‹ Les anges gardiens, romanChapitre 6 sur 20 · L'INSTITUT DE BELLES-GRACES · texte numérisé non relu

L'INSTITUT DE BELLES-GRACES

ne demi-heure avant que commençât ollVJj^) ^a conférence de Mlle Bastinguette : £^rT^i£ « Comment j'aurais voulu être élevée », la circulation devint malaisée sur le boulevard, devant la Concordia. Des giboulées de février alternaient avec des coulées d'un soleil blanc, assez chaud : lasses d'attendre dans leur voiture immobile, les femmes, les jeunes filles, profitaient des éclaircies pour débarquer, et, le pied pointu, hâtives et craintives, sautillaient, sur le trottoir souillé de boue, vers le vestibule du théâtre. Là s'étalaient toujours les affiches de la revue : Ta bouche, gamine!... dont le succès ne s'épuisait pas : la Sorelly, à peine voilée d'une résille à larges mailles, jambe et sein à l'air, les

lèvres en appeau, faisait toujours vis-à-vis au museau simiesque de celle qui, tout à l'heure, allait exposer ses idées éducatrices. En même temps, cette après-midi-là, le vestibule offrait aux curieux une exposition d'artistes indépendants, paysages violets, nudités rouges et bleues, scènes d'intérieur décomposées en cubes... Telles étaient les images qui récréaient les yeux des familles conviées à cette fête de l'éducation, outre ce coin du vieux boulevard avec ses passants cosmopolites, ses camelots, ses mendiants, ses lorettes et ses invertis. Cependant, les mères y venaient pleines de sérénité : il était avéré que les jeunes filles pouvaient entendre les conférences de l'Institut de Belles-Grâces : et n'annonçait-on pas, pour clore la saison, deux lectures sur le mariage moderne, données par une authentique princesse?

Pourtant, la ronde et vive Mme Haumont-Manin — une des rares mamans qui consentissent à montrer des cheveux gris — adossée à la cimaise contre un soleil couchant polyédrique, environnée, outre ses trois filles Yvonne, Alice, et Nanie, de Mme Corbellier, de Josette, de Mag et de Sandra, grognait gaiement contre le lieu, le sujet et la conférencière.

— Ma bonne Emmeline, nous sommes toquées, ou plutôt nous nous laissons mener par ces petites, qui ont le diable au corps. Voulez-

vous me dire si -c'est la place de demoiselles comme il faut, ce bouis-bouis où une cabotine va nous dégoiser un galimatias cuisiné dans les bars?... Oui; je sais bien; c'est justement ce qui les attire : une chanteuse dont elles n'ont pas le droit d'entendre le répertoire ordinaire et qui, pour elles, va émailler sa parlote de romancettes bien innocentes, bien gnan-gnan... Évidemment... il n'y a pas grand mal à ça... Mais nous, les mamans, nous méritons tout de même une bonne douche!

Emmeline, de qui les opinions sur les choses s'accordaient à l'avance avec la mode, protesta :

— Mais, ma chère, tout le monde fait comme nous. Regardez... c'est d'un gratin !... Mme de Belcors et ses deux aînées... Le petit ménage de Gourouge... Et il y a une loge retenue pour la grande-duchesse. ..Non, moi... j'avoue... je trouve cela très bien, cet Institut où nos enfants achèvent leur éducation comme en se jouant; cela mêle l'agréable à l'utile...

— « Et c'est, pour la jeune fille, une sorte de pont entre les cours d'éducation et la conversation mondaine... » J'ai lu ça comme vous dans le Gaulois d'hier, ma bonne Emmeline. C'est une réclame payée. Elle ne m'a pas convaincue.

— Laissez parler maman, déclara Yvonne. Elle se donne des airs vieux jeu, comme ça, quand elle discute. Mais, au fond, elle est extrêmement

up îo date, et d'entendre Bastinguette jouer les Mme de Maintenon, ça l'amuse autant que nous. Pas vrai, maman?

Ceci était prononcé avec un affectueux irrespect, qui ne choqua pas Mme Haumont-Manin.

— Je ne dis pas non, répliqua-t-elle. Mais je m'en veux et je vous en veux tout de même. Quand je pense qu'à votre âge ma mère évitait de traverser le boulevard quand je l'accompagnais !

Cependant Mag, ayant entraîné Josette à l'écart, comme pour lui faire regarder de près un tableau représentant un crépuscule, et remarquable en ceci que le soleil y était carré, lui disait :

— Tâchez qu'on entre dans la salle et qu'on gagne ses places le plus vite possible. Si M. de Letzling et Bolski arrivent à présent, ils seront forcés de venir nous saluer, de causer avec nous ; on le répétera à votre père, qui criera. Dans la salle, au contraire, chacun reste sur son fauteuil.

Berthe s'avançait juste à ce moment, accompagnée de Fanny Smith : et il était impossible de ne pas remarquer, chez la jeune fille, malgré l'opposition de leurs deux types, un effort pour ressembler à la gouvernante par la façon de se tenir, de s'habiller, de se coiffer. Josette alla à Berthe et lui dit en confidence :

— Guy sera dans un fauteuil, derrière toi. Je me charge de le lui garder.

