CHAPITRE IV
I. Les Anglais pauvres et les Anglais riches. — II. Un habitué du boulevard : le capitaine Gronow, — III. L'anglomanie.
Lady Blessington ne fut point la seule qui vînt à Paris cacher sa ruine. Sous Louis-Piiilippe comme sous la Restauration, et d'ailleurs, je crois, un peu en tous les temps, il appartint à la France d'être le grand refuge des Anglais à bout d'expédients. Elle fut l'abri sûr, l'asile traditionnel contre les exigences d'usuriers importuns et les rigueurs de la prison pour dettes.
Il y aurait beaucoup à dire sur Calais et Boulogne, ces deux cités voisines, à quelques heures de traversée des côtes britanniques, où vivotait toute une colonie de sujets d'Outre -Manche, les uns n'ayant choisi l'exil que pour se soustraire à des engagements regrettables, les autres simplement en quête d'une existence paisible et modeste. C'est à Boulogne que Thackeray (1) vint écrire son roman des Newcomes. C'est là de même, et la même année, que Dickens (2) vint achever sa saison d'été.
(1) Eyre Growe, Thackeray's Haunts and Homes, pp. 34 et 3o.
(2) Dickens vint constamment séjourner à Boulogne avec sa famille, voir The Letters of Charles Dickens, édit Macmillan, 1909, pp. 263, 283, 289, 297, 333, etc..
Dickens habitait la villa du camp de droite, au pied de la colonne commémorant le séjour dos armées impériales; Thackeray cantonnait dans le château de Brequerecque, vieille demeure croulante et délabrée, perdue sous le feuillage, à l'extrémité d'un faubourg solitaire. Toutefois ses heures de loisir, ce dernier se réservait de les passer à l'Hôtel des Bains, surveillant de l'une de ses cinquante fenêtres le quai perpétuellement en rumeur, les paquebots gagnant le large et poussant dans le bleu du ciel leurs panaches de suie brune, et les blanches falaises du Kent que par les beaux jours on apercevait à l'horizon. Les paysannes en sabots, les pécheurs en mollets nus, la marmaille criant et courant le long du port, et les « petits soldats français, hauts de quatre pieds, en culottes rouges, avec leurs énormes pompons, leurs visages tannés, leurs yeux clairs et malins», tout cela toujours devait laisser chez Thackeray de plaisants et de gais souvenirs (1).
Mais déjà peut-être l'époque à laquelle Dickens et Thackeray séjournèrent ensemble à Boulogne, se rapproche-t-elle un peu trop de la nôtre. Avant eux, en 1843, un do leurs aînés dans les lettres anglaises était venu se fixer dans cotte même ville, Thomas Campbell, auteur du Last man et de Pleasures of Hope. Ainsi que beaucoup d'autres, Campbell avait quitté son pays pour des motifs d'ordre pécuniaire et mourut loin des siens. « Nous aimons infiniment Boulogne, déclarait néanmoins le poëte quelques semaines après son arrivée, et logeons dans un hôtel paisii)le. Notre pensioti est de quinze napoléons par mois, outre quinze francs pour les domestiques. Nous avons deux chambres à coucher, un salon magnifique, à déjeuner, dîner et goûter. «Déplus,
(1) Thackeray, The adventur es of Philip, chap. xvi, suiv. ; Tlie Yellow plush ' correspondence {Poring Farts), The Paris Sketch Book (An Invasion of France) ; The Newcomes, chap. Lxxii ; lady Morgan, la France en 1829 et 1830, voL I, chap. m.
Campbell jouissait de l'inestimable avantage de résider sous le même toit qu'Alexandre, prince de Gonzague et duc de Mantoue, qui, dépossédé de ses états par l'Autriche, s'était, à la suite d'aventures diverses, fixé pour un temps sur les bords de la Manche. Enfin Campbell découvrait à Boulogne force compatriotes. Il est vrai que, de son propre aveu, tous n'étaient point d'une conduite exemplaire. « Ce sont assez généralement des coquins, dit-il, bien que parmi nous il y en ait d'honnêtes! En résumé l'endroit sert de rendez-vous à l'élite des fripons d'Angleterre (1). » Le plus souvent en effet le séjour en France de ces derniers n'avait pour but que de faire des achats à crédit, puis à la hâte de repasser le détroit en emportant leurs marchandises. Cette profession d'ailleurs exigeait un tact exceptionnel, car il va de soi que les habitants de Boulogne étaient à la longue devenus d'une méfiance remarquable et surveillaient leurs débiteurs avec un soin jaloux. Bon nombre se trouvaient de la sorte fort embarrassés de rentrer chez eux. Toutefois, ils prenaient l'exil en patience et gaiement oubliaient leurs maux à l'hôtel Tessiliac, ancien couvent dont les hôtes n'avaient alors plus rien du caractère monastique (2).
