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LE CABARET -DE VILLAGE

Vers trois heures de l’après-midi, un ouragan mélé de coups de vont furieux et do tourbillons do neige fondait sur la campagne des environs de Versailles.

Dans los parages voisins du chemin do fer, une maison de marchand do vin, située sur des terrains en friche sillonnés de carrières, offrait seule un abri. Le logis, formé d’un étage, et ne portant pour enseigne que le nom du marchand, ne frappait pas los regards. Mais, lorsqu’on approchait, une oie rôtie, noire comme la cheminée d’où elle était autrefois sortie, des ccufs montés dans un saladier, du fromage de Brie, placés derrière le vitrage de la fenêtre du rez-do-chaussée, annonçaient quo, outre son abri, la maison donnait à manger.

Dans cette taverne, pendant le plus fort do la rafale, entrèrent éperdus, et comme des naufragés échappés des dots, madame de Miroville, le Yicomto do Monclave, Laverrière et Charles Daumont.

Ils étaient sortis du château de Grand-Chêne pour gagner à pied la station; et, lorsque le temps les empêchait de poursuivre leur chemin, ils avaient eu le bonheur de trouver sous leurs pas cet asile.

L’éléganto société traversa rapidement la première salle dans laquelle des ouvriers des constructions voisines jouaient au piquet, buvaient et fumaient en attendant que le temps leur permît do retourner à l'ouvrage, et elle entra dans la pièce réservée presque aussi sombre et aussi enfumée que la première,

et qui s'ouvrait sur une cour, où des bosquets formaient en été

des cabinets particuliers.

A peu près dans le même moment, l'abbé Savinien quittait la maison de bienfaisance du village d’Orsy, dans lequel il avait conduit ce jour-là même, selon la promesse faite à madame de Fiamine, les deux plus jeunes enfants de Poncelet, François et Micheline.

Il était accompagné du frère des écoles chrétiennes, sous la direction duquel était le petit établissement, et il revenait gagner la station du chemin de fer.

Les deux ecclésiastiques luttèrent quelque temps contre la rafale qui les aveuglait. Enfin, le chemin devenant impraticable même pour les pas les plus courageux, et la maison du marchand de vin venant s’offrir à leurs yeux, ils pensèrent à y prendre un asile, et, pour la première fois de leur vie, ils entrèrent vaillamment au cabaret.

Comme ils devaient payer cet abri en consommation, ils demandèrent un demi-litre de vin qu'on leur servît dan3 la seconde salle.

Telle était donc alors la société que renfermait cette enceinte :

A droite de la porte, cinq ou six ouvriers, qui y avaient été installés les premiers, et jouaient aux cartes entre leurs verres et leurs bouteilles.

De ce même côté, au fond de la salle, madame de Mirovflleet les hommes qui l’accompagnaient, s'emparant de la plus grande table et de tous les bancs environnants.

A gauche do la porte, et du côté opposé aux fenêtres, les deux ecclésiastiques qui venaient d’entrer.

La salle, écrasée sous son plafond noir et crevassé, était coupée du haut en bas par des tuyaux de poêle; le papier, aussi sombre que le plafond, était infiniment plus sale, le jour n’arrivait que par des vitres très-troubles, contre lesquelles le vent faisait battre les branchages noirs des bosquets ; sa lumière était encore obscurcie par les flots de fumée que lançaient les pipes des buveurs.

On ne se voyait pas.

Cependant, au moment où l’abbé Savinien portait, par convenance, son gros vin bleu à ses lèvres, le verre resta immobile dans sa main.

Parmi ces gens de belle apparence que le hasard avait ame-

nés dans cette taverne, lui, le missionnaire, encore si étranger à Paris, il venait de reconnaître deux personnes.

M. de Monclave, qu’il avait vu pour la première fois le matin même, et avec une émotion si poignante ; puis Laverrièro, qui se trouvait il ne savait comment en compagnie du vicomte.

Pour la femme qui était devant scs yeux, il ne douta pus que ce ne fût la maîtresse affichée de M. de Monclave.

Dès cet instant,. Savinien porta toute son attention sur ce groupe, l’examina avec une curiosité ardente ; cela en toute sécurité, car les personnes qui le composaient ne pouvaient le remarquer dans le coin obscur où il était attablé, et il était d’ailleurs inconnu d’elles.

Antonine était d’une gaieté folle.

Couverte de neige, trempée jusqu’aux genoux, elle se secouait comme un oiseau qui sort du bain. Elle venait de quitter son cachemire, et en semait les flots glacés sur ceux qui l'entouraient. Elle prenait les foulards de ses chevaliers servants pour en essuyer ses bottines de velours, couvertes de boue, et les volants de sa robe dans un état dtplorable.