Berthe eut cette jolie rougueur de blonde qui ressemble à un reflet d'aurore : mais elle ne put retenir un mouvement furtif pour imposer silence à Josette, en lui montrant Fanny.

— Entrons dans la salle, voulez-vous? proposa Josette... Il fait humide et désagréable ici.

On s'écria qu'elle avait raison; on gagna la salle de théâtre. Il y régnait une odeur persistante de tabac et de musc; le cintre était décoré de nudités de femmes mamelues, tout en or, embouchant des trompettes d'or : au demeurant, une belle salle de spectacle, bien adaptée à son usage de tous les soirs : limonade et prostitution. Les places retenues trois semaines à l'avance par les soins de Mag occupaient onze fauteuils à droite de la scène, — six au troisième rang, cinq derrière ceux-ci, au quatrième rang. Josette, Yvonne, Alice, Nanie, puis Berthe et Mme Haumont-Manin, remplirent le troisième rang. En arrière s'assirent Mag, Fanny, Mme Corbellier... La salle était déjà aux trois quarts pleine quand on vit apparaître le baron Ropart d'Anay et sa fille Henriette, celle-ci ayant toujours l'air d'un robuste garçon travesti en fille pour jouer un rôle comique, lui long, plat de ventre, jolie figure militaire, loyale, tannée au vent des chasses, les grandes moustaches

blondes flottantes, le crâne un peu touché de calvitie. Le père et la fille s'installèrent derrière Alice et Nanie ; on se serra les mains ; on échangea des questions : <r Comment va ma tante? » — a: Pourquoi Guy n'est-il pas là? » Mag s'enquit de Rosalie auprès du baron, qui, la figure éclairée par le plaisir de parler d'elle, dit que « la pauvre petite se faisait une fête de venir, mais qu'elle avait dû assister Mm8 d'Anay : les jumelles souffraient, depuis huit jours, de fièvre intestinale. » L'éloge de Rosalie voltigea sur les lèvres de tous : même les deux institutrices, Mag et Fanny, accordèrent que c'était <r une bien charmante jeune personne... x».

— Elle m'a dit qu'elle avait déjeuné avec vous l'autre jour au bouillon, fit le baron.

Et, au clin d'oeil dont il ponctua la fin de sa phrase, Mag comprit que Rosalie avait raconté à son patron toute l'escapade. <r Heureusement qu'elle faisait un somme au meilleur moment, 2> pensa-t-elle. De tout près, et pour elle seule, le baron ajouta :

— Vous avez été bien aimable de l'inviter. Je suis charmé qu'elle se divertisse un peu. Elle a tant de travail à la maison et elle s'y donne avec tant de cœur! Il paraît d'ailleurs qu'elle s'est endormie à table? Pauvre Zalie, comme disent mes enfants !

C'était, maintenant, la bousculade finale où, pendant que grésille la sonnette de l'entr'acte, les retardataires, comme les nageurs à contremarée, fendaient péniblement l'assistance au milieu de l'incomplaisance et de la mauvaise humeur des gens exacts. Bruyante et remuante, éventée par les plumes et les aigrettes de cinq cents chapeaux féminins, la salle, chauffée à l'excès, était déjà étouffante. Josette et Mag, qui guettaient, virent arriver Harold Bolski et le comte de Letzling. Guy Croze gagna lestement le fauteuil vide derrière Berthe, qui ne put s'empêcher de consulter Fanny du regard : mais Fanny détourna les yeux avec affectation. Enfin, comme on frappait les trois coups, Sandra et Loute Corbellier vinrent occuper les deux dernières places entre Mme Corbellier et Mme Haumont-Manin. Le passage de l'Italienne dans le corridor central avait soulevé l'attention, et, maintenant encore qu'elle s'était modestement assise à côté de sa pupille, on la regardait beaucoup, parfaitement belle, parfaitement simple. Penchée vers Emmeline, elle s'excusa à voix basse de son retard. Elle ramenait Loute d'un cours de harpe.

— L'auto n'est arrivée pour nous chercher rue Moncey qu'il y a un quart d'heure... Et puis, cet encombrement sur le boulevard...

LES ANGES GARDIENS Çf

Trois coups, frappés de nouveau, et cette fois avec une autorité et une force par quoi l'assistance comprit que c'était sérieux, qu'on allait commencer, imposèrent le silence. Le rideau se leva : la toile de fond représentait une sorte de hammam, peut-être un intérieur de mosquée. Devant la rampe, une petite table Louis XVI dorée, avec le verre d'eau et la chaise. A gauche, un piano avec un tabouret. La salle, comble sauf une loge à côté de l'avant-scène des premières, manifesta sa déception quand, au lieu de Mlle Bastinguette, un gringalet en habit noir sortit du côté jardin. Effet prévu, escompté. Le gringalet, qui n'était autre que l'inventeur de l'Institut de Belles-Grâces, sourit, déclara qu'il comprenait la surprise et le mécontentement du public... Qu'était-il, lui, auprès de l'incomparable artiste?... mais qu'on se rassurât, l'incomparable artiste était prête... elle allait se montrer... elle allait parler... Lui, le gringalet inventeur, avait pour unique mission d'annoncer que, sur la demande écrite de beaucoup d'abonnés, Mlle Bastinguette émaillerait sa conférence de quelques chansons, bien entendu choisies tout exprès pour l'auditoire auquel elle avait l'honneur de s'adresser aujourd'hui.

