‹ Les Anges du foyer (volume 2)Chapitre 9 sur 15 · LA HOCHE PERCÉE · texte numérisé non relu

LA HOCHE PERCÉE

à ces idées-là I En lui refasant ce qu'on donne aux autres morts, j'aurais cru que c'était insulter à sa mémoire. Elle qui a dépensé sa vie pour nous, n'avaitelle pas droit à ce qu'on fit honneur à sa mort? Avec la croix, du moins, nous ne pourrons oublier où est 3on pauvre corps, et nous saurons dans quelle place nous mettre à genoux.

Royer haussa les épaules.

— Encore un que les superstitions ont abruti, murmura-t*il; enfin n'importe... En résultat, c'est que te voilà ruiné et hors d'état de me payer, n'est-ce pas?

— Maintenant... il est vrai... que je ne pourrais... balbutia Morvan.

— Eh bien, alors, tu chercheras ailleurs un logement, reprit le cabaretier retiré ; j'ai trouvé un autre locataire, et il faut que tu déloges dès demain, vu que l'on m'offre deux écus d'augmentation.

Bien que Claude ne s'attendit pas à un congé donné aussi brusquement, il ne fit aucune résistance et ne montra nulle mauvaise humeur.

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— Chacun est maître de son bien, dit-il, et puisque monsieur trouve un meilleur prix, je ne voudrais pas lui faire manquer Toccasion. J*aià la baie de Dînant un cousin qui ne me refusera point, j'espère, un abri, et je partirai demain avec les enfants.

— Un moment, dit le propriétaire, qui s'était levé : une fois parti, tu auras ma quittance à la semelle de tes souliers ; il faut d'abord que nous réglions nos comptes.

— Je croyais avoir dit à monsieur que j'étais à cette heure sans ressource, dit Claude embarrassé.

— Soit, répliqua M. Royer; mais tu n'es pas sans enfants, donne-les-moi tous deuxjpour garder les bestiaux, et je te tiens quitte de ce que tu me dois.

A cette proposition inattendue, Pierre et Renée, qui avaient jusqu'alors écouté avec riftdifférence ordinaire à leur âge, dressèrent brusquement la tête.

— Ce sera tout bénéfice pour toi, ajouta le propriétaire ; car tu le trouveras débarrassé de ces deux marmots que j'habituerai au travail.

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Les enfants se pressèrent contre leur père.

—Je ne veux pas aller avec lui! s'écria Renée, qui regardait M. Royer avec effroi.

—- Je ne veux pas aller au manoir, ajoutait Pierre, également effarouché.

— Qu'est-ce que c'est ! qu'est-ce que c'est I reprit le bourgeois en saisissant ce dernier par l'oreille, je crois qu'on fait le récalcitrant... Tu viendras où je te mènerai, drôle...

— Faites excuse, monsieur, interrompit Morvan, qui retira son fils à lui; mais je ne veux pas me séparer de ces pauvres innocents.

— Comment I tu refuses de me les donner 1 s'écria le bourgeois.

— J'aime mieux les garder près de mol! reprit Claude avec quelque embarras... Ils sont habitués à la maison... ils se trouveraient mal chez les autres.

M. Royer se leva rouge de colère.

— Ah I je ne m'attendais pas à celle-là, par exemple! s'ôcria4«il..* Je lui offre le moyen de s'acquitter sanâ

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bourse délier en le soulageant d'une charge, et il re* fusel... et pour quel motif? est-ce parce qu'ils demandent à rester ; mais savent-ils seulement pourquoi? Voyons, toi, petit vaurien, quelle raison as-tu à donner ? .

— Je veux manger à ma faim, et au manoir on refuse le pain, répondit Pierre.

— Qu'est-ce à dire ? s'écria M. Royer en levant la main.

— Je ne veux pas qu'on me batte, et au manoir on est battu, reprit l'enfant avec fermeté.

Le cabaretier voulut le saisir pour châtier l'audace de ces accusations malheureusement justifiées par les faits et connues de toute la paroisse. Claude l'arrêta.

— Ahl voilà comme tu élèves tes enfants 1 s'écria Royer hors de lui; tu leur apprends à insulter leur mattre, à répéter des mensonges... Mais je les retrouverai t malheur à eux si je les rencontre I .. .

