TH. R A I K E S E S Q
(Journal. — Vol. I).
LA COLONIE ANGLAISE Eï LES ANGLOMANES 217
passant par la capitale, ne manquaient point de l'aller voir à riieure de sa promenade. Le reste du temps il ne bougeait de sa demeure, lisant et relisant ses auteurs favoris et rédigeant des souvenirs qui malheureusement disparurent à sa mort (1).
Un autre exilé résidant alors chez nous était William Spencer. Je crains qu'eux-mêmes les Anglais ne lisent plus beaucoup ses vers, des vers légers, aimables, un peu vides, un peu fades, mais polis à souhait et qui valurent à leur auteur d'être en son temps choyé, fêté, gâté par la fashion de Londres. Comme ses propos, Byron déclarait ses œuvres « parfaitement aristocratiques », suprême éloge! Dernier rejeton de lord Charles Spencer, lui-même fils du troisième duc de Marlborough, William avait toujours vécu dans l'entourage du duc d'York. Insouciant et prodigue, il eût vite fait de voir le fond de sa bourse. En 1810, Moore, qui lui-même séjournait à Paris afin d'échapper à la prison pour dettes, y retrouvait Spencer, toujours gai, spirituel et, « selon sa coutume, fort amusant ». L'année suivante, rue du Helder, lady Morgan était à son tour gratifiée de sa visite. « Ce matin, raconte-t-elle, je posais devant Berthon lorsqu'en l'absence de ma servante le frotteur de l'hôtel ouvrit la porte toute grande et d'un seul trait annonça : « Lorwilliamspence ! » Sur quoi parut William Spencer, poète lauréat de l'aristocratie londonnienne. Quelle aimable surprise! Toujours il apporte avec lui je ne sais quel parfum d'élégance britannique. Berthon se montra fort aise de la cordialité de notre entrevue qui tout de suite, à l'en croire, illumina ma physionomie; — jusqu'àcette heure elle n'avait exprimé
(1^ Gronow, Réminiscences, voL I, pp. 131 et suiv. ; voL II, p. 93; Th. Raikes, vol. II, p. H2, vol. 111, p. 218, vol. lY, pp. .'5, 20, 69, 100, 135, Ibl ; Richardson, Recollections, vol. I, p. 156 : lord Broughton,Re('o//ec'lions of a long life, voir index, voir également Dictionanj of National Biography, article Byron, vol. VIII, p. 135.
que l'ennui. Il fit asseoir Spencer de manière que je pus le voir et se mit à me tarabuster le visage de telle sorte que, j'en suis certaine, ma pose me donna tout l'air d'une illustration du Petit Courrier des Dames, ie profitai de l'occasion pour demander à Spencer une copie de ses beaux vers intitulés : Excuses à lady Hamilton pour m' être attardé chez elle, fasciné par les yeux de la divine Susan Beckford (plus tard duchesse de Hamilton). 11 prétendit les avoir oubliés. Je répondis que c'était là une affectation indigne' de lui, et je récitai moi-même la première strophe :
Too late I stayed-forgive the crime,
For who could count tlie hours ?
For lightly falls the foot of time
That only treads on flowers (1).
Berthon, simulant une vive admiration, s'écria : « Mais traduisez-moi cela, miladi. » Je commençai
donc: « J'ai resté trop tard l'autre soir » ; mais voilà
que Spencer et moi nous partîmes d'un grand éclat de rire et ne pûmes continuer. Berthon semblait abasourdi. «Oh! déclara Spencer en un français irréprochable, il ne s'agit que d'une bagatelle, digne de Voiture et de l'hôtel de Rambouillet.' — » «Vraiment! dit Berthon qui sans doute ne connaissait ni l'un ni l'autre. Attention, miladi!» Et derechef, il se mit à peindre cependant que de notre côté nous conversions en anglais, nous entretenant des cancans de Mayfair, de frivolités à la mode et du dernier bon mot de Miss Berry. m
Dix ans plus tard, passante Paris, lady Blessingtou recevait de même William Spencer, « ce type de l'Anglais, homme du monde, simple, posé, bien mis ».
(1) « Je suis resté trop tard — pardonnez mon crime : mais qui donc eût pu compter les heures? Le pied du Temps n'appuie guère lorsqu'il ne foule que des fleurs. »
Hélas! en quel état pitoyable le retrouvait-elle, à quel degré d'abjection en était-il réduit! « car, bien que parfois encore il émît quelques jolies pensées, elles étaient comme les visites célestes, rares et distantes, marquées par des intervalles de silence complet ou de bavardages saugrenus. » Disons-le, William Spencer buvait. Il buvait le matin, il buvait le soir, tous les jours et toute l'année. Du héros de salon, du gracieux poète, il ne restait qu'un homme à l'œil vague et terne, aux joues blêmes et creuses que seule la vue d'un verre de Champagne parvenait à tirer de son demi-sommeil. « Quelle fin misérable après une si brillante carrière ! soupirait lady Blessington... Je me sentais mélancolique au possible en voyant ce débri; mais les gens qui l'entouraient ne semblaient observer rien d'anormal en sa personne. Aussi bien, ne l'avaient-ils pas connu en son beau temps (1) ! »
Spencer mourut à Paris en 1834. Thomas Raikes y était venu s'installer dès l'année précédente. Ce n'est pas un personnage illustre que Thomas Raikes, ni même un personnage très remarquable. A nos yeux toutefois, il lui reste le mérite d'avoir vécu chez nous pendant huit ans et de nous avoir légué son journal (2). Mais encore là, devons-nous faire quelques réserves. A vrai dire, si l'existence de Thomas Raikes est en elle-même plutôt insignifiante, ses talents, ne serait-ce que ses talents d'observateur et de conteur, ne dépassèrent jamais les bornes d'une honnête médiocrité. Il ne faudrait pas chercher dans son ouvrage des remarques bien nouvelles ou bien profondes, ni des considérations bien significatives sur les mœurs parisiennes. Pour lui la
-(1) Lady Morgan, My Autobiography, pp. 169 etsuiv. ; Lady Blessington, voL L P- 328; Th. Moore, Memoirs, voL H, p. 311 ; Th. Raikes, Journal, voL I, p. 293. Voir Diclionary of National Biography.
(2) 11 parut en 1856, avec le titre suivant : A Portion of the Journal kept hy T. /{aiA'es Esq-., 4 volumes in-8, le tout respectueusement dédié, on ne sait trop pourquoi, à S. M. I. Napoléon 111.
grande affaire c'est la politique, j'entends la politique sous son aspect le plus étroit et le plus plat. Ouvrez au hasard un de ses quatre volumes de souvenirs, et ce sera merveille si vous ne tombez point sur quelque dissertation fastidieuse ayant trait à la prochaine combinaison ministérielle de France ou d'Angleterre. Il ne tarit point sur ce chapitre. Il y revient, il s'y complaît, et toujours sur lemème ton pessimiste, solennel et convaincu. Car notre homme ne fait point mystère de ses inquiétudes et, selon lui, les choses ne vont nulle part ainsi qu'elles devraient aller, pas plus de ce côté-ci de la Manche que de l'autre.
Mais chez Thomas Raikes, quelque chose l'emporte encore sur la politique: ses relations. Avoir des relations, les accroître, les cultiver, en tirer gloire, tel est à coupsùr leplus cher de ses divertissements, et son but suprême dans la vie. A cetefTet, il témoigne d'une ardeur, d'une persévérance, d'un sérieux qu'évidemment l'on ne saurait trouver chez un autre que chez un Anglais renforcé. C'est miracle de l'entendre, de l'observer. A chaque ligne s'épanouit au grand jour la vanité la plus candide et la joie sans mélange de pouvoir se dire l'ami de lord Yarmouth, l'intime de lord Alvanley ou le correspondant du duc de Wellington. Je ne sais si tout le monde connaissait Thomas Raikes; mais lui, Thomas Raikes, connaissait tout le monde. Sitôt arrivé à Paris, son premier soin est de se faire admettre dans un club à la mode; bientôt, le voilà présentant sa fille à l'ambassade, puis à la cour, se liant avec le duc de Guiche et le duc de Gramont, fréquentant chez les Greffulhes, chez les Noailles, chez les Fiahaut, collectionnant les répliques de Montrond, les méchancetés du Prince de Talleyrand et se donnant pour un familier d'Alfred d'Orsay (1).
(1) T. Raikes, Journal, voL lY, voir index.
N'allons point cependant faire à Thomas Raikes un grief de ses chères superstitions, car de là résulte en somme l'intérêt le plus clair de son journal. Voilà comment nous y retrouvons aujourd'hui mainte anecdote curieuse et maint renseignement biographique venant à point confirmer ou compléter ce que nous avions pu lire ailleurs. Par manie d'ostentation, l'auteur se plaît à laisser entendre qu'il est au fait des tenants etdes aboutissants de chacun, — de chacun des membres de la fashion, — cela va de soi. Parentés, origines, questions de fortune ou de rang, il est sur cet article de première force et bien que généralement ses mémoires témoignent de la plus rebutante sécheresse, néanmoins, à défaut d'autre chose, ils pourraient tenir lieu de chronique mondaine Ou mieux, à l'occasion, d'annuaire cosmopolite.
Enfin Raikes, pour des motifs d'un autre genre, avait droit de hgurer spécialement dans ce chapitre. Jusqu'ici, que ce soit à Boulogne, Calais ou Paris, nous n'avons surtout rencontré parmi nos fugitifs d'Outre- Mancheque de pauvres hères acculés à la ruine, déchus sans retour et vivant en exil de ressources problématiques. Or, Thomas Raikes n'en est heureusement point réduit à ce degré d'infortune et l'existence qu'il mène à Paris, la société qu'il y fréquente, ses voyages à Rome, à Carlsbad, à Venise attestent qu'il jouissait encore de l'aisance la plus honnête (i).
Il était fils d'un riche marchand de Londres et tout d'abord, grâce à la fortune paternelle, il eut tous les loisirs nécessaires pour mener une existence conforme à ses vœux, c'est-à-dire que, le matin, il avait coutume de s'occuper un peu, très peu d'affaires et que, le soir, il figurait en oisif dans les clubs du West-End. Il était du Carlton, il était du Watier's, il était du White's et partout, sur les livres do paris, son nom revenait avec
(1) Countess Granville, Lellers, voL II, pp. 253, 300 et 321.