— Qu'est-ce que j'avais dit? murmura Mme Haumont-Manin.

Le gringalet conclut en prévenant le public

qu'il avait terminé sa mission; qu'il se bornerait par la suite à présenter à l'artiste les volumes dont elle devait lire quelques pages. Il salua, se retira parmi des murmures flatteurs. Aussitôt « l'incomparable artiste » , de qui tout cet appareil n'avait pour objet que de retarder et faire désirer l'entrée, s'avança les yeux baissés. Avec l'incurable niaiserie des comédiennes de cet acabit dès qu'elles sortent de leur emploi, elle avait pensé accentuer l'honnêteté, la pureté momentanée de cette après-midi, en revêtant une sorte de costume d'Armée du Salut, — mais d'Armée du Salut pour café-concert, avec le dessous de la capote rose vif, les souliers à hauts talons roses aussi, et la jupe presque aussi révélatrice que le maillotrésille de la Sorelly. Et comme le public, pris dans son ensemble, avait à peu près au même degré que la cabotine cette niaiserie spéciale, cette niaiserie bien parisienne qui chérit le contraste jusque dans le coq-à-1'âne, Mlle Bastinguette gagna sa chaise et s'assit devant sa table, sous des cataractes d'applaudissements.

La conférence commença. Mlle Bastinguette la récitait comme un rôle, et comme un rôle qu'elle jugeait médiocre. Douée réellement d'une certaine force comique, elle fit au gringalet, rédacteur avéré du texte, la farce de laisser comprendre au public, de temps en temps, la maigre estime où elle tenait ce pensum. Puis, malgré elle, par

habitude, elle donna des airs de sous-entendus à telle ou telle phrase scrupuleusementinnocente. Elle lança exprès, au milieu des développements ou des lectures les plus édifiants, un geste, une intonation canaille, soulignés aussitôt par des rires encourageants. Dès lors, sûre de son public, sûre de ses effets, elle présenta franchement la parodie de ce qu'elle avait annoncé : sans changer un mot au texte ni aux lectures, elle fit rire aux dépens, non seulement du gringalet rédacteur, mais aussi de Mme d'Épinay, de Mme de Lambert, de Mmo de Maintenon, et surtout de la pauvre Mme de Genlis, de qui certaines pages, passant par les lèvres inquiétantes de Bastinguette, obtinrent un succès d'hilarité que certes l'auteur à'oidèle et Théodore n'avait ni recherché ni prévu.

La salle était conquise quand la divette quitta sa table de conférencière et descendit à l'avantscène, tandis qu'un accompagnateur chevelu s'asseyait au piano. Toutefois, à ce moment même, l'attention fut un peu distraite par l'entrée dans la loge — jusqu'alors demeurée vide à côté de l'avant-scène de gauche — de quatre retardataires qui pourtant n'étaient que des hommes, ou du moins en portaient le vêtement: trois d'entre eux montraient d'ailleurs un visage presque aussi poudré que celui des femmes; deux avaient les cheveux blondis artificiellement ;

un autre, frisant la soixantaine, les teignait en noir corbeau; seul, Jacques Corbellier laissait à ses beaux cheveux bruns leur couleur et leur allure naturelles; la poussière de riz qu'il avait sur les joues n'excédait guère ce qu'un homme pressé, qui vient de se raser, peut oublier d'y effacer. Seul aussi des quatre, il n'avait pas rougi ses lèvres. Les trois autres étaient le petit comte d'Ambline, poète idéaliste, le baron Lartisan (l'homme aux cheveux trop noirs), et un musicien allemand, Carie Vorberg, plus connu sous le nom familier de Carlin, et grand ami de Jacques.

Tous étaient reçus dans la meilleure compagnie de la ville. Ils firent sensation ; les femmes du monde, qui les accueillaient avec une sympathie à la fois amusée et scandalisée, se les montraient les unes aux autres.

— Voilà Jacques, dit orgueilleusement Emmeline Corbellier à sa voisine Mme Haumont- Manin.

Mm6 Haumont-Manin, intéressée par les mines de MIle Bastinguette, qui allait chanter, répondit par un signe de tête distrait. Mais Sandra releva les yeux, et son regard se riva aussitôt au regard de Jacques, qui la cherchait. Ils se sourirent; ils furent un instant isolés l'un pour l'autre dans cette assemblée suspendue aux lèvres gamines de la divette. La divette chanta diverses romances, empruntées principalement au répertoire de