Pour son chapeau on ne pouvait plus le reconnaître ; elle riait de la piteuse mine qu’il avait prise dans le naufrage, et, après l’avoir rejeté loin d’elle, elle allait arranger sa coiffure devant la petite glace de la cheminée.

Pouvait-elle se plaindre des petites mésaventures de la journéo, son amant venait d’acheter en son nom le château de Grand-Chêne, de deux cent quarante mille francs !

Monclave, accablé de fatigue, et au fond tourmenté de cuisantes inquiétudes, se donnait autant qu’il pouvait un air gai et dégagé pour soutenir son rôle d’homme heureux, qui doit toujours sourire quand on le regarde.

— Comment diable, demanda Laverrière à Charles Daumont, avez- vous pu nous découvrir cette maison de marchand de vin cachée dans les carrières ?

— Il n’y a que lui pour tout connaître, dit Monclave, depuis les couloirs de l’Opéra jusqu'aux cabarets de viilage.

— La maison du père Larêche, répondit Charles ; mais qui donc en ignore? Elle est le rendez-vous de tous les maçons du pays.

— Ah ça 1 dit Antonine, voilà trois fois que cette fille vient demander ce qu’il faut nous servir; répondez-lui donc, messieurs.

—Mais je pense qu’il n’y a pas de choix, dit Monclave, une cruche de vin et des verres.

—Ensuite? demanda madame de Miroville. Moi, d’abord, je veux dîner ici... j’ai une faim d’enfer.

— Dîner ici! s’écria le vicomte en reculant.

—Mais certainement, dit Antonine. Dîner au cabaret, il n’y a rien de plus amusant.

—Je vous rends grâces.

—Puis il se fait tard ; et nous ne pouvons pas attendre d’ètre rendus à Paris pour nous mettre à table.

—Je croyais que vous aviez assez bien déjeuné.

—J’ai déjeuné dans mon lit... et ensuite un peu étant levée.

— Puis, vous vous êtes fait servir quelque chose au café en attendant la sonnette du chemin de fer... Vous avez pris, il me semble, un potage en arrivant à Orsy... et des pâtisseries en sortant.

—Après?

—Ces messieurs avaient aussi rempli leurs poches de fruits confits pour vous les offrir en voyage.

— Il ne s’agit pas de ce qu’on a mangé quand il faut commander le dîner, dit résolûment Antonine. Voyons, Laverrière, vous qui êtes le plus raisonnable, passez au comptoir, et demandez ce qu’on peut nous donner... Décidément, cet endroit me plaît.

— Et votre présence suffira bien à l’embellir pour nous, madame, dit le jeune homme en s’inclinant.

Un moment après, on servit sur la table de bois brut, au milieu d’un affreux fumet de graisse et d’ail, des os de mouton passant pour des côtelettes, un autre plat de viande sans nom, une énorme omelette au lard.

Le tout dans des plats jaunis, ébréchés, accompagnés de fourchettes de fer, de verres troubles, et baiguant dans une teinte de saleté immonde.

Antonine dévorait tous ces mets, auquels ses compagnons de table avaient à peine la force de goûter... Ces pauvres filles transformées en grandes dames ont toujours faim... C'est un mal qu’elles ont apporté de naissance.

L’abbé Savinien, de sa place, ne pouvait pas entendre ce qui se disait dans le groupe où dominait madame de Miroville; mais il s’étonnait naïvement de l’air empressé de M. do Monclave auprès de cette courtisane, dos attentions serviles dont

il l’entourait. 11 en était étourdi, stupéfait, après avoir entendu le ton amer et hautain dont ce môme vicomto se servait auprès de sa noble femme.

C'est qu’il ne voyait le monde qu’à travers ses sentiments de délicatesse et de pureté, le pauvre prêtre!

On parlait alors à la grande table du château acquis à madame de Miroville.

— C’est très-beau, dit Charles Daumont. Mais j’ai remarqué, surtout dans les grands appartements du rez-de-chaussée, qu’il y aura beaucoup de réparations à faire.

Les sourcils de Monclave se contractèrent.

— Alors il faudra y mettre tout de suite les ouvriers, dit Anlonine, afin qu’au printemps l’habitation soit prête.

— On reconstruira surtout les conduits des bassins et le parterre, reprit Charles, afin d’avoir des jets d’eau et des fleurs.

— Oui... les oiseaux viendront tout seuls, ajouta Antonine.

Monclave, ne se contentant pas de cette dernière économie, eut uno nouvelle contraction de nerfs.

— Pour le mobilier, reprit madame de Miroville, je m’en charge.

—Douze chambre de maîtres, dit Daumont.

— Vous m’avez dit, n’est-ce pas, que le grand salon était de style Renaissance? demanda Antonine.