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exactitude (1). Bref, rien ne manqnait à son bonheur lorsqu'on 1833 certains embarras financiers J 'obligèrent à Ja réflexion. Sans doute, n'était-il pas ce qu'on appelle ruiné; mais enfin il se voyait dans la nécessité de changer quelque peu d'existence. Il convenait de prendre un parti ; en [quoi Raikes eut vite lait de se conformer à l'usage britannique. Momentanément contraint deréduire son budget, il estima qu'en définitive le plus sage, le plus économique, en même temps que le plus agréable était encore de changer de pays et que de. tous les pavs la France était le plus hospitalier. Lui-même nous le dit clairement : « Les avantages principaux d'habiter ici sont que, le climat y est plus sain, que l'on y vit à meilleur compte et que, sans souci de ses voisins, l'on y peut régler son budget à son gré, chose qui, nous le savons tous, est impossible en Angleterre (2).» Tel est en somme le point capital. « Une famille qui viendrait en France dans l'espoir d'obtenir à meilleur marché qu'en Angleterre les premières nécessités de la vie, serait dans une grande erreur, écrit de son côté Madame TroUope Mais la nécessité de l'ostentation, la
plus coûteuse de toutes celles que le rang impose, est presque nulle ici, et l'on peut s'en dispenser, sans s'abaisser le moins du monde. »
Sous une forme ou sous une autre, dans leurs lettres, mémoires ou récits de voyage, nous voyons tous nos hôtes s'accorder sur ce point. D'une manière géné-
(1) On l'avait baptisé du sobriquet d" « Apollon », sous prétexte que le matin il se réveillait à l'Est de la ville, autrement dit faisait dans la « City » métier de commerçant et que le soir, homme du monde, il achevait sa joui'née aux alentours de Saint-James, cest-à-dire dans le "West-End. Tout porte à croire en effet que les clubmen londonniens prirent assez volontiers Thomas Raikes comme plastron,voir Gronow, Réminiscences, \ol. I, pp. 164, 227, 279 ; The troker Papers, vol. 1, p. 432; Dictionary ofNatio7ial Bior/raphy : E. Yilletard, Bévue contemporaine, janvier, février, 1851; Lewis JMelville,r/(e Beaux of'lhe Begency, vol. n, p. 14T.
(2) Th. Raikes, Journal, vol. I, p. 215.
raie, on vit à meilleur frais à Paris qu'à Londres, l'argent y est tenu en moindre estime, l'étiquette mondaine est moins étroite, moins exigeante, moins fastueuse et parfois même l'on y juge un homme sur ses talents plus volontiers que sur sa fortune (1).
Bien des Anglais, je le répète, s'avisèrent d'un arrangement analogue à celui que prit Thomas Raikes et ce dernier représente à merveille toute une catégorie de ses compatriotes établis alors en France, gens à la fois soucieux de leurs aises et de leur dignité, qui, ne pouvant vivre dans leur pays selon leur condition, estimaient plus simple de vivre chez nous. Sans doute, le major British que Thackeray met en scène dans son Livre de croquis parisiens, n'est-il qu'un major de fantaisie. Cependant, il exista pour de bon ce type de l'officier britannique en demi-solde, dont les pareils, licenciés après Waterloo, vinrent en foule prendre leur retraite chez leurs ennemis de la veille.
Sauf durant le mois d'automne que British allait régulièrement passer chez son ancien colonel, « vieux gentilhonmie qu'il n'était pas peu lier de compter au nombre de ses amis », British résidait sur le Continent les onze autres mois de l'année. On l'apercevait chez tel ou tel petit prince d'Allemagne, dans telle ou telle petile ville d'Italie ; tour à tour se chauffant au soleil de Naples ou se promenant sur les bords du Rhin. Mais Paris, quelle que fût la saison, restait son port d'attache. Ce n'est point qu'il y menât une existence fastueuse; mais il y vivait honorablement et commodément, en honnête et respectable major qu'il était. Certes, pour ouvrir sa porte, il n'avait point de laquais en livrée; mais cela n'empêche qu'on venait lui rendre visite. Il n'avait point
(i) TroUope, Paris et les Parisiens en IS35, voL II, pp. 68 et suiv.; VV. BeaUie, Life and Letters of Thomas Campbell, vol. III, p. 166 ; Thackeray, The adventures of Philip, chapitre xix.
non plus de carrosse pour sortir; mais l'ambassadeur ne manquait cependant pas de le convier à chacune de ses fêtes. A l'occasion enfin, il arrivait que British eût à veiller lui-même sur le bon état de sa garde-robe; mais nul n'était plus correct à voir et plus digne. Que de fois, au café de la Rotonde ou devant Tortoni, Thackeray le rencontra, promenant ses bottes pointues, son couvrechef entré jusqu'aux oreilles, « sa cravateempesée, soigneusement nouée sous sa ronde et rouge petite figure et son habit bleu, scrupuleusement ajusté à sa courte petite personne (1)! »
Il est vrai qu'en même temps il rencontra le général Baynes et le colonel Bunch, eux aussi, vétérans des guerres de la Péninsule et qui, vu leurs nombreuses familles et leurs budgets restreints, étaient venus à Paris prendre leurs quartiers d'hiver. Bien souvent, il aperçut les deux vieux soldats qui, bras dessus bras dessous, entraient chez Galignani pour consulter les gazettes, ou se rendaient au Carrousel pour assister aux revues. De loin, ils reconnaissaient le numéro des régiments qu'ils avaient jadis combattus. « Ils n'étalaient aucune jactance au souvenir de leurs exploits passés, mais un clin d'œil suffisait pour les mettre d'accord. Puis ils tiraientde leurs vieilles malles leurs vieux uniformes et, pardieu! montant dans un carrosse de louage, allaient se faire présenter à Louis-Philipe. Puis, ils achetaient un catalogue et s'en allaient au Louvre; devant les tableaux^ ils secouaient leurs honnêtes vieilles têtes et même, je le crains, à la vue de certaines nymphes de la galerie des sculptures, ils échangeaient des regards équivoques et se donnaient dans leurs vieilles côtes de
(1) Thackeray, The Paris Sketch Book, édil Macmillan.pp. 23 et suiv. The Fitz-Boodle Papers, édit. Macmiilan, pp- 399 et kl*: l'Henn/te Rôdeur ou Observations sur les jnœui's et usages des Anglais et des Français, vol. II, p. 170.
grands coups de coude. Ils allaient à Versailles avec leurs familles et fort honnêtement conviaient ces dames chez le restaurateur (Bunch avait emporté dans son portefeuille un mémorandum de Benyon, aide de camp du duc lors de la dernière campagne, et celui-ci l'avait engagé vivement à essayer de Beaiwilliers ; malheureusement Beauvilliers n'existait plus depuis vingt ans). Ils emmenaient aussi leurs familles au Théâtre Français pour y voir une tragédie, et tous ils emportaient des livres, et tous ils déclaraient que de leur existence ils n'avaient vu pareille absurdité; et je dois dire que bien qu'invisible dans le fond de la loge Bunch rontla de telle sorte qu'il fit sensation. « Cornealw (Corneille) était au-dessus de ses forces : à la bonne heure pour Shakespeare, pour John Kemble, Mrs Siddons, Mrs Jordan ! Mais quant à ces sortes d'histoires !...(i). » Enfin, Thackeray suivit Baynes et Bunch dans la modeste pension de famille oii eux et les leurs trouvaient à bon marché le vivre et le couvert. Il connut le Petit Château cV Espagne ^ avenue de Valmy; surtout il en connut les habitués, le jeune Mr Clancy, du collège de Trinité, à Dublin, l'honorable Mrs Boldero, dont l'époux était sans cesse au loin, à la chasse, et dont le frère, lord Strongelharm, possédait en Ecosse un si vaste château; puis M™*^ de Smolensk, baronne d'occasion, soi-disant veuve d'un général de l'empire, au passé douteux, aux pommettes rouges de fard qui, minaudante et souriante, en carrick à l'indienne, venait chaque soir et matin trôner au milieu de ses botes. Combien d'exgénérales de l'empire offraient alors asile aux réfugiés britanniques et combien voyait-on se promenant dans Paris, de Baynes, de Bunchs et de Bolderos !
« Ceux qui furent écoliers en leur enfance, ajoute Thackeray, se souviennent comment, lorqu'à la suite
(1) Thackeray, The adventures of Philip, chapitre xx.
de pénibles circonstances, il se trouva dans l'obligation de quitter son pays, le pieux Enée, suivi de l'élite des Troyens, alla fonder une nouvelle Troie sur le rivage où lui et les siens avaient abordé; élevant des temples aux divinités troyennes, traçant des rues avec des noms troyens et s'efforçantde tout son cœur de se remémorer la patrie bien-aimée. De même, où qu'ils aillent, les Troyens anglais et les Troyens français emportent leur Troie avec eux. Je n'ai fait qu'apercevoir Alger de la mer; mais j'ai visité la Nouvelle-Orléans. et Leicester Square. J'ai vu là-bas une curieuse vieille France végétant sur les bords du Mississipi et, plus près, autour de cet immense globe de Mr. Wyld(l) qui, paraît-il, touche à sa fin, une France bien moderne et brumeuse. Il y a là des cafés français, des billards, des estaminets, des garçons, des marqueurs, des Français pauvres et des Français riches, toutcela dans un nouveau Paris, unpeu misérable et sordide, c'est vrai, mais offrante l'émigré les dominos, la chopine et le petit verre de la patrie. Et nous autres, les Troyens anglais, qui émigrons de Grande-Bretagne sur le Continent, n'emportons-nous pas notre Troie avec nous? Vous tous, vous connaissez les quartiers de Paris où pullulent nos Troyens. De la rue de la Paix à l'Arc de Triomphe ils y vivent agglomérés par centaines. Sous les arcades delarue de Rivoli on en rencontre, à certaines heures, autant que d'indigènes. Dans les hôtels troyens de Meurice et du Louvre nous fourmillons. Nous avons quantité de docteurs et d'apothicaires anglo-troyens qui se chargent de nous administrer les pilules et les drogues bien aimées de Pergame. Nous allons ehez Mrs Guerre ou chez la bonne Mrs Golombin et nous achetons les sandwlclies
(1) M. Wyld, géographe de la Reine, avait fait construire dans Leicester Square un globe de soixante pieds de diamètre dont l'intéi'ieur demeurait éclairé nuit et jour. Cet édifice étrange fut démoli en 1861.
de Troie, le pah-ale et le sherry de Troie et les chers, chers muffins d'Outre-Manche. Nous vivons là des années durant, sans parler d'autre lang-aj^e que le langage de Troie; si ce n'est à nos domestiques auxquels nous enseignons à griller des toasts suivant la mode troyenne^ à faire du bread-sauce les jours où nous mangeons un poulet ou des perdreaux, à nous servir du corned-beef, etc. Nous avons des temples oij nous adorons suivant le rite troyen. Et c'est un spectacle attendrissant, ledimanche, que de voir dans les Champs-Elysées ou ru&' Saint-Honoré des processions de grandes personnes et d'enfants anglais, tous robustes et colorés, tenant en main leurs livres de prières et se dirigeant vers leurs églises, afin de chanter sur la terre étrangère leshymnes sacrés de leur Sion (1). »
Toutefois, si la colonie britannique se composait en général d'individus résidant chez nous afin d'y vivre économiquement, par contre on en voyait un certain nombre attirés pour un motif tout autre. Je veux parler des gens nouvellement enrichis, parvenus consumés du désir de figurer dans le monde, et qui, tenus à l'écart par la société londonnienne, gardaient l'espoir de se lier à l'étranger avec des personnes de marque. Nul n'ignore qu'au xx*' siècle cette ingénieuse méthode est toujours en faveur et spécialement appréciée des Américains qui, ne sachant comment faire valoir certaines fortunes récentes, viennent en Europe se créer à prix d'or de nobles relations. Raikes est là pour témoigner que, vers 1830, quelques-uns de ses compatriotes usaient
(1) Thackei-ay, The adventures of Philipp, chap. xxi; Desnoyers, Janin, etc., les Etrangers à Paris (1844), p. xxvi.