1840, n'ayant d'ailleurs aucun rapport avec l'éducation ni avec un quelconque des aperçus développés (si l'on peut dire) au cours de sa conférence. Mais elle les détaillait à miracle, « faisant un sort » au couplet le plus banal, poivrant la fadeur des métaphores surannées. On applaudissait, on criait bravo! on bissait... Il n'était plus question de Belles-Grâces ni d'éducation : les choses étaient rentrées dans l'ordre, Bastinguette chatouillait l'assistance d'une salle de café-concert. La grande-duchesse (elle était là, dans l'avant-scène de droite) claquait des mains ostensiblement ; et on entendaitla voix de baryton du grand-duc murmurer gravement : « Elle est excellente... oh! vraiment! elle est impayable ! » Quelqu'un, au balcon, demanda: La Canne à pêche!... Et cent voix aussitôt requirent la Canne à pêche. C'était, cette Canne à pêche, une chansonnette de la revue que Bastinguette jouait le soir avec Sorelly dans ce même lieu, une chansonnette dépourvue de toute espèce de signification, à moins qu'on en ajoutât une exprès... Bastinguette la chanta cette fois comme si ellemême ne la comprenait pas; elle eut d'ailleurs l'adresse de supprimer un couplet célèbre justement par ce que, d'ordinaire, ses mines y donnaient à entendre .. Quant elle eut terminé, elle revint s'asseoir devant le verre d'eau, très vite, sans laisser au public le temps de se reconnaître :

son instinct avait prévu l'effet comique de la juxtaposition immédiate de la Canne à pêche et des quelques rodomontades moralisantes par quoi le gringalet avait cru devoir clore le texte de la conférence. L'effet fut, comme elle s'y attendait, irrésistible: elle ne manqua pas de le souligner, et la conférence s'acheva dans une hilarité générale, à laquelle s'associait, en saluant sous les bravos, la conférencière elle-même, riant de sa grande bouche appétissante et de toutes ses dents de saine guenon.

Dix minutes plus tard, les trois quarts du public avaient quitté la Concordia; le dernier quart prenait le thé au buffet du promenoir; c'était là un bénéfice supplémentaire escompté par les organisateurs de l'Institut. Trois tables se partageaient le groupe pour lequel Mag avait naguère retenu la double rangée de fauteuils : autour de Mme Haumont-Manin, Guy Croze comblant d'attentions Berthe, qui semblait en être émue, Yvonne un peu triste, Josette et le baron Ropart; autour d'Emmeline Corbellier, Sandra et Loute, Henriette et Alice ; enfin, autour de Fanny Smith qui boudait dignement, tournant exprès le dos à Guy et à Berthe, Mag avec Nanie Haumont- Manin... Dans la bousculade des couloirs, entre la salle et le promenoir, Mag et Josette s'étaient arrangées pour se trouver ensemble isolées des

autres : Bolski et Letzlingles avaient rejointes; elles avaient pu échangerquelquesmots, unepression furtive du bout des gants, amorcer le projet d'une autre rencontre d'un instant aux environs du Val d' Anay, où l'on fêtait, la semaine suivante, les seize ans d'Henriette. En effet, le père de Josette, depuis qu'il était sous-secrétaire d'État à la Guerre, avait interdit à sa fille et à sa femme toute relation d'intimité avec l'attaché militaire autrichien... Devant sa tasse à demi pleine, Mag semblait soucieuse; Fanny se taisait; seule Nanie Haumont-Manin, très bavarde, exprimait abondamment ses remarques sur les toilettes et les chapeaux d'alentour, en manifestant le regret de ne pouvoir s'en payer de pareils.

— Emmeline, fit Mme Haumont-Manin, voici votre fils.

Jacques s'avançait à pas mesurés, comme sur une scène, très regardé d'ailleurs et conscient de l'être. C'était un adolescent d'une admirable beauté : les traits de sa mère affinés, aristocraties, sans rien de la vulgarité pauvre du père Corbellier ni de l'ingrate figure intelligente de sa sœur Loute. Son pantalon clair, au pli discret, empruntait quelque chose à la forme entravée des jupes à la mode. Sa jaquette brun foncé le serrait à la taille comme un corset; ses pieds vernis étaient plus petits que ceux de Loute. Le visage un peu large aux tempes, rond des joues,

mais affiné au menton, avec de grands yeux bleu foncé, des cheveux généreux, évoquait les effigies de Bacchus adolescent. La main gauche, gantée, froissait le gant droit contre une béquille de canne qui avait l'air d'un manche d'ombrelle ; il prit en souriant, dans sa main droite trois fois baguée, les mains féminines qui se tendaient vers lui et les baisa, même celle de Sandra. Parfaitement à l'aise, mais sans dépouiller un air de simplicité protectrice, il s'assit entre l'Italienne et le baron Ropart. Mme Corbellier était toute joyeuse.

— Mon Jacques! comme c'est gentil d'avoir laissé tes amis pour nous!... Sandra, voulezvous lui servir du thé?... Dis-nous, mon chéri, comment tu as trouvé la conférence... Bien, n'est-ce pas?

— J'ai trouvé, fit Jacques — (et Sandra, avec une charmante honte sur les joues et de belles grandes mains qui tremblaient, lui préparait le thé et les gâteaux, et Jacques, tout en la remerciant du regard, accentuait les syllabes comme s'il eût récité un poème) — j'ai trouvé que Bastinguette a de l'esprit jusqu'au bout de ses dents de singe. Elle nous a démontré qu'en somme Fénelon, Mme de Maintenon, Mme d'Epinay, Mme de Genlis, sont des écrivains d'une immoralité considérable.

— Oh! fit l'honnête baron Ropart d'Anay, scandalisé...