Calais de même regorgeait d'émigrés. « Nous y avons trouvé lady Oxford et ses filles qui logeaient en garni, note en passant lady Granville. De plus en plus, cet endroit semble tenir lieu de purgatoire aux âmes à moitié damnées (3). » Mais outre ceux qui y résidaient à demeure et point pour leur agrément, les touristes et voyageurs affluaient dans la vieille cité. Depuis 1815, elle était devenue le centre de réunion entre Londres et Paris, plus exactement entre la Grande-Bretagne et
(1) W. Beattie, Life and Letters of Th. Campbell, vol. III, pp. 346, 348, 352, 336.
(2) Richardson. Recolleclions, vol. II, pp. 181 et 182, 260 et suiv.
(3) Countess Granville, Letters, vol. I, p. 94.
le Continent, station d'usage où l'étiquette voulait que l'on s'attardât quelques heures. Rue Royale, s'élevait l'Hôtel Dessein, fameux pour sa bonne chère et ses traditions d'urbanité, avec sa noble cour, son jardin fleuri, ses cuisines princières, ses valets attentifs et cérémonieux, tous « g-entlemen de la vieille école », serviteurs attitrés de la plus illustre clientèle de l'Europe. Qui ne s'était arrêté chez Dessein ! Au numéro 31, l'on montrait encore la chambre où Sterne avait élu domicile, puis, suspendu au mur, le portrait de Walter Scott par sir Joshua Reynolds, puis l'appartement qu'avait occupé le roi George IV, lorsque d'Angleterre il s'était rendu en Hanovre, appartement qui sans doute reçut quelques années plus tard le duc de Northumberland, quand celui-ci vint en grande pompe conférer à Charles X l'Ordre de la Jarretière. Enfin, comble d'honneur, à Dessein revenaitleprivilège de pourvoir au service de la bouche de M. George Brummell qui non loin logeait dans la maison du libraire Leleux. On se souvient qu'avant d'aller remplir en Normandie les fonctions de consul l'éminent personnage habita longtemps Calais et pour tous les mondains avertis la présence d'un tel homme ne pouvait manquer do donner à la ville un éclat particulier (1).
Bien d'autres moins notoires achevaient en ce même lieu une vie jadis ou brillante ou joyeuse et la liste serait longue des célébrités londonniennes qui vinrent à Calais pour trouver le silence et l'oubli. Rue des Mail) L. Sterne, Sentimental Journey (Calais) ; Percy Fitzgerald, Life ôf George IV, vol. II, pp. 213 et 214 (voir note) ; Planché's, Recollections, vol. 1, p. 64; Jesse, The Life of George Brummell Esq., p. 273 et suiv.; Countess Granville,Le//e?'s,vol. II, pp.327 ;\V.-D. Fellowes, Paris during the inleresting month ofJuly 1815, J). 4 ; Duke andduchess of Rutland, Journal of a Short trip to Paris, p. 4 ; lady Morgan, la France, en 1829 et /<9.3VJ, chap. 1 et u ; Miss Berry, Journal et Correspondence, vol. III, p. 345; Thackeray, Roundabout Pape/'s, Macmillan and C° (Dessein'sj, p. 213.