de moyens analogues. Nous pouvons même dans son journal relever l'exemple suivant. « Des Anglais, nous dit-il, M. et Mrs. M**, encore peu faits chez euxà la bonne compagnie, mais pourvus d'une belle fortune, s'établirent naguère au Faubourg Saint-Germain, tinrent maison ouverte et peu à peu réunirent en leurs salons bon nombre de voisins titrés. » Néanmoins, comme aujourd'hui, se pousser dans le monde n'était pas une sinécure et donnait lieu parfois à mille désagréments. C'est ainsi que « iMadame de G**, une des habituées de M. et Mrs M**, s'étant mise à donner des bals, on observa que de ce jour elle ne fréquentait plus du tout chez Mrs M**. Elle n'hésita pas à l'avouer : « Tant que je ne donnais rien, convint-elle, j'allais voir mes amis chez Mrs M**; mais maintenant, comme je ne pourrais pas recevoir cette dame chez moi, je ne vais plus chez elle (1). »
Quoi qu'il en soit, malgré les avanies et les dédains que pour la forme, tout d'abord, on secroyait tenu d'iniliger à ces millionnaires intrus, peu résistaient victorieusement à leurs avances. Même au temps de Charles X, il semble que l'on eût déjà grand mal à se défendre contre la tentation de mettre leur opulence à profit. « 11 y a eu chez M™^ la duchesse de Berry un magnifique bal, note Castellane en 1828; le roi et la famille d'Orléans y ont assisté. Un M. Bonfil, Anglais fort riche, petit bonhomme de cinq pieds, avait un habit de velours vert, doublé en satin blanc, coupé comme un habit d'uniforme, avec une épée d'acier suspendue en glaive ; il se croyait en habit habillé. M. Bonfil a connu M^^la duchesse de Berry, aux Bains de mer, à Dieppe. Un procès peu honorable, origine de sa fortune, l'a obligé à quitter son pays. Tout Paris n'en ira pas moins au bal
(Il Th. Raikes, Journal, \o\. II, pp. 329 et 340 ; Thackeray, The Yellow plush correspondance, édit. Macmillan, pp. 48 ; /a Mode, 1842 (janvier-mars), pp. 21, 75.
qu'il donne lundi; à Paris, pour avoir chez soi la meilleure compagnie, il suffit de deux qualités : être étranger et avoir de l'argent. » Principe indiscutable. Dieu sait pourtant quels danseurs bizarres l'on rencontrait chez M. Bonfil ! « Le chevalier de Vallarino, ajoute Castellane, cet Espagnol qui a donné deux bals cet hiver, a fait la joie de la soirée que donnait M. Bonfil. Sa figure souriante est effroyable ; il a plus de soixante ans, une grande abondance de cheveux teints du plus beau noir; il a toujours de gros diamants pour boutons de chemise; il se croit charmant. Quand il danse, il lève son pied droit d'une manière tout à fait comique ; il saisit toujours son gilet avec ses deux mains apparemment de peur qu'il ne lui échappe. Il prend toujours les plus jolies femmes quand il se livre à cet exercice. » Et encore : « Bal chez M. Bonfil, joli et animé; cet Anglais est particulièrement précieux cette année (1831), où il y a peu de soirées (1). »
Mais M. Bonfil devait trouver des rivaux dignes de lui en la personne de M.Graham (2), de M. Trafford (3), surtout de Mr William Hope, banquier richissime, qui de son côté travaillait avec ardeur à conquérir la mé-
(1) Gastellane, Jounial, voL II, pp. 2i5, 284, 409.
(2) Gronow, Réminiscences, vol. II, p. 274.
(3) <■ Grand bal chez M. Trafford, Anglais, qui habite l'ancienne maison du cardinal Fesh, rue de la Chaussée d'Antin. Il avait fait construire sur le jardin une magnifique salle de bal. Le souper était bien servi ; il y avait 800 personnes. Cette fête, également soignée, dans son ensemble et dans ses détails, a été fort belle. Le comique était le jeune Frédéric de Falloux. Ce petit bonhomme, avec un grand nez, une mise recherchée et une tournure ridicule, s'est fait le complaisant et l'intendant des menus de M. Trafford. (Il ne se doutait certainement pas qu'il se ferait prêtre et qu'il irait à Rome figurer parmi les IMonsignori; c'était le frère de M. Alfred de Falloux, depuis ministre.) Il recevait positivement les compliments sur la iDonne manière dont les choses étaient arrangées. M. Trafford, Anglais de 36 à 40 ans, immensément riche, a été blessé grièvement à la bataille de Waterloo ; il s'est fixé à Paris depuis trois ans et y donne un ou deux bals chaque hiver. Il y avait à celui-ci de fort jolies femmes ; une d'elles portait des lis et quelques jeunes gens ont bu à la santé de Henri Y. » Castellane, Journal, vol. II, p. 487.
tropole par ses libéralités. Celui-ci, lisons-nous en date du 20 février 1827, « a donné un grand bal dans sa trop petite maison de la rue Neuve-des-Matlmrins, meublée avec une majçnificence extraordinaire et un goût parfait. Il y avait dans les damas des salons des franges d'or à torsades de quoi fournir en épaulettes tous les officiers supérieurs de l'armée française. Là se pressait la meilleure compagnie de Paris; la comtesse de Noailles fait la liste (1) ». Bientôt, cependant, la maison de la rue I\euve-des-Malhurins devint réellement trop étroite pour contenir tous les invités de M. Hope et celui-ci n'eut d'autre alternative que de changer de demeure. A cet efTet, il émigra sur la rive gauche de la Seine et fit construire l'hôtel imposant qui subsiste encore au numéro 57 de la rue Saint-Dominique. On sait qu'à la mort de M. Hope, le baron Seillière devint acquéreur de l'hôtel, puis le transmit à sa fille devenue princesse de Sagan. Mais peut-être ignore-t-on qu'à bâtir, l'hôtel coûta sept millions cinq cent mille francs. Il est vrai qu'il occupait une superficie de douze mille mètres, comprenait un superbe jardin, avec serres, bassins, jets d'eau et pavillons, des écuries pour trente-six chevaux et complétant les écuries un manège immense pour le dressage et la promenade. L'intérieur de l'hôtel répon- -dait à ce que nous venons d'énumérer. Il y avait trois salles à manger : la première pour six personnes, la seconde pour vingt-cinq, la troisième pour deux cents. C'est là que, les soirs de bal et de comédie, l'on dressait un théâtre et que l'on soupait.
On voit par ces détails que M'" Hope jouissait d'une aisance respectable; même au besoin qu'il savait faire les honneurs de sa fortune. Pourtant à son faste se mêlait quelquefois une parcimonie sordide. Il arrivait
(1) Cistellane, Journal, vol. 11, p. 160: William Hope, Cnaucier hollandais, d'origine anglaise, était gendre du général Rapp.
que, par caprice on manie d'ostentation, il répandît l'or sans compter; mais il arrivait ég-alement qu'afm de racheter ses largesses il condamnât sa valetaille à la diète la plus sévère.
Il aimait assez les femmes et laissa, dit-on^ un registre fort original dans lequel, minutieusement, il avait noté le résultat de chacune de ses rencontres avec le beau sexe. On y lisait des remarques ainsi conçues :
« La dame au petit chien Havane. Cris discrètement étouffés, soupirs légers. Seconde audition.
(( L'institutrice. Tremblement convulsif et pâleur subite. »
Ce qui n'empêche que M'' Hope ne se montrait point toujoursd'une exemplaire galanterie. Il eut en un temps, pour maîtresse, M^'*' Jenny Coulon, à laquelle, un beau matin, il redemanda ses bijoux, soi-disant pour les faire remonter à nouveau. A deux semaines delà, M^^^ Coulon rentrait en possession de ses diamants; une lettre de son protecteur s'y trouvait jointe avec les mille gracieusetés d'usage. Mais le lendemain, nouveau billet, du bijoutier cette fois, réclamant le prix de son travail pour avoir changé de vraies pierres contre de fausses. M. Hope venait de constater que sa maîtresse le trompait et n'avait point trouvé de moyen plus élégant de lui prouver son irritation. Par contre, un autre jour, une dame qu'il venait de convier à dîner pour le lendemain, ayant parlé de violettes, ce même M, Hope n'eut garde d'oublier la remarque. Bien que l'on fût en plein hiver et qu'il gelât à pierre fendre, il envoya des courriers à cheval dans toutes les directions et réunit toute la violette qu'on put trouver à quinze lieues à la ronde. Le lendemain soir, la table en était littéralement jonchée.
Il y avait chez ce millionnaire à la fois du grand seigneur et du fermier général, un faste extraordinaire et
d'incroyables mesquineries, beaucoup de réelle bonhomie jointe au caractère le plus fantasque et le plus bizarre. L'on ne s'en apercevait que trop à la manière dont, suivant l'humeur du moment, il g^ratifiait ou privait les gens de ses invitations. Mais il va de soi que tous n'en briguaient pas moins la faveur d'assister à ses fêtes. « Il n'est question, à Paris, que de la prodigieuse magnificence de la maison Hope et des fêtes qu'on y donne, écrivait M™^ de Dino. Les salons de Versailles, du Versailles de Louis XIV, pas* moins que cela (1). »
Enlin, outre les Anglais vivant à Paris par manque d'argent ou par excès d'opulence, il y avait ceux qui, pourvus de belles fortunes et maîtres de leur sort, demeuraient chez nous simplement pour ce motif qu'ils s'y trouvaient mieux qu'ailleurs. Et je ne parle plus seulement des voyageurs qui chaque saison avant de gagner Naples ou Carlsbad, faisaient halte au passage, tels que lord Alvanley (2), par exemple, cet aimable homme, connu de l'Europe entière, et que, tour à tour, on voyait revenir d'Odessa, de Constantinople ou de Pétersbourg, je parle de ceux qui, choisissant la France comme pays d'adoption, y résidaient par goût et s'y constituaient un foyer détinitif. De lady Aldborough, de Sir Charles Potter, de Quentin Grawford (3) nous
(1) Duchesse de Dino, Chronique de 1831 à 1862, vol. III, p. 189 ; Gronow. Réminiscences, vol. II, pp. 276 et suiv. ; Roger de Beauvoir, les Soupeurs de mon temps, p. 64 (citation), la Mode, 1836 (juillet-septembre), p. 36; 1837 (janvier-mars), p. 125; 1842 (avril-juin), p. 161; Cli. Yriarte, les Cercles de Paris, pp. 174 et suiv.
