LE JUIF PARISIEN
Le dernier mot prononcé par madame de Miroville vibrait sans cessedans la pensée de l’abbé Savinion. M'épouser, avaitelle dit en parlant de tout ce que l’amoureux vicomte de Monda ve pourrait faire pour elle.
Cependant le vicomte était marié ; il lui faudrait passer sur le cercueil de sa femme pour aller donner sa main à la courtisane. Et l’audacieuse assurance de celle-ci, jointe aux ins* linctives terreurs de Delphine, faisait naître, dans l’esprit du missionnaire, des soupçons bien vagues, il est vrai, mais épouvantables.
L'abbé Savinien n’avait pourtant aucun moyen de les combattre, aucune protection à obtenir pour la femme de M. de Mondave. Il tremblait pour Delphine, et il ne pouvait porter devant la justice des craintes qui ne reposaient sur rien de positif, qui ne pouvaient joindre à l’accusation ni preuves, ni témoins.
Au bout de quelques jours, il reçut un billet de M. Rouville, qui lui indiquait une heure de la matinée, pour l'entretien qu’il avait demandé.
Cet avertissement rappela le missionnaire à ce que l'humanité lui ordonnait de tenter envers la malheureuse famille de Poncelet.
Il se rendit à l’hôtel de la rue d’Anjou au moment fixé.
Cet hôtel, qui avait attiré son attention à son premier passage à Paris, devait toujours l’appeler, et faire naître en lui des impressions saisissantes.
M. Rouville habitait le rez-de-chaussée du vaste bâtiment. Cet étage était ainsi distribué :
A gauche du vestibule ouvert au-dessus du perron les bureaux du banquier et son appartement particulier ; à droite du vestibule, une élégante salle de bain, dont les fenêtres donnaient sur le parterre, puis l'ancienne serre-chaude, derrière laquelle était la salle à manger, mais qu’on n’avait pas encore eu le temps de réparer dans la rapide restauration de l’hôtel.
Une porte à doux battants servait de communication entre ces pièces et faisait jouir pendant les repas de la vue de la serre, lorsque, précédemment, elle était remplie d’arbustes et
de fleurs. Cette serre, par la même raison, avait une porte latérale du côté de la salle de bain. Une autre porte de dégagement donnait au dehors, sur la rue Ville-l’Évêque.
Un domestique fit entrer l’abbé Savinien par la porte particulière du cabinet de M. Rouville.
Savinien se sentit froid au cœur en entrant dans cet intérieur, où des coffres contenaient de l’or, où des bureaux renfermaient des valeurs de tous genres, où des casiers pleins do «artons portant les étiquettes de nombreuses affaires contenaient encore de l’or en papier, où tout semblait rouHu d’un métal froid et dur qui glaçait l’air.
Lui qui était accoutumé au sanctuaire tout spirituaiLto de son église, il se sentit alors dans celui des intérêts cupides, et rejeté à l’autre bout du monde.
M. Rouville était assis devant son bureau, enveloppé dans une robe de chambre qui croisait largement sur sa taille cassée, coiffé d’une calotte de velours qui s’abaissait sur son front ravagé. Il avait autrefois partagé sa vie entre les plaisirs sensuels et les soins de la fortune. Maintenant qu’il ne pouvait plus boire, et que les veilles le fatiguaient, l’argent seul, qui lui était resté fidèle, absorbait toute son âme. Ce dernier amour répandait son expression dure et basse sur ses traits.
Quoiqu’il s'attendit à la visite de l’ecclésiastique, il jeta sur lui un regard inquiet à son entrée, et poussa vivement un tiroir qui était entr’ouvert devant lui.
— Il croit que je viens lui parler d’aumônes, et ce tiroir contient de l’argent, se dit l’abbé.
Savinien avait eu le vague espoir d’éveiller la sollicitude de M. Rouville sur la situation de sa nièce, et d’en faire un protecteur pour Delphine. Mais au premier regard jeté sur le vieillard, au premier mouvement qu'il vit en lui, il renonça entièrement à cette pensée, et ne songea plus qu’à remplir sa tâche de charité.
Après avoir décliné son nom et ses qualités :
— Monsieur, dit-il en s’asseyant, je vous demande pardon d’enlever quelques-uns de vos précieux instants à de nombreuses affaires... mais c’est d'une affaire aussi, plus ancienno et surtout plus sacrée que les autres, dont je viens vous parler.
