ROCHE PERCÉE
Au fond de la rade de Brest, au bas de l'étroit promontoire connu sous le nom de presqu'île de Kelern, se trouve un hameau enfoui dans les feuillages des hêtres, des ormes et des frênes : c'est Roscanvel, dont le clocher aigu surmonte de loin les arbres et vous indique la route. Le village renferme à peine une trentaine de maisons, au milieu desquelles semontre l'église entourée
(1) Celte roche existe rj^elleménl près de Brest, et ce qnc nous en dirons est hislorique.
de son cimetière qu'ombragent deux noyers gigantesques.
A quelques pas de l'un d'eux, une fosse avait été récemment creusée ; on venait d'y planter la croix peinte en noir et semée do larmes qui, dans les pauvres cimetières de campagne, remplace la pierre tombale.
Un homme, la tête nue, était agenouillé sur le gazon, et deux jeunes enfants priaient à côté de lui.
L'humble tombe renfermait la mère de ceux-ci, la femme de celui-là. Douce et vaillante créature qui avait lutté dix ans contre les veilles, la misère, les infirmités, et qui était morte à la peine sans faire entendre une plainte!
Après une longue prière, Claude Morvan se releva; ses enfants l'imitèrent, et tous prirent en silence le chemin qui conduit à Kelern.
La mort de Catherine avait fait une profonde blessure au cœur du paysan, car il l'avait aimée de tout ce qu'il pouvait avoir d'affection pour une femme ; mais sa douleur ne lui ôtait rien de son courage. 11 la renfer-
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mait comme ces plaies que l'on cache de peur de défaillir à leur vue, et continuait à aimer la morte dans les enfants qu'elle lui avait laissés.
L'aîné, qui se nommait Pierre, touchait à sa neuvième année, et avait cette aptitude à la pratique de la vie que le besoin donne si vite aux filsdu peuple. Nonseulement il surveillait sa sœur Renée, plus jeune de deux ans, mais il aidait aux soins du ménage, faisait les courses, prenait part aux travaux de son père selon ses forces et son adresse.
Toustroisavaient suivi un sentier qui serpente sur le flanc du coteau dépouillé, et ils aperçurent bientôt leur cabane située à mi-chemin de Roscanvel et de la citadelle de Kelern .
En voyant ce toit de chaume éclairé par le soleil couchant, Claude sentit son cœur se serrer. Il se rappela malgré lui le temps où il entendait de loin la voix de Catherine annonçant aux enfants sa venue, et les rires joyeux de Pierre accourant avec Renée à sa rencontre.
Maintenant tout était silencieux, désert : la mort avait
passé près de la cabane et en avait emporté le mouvement et la joie.
Claude soupira ^sourdement, saisit par la main ses deux enfants et les rapprocha de lui. Désormais c'était là sa force et sa consolation.
Cependant, au détour du chemin, et comme il arrivsiit vis-à-vis de la cabane, il aperçut M. Royer qui l'attendait assis sur la pierre dressée près de la porte.
M. Royer était un ancien cabaretier de Brest, retiré à Roscanvel, où il avait acheté quelques propriétés, parmi lesquelles se trouvait la chaumière de Morvan. Il habitait, non loin dubourg, un vieux manoir à demi ruiné, dont il exploitait les terres mesquinement et sans intelligence. Dans le pays, on l'accusait d'avarice et surtout de violence. Deux ou trois fois il avait eu à se justifier devant le juge de paix du canton des mauvais traitements exercés envers ceux qui le servaient.
En arrivant près de lui, Claude Morvan se découvrit, et le petit garçon en lit autant par imitation.
M, Royer, qui était reste assis, garda son chapeau.
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— Eli bien, ta femme est donc morte ? dit-il avec cette dureté qu'affectent les sots et les méchants à l'égard de leurs inférieurs ; sais-tu que c'est pour toi un malheur ?
— Je dois le savoir, monsieur, répondit Claude d'un ton troublé, car personne ne connaissait aussi bien que moi ce qu'elle valait 1
— Et le pis, c'est qu'elle t'a fait perdre une bonne place chez M. Lenoir. Comment diable as-tu pu laisser là ton travail pendant huit jours?
— Il le fallait pour soigner Catherine.
— Catherine, Catherine, tu pouvais la laisser avec les enfants. . . Il n'y avait plus d'espoir d'ailleurs, tu le savais.
— On n'est jamais sûr de cela quand on aime ceux qui vont mourir, monsieur, dit Claude avec un sentiment naïf et profond ; tant qu'elle me regardait, tant qu'elle me parlait, je ne pouvais croire qu'elle allait nous quitter.
M. Royer fit un mouvement de la tête.
— Tu vois OÙ cela t*a conduit, nigaud !... Elle est morte.. . et morte huit jours trop tard I car M. Lenoir, qui ne pouvait attendre, a fait venir de Brest un autre ouvrier pour son four à briques. Où vas-tu trouver du travail, maintenant?
— J'irai m'offrir partout, répondit Morvan .