(2, Lord Alvanley (1787-1849i, tils de Richai'd Pepper-Ai'den, ministre de la justice, créé en 1801 lord Alvanley. Il eut un duel qui fit à l'époifue beaucoup de bruit avec Morgan, fils d'O'Connell ; Lord Broughton, Recolleciions a long life, vol. I, p. 214; Gronow, Réminiscences, vol. I, pp. 136, 268, 283, 319; Greville, Memoirs, vol. m, pp. 114, 256, 348; Moore, Memoirs, vol. II, p. 231; vol. III, pp. 179, 193, 341 ; Duchesse de Dino, i:hronique de 1831 à 1862, vol. I, p. 368 ; Countess Granville,Ieiters, vol. II, p. 322; Raikes, vol. IV, voir index; Lewis Melville, The Beaux of the Regency, vol. II, p. 207.
(Z) Voir p. 176.
avons à l'occasion déjà dit un mot. On en pourrait citer biend'autres, ne serait-ce que sir Francis Egerton, qui, venu à Paris en 1802, y vécut jusqu'en 1829.
Sir Francis occupa d'abord l'hôlel Ricliolieu, carrefour Gaillon, puis l'hôtel de Noailles, rue Saint-Iïonoré, dont il se rendit acquéreur pour la somme de huit cent mille francs. Il s'y trouvait bien et quoiqu'à diverses reprises on tentât de l'en déloger, il parvint à rester maître du champ de bataille. Aux Cent jours, on voulut transformer son hôtel en ministère. Sir Francis prolesta, se révolta, batailla, finalement obtint gain de cause. Vint le tour des Alliés. On l'avertit qu'il eût à loger le prince de Cobourg; mais lorsqu'arriva ce dernier Sir Francis, dans un discours en trois points, lui démontra que l'on ne se présentait pas chez les gens à moins d'y être convié. Sans insister, le prince battit en retraite, laissant le champ libre aux officiers russes. L'un de ceux-ci menaça pour entrer d'employer la force; mais sir Francis déclara qu'on ferait plutôt le siège de sa demeure et comme il était homme à se défendre à coups de fusil, l'on évita de pousser les choses aux pires. Sir Francis y gagna d'être le seul riche propriétaire qui, durant l'occupation, n'eut à sa charge aucun étranger. De même, il refusa jusqu'à sa mort d'élever à l'extrémité de son parc, donnant sur la rue de Rivoli, une maison qui fut en harmonie avec les demeures bordant cette voie nouvelle. Au surplus, on peut dire que sir Francis contribua largement à répandre dans le public cettebelle réputation d'excentricité, dont se montrèrent dignes tant de ses compatriotes (1).
(1) o Ses dîners étaient renommés pour leur magnificence... Les convives de Sir Francis furent d'abord choisis dans l'élite intellectuelle du monde parisien. Le nombre s'en réduisit bien vite, car l'amphitryon ne mettait pas son monde à l'aise. Ses manières étaient brusques, il s'impatientait à tout propos et, bien que bon philologue, il se faisait difficilement comprendre. Très courtois d'ailleurs, il ne manqua jamais
Cet homme étrange, qui charmait ses loisirs en traduisant Euripide et réunissait une bihh'othèque dont le catalogue forma plus tard soixante volumes in-folio, s'ennuyait de dîner seul et, pour dissiper sa mélancolie, faisait habiller à la mode du jour des chiens et des chats qu'il se donnait ensuite pour commensaux. Bien que paralytique, il trouvait aussi chaque année moyen de fêter la Saint-Hubert et cela sans quitter sa demeure. « Son capitaine des chasses achetait quelques centaines de lapins dans la banlieue, pareil nombre de pigeonset de perdreaux chez les oiseleurs, et on lâchait le tout dans trois arpents du parc de l'hôtel. Vêtu d'une veste, de culottes de peau, de longues guêtres, armé de sacarnassière et de ses poires à poudre, le chasseur paralytique tirait, appuyé sur trois piqueurs; dont deux maintenaient son corps dans une position verticale, tandis que le troisième soutenait le bras à l'instant du feu. Après deux heures de carnage, tous les tireurs rejoignaient un pavillon de l'hôtel, appelé, pour la circonstance, le rendez-vous de chasse. Là, chacun prenait sa part d'un déjeuner magnifique, exclusivement composé de gibier et de poisson. Puis, des fanfares nouvelles annonçaient la seconde partie des exercices, et on recommençait de plus belle à massacrer ces pauvres oiseaux dont les ailes étaient coupées et ces lapins domestiques qui se précipitaient dans les jambes des chasseurs au lieu de les fuir (1). »
Maison n'en flairait pas si l'on cherchait à conter par
de rendre une visite due. Seulement, sa paralysie donnait à cette visite une tournure particulière. Il arrivait à la porte dans sa voiture de gala. Le cocher arrêtait les chevaux, le valet de pied ouvrait la portière et le chasseur recevait des mains de Sir Francis une carte de visite sur laquelleétaient écrits ces mots: En personne. Une fois cette carte remise à son adresse, la visite était censée faite et la voiture repartait au trot. » Lorédan Larcbey, Geris Singuliers, pp. 16 et 17.
(1) Lorédan Larchey. Gens singuliers Sir Francis Egerton) ; Comtesse Dash, Mémoires des autres, vol. II, p. 84; Alger, Napoléons BristishvisUors and captives, pp. 304, 30o, 4 90 et ISl.
LA COLOXIE ANGLAISE ET LES A.XGLOMANES 235
Je menu toutes les fantaisies de sir Egertori et moins encore si l'on voulait dresser une liste de tous les Anglais, même les plus notoires, qui, avant et après 1830, résidèrent à demeure dans notre capitale. Le plus sage est de nous borner à quelques exemples propres à résumer l'espèce entière.
Sous Louis-Philippe et plus lard sous Napoléon III, vivait à Paris un galant capitaine du nom de Rees- How^ell Gronow(l). Ancienofficierde Wellington, ayant pris part à la campagne de Belgique, il pénétra pour la première fois dans cette ville au mois de juillet 1815. Les rues, les théâtres, les cafés, tout lui sembla charmant. Il se promit d'y revenir. 11 y revint. Même il y revint si fréquemment qu'au bout du compte il oublia de repasser le détroit et d(Mîieura chez nous jusqu'à sa mort. Il reste aujourd'hui le type le plus curieux et le plus achevé des Anglo-Parisiens de l'époque. Ses deux volumes de souvenirs ont contribué grandement à répandre son nom (2). Mais déjà, de son vivant, il était bien connu de tous les habitués du « Boulevart », c'està-dire de tous les gens qui, chaque soir, se retrouvaient dans l'espace compris entrela ruede la Ghaussée-d'Antin et la rue Drouot. Là notre capitaine avait délibérément et définitivement élu domicile. Là seulement il était chez
(i ) \oh' Dictiona?'!/ of National Biography ; Villemessant, Mémoires d'un journaliste, première série, pp. 29S et suiv. ; d'Alton-Shée, Mémoires du vicomte d'Aulnis, , p. -20% Icitatioa); The Creevcy Papers, voL- II, p. 273 (citation) ; Lewis Melville, The Beaux of the Regency, voL IL pp. 197 et suiv.
(2) The Réminiscences and Recollections of Captain Gronoiv, being anecdotes of the camp, court, club and Society (181O-18G0), 2 vol. Londres, J.-C .Niinuio, MDGCGC.
lui; et malgré la poussière et la boue, le tapage et la foule, ce coin de la grande cité offrait à ses yeux des charmes incomparables. Vaguement, contaient ses amis, il avait ouï parler de faubourgs où s'agite l'industrie, d'une Sorbonne ôii pâlissent des jeunes gens studieux; mais sous aucun prétexte il ne se fût aventuré dans ces régions barbares et toujours il resta fidèle à sa chère avenue.
Déjà nous l'avons décrite, cette voie fameuse, au lendemain de Waterloo, et nous l'avons représentée ombragée d'arbres séculaires, bordée tout au long de maisons basses, dejardins fleuris, de petits hôtels du temps de Louis XVI, avec ses oisifs en escarpins et bicornes et ses élégantes enfouies sous leurs capotes à l'invisible (1). Depuis 1815, bien que très différent de ce qu'il est aujourd'hui, le boulevard avait déjà subi de graves modifications. Un à un, les jardins avaient disparu, les maisons s'étaient rapprochées, des boutiques s'étaient ouvertes et les vieux arbres avaient péri sous la hache des émeutiers de Juillet. Par contre, voitures et promeneurs s'étaient multipliés comme par enchantement. Du jour où, sous l'inspiration de Louis-Philippe, on avait entrepris d'assainir le Palais-Royal, qu'on en avait expulsé les filles publiques, fermé les maisons de jeu, supprimé les galeries de bois, la foule déconfite et chagrine avait fui son lieu de rendez-vous préféré. Peu à peu, chacun avait émigré dans la direction du Nord, c'est-à-dire versles boulevards et, je le répète, vers une partie seulement des boulevards. Passé le théâtre des Variétés, les flâneurs ne se montraient plus guère et de môme le bruit cessait au delà du Pavillon de Hanovre. Il fallait se contenter de l'espace approximativement limité par ces deux édifices. C'est là que, vers 1840 et même 1835, tout Paris s'accoutumait à venir prendre
(1) Voir p. 71.
l'air, à musarder, là qu'affluait le beau monde élégant et frivole, là que se rencontraient les nouvellistes et les gandins, les étrangers naïfs et les provinciaux ébahis, là que s'ouvraient les restaurants, les cafés, les maisons de bains, les théâtres et les clubs. On avait juste cent mètres à parcourir, mais ces quelques mètres étaient l'univers (i).
Il faisait bon visiter le Passage des Panoramas, où Flesclielle étalait ses bronzes etLaposlolle ses chapeaux; il était de mise d'explorer le Passage Ghoiseul où, fidèles aux usages, les galants venaient attendre la sortie des Italiens. Plus loin, on se devait d'entrer au Café Anglais, de nos jours bien muet et solitaire, mais qui jadis vit défiler tour à tour les beaux de la Restauration, les anglomanes de la Monarchie de Juillet et les cocodès du second empire (2). Sur le trottoir opposé, figuraient également quelques maisons illustres ; au coin de la rue Le Peletier, le Café Riche ; au coin de la rue Laffitte, le Café Hardy; puis Tortoni (3) dont le propriétaire, à la fois restaurateur et glacier, offrait le matin ses viandes à la gelée, ses papillotes de levraut, ses escalopes de saumon et le soir, ses sorbets et ses punchs. L'affluence y était à cette heure prodigieuse et de droite et de gauche, autour des tables, dans les salons blancs et or, on n'apercevait que redingotes de chez Human, fracs anglais couleur bronze, thé noir ou vert thé, hauts de
(1) 0. Uzannfi, les Modes de Paris, p. 120 ; Vicomte de Launay, Lettres Parisiennes, p. 161 ; Annales Politiques et Littéraires, 12 juillet 1908, pp. 24 et suiv. ; Montigny, le Provincial à Paris, vol. I, p. 236; Jacques Boulenger, les Dandys, pp. 103 et suiv.