Rouville conserva uno figure sèche et froide qui n’inspirait pas la confiance; cependant l’abbé continua :
— Un ouvrier, un père de famille, Jean Poncelet, a remis
autrefois entre vos mains uno somme de trente mille francs qui a été perdue par le non-succès de l’entreprise à laquelle elle avait été affectée.
— C’est possible, monsieur ; mais de tels détails ne peuvent rester dans ma mémoire.
— Au contraire ; car la spéculation dont il s’agissait alors * était une exploitation de mines dans le Bigorre, et l’entreprise, qui avait d’abord échoué, restée ensuite entre vos mains seules, a eu de beaux résultats ; et chaque année, monsieur, des bénéfices considérables, dit-on, viennent vous en rappeler le souvenir.
— Ensuite, monsieur?
— Poncelet a été ruiné par cette perte ; la misère l’a conduit au crime, et le crime au bagne, où maintenant il l'expie. Mais sa famille a encore plus besoin d’une ressource fixe et assurée qu’il ne l'eut jamais lui-même. Elle ne peut subvenir à son existence. Le bonheur de travailler ne nous est donné qu’à une seule époque de la vie. Une femme affaiblie, malade, des enfants de cinq à six ans, doivent attendre dans l'immobilité que le ciel vienne à leur secours.
Rouville resta dans un maussade silence ; l’abbé continua :
—Je viens donc vous demander de rendre à ces malheureux, à titre d'aumône, ce qu’ils possédaient à titre de biens acquis.
La reconnaissance qu’ils devront alors vous porter en retour ne coûtera pas à leur cœur.
Savinien regardait le banquier, qui le regardait à son tour avec do gros yeux ébahis.
L'abbé ajouta d’une voix calme :
— Trente mille francs enlevés des coffres qui garnissent ce cabinet y paraîtront si peu que, si vous l’ignoriez, vous ne pourriez vous en apercevoir. Trente mille francs enlevés pour toujours à des infortunés doivent réduire une femme et deux jeunes enfants, créatures de Dieu, à mourir de misère. Jugez, monsieur, de quel côté il vaut mieux qu’ils se trouvent.
—Pardieu I dit M. Rouville avec un rire amer, on vient souvent me tourmenter ici de quêtes pour les pauvres ; mais qu’on me demande une aumône de trente mille francs en billets de banque, j’avoue que je ne m’y attendais guère!
—Cependant, monsieur, vous êtes peut-être moralement responsable de cette somme, qui est arrivée ici en bonnes espèces sonnantes, et qui s’est évanouie en fumée.
fi.
^lle ont perdu, tant pis; s’ils avaient gagné, ils ne m’auraient pas fait don de leurs bénéfices.
—A la bonne heure. Mais comme c’est vous qui, par un funeste hasard, êtes la première cause du désastre de cette famille, c’est vous que le sentiment d’humanité semblerait dôsi-r gner pour le réparer,
—Boni... o’est à présent une réparation, monsieur l’abbé, qu'il voua plaît d'exiger de moi...
«-.Peu importe le nom. Puisque l’exploitation de ces mines vous rapporte, maintenant, de beaux produits, et que l’argent de Poncelet a aidé à l'établir, cet argent réside en réalité dans les valeurs qui viennent remplir vos tiroirs.
— De mieux en mieux I c'est une restitution cette fois que vous demandez... monsieur l'abbé, jesuis donc?...
— Un spéculateur heureux? Oui, monsieur. Mais ne sentezvous pas tout ce qu’il y a de vain et d'insensé dans l’excàs de la fortuno? Ne sentez-vous pas que, tandis que cet argent no vous donne pas même le superflu, puisque vous en avez assez pour l’entasser, il été ailleurs le nécessaire ; que, tandis qu’il dort ici inutile, d’autres souffrent le martyre d’en être dépouillés?
Rouville haussa les épaules.
— Oui, monsieur, reprit Savinlen avee feu, l’argent de Poncelet est Ici ! et 6i le bien mal acquis brûle la main qui le touche, que sera-ce donc quand ce bien est celui du pauvre ? prélevé sur le pain, sur l’abri, sur le sommeil, sur les premiers besoins de l’homme... Ne pensez-vous donc jamais,- monsieur, que cet argent fait tache parmi vos richesses, qu’il porte pour effigie une empreinte de larme... parfois au revers du sang... et qu’il doit répandre la malédiction sur tout le reste de vos biens... Ne pensez.-vous jamais!...
