LES DEUX PORTRAITS
M. de Rivaud et sa fille avaient éprouvé tous deu\ celte influence, depuis leur départ d'Orléans, sur le bateau à vapeur F Hirondelle. Assis sur le pont, ils voyaient les bords riants de la Loire se dérouler successivement sous leurs yeux comme une décoration d'opéra comique. La jeune fille communiquait à chaque instant, quelques remarques auxquelles le père ajoutait un enseignement ou répondait par une explication, et leur attention passait ainsi alternativement du paysage à leurs compagnons de route ou de leurs compagnons de route au paysage. L'esprit vif et mobile d'Honorine trouvait partout matière à ses sensations. Prompte dans ses jugements comme tous ceux à qui l'expérience n'a pas encore appris le doute, elle s'exerçait à tout deviner au premier coup d'œil et transmettait à son père ses rapides impressions.
Cependant le bateau, qui venait d'arriver aux environs de Montrichard, s'arrêta pour se laisser accoster par une barge amenant un nouveau voyageur.
C'était un homme de forte corpulence, au costume
demi-bourgeois, demi-paysan, qui annonçait le fermier à l'aise, mais dont le gros visage rougeaud révélait une préoccupation de mécontentement. En mettant le pied sur le pont, tout près de M. deRivaud, il porta la main à son chapeau de paille, avec une certaine familiarité.
— Par ma foil j'ai cru que j'allais manquer le bateau ^ dit-il; il n'y avait personne chez Vérou pour conduire la barge. Pourquoi que le gouvernement s'occupe pas de faire mieux que çà la police des escales ?
Un des voyageurs fit observer qu'il s'agissait d'un service privé et volontaire qui échappait nécessairement à l'action de l'autorité.
— Ça n'empêche pas qu'un honnête homme peut rester à la traîne et manquer son affaire. Oui, reprit le gros paysan ; moi par exemple, si j'avais pas pu rejoindre le bateau, je risquais d'arriver trop tard.
— Où allez-vous donc, monsieur Jean-Baptiste ? demanda un petit bourgeois qui s'était embarqué à l'escale précédenUi,