(2) La Mode, 1837 (octobre-décembre), pp. 61 et 62.
(3) Gronow, Réminiscences, vol. II, pp. 26 et suiv. ; 283 et suiv. ; J. Simpson, Paris afler Waterloo, p. 133; la Mode. 1837 (octoljre- décembre), p. 62; TroUope, Paris et les Parisiens en IS35, vol. III, pp. 171 et suiv ; 0. Uzanne, les Modes de Paris, p. 101, Bouchot, le Luxe français (Restauration), pp. 266, 270; Lady Morgan, la France en 1Si29 et 1830, vol. I, pp. 340 et suiv. ; Paris en miniature ou Petit Tableau de Paris, pp. 80 et 81.
forme à larges ailos, gants paille et badines à pomme d'or, tonte la jeune génération de 1830 qui définitivement s'émancipait à qui mieux mieux (1). Quant au perron célèbre, témoin de tant d'œillades enflammées, il donnait à l'angle de la rue Taitbout. Yis-à-vis, s'élevait le Café de Paris (2), de tous ces restaurants le plus renommé, le plus couru, sanctuaire des gourmets, domaine de viveurs et de soupeurs émérites, que rehaussaient de leur présence l'intarissable et joyeux Roger de Beauvoir, le tout-puissant docteur Véron; le capitaine de Barrai (3), Guy de la Tour du Pin (4), Fernand de Montguyon et tant d'autres (5).
Enfin, ce qu'il y avait alors de cercles et, vu les merveilleux progrès de l'anglomanie, déjà plusieurs avaient surgi de terre, se trouvait groupé le long de cette même avenue. Il y avait, boulevard Montmartre, le cercle du Commerce ; rue de Choiseui, le cercle des Amis des Arts ; rue de Gramont, le cercle de l'Union, le plus ancien, le plus grave, le plus exclusif, où se renconcontraient force ambassadeurs et secrétaires d'ambassade, surtout il y avait le Club des Jockeys, naguère fondé sous la présidence de lord Seymour, et qui venait de s'installer avec un luxe éblouissant au coin de la rue Drouot (6). Vers 1840 et pendant les dix années qui
(1) La Mode, 1835 (janvier-mars), p. 32, (avril-juin), p. 200 (juilletsepiembrc), p. 16; 4836 (janvier-mars), p. 287, (octobre-décembre), p. 189; 1837 (janvier-mars), pp. 154, 286; (avril-jnin), pp. 139, 366.
(2) La Mude, 1837 (juillet-septembre), p. 9; 1842 (avril-juin , p. 335; Jacques Boulenger, les Dandys (le Café de Paris).
(3) Celui-là même qui, ayant quitté le service pour la vie de plaisir, rentra dans l'armée d'Afrique en 1836 et, dix ans plus tard, mourut général sur le- champ de bataille. Voir d'Alton-Shée, Mémoires, vol. I,
pp. 65 et suiv.
(4) A. Gibert et Ph. de Massa, Historique du Jockey Club, p. 32.
(5) Ibid., p. 31. On trouvera des renseignements sur tous les personnages qui vont suivre dans V Historique du Joc/tey Club et surtout dans le livre de M. J. Boulenger, les Dandys.
(6) Th. Raikes, Journal, vol. I, pp. 208, 215; vol. II, pp. 110 et 249; vol. 111, pp. 95, 134, 211, 232; Vicomte de Launav, Lettres Parisiennes, p. 56; Gh. Yriarte, les Cercles de Paris, pp. 9, 16", 41, 305, 306 ; d'Alton-
suivirent on eût pu mentionner également Je Pf^tV Cercle (1), lequel tenait ses assises au Café de Paris et qui, sans rivaliser avec les précédents, eut mal^^ré tout son heure de vogue. On n'y parlait point politique ainsi qu'à l'Union et l'on ne s'y donnait pas davantage pour but spécial de favoriser le perfectionnement des races chevalines. En principe, le Petit Cercle répondait aux vœux d'un groupe de boulevardiers notoires, d'épicuriens éminents qui, de longue date ayant choisi le Café de Paris pour quartier général et s'y trouvant bien, résolurent en outre de s'y trouverchezeux.il ne fallait pour ça qu'en louer quelques salles, d'où bientôt le plaisir exquis et l'avantage incontestable d'écarter les intrus et les gens de rien. Néanmoins, comme alors tous ceux qui se flattaient d'être quelque chose prétendaient avoir leur table dans cette maison fameuse^ nombre de boulevardiers déjà membres de l'Union ou du Jockey ne tardèrent pas à s'inscrire sur les registres du nouveau club. Il en résulta que les fondateurs accueillirent au début des gens un peu de tous les mondes et de tous les partis. On n'avait point toujours les mêmes origines, mais on avait les mêmes habitudes, les mêmes goûts et cette nuance de libéralisme ne fut pas ce que le Petit Cercle oflrit de moins original et de moins amusant.
A côté de tireurs experts comme Léopold d'Ivry,d'anciens soldats tels que le marquis du Hallay-Coëtquen (2), ex-capitaine des grenadiers à cheval, tête
Shée, Mémoires^ \o\. I, p. 13S ; Paris de 1S00 à 1900, (Plon-Nourrit et C'«), voL II, p. 247 ; Castellane, Journal, vol. II, p. 261 ; sur le Jockey Club, voir plus loin.
(1) Villemessant, Mémoires d'un journaliste, première série, pp. 277 et suiv.
(2 G.i-ono^\ Reminiscencea , vol. I, p. 103. Le marquis du Hallay-Goëtqueii naquit à léna en 1799 pendant l'émigration. Garde du corps à la compagnie des Gars en 181.5, sous-lieutenant aux cuirassiers Dauphin en 1816, lieutenant, puis capitaine au i"^ Grenadiers à cheval de la garde royale en 1827. — C'était un homme « de grande taille, de large carrure, "à la moustache pendante et ne dépassant pas les coins du nez,
chaude, bretteur incorrigible et, malgré sa réputation de férocité, bon camarade et bon homme, figuraient des personnages d'allures moins belliqueuses, des gazetiers, des gens de lettres souvent, il est vrai, des gens de lettres qui tenaient un peu de l'amateur, comme Horace de Vieil Castel, des journalistes à leurs débuts comme Villemessant, des romanciers et rimeurs d'épigrammes comme Roger de Beauvoir, celui-ci beaucoup plus soupeur que romancier, jusqu'à des poètes, jusqu'à Musset, celui-là par contre, et quoiqu'il en pensât, beaucoup plus grand poëte que vaillant soupeur. On y rencontrait, également d'illustresexilés tels que le Prince Belgiojoso; puis des Anglais en abondance et des anglomanes à profusion, tous fervents adeptes des modes nouvelles, scrupuleusement habillés suivant le rite britannique, enragés de courses plates, de steeple-chases, d'assauts de boxe et de tir aux pigeons. En tête lord Seymour, figure légendaire, auquel une grosse fortune, des chevaux invincibles, des paris extravagants, des mystifications abominables valurent de rester à jamais célèbre sous le pseudonyme de « Milord Arsouille » (1). Ensuite le major Frazer qu'on apercevait invariablement sanglé dans une étroite redingote à brandebourgs, avec un chapeau bolivar incliné sur l'oreille, des pantalons à la cosaque, circulant à travers la ville sur un petit cheval noir dont l'énorme queue balayait le pavé, «personnage mystérieux, parent de lord Aberdeen et de Don Miguel, élevé avec le Prince Félix Schwartzemberg, ex-major de la garde impériale russe, parlant également bien toutes les langues, d'âge problématique et de nationalité
aux favoi'is taillés en côtelettes, portant haut la tête et au loin son regard sévère, toujours prêt à mettre l'épée à la main ». — « Il fallait, disait-il, de bonnes lames pour tenir tète à tous les libéraux. » Du Hallay publia un volume intitulé Nouvelles et Souvenii^s, mis en vente chez Dentu, en 1835, au profit des détenus politiques ; A. Gibert et Ph. de Massa, Historique du Jockey Club, pp. 33 et suiv. (1) Voir plus loin.
LA COLONIE ANGLAISE ET LES ANGLOMANES 2ii
incertaine (1) ». Puis MM. de Yergennes et de Poilly, Maxime Caccia (2), d'origine milanaise, lequel, en attendant de servir dans l'armée piémontaise, prenait patience de son mieux. Enfin le vicomte d'Aure, le rival de Baucher (3), et Septeuii, dit « Septeuil-jambe-de-bois », encore beau malgré qu'il n'eût plus effectivement qu'une jambe, et qui, jusqu'à son dernier jour, ne cessa de monter à cheval (4).
Bel esprit ou sporstman, que l'on se distinguât par sa verve ou par ses chevaux anglais, par ses conquêtes amoureuses, par ses exploits de gastronome ou le mérite de ses redingotes, l'essentiel pour figurer au Petit Cercle, était d'avoir sa réputation faite aux alentours de la rue Taitbout, de compter au nombre de ceux qui s'y partageaient la faveur publique, bref d'appartenir à la fashion, mieux encore au « Boulevart ».
Il faut entendre les contemporains s'extasier sur ce coin de la Métropole, nous en vanter le charme, la gaieté, les délices. « Le Parisien y vit, s'écrie Musset, le provincial y accourt, l'étranger qui y passe s'en sou- 'vient comme de la rue Tolèze, à Naples, comme autre-
(1) D'Alton-Shée, Mémoires, vol. I, pp. 96 et suiv. ; Comtesse de Bassanville, les Saloris d'Autrefois, quatrième série, p. H9; A. Gibert et Ph. de Massa, Historique du Jockey Club, p. 31. « Il était petit-fils héritier direct de lord Lovât (Simon Frazer), Ecossais, qui, ayant pris parti pour les Stuarts contre Georges II, en 1745, eut la tête tranchée en 1141, à l'âge de quatre-vingt-huit ans. A rencontre de ceux qui s'affublent de titres auxquels ils n'ont point droit, Frazer ne porta jamais celui de duc qui lui appartenait. 11 avait hérité avec ce titre d'une fortune assez considérable en Ecosse, mais chargée de nombreuses pensions viagères qui lui furent le prétexte à vivre avec une extrême simplicité. » Afadame Jaubert, Souve7iirs, pp. 92 et suiv.
(2) Son père était banquier à Paris. Il quitta la France pour entrer au service militaire du Piémont et se trouvait major de la place de Turin lors de la guerre de 1859. A. Gibert et Ph. de Ma.ssa., Historique du Jockey Club, p. 13.
(3) Ibid., p. 31.
