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LES TROIS PETITES DE LA RUE PALATINE

n ouvrant sur le salon la porte de la salle à manger, fit observer Alice à )=z&H sa sœur Yvonne, on voit un coin de la place, et c'est plus gai.

Elle essaya sur le champ : Yvonne, qui installait sur la table les tasses et les serviettes à thé, s'interrompit pour juger de l'effet. Égayer la salle à manger des Haumont-Manin, laquelle prenait jour sur une sorte de puits rectangulaire, entre de noires murailles percées de judas grillagés, ce n'était point une commode entreprise,

même par une lumineuse après-midi de mai comme celle-ci. Yvonne déclara :

— Je vois le dos du chœur de Saint-Sulpice, et trois feuilles d'un des marronniers de la place. Evidemment, c'est plus gai.

La vraie gaieté fut leur rire, qui jaillit dans le silence et la pénombre du morne appartement et y mit soudain de la joie et comme l'illusion de la clarté. Alice, à son tour, considéra le travail de sa sœur.

— Ta table est jolie, fit-elle... Mais pourquoi n'as-tu pas mis quelques roses dans le surtout?... Il y a des Gloires de Dijon admirables au salon.

— Guy craint les fleurs trop odorantes. Ça l'entête, ça lui donne le hay-fever.

— Oh! dans ce cas, répliqua Alice avec une ironique révérence, proscrivons les roses.

Deux gentils tabliers à bavette couvrant leurs pareils costumes de foulard bleu, très simples, très « jeune fille », mais dénotant pourtant qu'elles étaient soucieuses d'élégance et averties de la mode, elles continuèrent les préparatifs. Il ne s'agissait de rien moins que de recevoir, vers cinq heures, Guy, Josette Croze, Mme Corbellier et un chargé de cours à la Sorbonne nommé M. Lecceur, invités à entendre Jacques chanter avec Sandra des chansons napolitaines... A la vérité, les chansons de Jacques et de Sandra n'étaient qu'un prétexte, et Mme Haumont-Manin

le savait, pour amener rue Palatine Guy Croze et M. Lecœur. Depuis la scène du val d'Anay, Guy n'avait plus revu Berthe, et, chagrin, il se rapprochait d'Yvonne. Quant à Nanie, la plus jeune des « petites de la rue Palatine », elle admirait éperdument les talents oratoires de M. Lecœur : tout l'hiver et tout le printemps, elle n'avait pas manqué une seule des leçons qu'il venait de terminer sur la Trovince française pendant la Révolution.

— Là,., tout est en ordre, fit Alice. La brioche... le feuilleté... le porto... Il ne manque plus que les petits fours de Nanie! Dieu! que cette Nanie est longue à faire la moindre course! Depuis trois quarts d'heure...

— La voilà ! interrompit Yvonne.

Nanie pénétra dans la salle à manger, surchargée de paquets encombrants dont elle se débarrassa avec précaution. Elle avait entendu la critique proférée par sa sœur, et, tout de suite, elle protesta :

— Tu crois que c'est facile à trimbaler des éclairs, des choux à la crème?... Je ne tenais pas à mettre tout en bouillie! Et puis, j'ai eu de la peine à trouver des caraques au chocolat.

— Et M. Lecœur a un faible pour les caraques au chocolat, le chéri!

Leur rire allègre égaya de nouveau les plafonds moroses. Elles s'entendaient à merveille

toutes les trois, malgré qu'Yvonne et Alice fussent inséparables, tandis que Nanie affirmait son indépendance, jamais habillée comme ses deux aînées, moins mondaine, moins sportive, plus intellectuelle. Elle avait du reste moins de beauté : un gentil pruneau, comme l'appelait sa mère, trop brune de cheveux et de peau, mais faite comme une exquise statue de bronze clair, et pouvue de la plus spirituelle frimousse qui se pût voir, le mardi, aux leçons de M. Lecceur.

Les petits fours étaient déballés.

— Disposez-les, vous deux, fit Nanie. Moi, je vais surveiller le <r quatre-quarts d que nous fabrique Êlodie.

