‹ Les Anges de ParisChapitre 6 sur 28 · LA FEMME HONNÊTE ET CELLE QUI NE L’EST PAS · texte numérisé non relu

LA FEMME HONNÊTE ET CELLE QUI NE L’EST PAS

Lorsque M. de Monclave était descendu de voiture, une personne placée à la fenêtre de l’entre-sol s’était vivement retirée, en refermant aussitôt le vitrage.

Nous devons nous arrêter un instant dans le petit 'appartement auquel appartenait cette fenêtre avant de monter au premier étage, qu’occupait dans toute son étendue madame de Miroville.

Ce logement de l’en tre-sol se composait de deux étroites pièces écrasées et humides. La chambre d’entrée, obscurcie par le balcon de pierre du premier, qui surplombait sur la fenêtre, était proprement arrangée avec le mobilier le plus modeste. Seul lieu d’habitation, les besoins de la vie y étaientadroitement dissimulés ; le lit, par sa forme de canapé ; la cuisine, par la porte d’armoire qui la refermait; les ustensiles de ménage par le rideau vert qui se déroulait sur leurs tablettes.

La seconde pièce, mieux éclairée, était un petit atelier de peinture.

Là habitait une jeune femme de vingt-quatre ans, qui se faisait seulement appeler Laurence.

ille était fille d'un chef de bureau au ministère de l'instruction publique. Les appointements de huit mille francs de cette place, joints à des revenus qui montaient à peu près à la même somme, apportaient une large aisance dans la maison. La mère de Laurence, femme distinguée par l’éducation, l’esprit et les manières, avait élevé sa fille dans les habitudes de boit goût,

de bon ton, d’élégance, ainsi que dans les délicatesses de la vie

intellectuelle.

11 y avait alors six ans, et lorsqu’elle venait d’atteindre sa dix-huitième année, Laurence avait rencontré dans le monde le vicomte de Monclave.

Ccîui-ci revenait alors de l'exil, dans lequel une catastrophe sanglante avait longtemps retenu sa famille.

Théophile de Monclave s’éprit vivement de Laurence à la première vue ; il chercha tous les moyens de se retrouver près d'elle ; et, ayant acquis la certitude quelle partageait ses sentiments, il la demanda en mariage.

Mais il avait oublié de régler les affaires d'intérêt avant celles de l’amour. Trompé par les dehors d’un luxe que l’ordre et le bon goût faisaient mieux ressortir, il avait cru Laurence infiniment plus riche qu’elle ne l’était. Lorsqu’il apprit que la fortune de cette jeune fille était loin d'approcher de la sienne, il fit taire subitement la voix de son cœur. Sans chercher à donner le change sur les motifs qui le guidaient, il quitta la maison de Laurence et n’y reparut plus.

Cette première douleur qui vint frapper la jeune fille alla bientôt se perdre au milieu de plus grands revers.

Dans un laps de temps très-court, mais pendant lequel il semblait qu'un orage continuel éclatait sur la tête de Laurence, elle perdit son père, bien jeuno encore; la fortune qu’il avait laissée fut emportée dans une faillite .*La veuve et la jeune fille restèrent sans ressources. La première sentant plus profondément sa situation déplorable, et douée de moins de force pour y résister, succomba dans l’année même où la ruine de tout? sa fortune vint l’atteindre.

Laurence fut alors marquée de ce sceau fatal :

Seule au monde !

Nous la trouvons dans l’étroit asile où elle subit cette réclusion de l'isolement et de la pauvreté.

Après avoir changé de quartier et tu le nom de ses parents qu'il ne lui plaisait pas de livrer aux dédains qu’attiro toujours la pauvreté, elle s’arrangea pour vivre comme il lui serait possible avec scs propres ressources.

Elle possédait un beau talent do peinture acquis autrefois pour son seul agrément ; elle devait penser qu’il lui deviendrait un moyen d’existence. Mais la fortune est loin de se piquer de justice et de venir à qui la mérite.

Cependant, dans les premières années de sa solitude, Laurence, par l'intervention d'un ancien ami de son père, obtint deux commandes du ministère ; elle fit une sainte Claire qui fut placée à l’église Saint-Laurent, et un autre tableau religieux envoyé en province.

Laurence, pressentant sans cesse par une intuition trop juste que ses travaux lucratifs pourraient finir là, s’arrangea pour vivre le plus longtemps possible avec le produit de ces deux tableaux, qui ne lui avaient pourtant été payés que 3,000 fr. les deux.