(i) Jeune officier sous le premier empire, il fut, en 1811, envoyé d'office en Espagne, à la suite de certaine aventure galante en haut lieu. Désigné pour remplir une mission « périlleuse », il reçut au genou une grave blessure qui nécessital'amputation. /6irf., pp. 42, Comtesse Dash, Mémoires des autres, vol. II, p. 25.
fois de la Piazetta, à Venise C'est un des points
rares sur la terre où le plaisir est concentré (1). » Aussi bien, pour justifier un tel enthousiasme, faut-il nous redire que le Paris d'alors n'était point celui du xx" siècle, que l'esprit, les mœurs des citadins tranchaient beaucoup plus nettement sur celles des provinciaux (2), que, dans la capitale même, on ne circulait pas avec l'aisance qu'on met à s'y promener aujourd'hui, que chaque différent quartier vivait de sa vie propre et qu'à tout prendre, de même que son puhlic, la société des gens en vue, des gens de plaisir, clubmen, soupeurs ou publicistes en gants jaunes, étaient infiniment plus restreinte. Le boulevard formait une manière de petite cité dont les habitants se connaissaient tous, vivaient dans une intimité quotidienne, avaient des goûts, des façons, un langage identiques, monde à part dont aujourd'hui nous avons peine à soupçonner l'originalité véritable. Jusqu'en 1830, il avait appartenu au Faubourg de donner le ton; mais, depuis lors, bien des changements étaient survenus. De plus en plus, on avait renoncé à ne se réunir perpétuellement qu'à huis-clos et désormais ce fut dans les restaurants, dans les cercles, au théâtre, que la vie parisienne commença de battre son plein. Là se firent et se défirent les réputations, là se lancèrent les modes et les bons mots, là se débitèrent les nouvelles, les anecdotes du soir et de la veille, le secret des coulisses, les bonnes fortunes, les mariages et divorces de l'Opéra. Là se tinrent les disettes, « quelque chose comme les veillées du village, présidées par le maire ou le garde champêtre. Seulement le village
(1) Les Annales Politiques et Littéraires, 12 juillet 1908 (Alfred de Musset boulevardierj, p. 24.
(2) 11 est assez amusant de voir le ton qu'adoptaient alors les Parisiens pôui" parler de la province et des provinciaux. On peut consulter entre autres, à ce sujet, le Code parisien ou Manuel complet du Provincial et de l'Etranger à Paris, par Ch. Rousset.
s'appelait Paris et le garde champêtre était lord SeymoQr ou M. de Corberon » (1).
Et l'on aime à se représenter le Petit Cercle, à l'heure où journellement les fenêtres se garnissaient de visages connus, beaux jeunes hommes haut cravatés, le menton garni d'une barbe florissanle, les cheveux artistement roulés (2), le jabot avantageux, dignes, satisfaits, imperturbables et d'une main nonchalante jouant avec leurs lorgnons d'écaillé. Toute cette phalange exquise, nous raconte Musset, « déjeune jusqu'à deux heures, à grand bruit, puis s'envole en bottes vernies. Ce qu'elle fait de sa journée est impénétrable : c'est une partie de cartes, un assaut d'armes; mais rien n'en transpire au dehors, et je ne vous le confie qu'en secret » (3). De nouveau, les voilà donc à leur poste familier, arrivant, qui du Bois, qui du tir aux pigeons, qui du gymnase de lord Seymour. Au dehors, le jour baisse, les lanternes s'allument, le boulevard bruit; le long des vitrines, « les dandys sautillent çà et là avant
d'entrer au Jockey; les bottes craquent, les cannes
reluisent (4) » et sur la chaussée vont et viennent les équipages, souples caréclies, hauts phaétons, cabriolets tapageurs et fragiles, conduits par de jeunes étourdis, le cigare aux lèvres, le haut-de-forme enfoncé jusqu'aux yeux, flanqués de valets minuscules (5). De
(1) Villemessant, Mémoires d'un journnlisle, première série, p. 291.
(2) Castellqne écrivait eu 1835 ; « Ala belle-mère, M"»' dAubusson, me mande de Paris : « Ce qu'il y a de plus curieux à voir à Paris, actuellement, ce sont les différentes barbes de la jeunesse : il y a du Juif, du Gapuciu, du Moyen Age par-dessus tout. Celle de Fitz James, accompagnée de ses cheveux, est, je crois, la plus remarquable »; Journal, vol. in. p. 106, voir également la Mode, 1829, p. 59 ; — 1835 (octobredécembre), p. 310; — 1837 juillet-septembre , p. 23.
-(3) Les Annales Politiques et Littéraires, 12 juillet 1908, p. 24.
(4) Ibid.
(5) « Il est de fort bon goût de se cacher la figure sous des chapeaux à larges bords, un peu relevés des côtés, à haute forme, et que l'on porte enfoncés sur les oreilles. » La Mode, 1835 (avril-juin), p. 200; A. Cler, la Comédie à cheval, p. 83 (voir la vignette).
temps à autre, passe un cavalier, les basques de son habit flottant au vent, coudes et jambes écartés, à ran- ^/«/se, parfois enfin quelque « amazone intrépide)) montée sur un « coursier léger », la mine pimpante et garçonnière sous sa large casquette à gland (1). Des fenêtres du Petit Cercle on observe, on salue et tandis que, non loin, devant Tortoni, les belles stationnent dans leurs clandows» et que sur le perron les fats se campent en des postures arrogantes, la conversation va son train, passant de la dernière pièce de M"^ Scribe au dîner que Roger de Beauvoir parle si fréquemment d'otfrir et qu'il n'offre jamais, de Roger de Beauvoir à Fanny Elssler et de Fanny Elssler aux courses de chevaux. Mais là, d'un commun accord, l'entretien prend une allure grave, réfléchie, pondérée. Car, s'il est permis de rire en discutant femmes ou théâtre, par contre, il est bien entendu qu'on ne saurait en user aussi librement avec des questions telles que des questions hippiques. Nul ne s'aviserait de plaisanter sur de pareilles matières et le turf, les handicaps, les trialstakes, les pedigrees sont choses qui méritent que l'on y regarde à deux fois.
N'oublions pas que nous sommes au lendemain de la fondation du Jockey-Club, du premier derby de Chantilly, que tous les gens qui se piquent de fas- Iiionibitéj tiennent au monde équestre et que le monde équestre est encore sous le coup de la victoire de Franck et de miss Annette. Les sports tournent à la passion, à la rage, à la monomanie. Ainsi le veut la mode, et c'est pourquoi les membres du Petit Cercle témoignent d'un amour frénétique pour les « coursiers d'Albion », qu'ils s'aboinient à l'Eleveur, au Calendrier des courses^ qu'ils se nourrisent de la lecture du Stud-
(l) La Mode, 183o (janvier-mars), p. 164; 0. Uzanne, les Modes de Paris, pp. 104, 117 et 118; Sur l'équitation, voir plus loin.
Book, de sir Maxwell Wallace, d'AsIiton Smith et que très consciencieusement ils s'appliquent à semer leurs propos de locutions soi-disant jjritanniques. Vraiment, les salons du Café de Paris durent alors en entendre d'assez drôles (1) !
Parmi les habitués du Petit Cercle, Rees Howell Gronow passait à juste titre pour un des plus assidus. C'était à l'époque un petit homme fluet d'environ quarante ans, aux traits fins, aux cheveux rares, pourvu d'une étroite moustache dont il rasait les bords et qu'il teignait en brun. Chaque soir, à la même heure, il se présentait, vêtu de son » éternelle redingote bleue, serrée, boutonnée à la taille et laissant passer un imperceptible liseré de son gilet blanc (2) » . Correct, silencieux, il gagnait sa place favorite, à la fenêtre du club, et là, sa canne à la bouche, indéfiniment, il regardait monter et descendre le flot des allants et venants. D'aucuns, on l'affirme, gagnèrent des sommes fabuleuses pour avoir tenu la gageure qu'il dormait la nuit^son stick à pomme d'or entre les lèvres. Gronow parlait peu, mais quand d'aventure il parlait, c'était de longs discours et chacun prêtait une oreille attentive. Le capitaine jouissait en effet d'une haute considération. Je m'explique. Premièrement, le capitaine était anglais, deuxièmement, le capitaine appartenait aux clubs les plus aristocratiques de St-James's, enfin le capitaine maniait le pistolet avec une adresse miraculeuse (3). A ces qualités éminentes venait s'ajouter une distinction
(1) E. Gourdon, Physiologie du Bois de Boulogne, p. 8; sur les sports en général, voir plus loin.
(2) Villernessant, Mémoires d'un journaliste, première série, p. 298.
(3) Gronow, Réminiscences, vol. I, pp. 114 et 115.
suprême. Gronow connaissait lord Byron (1). Au fait, peut-être l'avait-il surtout connu. Mais pour anciennes et assez vagues en somme qu'eussent été ses relations avec le grand poète, elles n'en faisaient pas moins de lui un homme d'un mérite rare.
il ne faut pas oublier que si, vers 1830,1a jeune génération manifestait un goût violent pour les sports et autres divertissements britanniques, elle se montrait de même violemment éprise de tout ce qui de près ou de loin touchait à l'école romantique (2). Il faut se rappeler à quel point Manfred et le Corsaire bouleversaient alors toutes les têtes, ce que le seul nom de Byron évoquait d'ardents enthousiasmes, de lyrisme éperdu, quelle admiration superstitieuse on vouait à ce héros lointain, barde sublime, « aristocrate et sybarite », qui, disait-on, rêvait à ses poèmes en galopant sur un « coursier d'Arabie, léger comme la brise, rapide comme l'éclair», et s'enivrait ensuite jusqu'à l'aube » entre les carafFes diamantées de cristal (3) ». Sans doute, était-ce une belle chose que de s'aller casser le cou sur les obstacles de la Marche; néanmoins, les attitudes romanesques avaient également bien leurs charmes et par ses audaces tapageuses, par ses aventures bruyantes, par
(1) Gronow, Réminiscences, \o\. T. pp. iSO et suiv.
{-) Lady Morgan écrivait en 1830 : « Il faut que vous sachiez que tout ce qui est anglais est maintenant en grande faveur à Paris et réputé romantique. Nous avons donc des tailleurs, des marchandes de modes, des pâtissiers, et même des médecins et des apothicaires romantic^ues. » La Fronce en 1829 et ISSO, vol. I, p. 92.) Et ce mélange du romantisme et de ranglumanie,nous le retrouvons alors à la fois dans la toilette, dans l'ameublement, dans les mœurs. Voir 0. Uzanne, les Modes de Paris, p. 144 ; Vicomte de Launay, le Lires parisiennes, p. ^82 ; H. Raisson, Gode de la toiletle. pp. 1(4 et 96 ; la Mode, 1830 lavril-juin), p. 97 ; (juillet-septembre), p.6"i ; 1834 (octobre-décembre), pp. 19, 56,72;
1837 (juillet-septembre), p. 79; (octobre-décembre), pp. 7G, 78 et 260 ;
1838 (janvier-mars), p. 44.