— J'avais bien l'idée qu'il en était ainsi... continua Jacques du même ton précieux, — car la lecture des belles œuvres païennes... le Tlanquet, par exemple... ou simplement YcAnthologie, me donnaient le goût d'une vie harmonieuse, tandis qu'en lisant les moralistes de l'éducation — Rousseau compris — j'avais envie de me sauver de leur vertu comme d'une sale usine ou d'une prison noire. Maintenant que j'ai entendu Mlle Bastinguette, je suis fixé: les éducateurs sont des épouvantails dressés dans le champ de la vertu pour faire peur aux enfants, afin qu'ils se gardent d'y pénétrer... Et Mlle Bastinguette nous a rendu un grand service en nous prouvant qu'ils sont simplement des épouvantails ridicules (vous savez? un vieux chapeau, une chemise déchirée avec les bras vides qui battent au vent) et qu'on peut entrer quand même. Bastinguette est un grand professeur de vertu.

— Est-il amusant!... est-il poète!... fit Emmeline avec admiration.

Ropart d'Anay — qui avait pour les propos de Jacques la répulsion instinctive du rural simple, de l'ancien officier, du chasseur à courre qui ne coupe pas les poils en quatre — sourit avec une complaisance un peu gênée. Yvonne, Alice et Nanie, qui raillaient entre elles l'afTéterie de Jacques, mais à qui il plaisait par sa

beauté, et qui les divertissait, les changeait de leur milieu universitaire, rirent gentiment en murmurant: c Ce Jacques est tordant!... y> Sandra resta sérieuse; un peu d'agacement assombrit son beau visage classique : et c'était pour elle, cependant, que Jacques avait parlé. Guy Croze et Berthe n'avaient pas entendu, absorbés dans une de ces conversations à voix basse qui désormais, entre jeunes gens de sexes différents, ne font plus nul scandale.

— Moralité, conclut Mme Haumont-Manin en se levant : ces conférences de cabotines ne sont pas pour jeunes filles. Et vous pouvez vous le tenir pour dit, petites (ajouta- t-elle en s'adressant à ses filles, qui reçurent , l'avertissement avec une bonne humeur un peu sceptique): jusqu'au jour où vous serez mariées toutes les trois, vous me ferez le plaisir de vous contenter, sur l'éducation, des idées de papa et de maman.

En même temps qu'elle, on se leva à sa table et aux deux tables voisines. Seuls, Guy et Berthe, absents, continuaient de causer à voix basse, sans s'apercevoir que leur entretien était doublement guetté : par Fanny Smith, silencieuse, les dents serrées, et aussi par la jolie Yvonne, qui faisait effort pour rire, pour être gaie, mais dont le visage gracieux pâlissait, et dont les yeux se cernaient à retenir des pleurs.

LES ANGES GARDIENS IOf

Nanie, qui gardait une certaine espièglerie gamine assez peu à la mode parmi la nouvelle couvée française, cria :

— Vous savez, Berthe et Guy, si vous n'avez pas fini à huit heures, on peut dîner ici.

Berthe sursauta, comme réveillée; elle chercha du regard son institutrice, qui attendait avec une affectation de patiente indifférence. Elle la rejoignit sans même prendre congé de Guy. Toutes deux échangèrent de brèves répliques en anglais, que personne n'entendit clairement, mais dont le ton révélait un désaccord. On gagna le péristyle, où l'on se sépara : le baron Ropart d'Anay et sa fille avaient tout juste le temps de ne pas manquer leur train; Guy, Josette et Mag rentraient chez Mme Croze, dont c'était le jour de réception dans son hôtel de l'avenue Vélasquez. Les Haumonc-Manin promirent d'y passer aussi, après quelques emplettes dans un grand magasin du boulevard. Emmeline, fort désemparée depuis que Croze était à la Guerre (exagérant pour elle la consigne du ministère), se rappela fort à propos un essayage rue de la Paix.

— Chez Paulin-Paul? fit Jacques... Oh! je t'accompagne. C'est amusant, cette maison-là, comme une exposition d'orchidées qui seraient vénéneuses. Vous savez? On dit qu'il fait prendre de l'éther à ses mannequins pour leur

donner cet air de morbidesse qu'elles ont toutes. Mlle Sandra vient aussi?

— C'est l'heure de la leçon d'allemand de Loute, objecta Sandra.

— Bah ! Vous jaboterez allemand chez Paulin- Paul, pendant que maman essayera, répliqua Jacques. Montez donc...

Emmeline acquiesça. Ils montèrent tous quatre dans l'auto havane... Un embarras les arrêta avant la place de l'Opéra, à côté et un peu en arrière du coupé strictement noir, du dernier style, où Fanny et Berthe étaient assises. Loute, dont les yeux bruns à fibrilles jaunes ne laissaient rien perdre, fut seule à remarquer que Berthe, rencoignée, avait son mouchoir sur les yeux, tandis que Fanny, le buste droit sur la banquette, parlait, parlait.

AU VAL d'aNAY

4STR>> out ce que ces mots : une belle jour- ÉOl CM\ n^e ^e PrmtemPsî contiennent d'al- \£jLv^jr légresse, de clarté, d'odeur excitante, et aussi de langueur, d'envie de s'étendre, de s'étirer, de se fondre dans de la tendresse voluptueuse, baignait, versé par un ciel bleuâtre impassible, la blanche maison ardoisée, les pelouses renaissantes, le cercle de bois dont l'ensemble s'appelle : le Val d'Anay.

