CHAPITRE XI
PRONOSTIC
Sommaire. — Angiomes stationnaires : point de vue esthétique, fonctionnel. — Angiomes progressifs : « N. proeminens » ; les angiomes dits artériels ou veineux au point de vue clinique. — Influence du sexe, de Fâge : angiomes tardifs. — Complications cirsoïdes toujours possibles. — Incurabilité finale de quelques cas.
L’angiome est, d’une manière générale, une affection bénigne. Comme nous l’avons dit déjà, il devient rarement chirurgical.
Bien des taches ou tumeurs vasculaires ne gênent aucunement ceux qui en sont porteurs ; elles restent indéfiniment stationnaires, quand elles n’ont pas disparu pendant la première enfance. Souvent, malheureusement, surtout quand elles siègent au visage et qu’elles offrent une coloration ou une étendue très accusées, elles constituent une difformité pénible à voir et à supporter dans la vie sociale. La petite Jeanne B..., de l’hôpital Trousseau, dontnous avons souvent rappelé l’observation, était une cause de frayeur intense et de cauchemars pour ses jeunes sœurs.
Les angiomes qui siègent au pourtour des orifices
naturels, fente palpébrale, bouche, etc., occasionnent quelquefois, par les dimensions qu’ils ont acquises, une gêne considérable. On peut y remédier en partie; mais il reste toujours, au moins, une certaine difformité.
En dehors de ces cas spéciaux, le pronostic sera bénin toutes les fois que l’angiome ne manifestera pas des tendances envahissantes. Avant de se prononcer, il faudra donc étudier ses caractères, ses allures. Le nævus proéminent jouit à ce point de vue d’une mauvaise réputation : c’est en effet le premier pas vers la transformation caverneuse ou les dégénérescences artério-veineuses.
Nous avons déjà dit que les anciens auteurs avaient établi une dichotomie très nette et très simple dans la pathologie de Tangiome. Ils admettaient la forme artérielle et la forme veineuse. Cette conception, qui reposait à la fois sur des données théoriques, anatomiques et cliniques, se traduisait de la façon suivante : Qui disait angiome artériel disait tumeur rouge, à sang artériel, rarement stationnaire, disparaissant spontanément ou se compliquant de dilatations artérielles. Angiome veineux signifiait tumeur violacée, à sang noir, stationnaire, suivie quelquefois de dilatations veineuses. Les premières étaient plus souvent circonscrites que les secondes, mais offraient de grandes tendances à s’accroître et à devenir cirsoïdes.
Nous nous sommes déjà élevés contre ces distinctions quelque peu schématiques. En général, l’angiome n’est ni artériel ni veineux, il le devient, c’està-dire qu’il s’accroît dans l’une ou fautre direction,
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sans que sa couleur y soit la plupart du temps pour quelque chose.
Si donc le jugement porté sur les angiomes en général est bénin, il devra toujours être réservé en face d’un cas particulier, au moins dans les premiers temps, jusqu’à ce que la marche vienne donner une orientation plus positive à nos prévisions.
Nous savons, en effet, que les complications veineuses offrent en général une gravité et une étendue bien moindres que les complications artérielles.
Il est deux périodes de la vie où les tumeurs vasculaires devront être surveillées de fort près : la première enfance et la puberté.
La femme est plus exposée que l’homme et les dangers pour elle ne s’arrêtent pas à la puberté : ils ne font plutôt que commencer : les congestions périodiques, la grossesse peuvent en effet retentir à tout moment sur l’angiome et provoquer son accroissement.
P. Broca a pris soin de nous avertir que les angiomes tardifs, qui ne sont probablement pas de vrais angiomes, n’offraient aucune tendance envahissante. Ceci est très vrai; mais il ne faut pas confondre ces angiomes tardifs de Broca avec ceux qui se développent tardivement et dont le germe, apparent ou latent, remontait à la vie fœtale. Nous avons cité plusieurs exemples, et nous en citerons encore, où ces angiomes vrais ont pris tout à coup un développement excessif, souvent sans cause connue. Ceci est bien fait pour nous mettre en garde contre tout angiome et nous décider à intervenir dès ia moindre menace d’aggravation.
L’angiome sous-cutané circonscrit et l’angiolipome représentent les formes les plus bénignes. Beaucoup d’auteurs ne voient chez ces derniers que l’expression d’une tendance naturelle à la guérison. Et, en effet, on les a souvent trouvés extrêmement pauvres en gros vaisseaux. Chez un de nos malades, cependant, il n’en était rien ; aussi pensons-nous qu’une fois le diagnostic posé il sera bon de formuler quelques réserves. On ne peut prévoir, en effet, lequel des deux l’emportera: de l’élément vasculaire ou de l’élément adipeux. 11 va sans dire que ceux qui se développent dans l’orbite comportent un pronostic grave : il peut en résulter parfois une perte complète ou à peu près complète de la vue.
Le vrai danger de l’angiome, celui qui est en quelque sorte le pivot du pronostic, et qui sert de mesure à toutes nos prévisions et à notre conduite chirurgicale, c’est la dégénérescence cirsoïde. Veineuse elle n’offre guère que les inconvénients et les dangers, non méprisables cependant, des varices; mais comme il l’a été souvent répété et pour des raisons connues, elle ne prend que rarement de l’importance. 11 est loin d’en être de même avec les complications artérielles : elles atteignent quelquefois des proportions incurables, exposent à des hémorragies terribles et justifient les interventions les plus graves.
Si les angiomes simples diffus constituent une difformité, les angiomes caverneux sont, dans les mêmes conditions, une véritable infirmité. En s’attaquant à la face, à un membre entier, ils rendent les malades incapables de toute occupation. Plu-
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sieurs d’entre eux retentissent en même temps sur l’état général et aggravent d’autant la situation. Nous avons cité des observations où les viscères, le cœur lui-même étaient atteints secondairement.
Le pronostic de l’angiome est donc variable à rinfmi, comme la lésion elle-même. D’un malade à l’autre, et même sur le même malade, il peut passer de la bénignité absolue à une gravité extrême. C’est dire avec quel soin on devra étudier ses caractères et son évolution cliniques, non seulement pour éviter tout mécompte de pronostic, mais encore l’impuissance thérapeutique.