Sans être d’une beauté régulière, la jeune fille, avec de grands yeux noirs, un teint brun clair, une taille parfaite, du charme, de la grâce, aurait pu attirer bien des hommages opulents.

Elle n’y avait jamais songé. Ainsi, sur co point, cle n’eut ni à balancer ni à combattre; nullo pensée semblame ne souilla jamais son âme.

Un jour qu’elle prenait un moment de repos aux Tuileries, où un homme d’un âge mûr, couvert de joyaux et qui avait laissé u/i équipage à la grille, venait de la suivre, elle trouva Sur ses genoux un billet que cet homme y avait posé en lui rendant son mouchoir tombé à terre.

Elle secoua avec dédain le billot do dessus sa robe et s’éloigna. ’ •

Cet hommage attiré par sa jeunesse lui semblait seulement la chenille immonde que le printemps faisait naître.

Elle souffrait de là pauvreté, de l’isolement, mais avec résignation, en les acceptant pour l’avenir comme pour le présent.

Dans cette situation, elle avait eu un jour d’indicible bonheur.

A la date de ce jour, on trouve sur dos tablettes où elle inscrivait les événements si rares dans sa pâle existence :

« 16 mai 1843.

« Mon Dieu! mon Dieu! est-ce possible?... Je viens de voir monter chez madame de Miroville celui qui entretient, au mépris de toute dignité, le luxe honteux de cette femme... et cct nomme, c’est Théophile de Monclave !

« Je n’ai fait que l’apercevoir.,. Mais.comme il est changé !... Je me le peignais toujours tel qu'il était sur ce balcon où je m’étais retiré pour respirer après un quadrille dansé avec lui,

et où il me dit que si je le voulais nous passerions la vie étroitement unis comme nous venions de l'être dans ce quadrille I que, si je le voulais, cette soirée do fête ne finirait jamais pour nous... Juste ciell le lustre du salon ou le prisme de l’amour l’embellissait donc bien !... Se pourrait-il que six années l’eussent changé à ce point ! ;

« Il a de faux cheveux collés sur le front... une barbe éclaircie sur un teint bistré... une physionomie froide, inerte et basse.

« Et il montait, en plein jour, chez cette femme, chez cette misérable créature, à laquelle il sacrifie la fortune do sa femme, son repos, son bonheur domestique et le respect qu’il se devrait à lui-même.

« C’était moi qu’il devait épouser ; j’ai été sauvée de ce lien, et je pourrais me plaindre encore !...

« Non, non... je trouve ma pauvre petite chambre bien belle !... mon isolement délicieux !... mon avenir de misère digno encore d’être béni!... Je me trouve heureuse: je ne suis pas la femme de M. de Monclave ! »

Celte pensée resta comme une consolation continuelle dans l’Ame de Laurence ; elle se répétait : « Je ne suis pas ia femme de M. de Monclave I » C’était comme un flambeau qu’elle se hâtait d’allumer lorsque son existence devenait trop sombre.

Maintenant que ses ressources diminuaient, la jeune fillo so privait du peu d'aisance qui l’avait d’abord accompagnée. Un sou de lait formait ordinairement son déjeuner, et^leux œufs composaient son repas du soir; elle faisait durer éternellement ses vêtements, et n’allumait du feu en hiver qu’une ou deux fois par semaine.

En même temps, il passait devant sa porto pour monter chez madame de Miroville une procession de fournisseurs, portant des corbeilles où s'étalaient de grasses volailles, des pâtisseries dorées, des bouteilles aux formes bizarres, avec des étiquettes de précieuses liqueurs.

Le logement de Laurence était humide et froid. Mais, aux derniers jours d’automne, la jeune fille n’osait pas mettre son mantelet de drap à la maison, parce qu’il n’aurait plus été portable pour sortir. Avec sa simple robe do toilo brune, il lui passait des frissons douloureux dans les membres.

Songer à faire du feu avant le temps était impossible. Le

charbon de terre qu'il fallait brûler dans la saison était bien assez cher, sans qu’on pensât à devancer l’hiver.

Mais au premier étage montaient des couturières apportant des robes de soie ouatés, des par-dessus de velours garnis de dentelles et de fourrures. Les tapissiers disposaient des portières, des rideaux impénétrables à l'air. Les marbriers avaient apporté de nouvelles et admirables cheminées, dans lesquelles d cnormes foyers pétillaient.

