait la rue d’Anjou-Saint-Jlotioré, en chcr-> chant l’hôtel dans lequel la lettre do la dame de charité à la Vicomtesse de Monclave allait l’introduire.

Il était de bonne heure, les habitants do cet aristocratique quartier circulaient encore en petit nombre; la rue, par un temps clair ot tiède, n’offrait aucun des encombrements de Paris. Au milieu du demi-silence qui y régnait, un orgue de barbarie envoyait ses notes sonores et prolongées glisser dans toute l'étendue des murailles.

L’abbé Savinien approcha du numéro qu’il cherchait.

Le joueur d’orgue était précisément arrêté dans cét endroit.

Ce musicien des rues était un petit vieillard tordu, rachitique, boitant jusqu’à terre, et borgne à ce qu'il paraissait au bandeau noir qui coupait son visage.

11 jouait un air vif et allègre qui faisait venir ces mots sur les lèvres :

L’or e« une chimère, etc.

Lorsque Savinien avança, il remarqua un élégant jeuno homme qui était arrêté devant le joueur d’orgue ; il so trouvait ainsi on face de l’abbé.

Sa vue frappa le jeune prêtre; à un second regard il reconnut en lui, à ne s’y méprendre, co beau M. do Laverrière, qu’un créancier brutal avait appelé du nom de Tripart, et qui ainsi était resté dans les souvenirs de l'abbé Savinien,

Digiiizetrey Soegt

comme fils de l’exécrable bandit qu’il avait vu un moment après à l'exposition du palais de justice.

En ce moment Savinien reconnaissait mieux oncore le jeune nomme pour descendant do la race brigande, à quelque chose do bas et do grossier qui perçait sous sa brillante enveloppe et au souvenir qu’il avait gardé des traits de son père.

Cependant, en le voyant parler à ce vieux mendiant qui était arrêté là avec son gagne-pain, il se dit que, grâce à la jeunesse, il restait peut-être encore quelques bons sentiments dans cet homme perverti do naissance et de caractère, et qu’il faisait sans doute l’aumône à plus pauvre que lui, sur le fruit do ses escroqueries.

En songeant ainsi, il avait approché davantage et passait justement contre ces deux individus.

Il vit distinctement lo pauvre vieux, dosa main noire et ridée, déposer une pièce d’or dans lo gant glacé du dandy.

Celui-ci fit un imperceptible signe de remerciement et s’éloigna.

— Vraiment, dit l’abbc Savinien en riant en lui-même, ce pauvre-là est d’une opulence rare... Il parait que pour lui l 'orh’est pas une chimère.., et moi qui perdais mon temps à le plaindre!

Puis il fit encore quelques pas, et ne pensa plus à cet incident.

Il était devant l’hôtel.

Mais, au moment do sonner à la grille do bronze qui servait d’entréo, il s’arrêta.

Lejeune prêtre était saisi devant cette habitation d’une émotion vive, que l’aspect d’une froide masse de pierre n’aurait pas défaire naître en lui. Mais nous avons déjà remarqué que cortains bâtiments ont une physionomie, une sorto d’expression pénétrante, et celui-ci était de ce nombro.

11 sembla à Savinien l'avoir déjà vu. Et, au même instant, il se souvint que c’était là cet hôtel de la rue d'Anjou dont l'aspect de solitude, de long abandon, l’avait frappé. Il se rappela le portrait de femme entrevu.

Maintenant tout était ouvert, habité, tout était revêtu do décorations, d'ornements de fraîche date.

La belle fontaine de la cour épanchait son eau comme si elle avait eu do nouveau à marquer le cours du temps dans des lieux habités; les statues avaient repris place sur leurs socles de mor-

bre, les grandes herbes du sol s’étaient effacées sous les pas continuels qui étaient revenus les fouler.

Cependant, malgré ce changement extérieur, Savinien crut revoir toujours sur cet hôtel la même empreinte do morne tristesse.