La maison, tout en longueur, regardait cette riante nature par de hautes fenêtres croisillonnées au rez-de-chaussée, que surmontaient, comme autant de points sur des r, un même nombre d'ouvertures mansardées, beaucoup plus basses. Elle avait abrité, avant la Révolu-

io8

tion, une petite communauté de femmes, entretenue par les largesses des Ropart d'Anay, — de qui la famille habitait alors le château d'Anay, aux environs de Selles-sur-Cher. La Révolution dispersa les couventines sans abattre leur maison, mais détruisit le château si radicalement qu'en 1815 il poussait du seigle à la place. Les Ropart d'Anay, rentrés avec le roi, s'installèrent dans l'ancien couvent, mieux approprié à leur présente fortune. Et depuis lors, de père en fils, quatre générations de Ropart d'Anay y avaient vécu, avec des hauts et bas de ressources qui résultaient d'alliances plus ou moins riches, mais toujours sans faste, ne demandant aucune faveur aux gouvernements successifs, se contentant d'être, sans plus, des officiers de cavalerie, des agronomes, des chasseurs. Telle avait été la vie du baron Germain Ropart d'Anay, père de l'actuel baron Henri; telle était la vie du baron Henri. Lieutenant de dragons, il avait épousé par amour Mlle Blanche de Sauzon, alors fraîche, jolie, dont cinq maternités en douze ans n'auraient sans doute pas effacé la beauté si elle avait seulement pris soin de la défendre, et si, comme plusieurs de la même caste, elle n'avait mis un certain point d'honneur à cesser d'être femme dès qu'elle fut mère. A la mort du baron Germain, Henri quitta le service et s'installa au Val d'Anay : trente-neuf

ans, déjà père de trois enfants. Entre temps, sa belle-sœur, Julie de Sauzon, épousait le fils d'un •riche banquier de Romorantin, nommé Croze : mésalliance aggravée par les opinions avancées dudit Croze, qui ne tarda pas à représenter l'arrondissement comme député radical. Néanmoins, les deux sœurs s'aimant fort, les relations avaient persisté entre les deux ménages, et Croze s'était montré si bon enfant, il s'était si adroitement servi de sa femme pour protéger les communautés, les presbytères, les écoles libres, sans se compromettre aux yeux des électeurs, qu'on finissait par le tolérer dans ce monde clos et rebelle. On le querellait; on le traitait de sectaire et d'impie : mais comme, en fin de compte, tout le parti conservateur et catholique lui devait ou lui demandait quelque chose; comme, secrétaire des Beaux-Arts, il avait restauré tous les clochers branlants de l'arrondissement, doté les mairies — sans distinction d'opinion — de ces vagues copies qui moisissent dans les greniers du Louvre; comme, enfin, Mme Croze était sympathique à tout le monde, que Guy et Josette étaient deux des plus brillants représentants de l'adolescence locale et faisaient d'ailleurs profession de ferveur réactionnaire, — les Croze, sous l'égide des Ropart d'Anay, gagnaient cette gageure de n'avoir rompu dans le pays que deux ou trois amitiés intransigeantes.

Laissant les parents siroter leur café sur la terrasse ombragée, le groupe des jeunesses, avec les institutrices, s'éloignait vers le tennis, situé près d'un petit étang, à la lisière toute proche des bois. Henriette, héroïne de la journée, de qui l'on fêtait les plantureux seize ans, et qui cheminait bras dessus bras dessous avec Loute Corbellier, se retourna et cria familièrement :

— Rosalie!

Rosalie versait du cognac à un grand et robuste personnage à barbe de neige qui, malgré sa taille un peu voûtée, avait l'air d'un vieil hercule : c'était le père de Berthe Haumont-Segré. Elle se retourna et dit :

— Henriette!

— Vous venez au tennis?

— Non! Non! cria aussitôt Mme Ropart d'Anay. Laissez-nous Rosalie. Nous en avons besoin.

Henriette eut un geste de bouderie. Rosalie cria :

— Je vous rejoindrai tout à l'heure. Sûr... je vous rejoindrai au tennis...

Et l'on devinait que, sous sa chemisette blanche copieusement gonflée, son cœur de bonne fille souffrait de ne pouvoir contenter à la fois l'élève et la mère. Mais à peine eut-elle achevé d'offrir les liqueurs que Mme Ropart d'Anay lui dit :

— Ma petite Rosalie, allez me chercher mon bandeau de tapisserie... dans le grand salon, sur la table à bridge. Après vous monterez regarder un peu comment se comportent les jumelles.