Élodie, c'était la cuisinière, ou plus exactement la bonne des Haumont-Manin : car elle devait pourvoir à tout le service de la maisonnée, avec les seules aides d'un frotteur une fois la semaine, et d'une femme de ménage un matin sur deux. Les Haumont-Manin étaient dénués de fortune. De famille universitaire, les deux frères Haumont, Maxime et Georges, dès la sortie du collège, avaient dû ne point différer à gagner leur pain : l'aîné, employé dans la banque Segré; le cadet, répétiteur en province, préparant l'école normale. Chacun, dans sa voie, avait atteint le but. Maxime, gendre et associé de son chef puis chef à son tour à la mort de son beau-père; Georges, professeur aux facultés de Bordeaux et

de Montpellier, puis au Collège de France, membre de l'Institut dès quarante ans, auteur de livres célèbres dans les deux mondes, mais resté presque pauvre : car ses copieux in-octavo coûtaient chacun six ou sept ans de travail et rapportaient une dizaine de mille francs (prodigieux succès pour des œuvres d'histoire et de littérature romane), et Mlle Joséphine xManin, qu'il avait épousée à Bordeaux, était la fille d'un grand négociant ruiné. Les Haumont-Manin, pourvus de trois enfants, vivaient donc sans faste. Pourtant leur intérieur n'avait jamais montré cet aspect chiche ou crasseux, ou bassement désordonné, qui avilit certains ménages modestes de la petite bourgeoisie française. Joséphine Manin, élevée dans cette haute aristocratie des négociants bordelais qui croient déchoir en s'alliant à des nobles, avait connu, jusque vers la vingtième année, la vie somptueuse d'une large maison et d'un abondant domestique. Intelligente, laborieuse et gaie, elle fit rendre aux médiocres revenus de son mari le maximum de confort, voire d'apparat; elle sut habiller le professeur, et elle-même elle sut élever ses filles; elle tint son rang dans Paris. L'appartement de la rue Palatine était morne, — mais digne : deuxième étage d'un hôtel privé datant du dixhuitième siècle, et dont les propriétaires occupaient le surplus. Ainsi l'escalier de pierre et de

fer forgé gardait de l'allure; les sombres pièces étaient hautes de plafond; au lieu de l'ignoble concierge de tant d'immeubles à loyers, c'était un portier en livrée qui accueillait les visiteurs. Seule dot qu'eût apportée à son mari Mlle Manin après la débâcle paternelle, quelques beaux meubles anciens, quelques riches tapis, quelques cadres de prix ornaient le logis. Enfin l'activité ménagère des trois ce petites » suppléait à l'indigence du service; leur mère les avait dressées de bonne heure, non pas aux basses besognes du ménage, qui dégradent la jeune fille et pour lesquelles il est le plus facile et le moins coûteux de trouver des suppléants, mais à cette science plus précieuse de l'organisation, de la surveillance d'un intérieur, et aussi de son ordonnance et de sa parure. Les Haumont-Manin ne recevaient que trois fois Tan leurs amis à leur table : mais on accordait que, malgré l'absence de valets en culotte de panne, les dîners y surpassaient en qualité ceux de l'hôtel Haumont-Segré, où le chef touchait des appointements de colonel. C'est que les <r trois petites », huit jours durant, s'ingéniaient à combiner le menu, à l'enrichir de recettes curieusement cherchées, soigneusement éprouvées, et de spécialités provinciales comme les ortolans des Landes, qu'il est impossible d'acheter dans Paris, fût-ce au poids de l'or... Tout en les dressant ainsi à leur rôle de mena-

gères, Mme Haumont-Manin, point assez riche pour payer une institutrice, avait scrupuleusement veillé à les instruire, tâche qu'avaient facilitée pour elle les relations de son mari dans le monde où l'on enseigne. Trois jolies pédantes? non pas! Nanie elle-même, la plus intellectuelle des trois, dansait gracieusement, s'habillait avec goût, maniait la raquette et le « club ». Toutes les trois avaient appris l'anglais, puis l'allemand, durant les vacances paternelles : on s'installait à l'étranger, dans quelque autre ménage de professeur... Finalement, aux âges respectifs de dix-huit, vingt et vingt et un ans, les « trois petites de la rue Palatine », comme on les appelait volontiers, témoignaient d'une santé insolente, n'étaient ni moins instruites ni mois élégantes que leurs compagnes, et récoltaient beaucoup de succès. Un seul défaut, commun aux trois : point de dot, — et on le savait. Elles le savaient aussi. Depuis qu'elles étaient en âge de comprendre les choses, leur mère les avertissait : « Il faudra qu'on vous prenne pour votre frimousse et vos talents, petites, — comme votre papa a pris votre maman... » Ainsi, dès les robes courtes, elles s'entraînaient gaiement à cette campagne du mariage qu'elles devraient fournir un jour. Et maintenant qu'elles <sc y étaient en plein » — selon l'expression de Nanie, la plus futée des trois — elles n'avaient garde d'oublier