— Oui, répondit Charles, la cheminée, les pilastres sont d'un beau marbre blanc ; leurs sculptures et celles des corniches rappellent la manière de Jean Cousin, au seizième siècle.

— Alors, je mettrai sur cette cheminée une pendule et des vases de porcelaine Pompadour... cela ira bien, n’est-ce pas?

— Non... pas trop.

—C’est égal... je veux tout à la Pompadour... dont on parle sans cesse... c’était une grande reine, je pense?

— Oui, madame... c’était la vôtre.

—Quel dommage qu’elle ne soit plus!

— Vous auriez été sous son règne au conseil des ministres.

— J’ai vu une garniture de cheminée telle que je la désire dans un magasin du quai Voltaire...

Elle se tourna vers un autre de ses chevaliers :

—La verrière dit- elle, il y a bien longtemps que vous ne m’avez rien donné.

—Vous prévenez ma pensée, madame, dit lo galant gentil-

homme, je songeais à l'instant même à vous offrir cette pendule et ces vases.

— Alors, tout de suite, n’est-ce pas... je voudrais en jouir d’avance.

Après divers propos d’aussi haute importance, la société se leva de table.

Anloniue s’occupa à réparer un peu sa toilette pour le retour, ce qui n’était pas un petit ouvrage.

Pendant cela, Monclave s’était placé contre les vitres et promenait, sur la sombre cour, sur ses bosquets noircis par l’hiver, un regard aussi mélancolique qu’eux-mèmes.

Laverrière s'approcha de lui, et d’un air de léger mystère :

—•Mon cher vicomte, dit-il, je suis désolé de revenir sur un sujet qui risque peut-être de vous devenir ennuyeux. a . Mais j’y suis absolument forcé.*. Vous aviez bien voulu mo promettre...

—Ah ! dit Monclave, ce sont quinze cents francs que vous

me demandez à emprunter?

—Mon Dieu, c'est une fatalité,., je m’étais arrangé pour être en argent tout l’hiver... Mais un ami... pour lequel j’ai sottement répondu...

—Eh bien... sans doute... le mois prochain...

—Ah! c’est que... vous venoz d’entendro... vous comprenez que j’en ai un extrême besoin.

Le Vicomte vit qti’il s’agissait de la galanterie dispendieuse • dans laquelle Laverrière venait do s’engager envers madame deMiroville.

—Oui, dit-il, follemehton s’engage...

—Et follement on tient, tormina le jeune homme.,. Ainsi, thon cher vicomte, si cela ne vous gênait pas trop...

—Eh bien 1 soit, dit Monclave songeant que ce prêt lui épargnait une dépense à lui-méme.

—Alors, je vous enverrai mon valet de chambre demain matin, et je vous remercie mille fois, mon très-chef! dit, en so retirant de la fenêtre, Laverrière.

À la fin de l’après-midi, la nuit, dans cette saison, était déjà tombée, et on venait d’apporter deux chandelles dans la salle du cabaret.

L’abbé Savinien tira sa montro. Il était quatre heures. Lo frère directeur, quoique le temps ne fût guère moins rigou-

reux, se leva pour rentrer dans la maison religieuse où sa présence était nécessaire et quitta le jeune prêtre.

Celui-ci, au bout d’une minute, voulut aussi essayer de gagner le chemin de fer. Cependant, au moment de sortir, il fut retenu quelques instants.

A cette heure, la maison du marchand de vin était à peine éclairée. Dans la boutique, un quinquet brûlait au-dessus du comptoir, où le père Larêcbe conférait avec ses nombreuses pratiques; plus loin, les joueurs do piquet continuaient leur partie dans une demi-obscurité.

Le passage qui servait d’entrée à la seconde salle était entièrement sombre ; dans la chambre réservée, les deux chandelles étaient sur la cheminée.

En cet instant, Antonine, qui formait le point du tableau le plus éclairé, étant placée devant la petite glace, venait de se retourner, et, passant la main dans ses cheveux, faisait tacile- •menl admirer sa coiffure, qu’ello avait habilement réparée, à Charles Daumont et à Laverrière, placés devant elle, de chaquo côté de la cheminée. • -

Comme Savinien était sur le seuil de la porte, une femme, qui entrait précipitamment, le heurta.

Elle ne fit entendre que ce mot, Charles ! prononcé avec un accent éperdu, désespéré.

Puis elle se rejeta en arrière et resta dans le passage obscur.

Il ne se trouvait là que l’abbé Savinien, qui traversait alors • ce couloir pour sortir, et qui était invisible dans l'ombre.

Daumont vint promptement rejoindre la jeune femme, répondant à l’appel qui lui avait été fait.

Alors celle-ci, répétant son nom, s’écria :

—Charles, au nom du ciel!... que faites-vous là?