La grille s’ouvrit au coup de sonnette qu’il fit entendre, et il pénétra dans l’intérieur.

Il trouva partout sur son chemin le mouvement d’un grand nombre de domestiques. Arrivé à l’antichambre du premier étage, il demanda à un valet madame la vicomtesse de Monclave. Le laquais introduisit l’ecclésiastique dans un petit salon, qui formait la première pièce de l’appartement de madame; et, après lui avoir avancé un fauteuil, le pria d’attendre quelques minutes.

A peine l’abbé Savinien fut-il installé là qu’il entendit dans l’antichambre ce colloque entre deux valets.

— Jules, pourquoi avez-vous fait entrer, puisque madame avait défendu sa porte?

— Je n’en savais rien... je n'étais pas là.

— Vous vous amusiez avec le joueur d'orgue.

— Madame m’a ordonné de faire la charité à tous les pauvres qui s’arrêteraient à la porte de l’hôtel.

— Et pour cela vous restez à causer avec ce coureur de rues.

— 11 est si drôle, le Vieux-Diable... il m'amuse plus que les singes des autres.

—Et vous allez encore boire avec lui l'aumône de madame... voilà de la charité bien placée.

— D'ailleurs, c’est un ecclésiastique qui vient de demander madame la vicomtesse... On n’aurait peut-être pas pu s'empêcher de le recevoir.

— C’est bon... on préviendra madame tout à l’heure.

Savinien attendit en parcourant du regard la pièce où il se trouvait.

Tout était élégant et d’un goût distingué dans ce petit salon des réunions intimes. Le principal panneau était occupé par un bas-relief en marbre d'un très-grand prix; des statuettes placées sur des consoles l’accompagnaient; deux grands tableaux d histoire y faisaient face ; les meubles d’ébène sculpté étaient encore des œuvres d'art. Le jour, voilé seulement de draperies diaphanes, était moins assombri que dans la plu-

part des salons de femmes, et laissait distinguer ces objets précieux.

Savinien se dit que c’était un bonheur de la richesse de vivre dans ces lambris animés par la présence des héros et des dioux, si bien représentés par l'art... qu'il était seulement malheureux de dérober cette société d élite derrière les tristes personnages vivants qui venaient souvent y former leur cercle.

Tandis qu'il se livrait à cette réflexion et à quelques autres semblables, il entendit deux voix assez animées s’élever dans la pièce voisine, qui était la chambre à coucher do la maîtresse de maison.

Etonné de distinguer aussi bien le bruit venant de ce côté, il remarqua que la porte de communication n’était fermée que par une portière de tapisserie qui laissait venir tous les sons.

L’abbé regretta d'étre forcé de commettre une involontaire indiscrétion. Loin d'écouter, il t^cha de se distraire aulantque possible de ce qu’il entendait. Mais , malgré ses efforts , la principale partie de la conversation qui avait lieu dans la chambre voisine parvint jusqu’à lui.

Il est nécessaire de retracer dans ses details la scène qui apporta ses pénétrantes révélations au missionnaire.

DELPHINE DE MONCLAVE

Lorsque l'abbé Savinien était entré , madame de Monclave était encore seule dans sa chambre.

Penchée sur un pupitre couvert de lettres et placée devant la fenêtre, elle écrivait.

Delphine de Monclave était une belle jeune femme de vingtcinq ans, de celles dont, au jour de leur mariage, on peint tous les avantages par ces mots : Jeune, riche et jolie. Enfant gâtée du sort, née d’une opulente et honorable famille, paréo par la nature d’une beauté charmante, elle semblait faite pour servir de modèle au bonheur, on lui aurait donné un siècle de prospérité.

Maintenant on n’avait pas de raisons de croire au dehors que ces prévisions eussent été trompées.

Mais, au bout de cinq années de mariage seulement, la santé de la jeune femme s’était considérablement altérée.