que l'objet principal de leur vie présente était le mariage, que tout leur effort y devait tendre; elles s'y employaient de leur mieux. Leur père ni leur mère n'avaient usé de ces vaines réticences qui ne préservent point la pudeur des jeunes filles et risquent de les rendre dissimulées ou désarmées. Les conversations de M. et Mme Haumont-Manin en présence de leurs filles étaient respectables comme eux-mêmes, mais les trois petites savaient depuis longtemps deux choses d'importance : ce que risquent au flirt les demoiselles jolies et sans dot si elles sont faibles, et ce qu'en revanche y risque leur partenaire masculin si elles sont fermes et sages. On ne leur avait pas fourré dans l'esprit cette sottise qu'il est mal de vouloir plaire à l'homme qu'on souhaite pour mari, qu'il est indécent de lui avouer qu'il vous plaît. Elles commençaient la vie bien résolues à se conquérir un fiancé selon leur goût, et à se dépenser pour y réussir. C'était leur carrière : elles l'abordaient avec attention, énergie et plaisir, comme un métier qu'on aime, pour qui l'on a des dons et duquel on attend beaucoup... Yvonne avait pris les devants, Yvonne, l'aînée et la plus jolie des trois, reine de tous les bals où elle se montrait, quatre fois demandée en mariage dans sa première année mondaine : elle avait tout refusé, éprise de Guy Croze et trop honnête pour le disputer à Berthe,

sa cousine, que Guy préférait. Elle avait souffert gentiment, gaiement si l'on peut dire, avec un arrière-fonds d'espoir, un pressentiment qu'enfin elle l'emporterait, ne cachant pas ses sentiments à ses sœurs, les laissant deviner à Guy avec une honnête naïveté. Ensuite, c'était Nanie qui s'était subitement déclarée amoureuse de M. Lecceur, lequel approchait de quarante ans, lequel n'était pas beau, mais dont les cours à la Sorbonne sur la ^{évolution en province étaient chaque mardi pris d'assaut par trois cents chapeaux des meilleures faiseuses, coiffant des têtes de jeunes femmes et de jeunes filles éberluées d'admiration. M. Lecceur, par une fortune qu'il n'avait point cherchée, était devenu le professeur à la mode : cette année, à sa leçon de clôture, un complot s'était formé entre ses admiratrices ; chacune avait apporté un gros bouquet de violettes de Toulouse; le professeur avait dû parler derrière un éventaire de fleuriste... Pour se rapprocher du dieu, Nanie usa de la camaraderie universitaire : Mme Haumont- Manin, participant aussitôt à la confidence, invita M. Lecceur; il connaissait déjà, en Nanie, son élève la plus brillante; il était flatté d'être admis à la familiarité d'un homme cel que le professeur Haumont-Manin; le charme de la rue Palatine agit sur lui comme sur tous ceux qui y pénétraient. « Mes petites affaires vont as-

sez bien, » avouait ce gentil pruneau de Nanie, qui, de bonheur, devenait jolie...

Ainsi, ce jour-là, dans le sombre et accueillant logis, deux sur trois des jeunes cœurs palpitaient d'espoir : Alice seule n'attendait aucun hôte qui dût émouvoir le sien. Alice, jusqu'ici, était de ces jeunes filles que la société des jeunes gens divertit, qui reçoivent leur hommage comme une valable redevance, que les compliments, même tant soit peu osés, n'effarouchent pas, — et qu'une rébellion instinctive, une sorte de pudeur nerveuse défend contre l'entreprise la plus timide : type que la nouvelle éducation française, où le mélange des deux sexes est accepté, devait faire naître, et qui s'ignorait lui-même au temps des oies blanches. A des degrés divers, Josette Croze et Berthe Haumont-Segré se classaient dans la même catégorie. De telles hermines resteront indéfiniment intactes si elles ne rencontrent jamais l'amour sur leur route : on ne les apprivoise point avec du flirt, ni même avec des compensations d'argent ou de situation dans le mariage. Par contre, le jour où elles deviennent amoureuses, elles n'admettent pas qu'on veuille entraver leur destinée. Seule de ce trio d'hermines — Berthe, Alice et Josette — la dernière touchait à cette crise redoutable.