La baronne Ropart d'Anay gardait encore, sous ses cheveux loyalement grisonnants, sous la cuisson que l'air et le soleil des chasses à courre avait fait subir à son épiderme, ces restes d'une grande beauté, plus émouvants à contempler que les débris d'une œuvre d'art. Mais la sérénité que les rides hâtives n'ôtaient pas à son front, la simplicité <a province 3> de sa robe de taffetas violet qui ne tentait pas de dissimuler des formes alourdies; on ne savait quoi d'apaisé, d'indulgent dans son allure et le ton de sa voix, tout montrait en elle l'indifférence absolue à l'usure imposée par le temps, la satisfaction d'être telle qu'elle était aujourd'hui : une matrone rurale entre son mari quadragénaire et ses enfants, grands et petits. Assise auprès d'elle, sa sœur, Julie Croze, lui ressemblait, avec une moindre noblesse et plus de vivacité dans les traits. Moins jolie qu'elle naguère, et de deux ans seulement sa cadette, elle paraissait à présent de beaucoup la plus jeune. La lutte forcenée que soutiennent les Parisiennes contre leur grand ennemi : le temps, l'avait entraînée à défendre sa taille, son teint, sa chevelure. Un costume du bon faiseur, en drap gris chevronné,

l'habillait avec une discrète élégance. De plus, convalescente d'une phlébite, elle était ce jourlà parée du renouveau de jeunesse que valent infailliblement à une femme de cet âge deux mois de repos et de régime. Et l'animation de ses gestes et de sa voix contrastait avec ce que la tranquillité de la baronne offrait d'un peu stagnant. Tandis que sa sœur penchait son calme visage sur le bout de canevas apporté par Rosalie, Mme Croze lui parlait de son mari, qu'elle adorait, qu'elle admirait, dont la bonne humeur, dont l'évident plaisir de se trouver auprès d'elle lui garantissaient (croyait-elle) la fidélité. Elle racontait le succès obtenu d'emblée, parmi ses collègues, par le nouveau secrétaire à la Guerre.

— Il a développé tout un plan de réformes pour la mobilisation des aéroplanes. Et son plan a tellement émerveillé le Conseil que la Commission a été désignée sans retard et commence ses travaux aujourd'hui.

— C'est même pour cela qu'il n'a pas pu venir, fit observer Emmeline.

Et aussitôt, s'avisant vaguement qu'elle proférait une sottise, elle ajouta :

— C'est comme mon mari. Il est si occupé à préparer l'exposition de Turin...

Emmeline, de qui la digestion supportait mal l'étroite gaine d'un fourreau de satin « charmeuse », — Emmeline, un petit verre de liqueur

à la main, venait de s'asseoir à côté des deux sœurs. Elle s'entendait à merveille avec Julie, car toutes deux communiaient dans leur admiration pour Croze, et, quand elles étaient ensemble, elles ne parlaient guère d'autre chose.

Tout proche de ce trio, un groupe s'était formé, sur la terrasse, autour d'une table d'osier, — groupe composé de la joviale et ronde Mme Haumont-Manin, avec sa belle- sœur Mme Haumont-Segré, maigre et pâle personne au teint de dyspeptique, sorte d'étrange et macabre caricature de sa fille Berthe — et du baron Ropart d'Anay. Mme Haumont-Segré gouvernait l'entretien d'une de ces voix tristes et frêles qui commandent le silence par leur mélancolique fragilité même. Et l'énergie de ses paroles contrastait avec le ton expirant dont elle les disait.

— Ce sont des ânes... des ânes bâtés. (Elle parlait des médecins.) Je ne veux plus en voir un seul... Bourdier m'a mise à deux doigts de la mort, l'an passé, en me gavant de pâtes et de purées. Lavergne, qui avait si bien guéri Berthe quand elle a eu cette crise d'hypochloritie, l'an passé, m'a empoisonnée la semaine dernière avec son bouillon de microbes.

— Est-ce que vous n'avez pas consulté aussi ce docteur hongrois... demanda Mme Haumont- Manin à sa belle-sœur. Comment s'appelle-t-il donc? Wagner... Werther...

— Werner... Oui... Celui-là (et la figure navrée de l'étemelle cliente s'éclaira), celui-là est peut-être moins charlatan que les autres. Il n'ordonne rien. Il vous examine tous les deux jours, minutieusement... oh! ça dure plus de vingtcinq minutes. Après il vous dit franchement : « Je ne sais pas du tout ce que vous avez. »

— Et ça coûte un louis, fit Ropart d'Anay en riant.

— Un louis? Vous plaisantez! Werner prend cinquante francs par consultation... Il est fort riche. Il a la plus belle collection d'impressionnistes...

Mme Haumont-Segré disait cela avec une sorte de fierté. Cependant les deux frères Haumont, Maxime et Georges, le banquier et le professeur, après avoir quelque temps arpenté côte à côte la terrasse dans sa longueur, l'un allumant cigarette sur cigarette, l'autre mâchonnant un cigare, ralliaient le trio composé d'Emmeline, de Blanche et de Julie, qui leur firent place en protestant que la fumée ne les incommoderait pas. Presque aussi grand que son frère, et à peine plus jeune, le professeur Haumont n'avait rien d'un vieillard. Complètement rasé, mince et leste, vêtu avec ampleur, sans recherche de toilette, mais soigné comme un Anglais, c'était plutôt lui que, mis à la devine, on eût pris pour le financier.

Au moment où les deux frères s'assirent aux

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côtés de Julie, de Blanche et d'Emmeline, la conversation des trois dames roulait sur les institutrices. Elles étaient respectivement contentes •des leurs. La baronne Ropart conta ce qu'était Rosalie, le cœur excellent de la jeune Luxembourgeoise, son intelligence pratique, sa gaieté, son activité infatigable, et comme elle surveillait les enfants, et comme elle aidait le baron dans la direction du domaine.