(3) La Mode, 1835 (octobre-décembre), p. 308: Comtesse Dash, Mémoires des autres, vol. II, p. 164; Rainier Lanfranchi, Voyage à Paris, p. (3: O. Uzanne. /es Modes de Paris, pp. 114 et 115. Consulter également les romans que publiait la Mode à cette époque : Plic/c et Plock, El Gilano ou les cuntrebandiers espag?wls, etc.
ses « orgies échevelées », Byron offrait un modèle incomparable, un exemple qui répondait merveilleusement aux goûts baroques et désordonnés d'une foule de ses contemporains. Cela ne revient pas à prétendre que les babitiiés du Petit Cercle lussent beaucoup ses vers et même, j'imagine, qu'ils n'avaient sur son existence que des données assez rudimentaires. Mais instinctivement, ils s'abandonnaient au prestige de la légende, à l'engouement universel, à la toute-puissance de l'bomme dont, à la scène, dans les romans, on exaltait à l'envi les sombres désirs, les victoires perverses, la fougue indomptable, de celui qui dominait alors toute la littérature en vogue, qui la dotait de son décor théâtral et bâtard, qui fournissait aux conteurs leurs vieux châteaux des Alpes, leurs soleils couchants de la Grèce, leurs naufrages, leurs batailles, leurs meurtres, aux dramaturges leur éternel jeune premier, ténébreux et falal, sortant d'on ne sait où et disparaissant enveloppé de mystère, de crime et d'amour, toutes choses qui, pèle mêle avec le goût des steeple-chases, l'usage du cigare et les manières flegmatiques, passaient aux yeux des fashionables pour être d'une exlrême élégance et le comble du raffinement. Il n'était pas besoni de quitter le boulevard pour se croire un « forban » et lorsqu'au théâtre, Zaïiipa, le galant bandit, chantait à lue-tête :
Il faut céder à mes lois, Et comment s'en défendre?
"Quand mon cœur a fait un choix, La belle doit se rendre.
d'autres Zampas, en gants paille, assis aubalcon,applau-dissaient triomphalement.
Comment nos anglomanes n'eussent-ils pas écouté de toutes leurs oreilles un homme qui jouissait de l'inestimable privilège d'avoir connu Byron, qui jadis avec
lui, s'était exercé chez Manton, le rendez-vous des plus habiles tireurs de Londres, qui parfois même l'avait eu pour commensal? Enfin, alors qu'il séjournait à Brighton, Gronow n'affirmait-il pas que, chaque matin, il avait pu voir le poète s'emijarquer sur un frêle esquif, accompagné d'un unique et dévoué serviteur, lequel serviteur, bien entendu, n'était autre qu'une jeune fille revêtue d'habits masculins? Quelle révélation suggestive pour ceux qui si souvent avaient ouï parler de Lara et de son page fidèle! Ordinairement calme et pondéré, Gronow témoignait une admiration sans réserve pour les beaux vers; il citait de Byron des tirades entières et s'exaltait à l'improviste au seul nom de héros épiques. Mais le plus fort était qu'il prétendait justement avoir connu l'un de ces héros et que de ses yeux, disait-il, de ses propres yeux, il avait vu Lara, oui, Lara lui-même, Lara, le corsaire, le démon ! — Ah ! les étonnantes prouesses, les aventures merveilleuses que, le soir, à la fenêtre du Petit Cercle, racontait le capitaine! et quels souvenirs étranges en durent conserver les beaux messieurs qui l'écoutaient!
Donc, à l'en croire, Lara n'était nullement un personnage fictif et Byron n'aurait eu qu'à choisir pour modèle un certain Trelawney avec lequel, soi-disant, il se serait lié pendant son voyage en Grèce. Inutile d'ajouter que, selon le goût du jour, ce Trelawney était un géant de six pieds, avec une tête magnifique, « pleine de calme, d'intelligence et de passion contenue », qu'il parlait tous les idiomes et tous les dialectes en usage de la pointe de Ceylan jusqu'aux îles de la Sonde, qu'il était bronzé par le soleil indien comme Siva lui-même, qu'il se promenait toujours drapé de cachemire et d'étotfes de soie et qu'avec « sa figure altière et ses yeux voilés de cils immenses il rendait immobiles et frissonnantes les vierges d'Abydos ».
LE CAPITAINE GliONOW (Remiiiisceiicos. — Vol. I).
Il avait la main belle, délicate, effilée. Cependant, lorsqu'il plaçait une première noisette entre l'index et le médium, une seconde entre le médium et l'annulaire, une troisième entre l'annulaire et le petit doigt, il pouvait à sa guise les écraser toutes d'un même coup. Ensuite de quoi, sans changer de visage, il prenait au hasard trois grosses tringles de fer et, mettant le pied dessus, les transformait en une natte à trois brins, la plus parfaite, la plus régulière qu'on pût voir. Enfin, parachevant son tour de force, il saisissait à deux mains cette même natte et de suite, comme par enchantement, la natte devenait tire-bouchon.
Nature indomptable et superbe , contempteur des lois, rebelle à toute discipline, sir Trelawney avait, dès l'âge le plus tendre, été chassé du collège, puis embarqué sur un navire. Mais à peine éloigné de son pays, il se créait une réputation détestable à la fois de courage, de force et de barbarie. Généreux pour ses égaux, terrible pour ses chefs, il a vite fait de massacrer impitoyablement ceux d'entre eux qui osent lui tenir tête jusqu'au jour oii, saturé de vengeance, il déserte. Le voilà pirate. Dès lors, sa vie n'est plus qu'un tissu d'horreurs, un perpétuel assassinat, une lutte furieuse contre les hommes et les éléments. 11 fallait suivre par le menu les exploits du farouche aventurier, ses amours et ses crimes. Jamais Eugène Sue lui-même n'enfanta plus sanglantes victoires.
Surtout, il fallait entendre raconter son duel avec l'homme des Jungles. C'était à Bornéo. Assis sur le rivage, en compagnie de Zéla, son page arabe (jeune fille qui le suivait dans toutes ses campagnes et l'aimait éperdument), Trelawney guettait la chaloupe qui devait les venir chercher tous les deux lorsqu'à certains indices il crut s'apercevoir qu'un tigre n'était pas loin. Et dans la chaleur du récit, narrant à la première per-
sonne, Gronow poursuivait de la sorte : « J'avais glissé une nouvelle balle dans ma carabine et je résolus d'attendre. Si du pretïiier coup je n'avais pas tue l'animal, Zéla et moi, nous nous serions jetés à l'eau pour rejoindre la chaloupe. » Mais à ce moment, du bois le plus proche, surgissait un vieillard extraordinaire. « De longs poils couvraient son corps, sa taille était énorme, ses jambes, ses bras, ses mains étaient d'une longueur qui me causait un vif étonnement. Son visage était noir, couturé de rides profondes et couvert çà et -là de touffes de poils blancs. Presque plié en deux, appuyé sur une grosse massue pareille à celle que portent les sauvages de la mer du Sud, il faisait des pas immenses... » Or ce vieillard n'était autre que l'homme des Jungles et chacun oubliait de s'informer de la nature exacte du nouvel arrivant, car aussitôt une lutte terrible s'engageait entre l'homme des Jungles et le corsaire. Ma carabine était armée, s'écriait le capitaine, mais, avant que je pusse l'épauler, il m'atteignait par un pas immense et m'asséna un coup de massue. Je fis feu en rompant. Le coup lui traversa le flanc du côté gauche; mais lui, bondissant de plus d'un mètre en l'air, retomba sur moi et je roulai par terre écrasé sous son poids. Je me crus mort.
« Sauve-toi, criai-je à Zéla, et nage jusqu'à la chaloupe ».
« Il est mort », me répondit-elle.
Elle était là, à mes côtés, son épieu rouge de sang à la main.
Elle venait de l'achever.
« Et après ? » demandait-on.
« Après ?... je ne sais plus. Trelawney habite maintenant l'Angleterre. Il mange du pudding ».
Sur quoi, détournant la tête et comme s'il perdait subitement la mémoire, Gronow redevenait parfaite-
ment correct et silencieux. Nul ne sut jamais comment finit sir Trelawney (1).
D'ailleurs, sur Gronow lui-môme l'on manquait de renseignements. Une sorte de mystère planait sur sa tête. « Ce petit homme pommadé, musqué, froid, flegmatique », lequel était connu de tout le monde et fréquentait en haut lieu, se gardait de jamais dire un mot de sa famille. Aussi bien, les membres du Petit Cercle se perdaient-ils en conjectures. Ceux-ci le disaient fils d'un marchand de bière enrichi; ceux-là, le descendant égaré de quelque grand seigneur. D'autres prétendaient que sa mère avait jadis été fort liée avec la maîtresse du duc deClarence,plus tard Guillaume IV, et qu'à sa protection il avait dû son grade dans l'armée. Enfin, le plus grand nombre affirmait que pendant dix ans le portrait du capitaine était resté caché dans les poches d'une illustre princesse. Lorsque M. Gronow quitta l'Angleterre, ce portrait lui fut rendu. « On le voyait quelquefois lorsque passait une beauté à la mode, ouvrir négligemment l'étui de maroquin rouge oij il retrouvait ses vingtcinq ans et ses succès. Il soupirait en le refermant. » Byron et Lara mis à part, « c'est la seule marque de sensibilité qu'on lui ait vu donner ».
(1) Le curieux de l'histoire est que ce Trelawny (et non Trelawney) exista pour de bon et que, sauf certaines exagérations manifestes, le portrait que nous en donne Villemessant n'est pas sans rapports avec le modèle. Edward John Trelawney (1792-1 881 (s'engagea dans la marine dès octobre 1^05 et son existence, à partir de ce moment, ne fut plus qu'une suite d'aventures fabuleuses. On le rencontra d'abord en Italie avec Byron et Shelley, puis en Grèce, où il prit à l'insurrection une part des plus actives, puis en Amériqtie. Entre temps il se maria trois fois, dont une fois avec Tersitza, sœur du chef grec insurgé Odysseus. 11 en eut une fille qui se nomma Zella. Villemessant n'inventa donc point absolument ce dernier personnage. Il n'inventa pas non plus que Trelawney fut un homme superbe, doué d'une force herculéenne auquel ses longs et mystérieux voyages donnèrent de son vivant un grand pres-tige. Trelawney écrivit sa propre histoire: The adveniures of a younger son, dont Dumas publia la traduction, dans son journal, le Mousquetaire. L'ouvrage fut pubhé séparément sous le titre suivant : Trelawnay, Mémoires d'un Cadet de famille, compagnon et ami de lord Byron, traduits par Floran-Dumonl, Î834. 3 vol. ih-8.
Reste à savoir qui était cette illustre princesse. A vrai dire, je me demande si les habitués du Petit Cercle étaient eux-mêmes bien fixés sur ce point et quelque gloire que notre capitaine puisse retirer d'une semblable conquête, j'estime prudent de n'y faire allusion que sous d'extrêmes réserves. Les origines de Gronow,par contre, n'offrent aucun mystère et lui-même nous a relaté ses aventures qui furent celles d'un officier brillant, g-alant et de l'un comme de l'autre côté du détroit, fort assidu dans la bonne compagnie.