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... Au printemps et en été, plus exactement de mai à septembre, il y avait, pour l'appartement de la rue Palatine, les jours où il faisait beau, une vingtaine de minutes glorieuses : vers six heures, le soleil, glissant ses rayons entre l'aile gauche du séminaire désaffecté et les tours de T église, frappait obliquement les deux fenêtres du salon. Alors s'animaient et s'illuminaient les moulures des boiseries sur les murs, les arêtes des solives au fond, les vieux ors des glaces, les clairs des tableaux de maître, les courbes patinées des meubles anciens. Alors — chose inouïe ! — il faisait gai dans le logis pour une autre raison que la jeunesse, la grâce et le rire des trois soeurs... Celles-ci, quand elles étaient chez elles à cet instant, ne le laissaient jamais s'enfuir sans saluer au passage l'éclatant Visiteur. Et d'ordinaire, tandis qu'elles s'enivraient de sa furtive présence, l'airain de Saint-Sulpice lançait six fois de suite, par les abat-sons du clocher de gauche, les grosses bulles sonores de l'heure.

Aujourd'hui les six coups ponctuèrent, graves, lents, dédaigneux, une mélodie napolitaine, nonchalante et ironique, que chantait le poignant contralto de Sandra, accompagnée au piano par Jacques Corbellier. Le soleil de six heures accusait avec une franchise affreuse les contours amollis d'Emmeline Corbellier, la nuance vio-

lacée de ses fards, et, par un curieux effet de réfraction, faisait grisonner le faux vermeil de ses cheveux. Sensible à cette musique molle, berceuse, inviteuse, Emmeline oubliait de raidir son buste, « d'avaler » son ventre, de tendre les muscles de son menton : elle était une chose ruinée, une vieille femme ridiculement travestie. Sur un long canapé bas, Guy Croze et M. Lecceur siégeaient côte à côte, bien sages, entre Alice et Nanie; Yvonne tournait les pages à Sandra. M. Lecceur avait sur le crâne une brosse de cheveux blonds; ses traits réguliers, son teint un peu trop frais étaient heureusement virilisés par une barbe allongée, de nuance plus foncée. Il portait une jaquette noire bordée, un gilet pareil, un pantalon gris souris; son linge était bien blanc, sa cravate — un plastron bleu noué une fois pour toutes — était neuve; aux deux mains des gants de suède bruns, aux pieds des chaussures confectionnées, d'un vernis agressif; sur le nez, un lorgnon puissamment armature. Nanie, qui l'observait avec une sympathie clairvoyante, le comparait à Guy, mains nues, souliers discrets, complet de serge bleue, et pensait : « Bah! je l'habillerai... ce sera l'afTaire d'une saison... » Cependant, debout, isolée dans une fenêtre, à côté de Loute Corbellier, Josette Croze, évoquant plus que jamais la jeune Egyptienne des bas-reliefs, Josette Croze, son teint de camélia

frôlé par un rais de lumière, une double paillette d'or dans ses admirables yeux autour desquels les cils semblaient voler comme des papillons bruns, excitait par un afflux de beauté renouvelée l'admiration de Mra8 Haumont-Manin.

Éducatrice avisée, celle-ci pensait : n Voilà une petite qui est trop jolie en ce moment. L'amour rôde près de son cœur, bien sûr!... 2> Le dernier refrain de la mélodie résonnait, Yvonne quittait son poste de tourneuse de pages. Jacques plaquait des accords annonçant le finale, et le soleil de six heures n'était déjà plus, sous les lambris qui peu à peu revêtaient leur habituelle sévérité, qu'une fumée rousse, pâlissant d'instant en instant.

Alors, dans cette pénombre, laissant à peine aux applaudissements le temps de marquer la fin de la romance, Sandra et Jacques se mirent à chanter ensemble, tandis qu'Yvonne allait s'asseoir auprès de Guy. La voix de Jacques était d'un ténor léger, presque soprano : elle avait peu de volume, mais un timbre délicieux, une justesse infaillible. Depuis deux mois, dirigé par Sandra, il avait beaucoup travaillé. Ils chantèrent un duo sicilien de Lamponi : l'éternel dispute amoureuse d'Horace et de Lydie, l'amour jaloux qui se masque en dépit, en menaces de rupture, pour finir dans la langueur du désir et la volupté du'baiser... Musique point

