PETIT VERRE D*EAU-DE-VIE
J'avais pris, pour me rendre d'un village à l'autre, une de ces charrettes couvertes, qui sur les routes reculées de TÂuvergne, font le service des messageries, transportant pèle-méle marchandises et voyageurs. La carriole était attelée d'un seul cheval qui allait au pas, la route était cahoteuse, les bancs étaient formés d'une simple planche ; de sorte que je perdis patience à michemin, je descendis près du conducteur, et je me mis à suivre à pied comme lui.
Le Yoiturier était un homme encore jeune, de belle apparence, et dont le visage révélait cette santé robuste et joyeuse qui est le salaire d'une bonne conscience. A tous les hameaux où nous nous arrêtions, je le voyais donner ou recevoir les commissions, sans en tendre jamais aucune plainte de ceux auxquels il avait affaire. S'il avait à rendre sur une pièce, on prenait toujours sans compter ; les femmes lui demandaient des nouvelles de ses enfants, les hommes le chargeaient d'achats au bourg ; la conduite de tous prouvait enfin l'amitié et la confiance.
Autant que j'en avais pu juger par notre conversation le long de la route, il me semblait, au reste, la mériter. Toutes ses paroles exprimaient un bon sens et une bienveillance auxquels la fiévreuse émulation de nos villes m'avait peu accoutumé. Il connaissait les améliorations tentées dans le pays, nommait les propriétaires de chaque champ que nous dépassions, et s'intéressait à sa bonne ou à sa mauvaise récolte. J'appris bientôt qu^ lui-môme avait quelques arpents dô terre qu*il cultivait
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eûtre ses voyages^ èi pour lesquels il profitait de tontes les observations recueillies sur le chemin. II me raconta l'histoire de son dontàine, comme il rappelait en riant, avec ta bonhomie intelligente de l'homme qni comprend et s'intéresse.
J'écoutais l'explication de ses derniers essais pour transformer un coin de brande en prairie, quand nous fûmes croisés sur la route par un homme courbé, pauvrement vêtu, et dont les cheveux grisonnants retombaient en désordre sur un visage bourgeonné. Au moment où il passait près de nous, je m'aperçus qu'il chancelait. Il salua le voiturier avec la chaleur bruyante de l'ivresse, et celui-ci répondit d'un ton de familiarité affectueuse qui me surprit.
~ C'est un de vos amis ? demandai-je quand il fut éloigné.
~ Cet homme^Ià, répëta-t-il ; c'est mon bienfaiteur et mon mattre, monsieur.
Je le regardai comme si je n'avais pu comprendre. — Ça vous étonne ! reprit le messager en riant ; c'est
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pourtant la vérité ; seulement le malheureux ne s'est jamais douté de la chose. Faut vous dire d'abord que Jean Picou (c'est comme ça qu'on le nomme), Jean Picou donc est un ancien camarade d'enfance. Nos parents demeuraient porte à porte, et nous avons fait notre première communion la même année. Seulement, Picou étaitdéjà pour lors, un peu folâtre, et, en prenan tde Tâge^ il a eu bientôt adopté toutes les habitudes des bons vivants. Je ne l'avais pasbeaucoup fréquenté d'abord ; mais le hasard finit par nous mettre ouvriers chez le même bourgeois. Le premier jour^ au moment d'aller au travail, voilà que Jean Picou et les autres s'arrêtent aa cabaret pour boire le coup d'eau-de-vie du matin. Je restai à la porte, sans trop savoir ce que je devais faire; mais ils m'appelèrent tous.
— N'a-t-il pas peur que ça le ruine 1 s'écria Picou en se moquant; pour deux sous économisés, il croit peutêtre que ça le rendra millionnaire 1
Les autres se mirent à rire, ce qui me fit honte^ àt j'entrai boire avec eux.