Si elle approchait de sa porte ou de sa fenêtre, Laurence voyait passer toutes ces richesses. Elle ne les enviait pas, sachant bien que le bien-être qui entretient la santé, le luxe qui pare la vie, n’étaient pas faits pour elle, pure et honnête jeune fille, mais pour les dames de Miroville.

La seule chose pour laquelle elle en voulait un peu à son opulente voisiue était ce balcon do son grand salon, qui avançait sur sa petite fenêtre, à elle, et lui obscurcissait lo jour.

C’était trop de lui ôter la vue du ciel et sa lumière.

Voilà donc quelle était en ce moment-là la situation do Laurence.

Nous verrons plus loin se dérouler cette destinée de la femme honnête qui prétend vivre de son travail.

Telles étaient les trois femmes qui s’étaient rencontrées sur les pas de Théophile do Monclave! Laurenco, qui avait été trompée par lui ; Delphine, qui l’avait épousé pour son malheur ; puis Antonine de Miroville, qui lo possédait corps et biens.

Nous allons pénétrer chez cette dernière.

Madame de Miroville, qui venait de s'éveiller, recevait ses intimes à son petit lever.

Il y avait là, outre M. de Monclave, son oncle, le banquier Rouville, vieux débauché en retraite ; M. de Lavcrrière, le beau gentilhomme secrètement fils de Tripart, et Charles Daumont, jeune homme d'une figure infiniment remarquable, dont on voyait les belles manières et la fortune opulente, mais dont on ne connaissait rien autre chose, et qui avait aussi 1 honneur d’être des amis de la maison.

Antonine, assise devant sa toilette, enveloppée d’un peignoir à grand ramage, la tête échevelée, tenait le pied étendu sur un tabouret, et faisait lacer sa bottine au vicomte de Monclave à genoux devant elle.

M. Rouville se carrait dans un voltaire et prisait gravement;

les deux jeunes gens, à demi étendus sur d9S divans, riaient et causaient à demi-voix, le pommeau de la canne entre les moustaches.

— Allons donc! Théophile, disait madame de Miroville à son noble serviteur ; vous qui êtes ordinairement si adroit à lacer les bottines que je vous préfère à ma femme de chambre, vous n’en finissez plus aujourd’hui.

— Patience, belle Anlonine, murmura-t-il, sans lever les yeux de son ouvrage.

— Serrez donc!... C’est trop, maintenant.

—Aussi, pourquoi mettre une chaussure de velours noir dès le matin?

— Vous le saurez.

— Vous ne sortez pas?

— C’est bon... Maintenant sonnez ma femme de chambre.

Le vicomte obéit, et la camériste se présenta.

—Catherine, dit M. de Monclave, coiffez votre maîtresse.

— Je vous ai défendu de l’appeler Catherine, dit avec impatience madame de Miroville. Dites comme moi, Catharina.

Tandis que la femme de chambre était à son ouvrage.

— Ne voulez-vous pas aller ce soir à l’Opéra? demanda M. de Monclave.

— Oui... à ce que je crois, répondit Antonine.

— Alors vous devriez-vous faire coiffer tout de suite pour la soirée... nous n’attendrions pas si longtemps après dîner.

— Non, dit-elle en s’adressant à la femme de chambre, relevez simplement mes cheveux... qu’ils ne gênent pas sous mon chapeau.

— Mai9 pourtant, vous ne voulez pas sortir ? répéta Monclave avec une sorte de terreur.

—Vous le saurez, dit plus brusquement cette fois Antonine.

— Ce serait folie, dit M. deRouville, qui, par un jour d'hiver, ne voulait pas être de la partie.

Les jeunes gens qui étaient dans la confidence riaient tout haut.

Antonine passa une robe de soie surchargée de volants, avec un fichu à jabot et des manches de magnifique dentelle; elle termina sa toilette par des broches et des bracelets d’or couverts de pierreries.

Tout le luxe du monde était répandu autour d’elle.

Sa toilette était couverte de flacons de cristal de roche ou

d'or massif, contenant dos essences encore plus précieuses que lo vase; son linge de nuit, encore jelé sur le lit défait, était de la plus fine batiste, ornée de riches broderies ; des coffrets de bois des îles entr’ouverts montraient des gants, des mouchoirs de poche du plus grand luxo ; des écrins étaient remplis de diamants ; des cachemires do l'Inde, tombes de dessus les divans, roulaient sous les pieds.