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géniale, mais qui exhalait de la tendresse et de la chaleur; banale sans doute pour qui l'écouterait une seconde fois, elle tendait, la première fois, des pièges à l'oreille, trompait le goût. Et puis, les voix qui la chantaient se répondaient, s'accordaient, se mariaient si bien, et, pour tout dire, les auditeurs, depuis la clairvoyante maîtresse du logis jusqu'au sage M. Lecceur, comprenaient si nettement que ces deux beaux enfants chanteurs se parlaient vraiment l'un à l'autre à travers la fadeur des paroles; leur émoi, leur désir encore inavoué alanguissaient si voluptueusement la sonorité de l'air que, comme le murmura Mme Haumont-Manin à l'oreille de Guy Croze, <c c'était délicieux, mais un peu indécent ». Quand ils quittèrent le piano, après l'élan des dernières mesures où leurs voix s'étaient comme enlacées, pénétrées, possédées, quand ils furent debout côte à côte, adossés au piano, cette vierge pérugine et cet admirable éphèbe d'apparence à peine moins féminine, on fut sincère à les assaillir de bravos. Ils avaient fait passer sur leur auditoire intime le frisson de la volupté ensoleillée, de l'amour au bord des golfes bleus, entre des roches rouges, sous le parasol verdoyant d'arbres immortels.

— Ma chère demoiselle, fit Mme Haumont- Manin en embrassant Sandra, vous avez une for-

tune dans le gosier. Et moi, à votre place, j'irais au théâtre.

— Ne lui donnez pas ce conseil-là, protesta Jacques. Nous voulons la garder!

Sandra le remercia, de son beau regard longuement appuyé. Elle dit :

— Je suis trop contente de mes élèves, M. Jacques et Mlle Loute, pour rêver autre chose.

Mme Corbellier quêtait des compliments pour son fils.

— Jacques a fait de grands progrès, n'est-ce pas?

— Immenses, répondait Mme Haumont-Manin, qui, malgré ses apparences de brave dame toute ronde, ne dédaignait pas l'ironie. Je suis sûre, ma bonne Emmeline, que cette M110 Ceroni le mènera très loin... Allons nous réconforter, voulez-vous? Après toutes ces émotions artistiques...

La salle à manger de la rue Palatine, dès que le passant flamboyant de six heures avait disparu, n'était plus rien qu'un puits d'ombre. Mais la fée rivale de ce glorieux visiteur, la fée puissante et docile qui porte aussi des flammes au bout de ses cheveux de métal, illumina soudainement cet antre obscur de clartés ingénieusement disposées, par des mains féminines, pour ménager le teint délicat des femmes. A ce point

qu'autour de la table chargée de friandises qu'elle mangeait avec une avidité troublée de remords, Emmeline Corbellier redevint presque jeune; sa beauté lui fut un instant restituée. Cependant, M. Lecoeur puisait avec reconnaissance, dans l'assiette tendue par Nanie, ses « caraques b préférées; Josette, absente de tout et tournée vers son rêve intérieur, attirait Loute en face d'elle, et, pour s'épargner une vraie causerie, l'interrogeait sur ses travaux d'écolière. Jacques se dépensait en attentions, en compliments précieux à l'adresse de Sandra; Alice, le cœur libre et léger, s'employait à choyer, à servir ses hôtes : cependant qu'Yvonne et Guy, ayant seulement trempé leurs lèvres dans une tasse de thé et grignoté un petit four du bout des dents, regagnaient le salon, où le lustre n'était pas allumé, où on les laissait seuls. Ils parlaient bas. Guy disait :

— J'ai passé quelques jours à me demander chaque matin si je ne prendrais pas un peu de cyanure, dans mon laboratoire, en guise de petit déjeuner... Croiriez-vous que dans ces moments-là je me forçais à ne pas penser à vous, justement parce que je devinais bien qu'en m'appuyant sur vous je m'assainirais, j'irais mieux? Je voulais souffrir. Même Josette, je l'évitais, parce que je savais bien qu'elle aussi me conduirait à vous...

— Chère Jo!

Guy poursuivit avec un naïf égoïsme, bien masculin :

— Ce que Josette me disait de Berthe et de vous : combien vous valez mieux et combien vous êtes plus séduisante, je le haïssais d'avance. La comédie que j'avais jouée au Val d'Anay, le soir, en me rapprochant de vous, en ayant l'air d'oublier Berthe, m'était odieuse...