— Je pense que c’est l’heure de la Bourse et que jç dois m’y rendre, dit le banquier en se levant.
Ensuite il reprit :
—Je vpus demande pardon, monsieur, mais je n’al pas le temps do me livrer aux songes creux dont vous parlez... mes occupations remplissent toute ma journée.
Savinien se leva pour prendre congé.
— Je vous laisse, monsieur, dit-il, en vous demandant la permission d’ajouter une seule observation à ce que je viens cd
dire : vous penserez tout différemment que vous no faites maintenant, à l’heure de la mort.
—Mais je me porte très-bien , monsieur, s’écria Rouville en bondissant, et venir me parler de mort!... Savez- vous que c’est pousser trop loin le zèle apostolique, monsieur l’abbé!
—Non, puisque vous êtes atteint à cette heure de la plus grande des maladies.
—Moi !
—De celle de l’âge. On guérit de toutes les autres, mais de celle-là, jamais.
Rouville fronça le sourcil et pâlit légèrement. Puis il se mit à rôder dans son cabinet, ayant l’air de rassembler des papiers pour sortir.
Mais Sayinien avait saisi l'impression qui venait de passer en lui.
— Encore une fois, monsieur, c’est une simple observation que je veux vous soumettre : Au moment do quitter ce monde pour toujours, on méprise profondément les biens de la fortune ; que sont-ils alors pour nous? On ne peut plus en jouir, on ne peut les emporter avec soi... On pense à un ordre de choses plus élevé... c'est l’heure des songes creux... On ne trouve plus rien d appréciable qu’une bonne conscience qui nous ferait traverser un pas difficile sans effroi... on donnerait des trésors pour pouvoir ôter de sa vie un franc acquis d'une manière illégale.
—Monsieur!...
— Vous le saurez alors, monsieur... C’est tout ce que j’avais à vous dire.
— J'en suis encore loin, j’espère, dit Rouville avec un tremblement que trahissait sa voix.
L’abbé Savinien portait sur les traits en ce moment toute la sérénité auguste de sa belle âme ; son organe avait une onction et un charme indicibles.
Il répondit :
— Je le désire sincèrement, monsieur. Quel que soit mon intérêt pour les malheureux, il n’ira jamais jusqu’à me faire souhaiter le mal des autres. Mais enfin, comme le terme fatal doit venir un jour, si vous pensez alors que ma présence puisse vous être d’un secours favorable, je suis prêt à répondre au moindre mot par lequel vous daignerez la réclamer.
11 salua M. Rouville et Bortit.
Le missionnaire avait eu l'âme profondément attristée de la vue de ce vieillard, idolâtre de la fortune, mais une observation qu’il avait faite sur son caractèro venait de faire naître en lui un projet et une espérance.
ii s'éloignait pensif. Cependant, comme, après avoir descendu le perron, il tournait le parterre pour arriver à la grille, et passait devant l’ancienne serre chaude, la grande porte vitrée s'étant ouverte par hasard un moment, il jeta un regard à l’intérieur.
Ce local, alors délabré, en attendant de reprendre sa destination, servait de vide-bouteilles à messieurs les valets. Savinien les vit assis sur les gradins où reposaient autrefois les caisses de fleurs, et l'air fort en gaieté.
La porto s’était ouverte pour laisser sortir le vieux joueur d'orgue qui quittait cette société.
Sans doute le musicien ambulant, que les domestiques appelaient le Vieux-Diable, et qui était en possession de les divertir, en revenant souvent rôder autour de ces murailles, avait obtenu la permission d'entrer dans la cour, et, de là, dans le lieu de réfection de la livrée.
Mais cette fois la figure du vagabond frappa l’abbé Savinien par une circonstance étrange.
Le joueur d’orgue était gris. La chaleur que le vin portait à sa tête lui avait fait ôter sa casquette; en même temps sa barbe grise avait tourné sur son visage.
Cette paiticularité toute nouvelle laissait une moitié de sa figure découverte, tandis que l’autre était plus cachée ; et, autre chose digne de remarque, cette partie de visage découverte n’était plus ni si noire ni si ridée. Déplus, le bancal marchait droit eL d’un pas léger; le Vieux-Diable avait rajeuni.