Sa taille s'était amaigrie; son attitude s’était empreinte do langueur, elle se tenait souvent repliée sur elle-même; ses yeux agrandis s’étaient cernés d’une teinte bleue; par instants le coloris de ses joues s’effaçait entièrement et ne laissait plus que des taches d'incarnat sur la blancheur de la peau.

Son abondante chevelure blonde, dont une partie retombait en longues boucles sur le devant de la tète, avait seule conservé toute sa beauté. Elle paraissait plus riche encore sur un visage aminci et penché. Et pat fois, dans un certain mouvement de timidité sauvage dont la jeune femme avait pris l’habitudo , sa figure obliquement inclinée so dérobait presque entièrement sous ces touffes de chevelure.

Tandis que Delphine se tenait inclinée sur sa lettre commencée, elle releva par hasard ses yeux, et, dans la solitude et la silence où elle se trouvait, elle vit une figure se peindre dans la profondeur de la glaco qui lui faisait face.

Elle jeta un cri inarticulé, se dressa de sa place on tressaillant, et par le vif mouvement doses bras pressés contre sa poitrine elle se resserra en quelque sorte sur elle-même.

11 n’arrivait pourtant rien dclrange ; c’était son mari qui venait d’entrer. Il était arrivé par une porte de dégagement pratiquée au pied do l’alcôve, et, se trouvant derrière Delphine, sa figure se répétait dans la glace placée devant elle.

Le chapeau et la canne à la main , M. de Monclave entrait choz sa femme avant do sortir.

C’élaitun homme d’une taille avantageuse, d’une figure assez régulière et de belles manières. Mais à l’ôge de trente ans, do faux cheveux, des rides précoces, la flétrissure que portaient déjà ses traits, le vieillissaient beaucoup. Sa figure aux angles aigus, immobile et entièrement dénuéo d’expression, ressemblait aces anciennes tôles que les premiers sculpteurs taillaient autrefois, en quelques coups de ciseau,. dans le chêne.

— Mon Dieu, madame, dit-il après avoir remarqué le mouvement do Delphine, vous avez donc toujours peur.

— Peur, dit-elle froidement, et de quoi donc, monsieur?

— Mais de tout... môme de moi.

— C’est que vous entrez... par cette porte d’alcôve.

— Comment... je ne pourrais, chez moi, passer par l’intérieur des appartements?

11 jeta les yeux sur le pupitre.

—C’est plutôt, continua-t-il, parce que vous écriviez... quel-' que lettre intime.

—J'écrivais à ma mère, dit d’une voix calme Delphine.

— Des confidences, sans doute... On no peut savoir?...

— Lisez, monsieur, si cela peut vous être agréable.

Le vicomte parcourut la lettre des yeux.

— Vous dites à votre mère que votre santé s’améliore, repritil ensuite... vous lui parlez de votre vie occupée parles plaisirs du monde... de projets de voyage pour lo printemps.

— C’est tout, prononça Delphine.

— Et cela est parfait, reprit M. do Monclave on souriant. Mais pour le moment vous auriez à vous occuper d’autre chose.

— Et do quoi?

— De votre toilette au moins... Nous avons du monde à dîner.

— Je suis habillée... je n’ai qu’à changer de robe.

— Vous devriez bien changer aussi de visage... vous avez l’air triste à faire peur.

—Vous me dites toujours la même chose.

— C’est que j’ai toujours la mémo chose à vous dire... Cela tient peut-être à vos cheveux pleureurs qui pondent à l’abandon... ne pourriez-vous changer de coiffure?

— Mon Dieu, non... pourquoi faire?

— Vos cheveux relevés sur lo sommet de la tête, au lieu de l’aspect de branches de saule échevelées, présenteraient celui d’une guirlande de roses... cela vous irait bien mieux.

— Vous n’y tenez, pas, sans doute, monsieur.