— C'était donc une comédie? demanda Yvonne, qui retenait des larmes.

Il prit sa main et la serra :

— Oui... c'en était une... je ne pensais qu'à l'autre, ce soir-là... Et puis une nuit, subitement, je me suis réveillé... J'ai senti une douleur physique intense, quelque chose qui doit ressembler à l'angine de poitrine : on étouffe, on dirait que la cage de la poitrine va s'écraser sous une pression... Au même instant, j'ai vu... aussi net qu'avec mes yeux... Berthe serrée .dans les bras de l'Anglaise, comme au Val d'Anay, quand elle s'était sauvée de moi... Et j'ai senti que ça m'était égal... que cela me faisait rire... que j'étais exorcisé. Ma douleur physique s'est calmée peu à peu. Et tout le reste de la nuit je n'ai pas voulu me rendormir pour bien rêvera vous. Comment dire? Je baignais ma pensée dans votre souvenir.

Yvonne soupira :

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— Je n'ai guère d'amour-propre!

— Yvonne... chère petite Yvonne... je suis tellement d'accord avec Josette... vous êtes cent fois plus jolie, et meilleure et plus digne qu'on vous aime.

Elle baissait la tête, à la fois heureuse et humiliée. Mais elle avait sur le cœur un souci qu'elle voulait à tout prix avouer. Elle s'y prit de son mieux, s'embrouilla, pleura un peu, rit aux éclats; Guy finit par comprendre qu'elle souffrait d'être la cousine pauvre dérobant le riche mari de la cousine riche.

Guy, que son embarras avait amusé, devint sérieux.

— Écoutez-moi, Yvonne. Vous rappelez-vous que papa a voulu, l'an passé, me faire épouser un sac énorme : le million de rentes? Je n'avais qu'à dire oui, et je m'appliquais une jeune Brésilienne qui d'ailleurs n'était pas répugnante.

— Nina de Oras?

— Précisément... J'avais le cœur bouclé : j'ai continué de me cramponner à Berthe, et ses douze cent mille francs, vous vous en doutez, ne comptaient pas lourd dans ma décision... Vous savez cela. En revanche, je sais, moi, que vous avez refusé des partis auprès desquels je fais figure de gueux. Alors, n'est-ce pas? c'est acquis. Tous les deux, on se moque des dots? On fera fortune ensemble, pas vrai?

Elle souriait et ne répondait pas. ïl se pencha sur elle et lui dit presque à l'oreille :

— J'ai été un fou pitoyable. Pardonnez-moi. Vous me faites une grâce que je ne mérite pas, en m'accueillant.

— Et si vous reprenez feu pour Berthe?

— Non, fît-il.

ïl chercha ses lèvres. Elle ne les refusa pas.

Depuis qu'elle avait l'âge de raison, elle avait considéré Guy comme son fiancé. Sans qu'elle en eût conscience, ce fut ce consentement qui scella dans une saine chaleur de volupté la décision de Guy et balaya comme une fumée le souvenir de la rebelle.

Mme Corbellier, avec Loute, Jacques et Sandra, quittèrent les premiers le salon de la rue Palatine. L'auto havane attendait en bas, rangée contre l'abside de Saint-Sulpice : à tous les quatre, la clarté sereine d'un crépuscule de printemps, retrouvée dehors, causa une surprise heureuse. Emmeline Corbellier avait machiné de naïves roueries pour rejoindre Croze au lieu de leurs entrevues habituelles : Croze les faisait de plus en plus rares, alléguant le surmenage de ses occupations, alléguant le danger d'être reconnu : les journaux n'avaient-ils pas popularisé la figure du nouveau sous-secrétaire à la Guerre, organisateur de la quatrième arme? Le

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plan d'Emmeline pour se dépêtrer de ses enfants et de l'institutrice consistait cette fois à descendre de voiture au pont de la Concorde : de là, <c pour faire de l'exercice, elle rentrerait à pied jusqu'à la rue Montaigne ». Personne ne fit d'objections; personne ne se proposa pour l'accompagner; c'était l'usage. Emmeline déclarait : ce J'aime mieux faire mon walking toute seule, à ma guise, à mon pas, en m'arrêtant quand je veux... » Sandra dit seulement :

— Madame se rappelle-t-elle qu'il faut acheter des souliers de tennis pour Loute? Les siens sont usés.