La surprise qu’en éprouvait l'abbé Savinien amena bientôt une surprise plus grande.
11 regardait le joueur d’orgue, il le regardait encore, et à chaque minute il croyait mieux reconnaître en lui l'un des crimine's qu’il avait vus à l’exposition, celui dont l’écriteau portait : Tripart, attaque à main armée suivie de vol.
Ainsi s’expliquait pour l'abbé Savinien le don d’une pièco d’or fait par Tripart à Laverricre, son Gis, l'aumône du mendiant au beau gentilhomme.
Comme sur ces tréteaux d'infamie Tripart était déjà ivre, le rapport do sa position actuelle servait à le faire mieux recon-
naître. Et c’était bien là cette figure dont le bandit vantait les agrânents au public dans son affreuse gaieté.
Au lieu du bagne, qui était si bien sa place, comment se trouvait-il dans la cour de cet hôtel ! On n'en savait rien, mais il y était.
Savinien pensa que sa persistance à rôder autour de ceïle riche demeure ne pouvait venir que du projet de connaître les êtres, et d’y flairer les caisses de M. Rouville. Dans celte persuasion, l’abbé crut remplir un devoir en s’enquérant du domicile de cet homme, pour le signaler à la police si quelque nouvel indice venait révéler ses mauvais desseins.
Il le suivit donc de loin, guidé par cette musique de l'orgue, dont les sons étouffés, mystérieux, étaient la véritable harmonie du bandit.
Mais, en marchant ainsi, le jeune prêtre se disait que cet amour do la fortune était également funeste aux deux bouts de la chaîne, funeste au riche qui la possédait avec un affreux égoïsme, et au pauvre qui voulait la saisir aux dépens du crime.
Savinien réussit à connaître la demeure du musicien dos rues, que, dans son état d’ivresse, ses pas ramenaient machinalement chez lui.
Ensuite le jeune prêtre rentra à l’hôtel des Missions.
Il y était attendu par le digne docteur Alambert, qui se trouvait être le médecin de la famille de Monclave, et qui, instruit par madame de Flamine des tentatives que le jeune prêtre comptait faire pour amener M. Rouvillo à restituer la somme d’argent soustraite au malheureux Poncelet, venait lui offrir de joindre ses efforts aux siens.
Dans la même journée Savinien reçut aussi ce billet de madame de Flamine :
« Monsieur l’abbé,
• J’aurais à vous parler de diverses infortunes qui réclament nos efforts à les soulager. Les pauvres sont tellement enchaînés par cette nécessité de travailler pour vivre et de vivre pour travailler, qu’ils ont bien besoin, dans les circonstances difficiles, qu’on pense, qu’on agisse pour eux. Soyons donc leur pensée, leur intelligence, leur force morale, une partio d’eux-mêmes.
« Mais, avant tout, songez au sort de la famille Poncelet. Vous avez dû voir M Rouville. Je suis bien sûre que vous n'avez rien à me répondre, si ce n’est que ma prédiction s’est accomplie, et qu’il a tout refusé. Alors que ferez-vous?
n Le succès dans nos entreprises doit certainement nous donner du courage, mais le revers aussi. C’est une bonne œuvre qui ne doit pas rester à l’état d’intention, et qu'il faut effectuer ailleurs.
« A revoir bientôt dans notre solitude où on ne parle que des douleurs humaines, dans notre sphère formée des nuages du monde. Marie de Flahine. «
L’abbé Savinien répondit :
« Madame,
• Je suis à vos ordres et je bénirai la charité toutes les fois qu’elle m’imposera ses lois par votre bouche. Il est si peu d’êtres sur la terre qui puissent comme nous, isolés du monde et de soi-même, se donner à Dieu dans les pauvres, que nous devons nous multiplier pour répondre à une partie de ceux qui nous appellent.
• J’ai vu M. Rouville. Vous me demandez ce qu’il est résulté de cet entretien ; il m’a tout refusé. Vous demandez ensuite ce que je ferai. Je lui ferai rendre les trente mille francs enlevés à la famille Poncelet.
• A bientôt donc, madame, dans notre ciel de douleurs.,, mais quia aussi sa Marie, reine des anges.
« Le missionnaire Savinien. «