—Si, vraiment... On a une jeune et jolie femme... on voudrait s’en parer.

— Vous devriez préférer qu’elle fût au moins vieille.

—Pourquoi, je vous prie?

— Mais vous disiez l’autre jour...

— Voyons.

— Que lorsqu’on a eu le malheur de perdre sa liberté dans lo mariage, on voudrait pouvoir la ressaisira tout prix.

— Vraiment, j’ai dit cela?

— Si votre femme était vieille, l’âge vous donnerait des espérances.

— L’âge ne dit rien. . .

— Ah!... vous pensez cela... je comprends alors que ma jeunesso vous soit indifférente.

M. de Monclave s’assit en face de sa femme.

— Delphine, dit-il d’un ton plus grave, vous êtes folle.

—Moi, monsieur, réponditla jeune femme d’une voix un peu tremblante.

— Oui. Toutes les femmes aiment à se faire peur; mais vous poussez cette fantaisie-là à l’extrême. Et, avec la faiblesse de vos nerfs, à force de travailler à vous épouvanter, vous êtes parvenue à y réussir jusqu'à une complète déraison.

—Et comment, s'il vous plaît, en suis-je arrivée là?

. — Par les moyens les plus extravagants qu’une femme puisse inventer. D’abord en vous obstinant à habiter cette chambre.

— C’était celle de la maltresse de la maison ; il me convenait de la prendre.

— Et en ne souffrant pas qu’on y fît aucun changement.

— Si je préférais ces décors antiques d’un beau style quoique flétris.

— Je comptais laisser cette pièce toujours fermée ; c'est pourquoi je ne l’ai pas fait restaurer avec le reste en venant dernièrement m’installer dans cet hôtel, abandonné depuis plus de quarante ans.

— Votre père ni son frère n’avaient pas eu ce courage.

— La mort successive de mes parents venait de me rendre seul héritier de la fortune des Monclave. Je n'ai pas cru qu’il fallût me priver d'une habitation somptueuse et agréable, à propos d’une vieille histoire...

— Comment, monsieur!... un crime qui, dans le temps, a retenti dans toute la France.

— Eh bien l mon aïeul, ici, dans cotte chambre, a commis... ou a été fortement accusé d’avoir commis un meurtre sur la personne de la marquise de Monclave, sa femme... Le procès commencé n’a pas eu de suite; on a donné au marquis de Monclave les moyens de passer à l'étranger, où il est mort il y a longtemps. Ses deux Bis, qui l’y avaient suivi, sont revenus en France quand le bruit de cette affaire était entièrement étouffé. Ils se sont toujours tenus éloignés de l'hôtel héréditaire. Moi, qui ne partageais pas cette extrême susceptibilité de mon père et de mon oncle, lorsque leur décès m’a rendu maître do ce séjour, je suis venu l'habiter, et c’est vous seule, madame, qui donnez une fâcheuse importance à des choses si naturelles.

— Qu'ai-je donc fait pour cela?

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— Tout en me blâmant d’étre rentré dans cette ancienne habitation de ma famille , par ce goût qu’ont toutes les femmes pour les objets fantastiques, vous vous plaisez à en évoquer les lugubres souvenirs. Vous avez choisi cette chambre pour la vôtre ; vous avez voulu que tout y restât dans le même état qu’au jour du funeste événement; vous avez voulu même, et bien à tort, y conserver ce grand portrait en pied et en robe de soie blanche de la marquise de Monclave.

— Parce qu’elle a été malheureuse, est-ce une raison pour répudier son image? et vouliez-vous qu’on renonçât pour elle à la vénération qu’inspirent partout les portraits de famille?

— Assurément je le voudrais, dit le vicomte avec un rire cynique, puisque cette défunte d’un demi-siècle s’avise de venir troubler la jeune tête de celle qui lui succède.