N. de Monclavo, alors assis derrière Automne, la contemplait dans la glace.

C’était une assez grando et forte femme, la tôle haute, les iouréils épais, le nez recourbé, lo front impérieux, -avec des cheveux noirs relevés à la chinoise qui lui donnaient l’air plus hardi encore ; une espèce de Junon de bas étage.

Elle n’était donc ni belle ni jolie. Mais les charmes do la personne no sont pas indispensables à ces femmes pour lesquelles les hommes prodiguent leur fortune, leur honneur, et se feraient tuer, s’il lo fallait. Il leur suffit, pour s’enchaîner il leurs pieds, quelles soient joyeuses, effrontées et un peu ivrognes.

Antonine avait l’air assez étrangère à scs belles toilettes, ot scs belles toilettes semblaient mal à l’aise sur elle. La dame do fraîche dato avait do3 mouvements beaucoup trop brusques, des poses beaucoup trop communes pour ces falbalas ot cos dontelles ; lo chapeau emboîtait mal sa tête ; lo cachemire drapait mal sur scs épaules ; elle était gênée dans son corset qu’elle portait raroment, et elle avait poine a mettre des gants.

C’était pourtant bien elle que le Vicomte, fasciné, regardait avec extase.

—Mon chapeau blanc à plumes, mon cachemire jaune, ditèllc en s'adressant à sa fomme do chambre.

— Vous allez donc décidément sortir? dit Monclavo en se levant.

—Nous allons tous sortir, répondit-elle,

— Par cet affreux temps?

— J'ai vu le soleil en m'éveillant.

— Oui... tout à l’heure; mais lo temps a changé... il tombe ,dc la neige fondue.

— Diable l diable ! dit ’M. Rouvillo, on peut bien faire des folies pour une femme, mais non pas s'enrhumer pour ello... Je ne vous conseille pas desorlir, mon neveu.

— Vous n'y entendez plus rien, papa ltouville, dit Laverrièrc ;

-en —

le vicomte doit voir lo temps beau ou mauvais, tei qu'H plaît à madame do lo trouver.

& — Non pas, dit Charles Daumont, il n’y aurait plus de mérite. Jo dis, moi, que Monclave doit voir le temps tel qu’il est, afin de prouver son dévouement en allant s’y exposer,

— Ah 1 voyons, madame, demanda Laverrière, lequel de nous deux est le plus galant?

—-Je n’ai pas le temps d’en juger, dit Antonine. Catharina, mon chapeau blanc à plumes, mon cachemire jaune.

— Eh bien I dit la camériste en montrant ces objets sur un guéridon, vous les aviez déjà demandés, ils sont là.

— Vous ne pouvez pas me les tendre.

— Puisque les voilà.

— Comment dites-vous?

— Je dis que vous pouvez bien les prendre.

— Et vous, prenez celai

Ces mots d’Antonino partirent en mémo temps qu’un soufflet sur la joue do la camériste.

Celle-ci sortit en murmurant :

— Vilaine Toinette Miro!... Il faut qu’elle ait reçu bien des soufflets, quand elle était femmo de chambre, car elle en a terriblement à rendre!

— A la fin, madame, me direz-vous où vous allez.,, où nous allons, demanda lo vicomte.

— Théophile, vous le saurez, répondit-elle toujours. Passez dans l’antichambre, je vous prie, et dites qu’on descende tout de suite faire mettre les chevaux à la voiture,

— Mais Antonine...

— Allez... Ah! en revenant, entrez au salon et apporlcz-moi Nestor :

s Je ne l’at pas encore embrassé (l'aujourd’hui, »

comme on dit dans la tragédie.

M. de Monclave obéit.

Il revint un instant après, ayant transmis aux domestiques l’ordre de madame de Mirovillo, et apportant assis sur son bras un affreux singe noir.

Antonine prit l’animal, l’embrassa et lo serra contre sa poitrine en disant d'une voix touchante :

— Voilà pourtant l’être que j’aime le mieux au monde!

— Mais prenez donc garde, madame ! s’écria le vicomte : il va mettre votre fichu et vos manches en lambeaux I ^

— Eh bien, s'il me plaît qu’il les déchire ? dit Antonine.

Et elle fixa sur Monclave un regard hardi qui semblait le mettre au défi d’exprimer le regret d’une dépense pour elle.

Nestor, plus sage que l’amoureux vicomte, donna un bon coup de griffe à sa maîtresse, se dégagea de son étreinte, et sauta à terre. Là, il tourna sur lui-mème, pour savoir quelle personne de la société il favoriserait de ses politesses ; et, no trouvant aucune figure qui lui plût, il alla se blottir sous un guéridon dans une peau de tigre.