— Pour moi, répliquait Mme Croze, j'avoue n'avoir qu'à me louer de Magda. Elle est d'une capacité exceptionnelle; Josette l'aime beaucoup... Elle n'a qu'un défaut : elle est un peu avide d'argent. On ne la voit guère dépenser : sans doute, elle amasse. Et puis, je crois qu'elle a laissé des parents assez misérables en Allemagne; elle les soutient. Il faut parfois que je lui avance ses gages. Mais, pendant ma phlébite, elle m'a bien assistée pour mener la maison. Josette n'y entend rien.

— Oh! Elle est parfaite, votre Mag, fit Emmeline, qui volontiers usait de superlatifs. D'abord, elle m'a procuré Mlle Ceroni, dont je suis tellement contente. Elle est si jolie, cette Sandra, si instruite, si correcte...

— Entre nous, questionna la baronne en baissant la voix... vous ne la trouvez pas trop jolie?... Il m'a semblé que Jacques s'en occupait beaucoup.

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Les deux Haumont réprimèrent un sourire. Emmeline se récria :

— Jacques? Jacques amoureux! Vous plaisantez... 11 a un dédain de l'amour... Vous n'avez pas lu les derniers vers qu'il a écrits : <t Amour, ô petit jeu pour moi trop innocent... » Non... Sandra lui plaît (il me l'a dit; il me dit tout) parce qu'elle ressemble à la courtisane du Sodona, qui est à Monte-Oliveto... celle qui tente saint Benoît. Et aussi parce qu'elle est bonne musicienne. Mais rien à craindre. D'ailleurs, si cela devait tourner autrement, M116 Sandra ne resterait pas chez moi.

Un silence un peu embarrassé suivit cette déclaration. Le vieil Haumont le rompit, jetant son cigare mâchonné et inclinant sa lourde tête

neigeuse

— Vous avez bien de la chance, toutes, murmura-t-il.

— Pourquoi dites-vous ça? demanda Emmeline.

— Parce que je vois ici trois mamans raisonnables et expérimentées se proclamer ravies des trois gouvernantes de leurs enfants.

— Eh bien, mais... je suppose que Mm6 Haumont-Segré et vous n'êtes pas à plaindre! s'écria la baronne en levant les yeux de dessus sa tapisserie. Ni Mag, ni Sandra, ni Rosalie, ne valent votre Fanny, qui a l'air d'une véritable femme du monde.

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— Mlle Smith a eu certainement une influence excellente sur Berthe quand elle a commencé de s'en occuper, reprit Haumont-Segré. Berthe était nerveuse, exaltée, paresseuse, violente. Elle Fa matée et disciplinée à merveille. Malheureusement, cette influence persiste, aujourd'hui que Berthe a dix-neuf ans. Elle persiste et elle grandit, favorisée par l'état de santé de ma femme... Berthe, en somme, n'écoute que Mlle Smith : ni ma femme ni moi ne comptons pour elle...

— Alors, renvoyez-la, dit la baronne en relevant ses lunettes sur son front.

— Ce n'est pas commode, murmura le professeur.

— C'est impossible pratiquement, confirma son frère. Berthe a une fortune personnelle : son oncle Segré, mon associé pendant onze ans, lui a laissé plus d'un million. Berthe est maîtresse de sa fortune. Et j'en suis là, mes pauvres amies, oui, j'en suis à me dire que, si je renvoie Mlle Smith, ma fille, qui peut se passer de nous, partira avec elle...

— Vous croyez ? fit Emmeline.

— J'en suis sûr.

A ce moment, toutes les conversations furent interrompues, sur la terrasse, par l'arrivée des jumelles, assises en vis-à-vis dans leur voiture que poussait Andrée, leur bonne, jeune Solognote rousse, à l'air niais. Rosalie suivait.

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Les jumelles étaient deux petites pommes d'api dans du blanc et du bleu, et quatre petites mains crispées, par paires, sur deux hochets identiques. On les mena d'abord à leur papa : la tête du baron et celle de Rosalie se penchèrent ensemble sur le berceau roulant. Puis tout le monde se ressembla autour de Mlles Violette et Marguerite, leur faisant fête. Elles ne pleuraient pas, ne riaient pas, regardaient les gens avec de grands yeux fixes et semblaient penser : d Comme toutes ces personnes s'agitent!... Nous, nous sommes très tranquilles... »

— Elles ont bien mangé leur soupe?

— Oh! oui, madame la baronne, fit Andrée. Même Mlle Marguerite en voulait encore.

— Violette va s'endormir...

L'une des jumelles, en effet, laissait traîner son hochet sur la couverture, sans toutefois le lâcher, et sa tête oscillait sur l'oreiller.

— On va les conduire à l'ombre du gros ormeau, dit Rosalie ; elles feront un bon somme en plein air. Le temps est si doux...

La baronne approuva.

— Après, questionna Rosalie, Madame la baronne veut bien que j'aille rejoindre Henriette au tennis?

— Bien sûr, ma fille. Amusez-vous un peu Mais je compte sur vous pour veiller à ce qu'on nous serve le thé à cinq heures, sur cette terrasse...

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