— Eh bien, ma petite Sandra, vous mènerez Loute chez John's, dès que vous m'aurez débarquée.

Au coin du quai, face au Palais-Bourbon, l'auto havane se délesta donc de la volumineuse patronne : elle emporta vers les boulevards Sandra, Loute et Jacques. En face de Loute silencieuse et observatrice comme de coutume, Sandra et Jacques parlèrent aussitôt de leur succès commun. Puis ils dirent quelques mots sur l'appartement de la rue Palatine, exprimèrent leurs préférences pour telle ou telle des trois petites, s'amusèrent aux dépens de M. Lecceur. Ce n'était pas la présence de Loute qui empêchait leur conversation de devenir plus intime; au contraire, lorsque Jacques se trouvait par

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hasard seul avec Sandra, il marquait du malaise et se réfugiait en hâte dans la musique. La musique à deux était leur vrai langage, et par elle ils communiquaient bien mieux que par des paroles. Les nerfs de Jacques, sans cette aide, n'eussent pas toléré la présence, le contact de la belle jeune fille : mais la musique l'anesthésiait, pour ainsi dire, et le charme de la présence féminine se glissait en lui, insidieusement, mêlé à cette émotion musicale dont il était sincèrement esclave.

Et comme, musicalement, Sandra lui était tellement supérieure, leurs relations s'accoutumaient à prendre les allures d'une domination d'elle sur lui : elle ne se gênait en rien pour le traiter comme un élève, lui dire : ce Ceci est mauvais... y> ou : « Vous n'avez pas travaillé... » Elle l'enseignait même d'un ton plus rude et moins souriant que Loute : et Jacques goûtait cette rudesse, cette action d'une volonté sur sa volonté... Déjà cette influence s'exerçait au delà des leçons de musique. Des mots que Sandra avait dits, des préférences qu'elle avait avouées commençaient à modifier les habitudes de Jacques. II voyait de moins en moins son cher <( poète idéaliste » Georges d'Ambline, et le baron Lartisan, et Carie Vorberg, dit Carlin — tout le groupe suspect de ses familiers — parce que Sandra ne cachait pas qu'ils lui déplaisaient.

De nouveau, il s'adonnait aux sports, depuis longtemps dédaignés, parce qu'elle proclamait sa préférence pour les hommes adroits et forts de leurs membres : elle-même, au tennis, n'était battue que par Josette. Pas un mot n'avait été prononcé entre eux qui sentît l'intrigue amoureuse : mais tous deux éprouvaient le besoin de la présence réciproque, et les deux heures de musique qu'ils faisaient quotidiennement ensemble avaient pour eux la saveur d'un rendezvous. Mme Corbellier protégeait cette intimité croissante. Jacques restait de plus en plus au logis avec elle, et, de plus en plus, s'associait aux sorties de sa mère et de sa sœur : voilà tout ce qu'elle y voyait. M. Corbellier — confident de Loute — était sans doute plus averti; mais qui dans la maison consultait M. Corbellier?

Jacques accompagna Loute et Sandra chez John's. Tandis que Loute essayait des chaussures de tennis, il causait avec l'Italienne. Elle lui montrait des gants de boxe et l'engageait à prendre des leçons.

— Cela vous fera du bien... C'est un beau sport, plus beau que le tennis. Si les femmes pouvaient en faire, j'en ferais certainement...

Elle s'arrêta de parler. Il la regardait plus fixement, plus hardiment qu'à l'ordinaire. Sandra avait fait sensation parmi les acheteurs et

même parmi le personnel du magasin; Jacques, d'une vanité toute féminine, ressentait de l'orgueil à se montrer auprès d'elle : elle lui appartenait, et vraiment elle ne prêtait d'attention qu'à lui... Vanité qui se superposait à la gloriole cabotine ressentie tout à l'heure chez les Haumont-Manin, quand on les applaudissait ensemble. Cela composait dans son cœur une sorte de puérile sympathie pour elle, et cette sympathie apparut si nettement sur son visage que Sandra s'arrêta court, étonnée, intimidée. Alors, il lui dit :

— Parlez encore. Je regarde remuer votre bouche.

Et une telle phrase, prononcée par Jacques, était quelque chose de si extravagant que Sandra devint rouge, ne trouva plus un mot, et dut, pour se donner une contenance, se réfugier auprès de Loute, qui enfonçait avec effort ses maigres pieds plats dans des chaussures de toile blanche.

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