— Voilà une raison à laquelle il n’y a rien à répondre, dit Delphine avec un léger mouvement d’épaule. ,

— Nierez-vous, madame, reprit M. de Monclave d’un ton plus sévère, que la vue de ce portrait, devant lequel vous restez sans doute en contemplation continuelle, et dont l’image revient dans vos rêves , ne vous ait pas mis dans l'esprit que l’âme de la marquise habitât dans cette chambre, où elle a expiré avant le temps marqué par la nature.

— Monsieur, dit la jeune femme avec impatience, ce sont là des choses...

—Que je ne comprends pas, n’est-ce pas? termina le vicomte, et sur lesquelles je devrais me taire... 11 est parfaitement vrai, du moins, que je ne les crois pas.

— Ni moi non plus.

— Comment ?

— On ne peut ni croire d’une manière absolue nî repousser entièrement ce qui est au-dessus de notre intelligence... L’un est aussi insensé que l'autre.

— En vérité... il est insensé de dire que l’àme des morts ne revient pas autour de nous !

— Pouvez-vous me dire où vont ces âmes après la vie?

— Non, sans doute.

— Alors, si vous ne savez où elles sont, il n’est aucun endroit où vous puissiez affirmer résolûment qu’elles ne soient pas. Il n’y a que le doute sur ce sujet, et l’aveu de son ignorance, qui soit sensé.

—La belle théorie, madame... vous devez en être fière.

—Si peu, que je vous supplie, monsieur, de n'en plus parler.

— Mais, je veux eu parler, moi 1 dit le vicomte avec emportement, parce que ces superstitions folles, qui viennent do l’ébranlement continuel de vos nerfs et qui l’augmentent, vous donnent une humeur sombre et morose, qui m’est insupportable.

—Je lo regrette, monsieur, dit sèchement Delphine, mais je ne puis la changer,

— 11 le faudra bien pourtant... dussé-je déchirer cette vieille toile de mes mains.

Delphine regarda la figure de la marquise avec une sorto d’épouvanto.

—Oh! dit-elle, frappée deux fois par la mémo famille!

— Allons donc... dit Monclave, du pathétique pour un portrait flétri I

— Et vous, monsieur, de la colère pour une peinture usée !

— A la fin, madame, croyez-vous que je n’aie pas deviné toutes les extravagantes et stupides rêveries que sa vuo vous inspire? Est-ce que, selon vous, l'ème ou le souvenir de la marquise, comme vous voudrez l’appeler, ne revient pas errer autour de vous pour annoncer que vous souffrirez comme elio dans cette chambre funeste?

La jeune femme prit subitement un air ferme et assuré, et, fixant sur son mari ses grands yeux dépouillés de toute leur timidité :

— Voua pensez donc, monsieur, dit-elle avec une amertume profonde, qu'on ait besoin de revenir do l'autro monde pour m’apprendre que je suis malheureuse ici!

Monclave détourna un instant la tête ; mais sa confusion se changea aussitôt en colère. Ne pouvant répondre, il fit entendre un rire amer et continua :

— Et sans doute les belles révélations de cette âme en pcino no se bornent pas là; ses gémissements font pressentir que vous serez livrée au môme sort qu’elle a subi?

— 11 n’y aurait pas de quoi gémir, dit Delphine avec la mémo hautaine fermeté. Cette âme sait bien que la mort, qui délivre do certaine situation au-dessus des forces d'uno femme , est un bienfait.

— En vérité, madame, dit M. Monclavo en se levant avec violence, si vous le prenez ainsi... je suis forcé de dire qu’avec la vio odieuse que vous me faites , par votre humeur, vos ca-

prices, vos extravagances... ce qui serait un si grand bienfait pour vous ne serait pas un malheur pour moi.

— Eh I monsieur, on sait do reste que telle est votre pensée, giâce à la bonne compagnie où vous vivez, aux honorables personnes qui vous entourent !

— Pourquoi cette hypocrisie do langage, vous voulez parler do madamo de Miroville.