— C'est pour l'éviter que je les garde, dit Morvan avec une certaine émotion ; personne n'a jamais porté

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la main sur eux, et personne ne- la portera quand je pourrai Tempêcher.

— Tu me menaces! reprit le propriétaire furieux; voilà donc le prix de ma patience ou plutôt de ma sottise I . . . Dieu me damnç ! tu n'en abuseras pas plus longtemps. Paie-moi les loyers arriérés ou je te chasse dès ce soir, à rinstant même.

Morvan tressaillit.

— Vous ne ferez pas cela, monsieur,. s'écria-t-il.

— Non, dit Royer exaspéré ; eh bien ! c'est ce que djous allons voir I Veux-tu me payer ?

— Hélas 1 vous savez que je ne le puis.

— Alors, je prends mon droit, dit le propriétaire. Et arrachant la clef restée à la porte de la cabane, il

quitta brusquement Claude et disparut dans le sentier.

Le paysan demeura d'abord immobile de stupéfaction ;

puis emporté par la colère, il s'élança à la poursuite du ca«

baretier ; mais les cris de ses enfants effrayés l'arrêtèrent

tout à coup. Il pensa aux suites d'une lutte entreprise

contre cet homme ; il entrevit un procès, la prison peut*

êlre ; Pierre et Renée abandonnés sans appui f ... Cette image fit tomber subitement son irritation. Il revint aux deux enfants, les prit par la main et demeura quelques instants debout et indécis devant sa cabane refermée. Devait-il retourner vers M. Royer pour s'efforcer de le fléchir, ou se rendre tout de suite chez son cousin ? Après quelques instants de réflexion, il s'arrêta à ce dernier parti. Le jour venait seulement de tomber ; en pressaiit le pas ils pouvaient encore arriver assez tôt pour trouver les maisons de Dinan ouvertes. Il prît un panier déposé dans un petit appentis, et qui renfermait quelques restes de provisions; puis, encourageant Pierre et Renée à le suivre, il remonta la colline pour gagner Kelern, et de là le chemin qui conduisait à Dinan.

La présence des enfants le forçait à marcher lentement, et, plongé dans ses tristes réflexions, il ne prenait point garde à ce qui l'entourait. Cependant le ciel se couvrait de plus en plus; de lourds nuages chassés par le vent de-mer enveloppaient les dunes; et, au mo-

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ment OÙ nos voyageurs atteignaient la grève qui séparé Kelern de Camaret, l'orage éclata avec une violence effrayante. ^

Claude inquiet ramena Pierre et Renée contre lui, et chercha des yeux un abri; mais toutes les maisons étaient trop éloignées pour que l'on songeât à les rejoindre; enfin il se rappela heureusement là Rochô- Pêrcéô et y courut en entraînant les deux enfants.

On donnait ce nom de Roche-Percée à une roche conique dont rintériéur, naturellement creusé, communiquait avec le sommet par une sorte de cheminée. Les pêcheurs, les pâtres et les enfants du voisinage s'y mettaient parfois à l'abri. Elle était hors de Tatteinte des flots, et les grandes marées elles-mêmes en baignaient à peine l'entrée.

Claude et ses deux enfants y trouvèrent les restes d'un feu allumé dans le jour, et des débris de bois recueillis sur la grève pour l'entretenir. Des galets réunis formaient un âtre grossier autour duquel on avait rangé quelques pierres en guise de sièges. Un amas d'algaes

desséchées occupait le fond de cette grotte et pouva it servir au besoin, à l'entretien du foyer.

Morvan ranima la flamme assoupie, fit asseoir les enfants assez près du feu pour sécher leurs vêtements, et retira du panier quelques provisions qu'il leur distribua.

L'orage, loin de s'apaiser, croissait d'instant en instant ; on entendait le vent siiQer à travers les fissures des rochers, et la mer mugir en broyant les cailloux du rivage; des tourbillons de pluie, emportés 'par la rafale, venaient fouetter par instant la Roche-Percée et retombaient en cascade sur le sable. Claude connaissait assez les orages de mer pour savoir que celui-ci durerait au moins toute la nuit, et qu'il ne pouvait songer à quitter avant le matin l'asile où il avait trouvé un abri. Il se décida, en conséquence, à étendre l'algue desséchée qui se trouvait au fond de la grotte, afin d'en faire un lit pour Pierre et Renée ; il les couvrit ensuite de son ha^ bit et revint se placer près du feu.