réchaux, l'on citait de la sorte un nommé Gordon. mieux connu sous le pseudonyme de Jemmy Urquhart, excentrique hors pair, lequel avait jeté aux quatre vents plusieurs beaux et bons héritages. Tantôt dans l'opulence, mais plus fréquemment dans la gêne, il vivait en exil de ressourcés problématiques. Au surplus, ce Jemmy nourrissait des passions bizarres dont la moindre n'était pas son goût très vif pour le spéciale d'exécutions capitales. Il poussait la manie jusqu'à réuniren sa demeure force chaînes, entraves et cordes de pendus, en dehors de quoi il étudiait l'art culinaire avec une application soutenue. Ailleurs, à Tbôtel Robert, proche de la rue de l'Etoile, habita longtemps la duchesse de Kingston, figure intéressante à plus d'un titre. « Riche et prodigue, la noble dame passait pour une des émigrées les plus en vue de l'endroit et, de ce côté de la Manche, son petit faible, à savoir sa préférence pour un grand nombre d'époux à la fois, servait à rehausser bien plus (ju'à discréditer ses charmes. « Tel est son goût », répétaient les populations indulgentes au sein desquelles Sa Grâce était venue chercher asile, » Plus loin, entre Basseville et Calais, dans un cottage à la mode anglaise, vivait un certain M. Apperley, grand juge en matière de sports, homme de lettres à ses heures, et dont la réputation s'étendait au loin. Leduc d'Orléans lui-même voulut bien s'intéresser à ses doctes ouvrages et lorsque Son Altesse mourut, victime d'une chute de voiture, Apperley perdit là son plus chaud protecteur. Le pauvre homme en effet se débattait au milieu de difficultés pécuniaires qui devaient le mener au tombeau (1).
(1) Richardson, Recollections, vol. Il, p. 43; Robert-Bell Galton, Annals and Legends of Calais, chap. xxiu. De C.-J. Apperley on peut consulter.entre autres ou\rages,Nimi^od abr-oad, London, Colburn, 1842, 2 vol. in-8 (Chantilly Spring meeting of 1841. French Jockey Club, Racing in France, etc.) et Nemrod ou l'Amateur des chevaux de course, (Observations sur les méthodes les plus nouvelles de propager, d'élever, de dresser ou de monter les chevaux de courses). Paris, 1838, in-8.
La plupart étaient logés à la même enseigne. Hors d'état chez eux de payer leurs dettes, ils émigraient en France; mais, à peine débarqués, ils se hâtaient, pour vivre, d'en contracter de nouvelles, si bien que, pour peu qu'ils réussissent à se libérer des unes, les autres bientôt ne tardaient point à les incommoder également. Ne pouvant obtenir de paiement immédiat, les créanciers de la région entendaient au moins garder près d'eux leurs débiteurs à titre d'otages et c'est ainsi que beaucoup ne revirent jamais leur pays. Brummell mourut à Caen, Campbell s'éteignit à Boulogne, Apperley rendit l'âme à Calais, non moins que Jemmy Urquhart, lequel, un soir, par mégarde, se rompit le cou dans son escalier de la rue des Maréchaux. Enfin, lorsque, remontant à quelques années de là, on feuillette le registre des naissances et décès, comme parfois l'on s'expose à des rencontres singulières. N'est-ce pas dans cette même ville de Calais que, le 15 janvier 181S, mourut obscurément la « dame Emma Lyons, âgée de 51 ans, née à Lancashire, en Angleterre; fille de Henry Lyons et de Marie Kidd^ à une heure après midi, au domicile du sieur Damy, rue François » ? Pauvre lady Hamilton ! Car c'est elle, c'est bien la beauté fameuse, le modèle de Vigée-Lebrun et de Romney, qui, tour à tour petite servante, journalière et courtisane, puis ambassadrice fastueuse, amie de la reine de Naples et protégée de Nelson, se traîna finalement jusque chez nous pour y mourir de faim (1).
Mais Paris principalement servit de quartier général aux réfugiés britanniques, anciens beaux sur le retour,
(1) Robert Bell Calton, Aimais and Legends of Calais, chap. xxiv.
212 LES ANGLAIS A PARLS
joueurs à bout d'expédients, contraints de songer à la retraite et d'abandonner les lieux témoins de leurs exploits de jeunesse. A tout instant, sous Louis-Pbilippe et les deux règnes qui précédèrent, on a la surprise do découvrir gà et là, vieillissant dans l'oubli, maint héros de la veille, ex-favori du prince de Galles ou compagnon d'enfance du duc d'York, telle aventurière déchue, célèbre en son temps, tel habitué des clubs de Saint- James ou du Pavillon de Brighton, déiiris de ce monde infatigable de soupeurs, de buveurs, de boxeurs qui vers la fin du xvni« et le commencement du xix® siècle emplit toute l'Angleterre du fracas de ses débauches.