—Oh i monsieur, vous osez prononcer le nom de cettefemme devant moi !

—Etes-vous donc jalouse, madame?

—Non, non, s’écria Delphino en so retirant avec ce mouve* ment brusque et craintif qui dérobait à demi son visage sous ses longues boucles de cheveux.

— Ah ! je le pensais bien, dit son mari.

— Non, répéta la jeune femme avoc un accent do vérité suprême, non, jo lui pardonne do dévorer ma fortune... ces biens de ma famille que mes parents s’étaient plu à mo conserver... do porter mes diamants que vous m’avez volés pour elle... de m’insulter en public par des airs d'audace insolente, jo lui pardonne tout.

—Parce qu’elle vous délivre de moi, termina Monclave avec un sourire affreux.

Delphine n’eut plus la force de répondre.

— Eh bien ! madame, ajouta le vicomte avec un cynisme hideux, je vais dans ce moment même lui porter le témoignage de votre reconnaissance , et j’avoue que lo peu do moments passés près de vous m’ont été si insoutenables que je mo retrouverai avec bonheur dans une société plus agréable.

Il sortit.

Dès que madame do Monclave fut 6eule, elle retomba accabléo dans son fauteuil.

Elle rappela à son esprit co qui s’était passé, ce qu’elle avait osé dire pour la première fois à son mari, ce que pour la première fois il avait osé lui répondre.

Ce qui dominait maintenant sur ses traits était la terreur; elle redoutait réellement son mari et les sinistres pensées qu’il pouvait concevoir contre ello. En sa présence, elle avait eu Je courage de paraître braver et dédaigner la mort, mais, au fond de l’âme, que ses craintes fussent quelque peu fondées ou entièrement imaginaires, elles la faisaient crucllomont souffrir.

Elle était devenue do cette pâleur profonde où les belles couleurs de son teint laissaient à peino quelques tracés sur son visage ; et elle attachait avec effroi sur le portrait de la marouise ses yeux remplis de larmes et do frayeur.

Ce fut en ce moment que sa femme de chambre, entrant chez elle, lui annonça qu'un ecclésiastique attendait depuis un instant au salon en désirant l’honneur de lui parler.

Madame de Monclave répondit qu’elle allait le recevoir, et remettrait au moment d’après le soin de sa toilette.

L'abbé Savinien qui, ainsi que nous le savons, avait assisté témoin caché à la scène qui venait de se passer, entra l’âmo navrée, ému et tremblant, comme devait l’être elle-même la victime de ces déchirements intérieurs.

Il avait tout oublié ; les souffrances, les misères dont il avait voulu soulager le fardeau, pâlissaient , s’effaçaient devant la destinée de la femme qui était unie à M. de Monclave.

Mais, lorsqu’il entra, Delphine n’était plus la même; ce n’était plus la femme qui venait de plier dans les angoisses des luttes les plus horribles, ce n’était plus celle dont Savinien avait entendu vibrer les accents de désespoir et de terreur.

L’air calme et souriant, on ne pouvait plus voir en elle que la vicomtesse de Monclave , la dame d’une grande maison , recevant avec une affabilité réservée un étranger dont l’habit devait prévenir en sa faveur.

Devant cet effort sublime, Savinien sentit qu’il devait le seconder et oublier lui-même ce que la jeune femme tenait tant à dissimuler. 11 lui parla tout de suite de madame de Flamine , et lui remit la lettre de cette dame , qui expliquait le motif de sa visite.

Tandis que Delphine en prenait connaissance, le jeune prêtre porta un regard furtif sur la chambre à coucher où il se trouvait.

Les lambris tranchaient en teinte sombre sur le joli salon qu’il venait de quitter. Les tentures de damas brun , encore rembrunies par le temps, obscurcissaient le jour ; les dorures s’étaient noircies, comme si, pour s’harmoniser à l’austérité de cet intérieur, elles devaient cesser d'être une parure; il y avait sur les meubles , les marbres , les boiseries , sur tous les objets, cette empreinte terne et ridée du temps qui leur incruste un aspect de tristesse.