Ces mots, déjà entendus une fois au bord du canal, avec le même accent désespéré, avec le même timbre de voix qu’il ne pouvait méconnaître, ces mots retinrent l’abbé Savinien fixé à sa place.

—Et vous, madame, répliqua Daumont avec violence, que venez- vous y faire?

— D’affreux soupçons... répondit-elle. Pourquoi demander cola? vous le savez bien.

— Mais j’ignore comment vos soupçons... les plus extravagants môme... ont pu vous conduire ici.

— Je vous ai fait suivre... depuis ce matin... On m a dit que

vous étiez descendu à Orsy... j’y suis venue... Je vous ai d’abord cherché inutilement partout... je vous trouve ici... voilà tout...

—Madame, une telle conduite...

—Oh ! je vous trouve toujours dans des lieux, dans des situations si étranges pour vousl... Aujourd’hui dans une taverne... avec cette femme... près de qm vous ne rougissez pas qu’on vous voie !

—Au nom de Dieu, ne faites pas d’esclandre...

— Que m’importe I

—On ne vous a pas vue... Retournez à Paris. Je vous jure sur l'honneur que dans deux heures je serai allé vous rejoindre.

La jeune femme se tut, en hésitant sans doute.

Puis Savinien vit Daumont qui traversait rapidement avec elle la première salle éclairée du débit de vin, et revenait seul ensuite dans la pièce du fond.

Savinien venait d’apercevoir, lorsqu’elle avait mis le pied sur le seuil de cette chambre, celle dont les accents l’avaient si vivement frappé le soir de son arrivée. Elle était belle et d’une apparence très-élevée ; mais ses traits altérés par l’agitation de l’âmesemblaientporter, comme une expression ineffaçable, l'empreinte d’une sorte de délire passionné.

Et ce cri d’inquiétude déchirante, déjà une fois échappé do ses lèvres, le jeune prêtre venait de l’entendre eneore.

H crut plus que jamais apercevoir un secret terrible de douleur, dans cette femme qui ne lui était guère apparue que comme une ombre.

Cependant ce que nous venons de dire s’était passé en une minute, et Savinien ne tarda pas à être ramené à des observations d’un ordre plus réel, et d’un intérêt d'humanité plus positif pour lui.

L’heure s’avançait ; tout le monde était sorti de la taverne pour rejoindre le chemin de fer.

Madame de Miroville et les hommes qui l’accompagnaient descendaient le sentier qui allait à la station. L’abbé Savinien marchait à quelques pas en arrière; et, pour la première fois, il distinguait les paroles échangées entre ceux qui depuis quelque temps avaient attiré son attention.

La neige avait cessé ; mais le chemin rocailleux était rendu pius difficile par les pierres et le bois mort que l'ouragan y avait poussés. Le peu de clarté que le jour éteint répandait en-

core au dehors suffisait à peine pour se guider, et faisait seulement, do loin en loin, apercevoir assez les obstacles du chemin pour qu’on n’allât pas s’y heurter tout à fait.

Laverrière et Daumont étaiont chargés des fourrures, des manteaux de voyage; Antonine donnait le bras à M. de Monclave, et ils avançaient au milieu des éclats do rire qu’amenait chaque chute imminente,

Cependant le sentier descendait; et iPvint un endroit que la neige et les pierres amasséos ■ rendaient presque impossible à traverser.

—Moi, je m’arrête ici, dit madame de Mirovillq. 11 n’y a plus moyen de distinguer où op pose le pied.

— Ne craignez rien, madame, dit Monclave, je vais vous conduire,

—Non pas... Quand même je passerais sans accident, il me faudrait entrer dans la neige jusqu’au cou.. . et o'est assez d’un bain froid par jour.

—Cependant... à moinsde rester à cette place...

—Mon Dieu I c'est bien simple... prenez une de ces branches d’arbre cassées, et dégagez un peu le chemin do la neige.

—C’est vrai... je n’y pensais pas, dit Moncjave.

Et il se mit à l’ouvrage.

Pendant cola, Antonine était arrêtée près de Laverrière, qui lui disait :

—Ce pauvre vicomte!,., vous lui faites prendre un singulier exercice.

—11 est fou de moi, répondit-elle. Cela ne lui coûte rien de me servir, au contraire,

—Et vous lui en donnez souvent le plaisir.

— Il m'obéit comme un nègre.

—Ou comme un amant dévoué, ce qui est bien mieux.,. Mais vous en abusez un peu... vous lui faisiez tantôt attacher votre chaussure... vous lui faites maintenant balayer le chemiu devant vous.

—Je lui ferais faire bien pire encore si je voulais,

—Quoi de pire?

— M’épousor,

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