Comment prévoir qu'un jour nous aurions retrouvé en France Mrs Mary Anne Clarke, cette ancienne maîtresse du duc d'York, dont jadis tant de solliciteurs avaient recherché les bonnes grâces, au même titre que celles d'un ministre d'Etat. Peut-être se souvient-on de l'aveugle confiance que le Prince avait jugé bon de lui témoigner et de l'abus qu'en avait fait celle-ci pour trafiquer des grades militaires, des charges de cour et des fractions ecclésiastiques, de l'enquête ouverte par la chambre en 1809, et des scandaleuses, des folles révélations qui suivirent. Mrs Clarke perdit son influence ; mais elle garda sonargent. Après Waterloo, suivant une mode assez répandue parmi ses compatriotes, elle vint élire domicile sur les rives de la Seine. Elle y vivait paisiblement et commodément, de temps à autre gratifiée de la visite de ceux de ses anciens amis qui ne l'avaient pas oubliée. On affirme que le marquis de Londonnery ne manquait jamais de l'aller voir et professait à l'endroit de son intelligence la plus vive admiration. Elle avait au reste des manières agréables et jusqu'à son dernier jour conserva les traces d'une grande beauté. Elle était vive, enjouée, railleuse, douée d'une mémoire excellente et qu'elle se plaisait à faire valoir en contant sur la
famille d'Angleterre des anecdotes aussi divertissantes que risquées (1).
Qui se serait davantage imaginé revoir à Paris lord Barrymore, ce représentant d'un autre âge, qui dut à son talent pour la boxe, à la dextérité surprenante avec laquelle il menait à quatre de figurer parmi les intimes du Régent d'Angleterre? Lui aussi, vétéran de la mode, il avait assistéaux ébats de S. A. R. ; il avait été de tous les bals, de toutes les mascarades, de toutes les fêtes; il avait pris sa part des longs soupers, il avait chanté sa chanson. Car la chanson bacchique était alors tenue en grand honneur et lord Barrymore s'y distinguait particulièrement. Buveur intrépide, pourvu d'une voix retentissante, il ne se passait pas de festin sans qu'il eutonnât son couplet préféré, lequel se terminait comme suit: Chip-chow, cherry-chow, fol-loi de riddle-loiut Et ses compagnons de reprendre en cœur avec lui. Certain capitaine, héros de la guerre d'Amérique, se trouvait un jour de la partie, et comme il insistait plus que de raison sur ses courses en pays sauvages, lord Barrymore lui demanda si par hasard il n'avait jamais rencontré sur sa route la tribu des Clnp-cliouK Le vieux guerrier, qui peut-être n'en avait pas tant vu qu'il le voulaitbien laisser entendre, mais qui tenait à n'être pas pris au dépourvu, entretint donc longuement les convives sur les us et coutumes des Indiens Chip-chow. — « Et la tribu des Cherry-chow? interrompit lord Barrymore; parlez-nous des Cherry-choiu. — Dame, c'est une race toute différente » répartit l'autre, qui de nouveau s'empressa de satisfaire à la curiosité de son
(1) Percy Fitzgerald, The Life of George the Fourth, vol. II, pp. 3 et suiv. ; The Croker Papers, vol. I, pp. 13 et 14; Gronow, Réminiscences, vol. I, pp. 25 et suiv. En 1813, fut publié un ouvrage intitulé comme suit : les Princes rivaux ou Mémoires de Mistress Mary-Anne Clarke, favorite du duc d'York, écrits par elle-même, traduits de l'anglais. Buisson, in-8.
interlocuteur. Sur quoi, lord Barrymore partit d'un horrible éclat de rire et s'écria : « Maintenant, mon officier, dites-nous un peu ce que vous pensez de la tribu des fol-loi de riddleAoLon /Puis, comme au milieu del'hilarité générale l'infortuné capitaine ouvrait de grands yeux, le mystificateur leva bien haut son verre et de sa voix la plus éclatante reprit tout au long son infernal couplet.