En face de la cheminée, au-dessus d’une antique commode,

Savinien revit en frissonnant ce portrait de la marquise de Monclave. Elle était vêtue de blanc avec des torsades de perles dans les cheveux. La figure avait pâli. Le fond était formé de draperies d’un rouge foncé.

Et cette figure blanche se détachait tellement de ce fond sombre qu elle semblait en effet pouvoir descendre de son cadre pour venir passer dans la nuit comme une âme errante.

Savinien pensa que c’était sans doute dans l’alcôve voisine que les yeux de cette femme s’étaient éteints, que sa bouche avait rendu le dernier soupir lorsqu'elle avait été frappée par le marquis de Monclave , son mari , et l’un des membres do la noblesse de France.

Le meurtre dans les hauts rangs de la société inspire plus d'effroi; ne pouvant tenir ni du manque d’éducation, ni de la misère, il suppose des passions terribles qui le dramatisent et le grandissent.

La mort de la marquise ressortait avec un relief effrayant dans le cadre somptueux de cette alcôve.

Savinien, en se peignant cette scène, se sentait un froid mortel au cœur. Il tressaillit lorsque Delphine, après avoir achevé de lire la lettre, lui adressa la parole.

Elle dit qu’elle s’empresserait de satisfaire aux désirs de monsieur l’abbé, lors même que Marie de Flamine, son amie, no le lui recommanderait pas d’une manière pressante.

M. Rouville, ajouta-t-elle, oncle do son mari du côté maternel, était en effet venu s’établir au rez-de-chaussée de l’hôtel, où il avait placé ses bureaux de banque. Mais il était toujours dehors pour affaire, à l’exception du peu do temps qu’il passait dans les bureaux. Comme elle pensait que monsieur l’abbé voulait l’entretenir en particulier, elle préviendrait M. Rouville de sa visite, s’il voulait bien dire quel jour il lui serait possible de revenir.

Savinien rendit grâces à madame de Monclave de sa bonté, et il indiqua un jour ainsi qu’elle le lui demandait.

Après ce peu de paroles obligeantes, il ne lui restait plus qu’à prendre congé de madame de Monclave et à se retirer.

Il se leva, en effet, pour sortir.

Mais il ne put se décider à quitter cette jeune femme sans lui adresser un mot sur elle- même.

Ne sachant comment le faire, il eut recours à un subterfuge.

-Madame , dit-il , j’oserai de nouveau recommander ma

demande... non àvotre bonté qui ne peut être mise en doute... mais à votre mémoire, puisque dans quelques jours il me serait impossible do vous la renouveler.

— Dans quelques jours, pourquoi , monsieur? demanda madame de Monclavo.

— Madame de Flammé m’a dit que vous partiez pour les eaux.

— Pour les eaux !... dans cette saison !

— Il est vrai... Mais lorsque le soin de la santé l’exige impérieusement...

— Non, en vérité... ma santé est excellente.

— Pourtant... il me semblait... Mais parfois on ne veut pas l’avouer... afin do ne pas alarmer les personnes auxquelles on est chère.

— Ahl il est vrai... j’ai été un peu indisposée à la suite do l’hiver dernier... les nuits do bal... les veillées prolongées... Et je le taisais : comme toutes les jeunes femmes qui ne veulent pas confesser qu’elles ont été imprudentes et qu’elles ont sacrifié leur santé à leurs plaisirs.

— Et maintenant, madame?

— Maintenant, l’air de la campagne, les bains de mer, les voyages m’ont remise, et je suis parfaitement bien.

Elle ajouta du ton le plus enjoué :

— Pour nous , monsieur, les distractions de l’été , qui sont tout à fait opposées à celles de l’hiver, en réparent les ravages... Ce sont des plaisirs qui reposent de la fatigue des plaisirs... Nous sommes trop privilégiées...