La respiration douce et égale des deux enfants lui apprit bientôt qu'ils étaient endormis.

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Tranquille de ce côté, il posa ses coudes sur ses genoux et appuya sa tète sur ses deux mains en essayant de sommeiller lui-même.

Mais le souvenir de Catherine et des deux pauvres orphelins le tint éveillé malgré lui. Il se demandait conmient il pourrait remplacer près de ces derniers la bonne et courageuse mère qu'ils venaient de perdre; ce qu'il ferait pour les défendre du froid et de la faim ; où il trouverait enfin le travail qui devait les faire vivre tous? Les objections de M. Royer lui revenaient à la mémoire, et il était forcé d'en reconnaître la justesse. Employé d'abord à Brest comme chaufournier, puis à Roscanvel comme cuiseur de briques, il était incapable de conduire un bateau, une charrue ou un attelage, et par. conséquent difficile à occuper dans un pays qui ne vit que d'agriculture ou de navigation. Aussi ces ré* flexions ne faisaient-elles qu'assombrir de plus en plus son esprit; il en était arrivé à regretter la proposition de M. Royer, lorsque ses regards s'arrêtèrent tout à coup sur les galets servant d'âtre au feu qu'il venait de

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ranimer. Calcinés par la flamme, ils avaient fini par blanchir et par prendre toute Tâpparence de la chaux. Morvan les regarda de plus près, les retira du foyer, les poussa jusqu'à l'entrée de la Grotte-Percée, afin de les soumettre à l'action de Teau, et acquit la certitude que c'était véritablement de la chaux.

Ce fut pour lui comme une subite illumination Si une partie des galets qui couvraient la grève étaient calcaires, on avait sous la main une richesse immense et intarissable. Chaque marée apportait plusieurs chargements de cette pierre précieuse tout exploitée et prête pour la cuisson f

Cette idée s'empara de Claude et le tint éveillé toute la nuit. Il se demandait le moyen d'utiliser sa découverte, d'exercer, pour son propre compte, son ancienne industrie de chaufournier. Ah I s'il eût possédé assez d'argent pour construire un four, acheter le genêt ôu l'ajonc nécessaires t Mais il n'avait que sa bonne volonté et sa confiance en Dieu î

Il adressa à celui-ci une fervente prière, afin qu'il

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pût le secourir et le conseiller. La prière ftit sans doute entendue, car les premières lueurs du jour ayant éclairé rintèrieur de la Roche-Percée, Claude fut tout à coup frappé de sa forme et reconnut qu'elle formait un four naturel que Ton pouvait utiliser facilement. Il résolut aussitôt de le tenter. Après avoir conduit Pierre et Renëeà Dinant chez son cousin, qui consentit à les garder quelques jours, il revint à la Roche-Percée, y apporta une certaine quantité de galets calcaires choisis sur la grève, réunit ce qu'il put trouver d'algues desséchées, arrangea le tout selon son expérience et y mit le feu.

Le premier résultat ne fut point complètement satisfaisant, mais il suffit pour engager un fermier du voisinage à lui confier une charretée de fascines et d'ajoncs avec lesquels il obtint une chaux excellente et aussitôt vendue. Ce succès décida du reste. Au bout de quelques années, Claude Morvan put construire un four à deux cents pas de la Roche-Percée, devenue insuffisante pour sa fabrication, et longtemps après on voyait derrière ce

four une maisonnette blanche précédée d'un jardin enclos de barreaux verts, où se promenait un vieillard soutenu par un jeune homme et une jeune ûlle, qui portaient Télégant costume des riches artisans de là ville: c'était Claude Morvan avec Pierre et Renée qui lui payaient toutes ses inquiétudes d'autrefois en tendresse et en reconnaissance.

On fait toujours voir aux étrangers la Roche-Percée qui fut l'origine d'une industrie importante pour le pays et enrichit une pauvre famille. Le vieux pêcheur qui servait de guide à l'auteur de cet article, lui dit en la montrant:

— On répète que le temps des miracles est passé, mon gentilhomme (1) ; mais cette roche-là est une preuve que Dieu, quand il le veut, peut encore changer en or les herbes des rochers et les cailloux de la grève.

(1) Nom que les paysans bretons donnent à tous les habitants de la ville.

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