— Et on ne te recevra nulle part, ajouta l'ancien cabaretier ; tu le sais comme moi, c'est la morte saison. Il y a plus de bras que d'ouvrage. . . Et cependant tu me dois trois mois de loyer.
— Je ne l'ai pas oublié, monsieur, dit Claude, et je vous les paierai.
— Est-ce avec le porc que tu as vendu pour acheter des remèdes à la défunte... ou avec tes meubles qui ont servi à lui faireune châsse, un enterrement et une croix? demanda M. Roycr durement ; comme si tu ne pouvais te contenter, pour ta femme, du convoi du pauvre et d'un trou dans le cimetière.
— Hélas I dit Morvan, c'était la dernière chose que je devais faire pour elle, monsieur; on ne commande pas
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à ces idées-là! En lui refusant ce qu'on donne aux. autres morts, j'aurais cru que c'était insulter à sa mémoire. Elle qui a dépensé sa vie pour nous, n'avaitelle pas droit à ce qu'on fît honneur à sa mort? Avec la croix, du moins, nous ne pourrons oublier où est son pauvre corps, et nous saurons dans quelle place nous mettre à genoux.
Rover haussa les épaules.
— Encore un que les superstitions ont abruti, murmura-t-il; enfin n'importe... En résultat, c'est que te voilà ruiné et hors d'état de me payer, n'est-ce pas?
— Maintenant... il est vrai... que je ne pourrais... balbutia Morvan.
— Eh bien, alors, tu chercheras ailleurs un logement, reprit le cabaretier retiré; j'ai trouvé un autre locataire, et il faut que tu déloges dès demain, vu que l'on m'offre deux, écus d'augmentation.
Bien que Claude ne s'attendît pas à un congé donné aussi brusquement, il ne fit aucune résistance et ne montra nulle mauvaise humeur.
186 LES ANftES DU FOYER
— Chacun est maître de son bien, dit-il, et puisque monsieur trouve un meilleur prix, je ne voudrais pas lui faire manquer l'occasion. J'ai à la baie de Dinant un cousin qui ne me refusera point, j'espère, un abri, et je partirai demain avec les enfants.
— Un moment, dit le propriétaire, qui s'était levé : une fois parti, tu auras ma quittance à la semelle de tes souliers; il faut d'abord que nous réglions nos comptes.
— Je croyais avoir dit à monsieur que j'étais à cette heure sans ressource, dit Claude embarrassé.
— Soit, répliqua M. Royer; mais tu n'es pas sans enfants, donne-les-moi tous deux pour garder les bestiaux, et je te tiens quitte de ce que tu me dois.
A cette proposition inattendue, Pierre et Renée, qui avaient jusqu'alors écouté avec l'indifférence ordinaire à leur ûge, dressèrent brusquement la tête.
— Ce sera tout bénéfice pour toi, ajouta le propriétaire; car tu le trouveras débarrassé de ces deux marmots que j'habituerai au travail.
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Les enfants se pressèrent contre leur père.
— Je ne veux pas aller avec lui! s'écria Renée, qui regardait M. Royer avec eiïroi.
— Je ne veux pas aller au manoir, ajoutait Pierre, é2:alement effarouché.
— Qu'est-ce que c'est 1 qu'est-ce que c'est! reprit le bourgeois en saisissant ce dernier par l'oreille, je crois qu'on fait le récalcitrant... Tu viendras où je te mènerai, drôle...
— Faites excuse, monsieur, interrompit Morvan, qui retira son fils à lui; mais je ne veux pas me séparer de ces pauvres innocents.
— Gomment ! tu refuses de me les donner ! s'écria le bourgeois.
— J'aime mieux les garder près de moi! reprit Claude avec quelque embarras... Ils sont habitués à la maison... ils se trouveraient mal chez les autres.
M. Royer se leva rouge de colère.
— Ah ! je ne m'attendais pas à celle-là, par exemple! s'écria-L-il... Je lui offre le moyen de s'acquitter sans
bourse délier en le soulageant d'une charge, et il refuse!... et pour quel motif? est-ce parce qu'ils demandent à rester ; mais savent-ils seulement pourquoi? Voyons, toi, petit vaurien, quelle raison as-tu à donner ?
— Je veux manger à ma faim, et au manoir on refuse le pain, répondit Pierre.
— Qu'est-ce à dire ? s'écria M. Royer en levant la main.
— Je ne veux pas qu'on me batte, et au manoir on est battu, reprit l'enfant avec fermeté.
Le cabaretier voulut le saisir pour châtier l'audace de ces accusations malheureusement justifiées par les faits et connues de toute la pnroisse. Claude l'arrêta.
— Ahl voilà comme tu élèves tes enfants! s'écria Royer hors de lui; tu leur apprends à insulter leur maître, à répéter des mensonges... Mais je les retrouverai! malheur à eux si je les rencontre !...
— C'est pour l'éviter que je les garde, dit Morvan avec une certaine émotion ; personne n'a jamais porté