Savinien avait le cœur déchiré de pitié.

—Mais, en effet, je me trompais... reprit-il. C’était pour vous rendre près do votre mère que madame de Flamine m’avait dit que vous partiez.

— Aller à Lyon... dans ma famille... Non, je n’y pense pas.

— Pourtant, madame votre mère... si loin de vous... doitêtre inquiète.

—De quoi pourrait-elle s’alarmer?... je lui écris souvent... clic sait que je suis heureuse.

— Sans doute... mais à une si grande distance...

—Ma mère est faito maintenant à mon absence; il y a cinq ans que je l’ai quittée. Et, alors , la plus grande part de douleur fut pour elle... Car la plupart des jeunes tilles abandonnent la famille où on ne vivait que d’amour pour elles, pour

suivre l'étranger devenu leur époux avec moins do regrets au cœur qu’elles ne devraient en avoir.

Delphine sourit encore en ajoutant :

— Heureusement, monsieur l’abbé, l’Ecriture, qui nous ordonne de quitter notre père, notre mère, pour suivre notre époux, est venue consacrer notre ingratitude.

Savinien , confondu de tant de courage , salua madame de Monclave pour se retirer.

Lorsqu’il sortait, Delphine lui dit encore :

— Si vous voyez madame de Flamine avant moi , monsieur l’abbé, rcmerciez-la du plaisir qu’elle m’a procuré de pouvoir lui être agréable en répondant à votre désir, et veuillez lui dire que, dans la triste existence où elle s’est exilée, je pense toujours à elle au milieu de mon bonheur.

L’abbé Savinien , après les affreuses révélations qu'il avait recueillies, ne croyait pas pouvoir plaindre madame de Monclave plus qu'il ne le faisait; mais maintenant qu’il l'avait vue dans le rôle qu’elle jouait sans cesse, et avec tous, il la trouvait cent fois plus malheureuse encore.

Il connaissait seulement alors la plus grande des douleurs : celle qui ne peut pas se plaindre.

Mais son âme se fondait d’admiration devant la vertu sublime et ignorée de cette jeune femme, qui dérobait les indignités de son mari sous le manteau de son bonheur supposé.

L’abbé Savinien descendait lentement, la tête basse, le faubourg Saint-Honoré. Il voulait songer à son entrevue avec lo banquier Rouville, aux ressources que, en sa qualité de prêtre, il mettrait en œuvre dans cette grave circonstance... Il ne pensait qu’à Delphine !

Après avoir traversé la place de la Madeleine, et comme il entrait dans la rue Saint-Florentin, il vit passer un équipage dont la livrée le frappa. C’était l'habit bleu à parement et liserés jaunes qu’il avait vu aux domestiques de l'hôtel do Monclave.

La voiture s’étant arrêtée devant une belle maison, Savinien la rejoignit. Il vit alors sur le panneau la lettre M surmontée de la couronne do vicomte. 11 ne douta plus que ce ne fût M. do Monclave que cette voiture ramenât. Et alors la maison devant laquelle elle était arrêtée était celle de celte madame de Miroville, près de qui le vicomte avait annoncé devoir se rendre.

M. de Monclave, ou effet, descendit et entra sous la porte

cochère. Savinien regarda passer avec une impression poignante d'horreur cet homme qu’il avait entendu sans le voir. En trouvant sur les traits de M. de Monclave une physionomie à la (ois immobile et repoussante, en le voyant entre- chez cette femme qui était si funeste à la jeune vicomtesse, il se jura de veiller sur cette dernière, de rester toujours présent dans cette destinée , où le hasard l’avait fait pénétrer, et d’en écarter les dangers par les moyens les plus extrêmes, s’il le fallait.

Pendant cela M. de Monclave montait chez madame de Miroviile où nous allons le suivre.

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