De ses innombrables mauvais tours, nul doute que celui-ci ne compta pour un ^des moins cruels et ses exploits nocturnes, ses batailles avec leguet devaient longtemps servir de thème aux gazettes de la ville. Jamais las, toujours buvant, chantant, sacrant, il déployait dans les sports un acharnement de fou furieux et mettait la même ardeur sauvage à rosser le pauvre monde qu'à surveiller un combat de coq. La fortune la mieux établie n'eût pu résister à ses perpétuelles débauches et lord Barrymore n'en avait jamais possédé qu'une médiocre. Vint un jour où les huissiers encombrèrent son logis ; mais il ne s'alarma point pour si peu et^ les revêtant de la livrée, s'en servit comme de maîtres d'hôtel. Il eut deux frères, également pleins d'entrain, et l'une de ses belles-sœurs. Miss Coghlan, épousa le duc de Castries. Gela se passait du temps de l'émigration et les nouveaux mariés faisaient pauvre figure. Quoi qu'il en soit, Louis XVIII remonta sur le trône, le duc reprit possession de ses biens et ce fut dès lors à son tour d'héberger l'ancien roué de Londres. La bourse vide et criblé de dettes, boitant d'une jambe et la tête affaiblie, lord Barrymore vint donc sur le Continent achever son aventureuse carrière. Il vivait à l'hôtel de Castries et, dit-on, en 1823, rendit l'âme en cette demeure (1).
(1) Th. Raikes, Journal, vol. III, pp. 200 et suiv. ; Richardson, Recollections, \ol. Il, ]). i^l ; Th. Moore, Memoirs, vol. lH, pp. 9 et 216; Lewis Melville, The Beaux ofthe Regency, vol. I, pp. 67 et suiv. ; Gronow, Réminiscences, \o\. II, p. 257.
Vers la même époque, on eût pu remarquer un homme entre deux âges qui, parles beaux jours, s'en allait sous les arbres des Tuileries accomplir sa promenade quotidienne. Grave et méthodique, il suivait religieusement l'itinéraire qu'il avait suivi la veille, puis, gagnant son banc habituel, toujours le môme, il jouissait en repos de la douceur du soleil et du spectacle des allants et venants. Une connaissait âme qui vive, mais paraissait ne point se soucier outre mesure de frayer avec autrui. Qui d'ailleurs eût-il pu connaître et qui donc eût deviné en ce gentleman solitaire et correct Scrope Davies, l'ancien compagnon de Byron et son ami d'enfance? Evidemment, Scrope ne s'illustra point à la manière de lord Barrymore ; même ne s'illustra-t-il point du tout. Pourtant son nom reste inséparable de celui du grand poète. Tous deux s'étaient connus à Cambridge, au temps où, déjà fort vain de sa personne, Byron, chaque nuit, se garnissait le front de papillotes et quoi qu'en secret Scrope n'hésitât guère à déclarer sou ami « vaniteux, tyrannique, suffisant, méfiant et jaloux », l'un etl'autre, une fois leurs études terminées, avaient continué de se voir assidûment. Une aussi flatteuse intimité justifierait au besoin la réputation d'esprit de ce Davies, clubraan d'un genre à part, féru des classiques, enthousiaste de Moore et la tête perpétuellement farcie do strophes poétiques. Son amabihté, ses talents de causeur lui valurent force relations dans le beau monde; mais nul doute que sa grosse fortune n'y contribuât davantage encore.
Un soir, le Ifi mai de l'année 1816, alors qu'il dînait dans Clarges Street, en compagnie de Byron, un billet fut apporté, lequel exigeait une réponse immédiate. Scrope le parcourut d'un coup d'œil, puis le tendit à son ami qui lut à son tour :
Mon cher Scrope, envoyez-moi 200 guinées. La banque
est fermée el tous mes fonds sont dans le trois pour cent. Je vous rendrai cet argent demain matin. Tout à vous.
Georg-e Brummell.
Appel suprême, expédient de la dernière heure! Sans hésiter, Davies prit la plume et répondit par le billet resté fameux :
Mon cher George, c'est très malheureux ; mais tous mes fonds sont dans le trois pour cent. Tout à vous.