LES DEUX PORTRAITS
petit, avec une lettre pleine de politesse et de bons conseils.
— Voilà ce que j'appelle savoir vivre 1 reprit Jean- Baptiste ; faudrait que votre bourgeois fût propriétaire de toutes les terres du mien.
— Personne n'aurait à s'en plaindre, fit observer le petit homme, car il est également désintéressé et humain pour tous ; notre commune lui doit son école, un lavoir public et une maison de retraite pour les infirmes.
Le fermier et tous ceux qui se trouvaient présent firent entendre un murmure d'approbation. Honorine. qui avait tout écouté avec une attention curieuse, se tourna vers son père :
— Si les Egyptiens avaient le jugement des morts, dit-elle en souriant, nous avons, nous autres, le jugement des vivants. Avez-vous entendu, mon père ?
— J'ai entendu, répondit M. de Rivaud.
— Gomme le bien et le mal rapportent leurs fruits à
notre insu ! reprit la jeune fille ; l'acte privé que nous
croyons connu seulement de quelques-uns finit toujours par se découvrir, et par nous glorifier ou nous avilir. La réputation est un édifice que nous bâtissons sans nous en apercevoir, et qui se trouve être tout à coup un temple ou un gibet.
— Mais es-tu sûre que ce gibet ou ce temple soit toujours mérité? demanda M. de Rivaud.
— L'erreur est sans doute possible, reprit Honorine; ici, par exemple, mon père, qui pourrait hésiter à faire la différence des deux m.aîti'es? Accordez telle part que vous voudrez au dépit ou à la reconnaissance, vous aurez toujours, d'un côté les faits de dureté, d'orgueil et d'avidité, de l'autre ceux de générosité, de tendresse et de dévouement. Sans avoir vu aucun des deux hommes dont on vient de parler, je me sens pleine de sympathie pour l'un, de répugnance pour l'autre, et je puis hardiment les j)lacer aux deux degrés opposés de mon estime.
M. de Rivaud sourit sans répondre, et s'adressant à Jean-Baptislc :
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— La ferme que vous venez de quitter n'est-elle point celle des Croisaies? demanda-t-il.
— Juste I répliqua le paysan. Monsieur connaît donc le pays?
— Et vous, ajouta-t-il en se tournant vers le second fermier, n'habitez-vous pas Ghallans en Vendée?
— En effet, monsieur, répondit le petit homme pâle.
— J'avais cru le deviner, reprit le père d'Honorine avec un sourire ; alors vous devez connaître tous deux. M. de Rivaud.
— Mon mauvais maître ! s'écria Jean-Baptiste.
— Mon bienfaiteur ! répéta l'autre paysan.
— Celui qui m'a ôtô ma ferme I
— Celui qui m'a sauvé de la ruine !
La jeune lille ne put retenir un cri de stupéfaction. Son père lui Ht signe de se taire, et l'emmena à l'écart.
— Quoi! c'était vous! balbutia Honorine à la fois honteuse et indignée ; vous que cet homme osait accuser d'avarice !
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— Et dont cet autre vantait la générosité, ajouta M. de Rivaud en souriant. Les deux portraits représentaient le môme original; mais chaque peintre l'avait composé avec sa passion. Non que tout soit faux dans ce qu'ils ont dit; j'ai été sévère avec Jean-Baptiste, parce qu'il négligeait les terres des Croisaies^ et il m'a trouvé injuste ; j'ai refusé de le voir, parce que je craignais d'être ébranlé par ses prières, et il m'a jugé orgueilleux. Quant au fermier de Challans, ce que j'ai fait pour lui n'était qu'une juste récompense de sa probité, de son zèle ; mais peut-être y ai-je mis plus de goût et d'ardeur que d'habitude. Nos défauts et nos qualités sont choses journalières comme tout le reste. .To ne mérite certainement aucune des deux réputations (|ui viennent de m'être faites; mais je puis mériter quelque chose de chacune. Voilà pourquoi nous ne devons point juger les hommes d'une manière absolue et sans avoir pesé les deux poches du bissac dont parle É?ope. Mais surtout ce que nous devons par-dessus tout, c'est apprécier avec réserve ceux que nous n'a-
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vons pu étudier nous-mêmes ; car la réputation d'un homme ressemble à ces rayons de soleil qui traversent des vitrages de teintes diiïérentes : elle prend toujours la couleur de celui qui vous la transmet.
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