— Eh bien? adieu, allez où vous voudrez, dit en se levant M. Rouville, moi, je vous quitte.

— En vérité, Antonine, dit le vicomte, si vous voulez faire une promenade au bois par ce temps-là, je vous avertis que vous y serez seule.

— Nous n’allons pas au bois, prononça madame de Miroville.

— Faites mettre des fourrures daqs la voiture, conseilla Laverrière.

— Mon Dieu I nous allons donc bien loin? dit, en fronçant le sourcil, Monclave.

— Non, répondit Antonine, la voiture nous mène seulement au chemin de fer.

— Au chemin de fer ! se récria le vicomte, c’est donc d’un voyage qu’il s'agit?

— Oui, d’un voyage, dit sa maîtresse. Nous allons acheter lo château de Grand-Chêne, sur la route de Versailles.

Monclave pâlit, resta une minute en silence, puis dit avec un rire forcé :

— Comment, pour une idée!... pour un projet en l’air, madame, vous avez cru...

— Je ne l’ai pas entendu ainsi, Théophile, dit madame de Miroville. Et maintenant que j'ai pris envie de cette propriété, que j’y rêve sans cesse, il me serait impossible d’y renoncer.

— Il faut alors attendre au printemps, dit le vicomte, et ne pas penser à aller s’y promener aujourd’hui... On no fait pas des parties de campagne au milieu de l’hiver.

— Attendre; vous croyez que c’est possiblo?... Voici M. Daumont qui vous dira que lo propriétaire de Grand-Chêne, ces jours-ci même, vend le château au prix de deux cent quarante mille francs.

—Et comment M. Daumont le sait-il? demanda le vicomte.

— Peu importe, monsieur ; mais je vous le certifie, répondit Charles.

— Et vous ne pouvez maintenant obtenir la propriété, dit Antonine, qu’en donnant quelque chose de plus, et surtout en payant comptant la somme.

Monclave sentit un frisson courir dans ses veines-, il entendit vibrer à son oreille la voix si douce mais si ferme de Delphine, disant qu’elle ne signerait plus rien pour l’abandon de ses biens de famille.

— C’est ce qui m’est absolument impossible, répondit-il d’un accent altéré.

—Il faut pourtant que ça se fasse aujourd’hui, dit plus impérieusement Antonine.

—Vous croyez donc, madame, que l'achat d’une terre se pratique ainsi ?

— Oui, quand le propriétaire et le notaire se trouvent sur les lieux, et qu’ils sont prévenus.

Le vicomte crispait plus fortement ses sourcils, se mordait les lèvres, et tordait ses gants dans une secrète angoisse.

— Hum! dit M. Rouville de sa grosse voix calme, ce serait une mauvaise affaire ; le château avec ses dépendances ne vaut pas ce prix-là.

* — Ce serait une insigne folie, se hâta de dire à l’unisson Monclave, et je ne la ferai pas I

— Alors, si vous ne voulez rien faire pour moi, dit madame de Miroville avec une froide amertume, il est bien injuste que je me dévoue à votre bonheur.

— Que signifient ces mots, Antonine !

— Que vous allez sortir avec moi aujourd’hui, aller où je veux, ou que je ne vous reverrai plus.

— Une telle exigence!... Je ne sais vraiment pas si je l'ai bien entendu.

— Vous avez entendu on ne peut mieux... et vous savez que je n’ai qu’une parole.

On vint dire que la voiture était attelée.

Madame de Miroville était debout, les mains dans son manchon ; les deux jeunes gens, le chapeau à la main, prêts à la suivre ; Monclave, pâle à faire pitié, regardait tour à tour et son impérieuse maîtresse et cette porte ouverte qu’il fallait franchir pour lui obéir. R ne savait que résoudre.

En ce inoraeut la décision vint d’où personne ne l’attendait.

Le singe Nestor arriva sur ses deux pattes do derrière, le chapeau de M. de Monclave dans une de ses pattes do devant et sa canne dans l’autre, et ils les tendit au vicomte.

Puis il fit le gracieux geste de tendre la main à madame.

Tout le monde partit d’un éclat de rire, Anlonine la première.

— Ah I voyez, dit-elle galment, c’est Nestor quia arrangé l’affaire.

— Oh ! que vous abusez de ma faiblesse, Antonino, dit tout bas M. de Monclave.

VU

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