Tour à tour, en parcourant ses deux volumes de Mémoires, nous le retrouvons à chacune des étapes de sa carrière ; d'abord au collège d'Eton, compagnon du futur grand poëte Shelley (1): puis, jeune enseigne au le'" Grenadiers, sanglé dans sa veste rouge, évoluant dans les parages de Saint-James; puis encore s'embarquant pour l'Espagne et rejoignant Wellington au moment où le généralissime se préparait à franchir la Bidassoa. Quels joyeux souvenirs Gronow conserva de ses débuts à l'armée! A mesure que l'on pénétrait en France, chacun tenait à honneur de compléter sa maison et de Grande-Bretagne arrivaient force tilburys, pursangs et chiens de meute. Cornettes et capitaines rivalisaient d'élégance et, la victoire aidant, il régnait au quartier général une bonne humeur continuelle. Cependant, il advint qu'un jour Wellington se fâcha. On était sous les armes et, comme il pleuvait, ses officiers avaient jugé prudent de se munir de parapluies. Le généralissime estima l'usage peu militaire et commanda de fermer les parapluies. Il est bon d'ajouter en efTet que
(1) Gronow, Réminiscences, voL I, p. 134.
LA COLOME ANGLAISE ET LES AN'GLOMANES 2o3
parfois l'on en venait aux mains et même sérieusement, comme à Toulouse. Mais, à lire Gronow, les batailles, au cours de cette première campagne, semblent ne figurer qu'à titre d'épisodes, et tle préférence nous le voyons insister sur le bal que ses collègues donnèrent à Bayonne, sur les chasses au renard dans la campagne de Pau et sur le gracieux accueil qu'ils trouvèrent auprès des jolies Bordelaises. En vérité, les fatigues de la guerre avaient bien leurs compensations (1).
Malheureusement, la guerre touchait à sa fin et Gronow dut regagner son pays. Bien né, riche, la tournure avantageuse et point sot, il avait mille raisons de plaire et tout porte à croire qu'il plut effectivement beaucoup. On le rencontra dans les cercles les plus réputés, chez Arthur, au Club des Gardes, au balcon du White's. Faveur insigne, MM°^es q\q Lieven et d'Esterhazy l'admirent aux soirées d'Ahnack. Il y vit lord Palmerston risquer un audacieux tour de valse et fut témoin des premiers quadrilles dirigés par M. de Sainte-Aldegonde et lady Jersey. Vraiment, les plaisirs de la paix avaient aussi leurs charmes (2).
Soudain, arriva la nouvelle du retour de Napoléon et voilà Gronow s'embarquant pour Ostende. Il y arriva juste à temps pour se mettre en selle et gagner les Quatre-Bras (3). Le lendemain il assistait a la bataille de Waterloo. Selon ses désirs, il fut au premier rang et toute son existence, il conserva de cette lutte épique le souvenir le plus tenace, le plus net et le plus vivant. Cet habitué de l'Opéra, ce flâneur tranquille, ce petit
(1) Gronow, Réminiscence.^:, voL I, pp. 1 et suiv., 160, 273 ; voL II, pp. 10, 11. Il est intéressant de comparer ce que dit Gronow de l'armée anglaise en 1814 avec ce qu'en dit Canrobert à l'époque de la campagne cle Crimée. Rien n'a changé. (Maréchal Canrobert, Souvenirs, vol. II, chap. vu.)
(2) Gronow, Réminiscences, vol. I, pp. 31, 'J'à etSS, vol. II, pp. 81, 181, 211, 2«2, 297.
(3) IbicL, vol. I, pp. 64 et suiv.
2o4 LES ANGLAIS A PARIS
homme doux et correct avait assisté à Waterloo, et Waterloo resta le grand événement de toute sa carrière. Sans cessç, invinciblement, dans ses mémoires, il en revient à la journée célèbre, aux péripéties de l'engagement, aux traits d'héroïsme, à l'efFort surhumain que fournirent les deux armées.
Avec lui, nous revoyons le champ de bataille tel qu'après une nuit d'orage il apparut ce matin du 18 juin. Un ciel clair, un soleil radieux; des officiers se croisant au galop, des groupes de soldats "rallumant les feux, nettoyant leurs armes ou courant aux ordres. Puis, vers dix heures, toute l'armée de Wellington à son poste de combat, silencieuse, résolue, tandis que les musiques françaises éclataient au loin et que, dominant cuivres et tambours, des acclamations frénétiques se propageaient sur tout le front de bandière. Du doigt les officiers anglais se montraient Napoléon, reconnaissable à son cheval blanc. Enfin, vers onze heures et demie, les deux cents bouches à feu de l'empereur commencèrent de tonner à la fois et bientôt on entendit le pas de charge de ses colonnes. « Je l'avais entendu souvent en Espagne, avoue Gronow; mais si brave que l'on soit, bien peu l'entendent sans une émotion déplaisante. »
Ce jour-là, Gronowduttrouverquelerefrain se prolongeait outre mesure, car il fut de ceux qui de midi à sept heures, battus en brèche par une avalanche perpétuelle d'obus et de boulets, assaillis, débordés, ébranlés par les attaques et les charges successives, résistèrent désespérément jusqu'à l'arrivée des Prussiens. Vers quatre heures, les choses parurent se gâter tout à fait. « Les canons ennemis, dit-il, se turent brusquement et nous vîmes entrer en ligne des masses de cavalerie formidables. Nul survivant ne peut avoir oublié ce que cette charge eut de grandiose et d'effrayant. » A distance, on
apercevait comme une sorte de long rempart mouvant, une vague énorme, étincelant au soleil et qui montait, montait à une vitesse vertigineuse. Brusquement, une interminable iîle de bras levés agitant des sabres apparut au-dessus de la crête et tout la borde, étendards et trompettes au vent, se rua sur les lignes anglaises. Le sol tremblait : « On eût dit que rien n'eût pu tenir contre un pareil cboc. » Lorsque, dans ses vieux jours, il écrivait ses mémoiies, Gronow pensait entendre encore le crépitement des balles sur les cuirasses, pareil « au bruit d'un orage de grêle sur les vitres » ; il revoyait, semblables aux flots d'une mer d'acier, les escadrons succédant aux escadrons et les chasseurs, lanciers rouges et carabiniers sillonnant d'éclairs le plateau, tourbillonnant autour des carrés, les assaillant sur les quatre faces, rabattant les fusils à coups de sabre, trouant les poitrines à coups de lance; enfin Wellington impassible et qui, suivi de son dernier aide-de-camp, venait se réfugier au milieu des gardes. « Il portait un long manteau grisa collet, une cravate blanche, des pantalons de peau, des bottes à l'écuyère et sur la tête un vaste couvre-chef à la russe... Il paraissait très grave et très pâle. » En etfet si les carrés tenaient bon, ils fondaient à vue d'œif. A l'intérieur ce n'était plus qu'un charnier; partout l'on étouffait, on râlait, on trébuchait sur des monceaux de blessés et de morts. « Encore aujourd'hui, relate Gronow, je me demande comment aucun de nous s'en est tiré,(l). »
Pourtant, il eut, lui, la rare bonne fortune de survivre au combat sans une égratignureet l'un des premiers il entra dans Paris. Son bataillon était venu camper dans le Bois de Boulogne et tout aussitôt, pris du vif
(1) Gronow, Réminiscences, vol. I, pp. 68 et suiv., pp. 186 et suiv. Tout ce que dit Gronow de la bataille paraît être exact. 11 suffit de comparer son récit avec celui dlioussaye. Voir 1815 (Waterloo).
2oG LES ANGLAIS A PARIS
désir d'explorer les environs, il se hâta de franchir la Porte Maillot. Au hasard, il monta jusqu'à l'Arc de Triomphe alors en construction, traversa les terrains vagues des Champs-Elysées, puis s'engagea dans les Tuileries. Les arhres du jardin lui semblèrent majestueux et le palais des rois de France digne d'admiration. Gronow s'extasiait de bon cœur lorsqu'à la hgure des gens qui l'entouraient, il constata que la vue de son uniforme n'éveillait chez eux aucune sympathie. Heureusement, les promeneurs étaient rares et-se bornaient à lui lancer des regards hostiles. En curieux, il poursuivit donc sa reconnaissance à travers la capitale silencieuse et désolée jusqu'à ce que, de rue en rue, il parvint aux boulevards, à ces mêmes boulevards que, dans la suite, il choisit comme patrie d'adoption. Ce fut là qu'il prit son premier repas. « Le jour de mon entrée à Paris, raconte-t-il, je dînai au Café Anglais, oii j'eus la surprise de retrouver bon nombre de mes camarades. Je me souviens que l'addition fut de deux tiers moins élevée qu'elle ne le serait aujourd'hui. On me servit un potage, du poisson — rien moins que frais — et^ bien entendu, suivant le goût britannique, je commandai un roast-beef aux pommes. Le vin, si j'ai bonne mémoire, était aigre et mon dîner me coûta deux francs. «Comme on sait, le Café Anglais a depuis lors élevé ses prix et perfectionné sa cuisine (1).
Tels furent les débuts de Gronow sur le « Boulevart » et malgré les imperfections de ce dîner d'essai, bien entendu, comme tous ses compatriotes, il jugea Paris charmant. Spectacles imprévus, solennités inédites^ cortèges, ovations populaires, tapage incessant, rien ne manquait à la fête et si nous autres. Français, nous n'avions aucun motif de nous en louer, les étrangers par contre s'en donnaient à cœur joie. Lorsqu'avec son
(1) Gronow, Réminiscences, vol. I, pp. 80 et suiv.
LA COLONIE ANGLAISE ET LES ANGLOMANES 2b7
régiment Gronow repartit pour l'Angleterre, nul doute qu'il n'emporta d'agréables souvenirs et aussi la ferme résolution de repasser le détroit à la première heure. Quelques années, il tint garnison tantôt à Londres et tantôt à Windsor, ensuite il se mêla do politique, échoua successivement aux élections de 1832, puis de 1835, et dès lors prit le parti de ne se plus mêler de rien. La conscience en repos, il se mit à partager ses loisirs entre Londres et Paris jusqu'au jour où défi[iitivement il se fixa dans la seconde de ces deux capitales. Aussi hien, n'avait-il jamais beaucoup cessé d'y venir, car il semble parfaitement renseigné sur les hommes et femmes de la Restauration et, dès l'année 1816, on le rencontrait au Château, présentant ses devoirs à la « toute séduisante duchesse de Berry ». D'ailleurs où no retrouvait-on pas ce brillant capitaine et qui ne connaissait-il point (1)?
Sauf Thomas Raikes, jamais homme n'eut tant de relations, tant d'amis à la fois dans le monde et le demimonde. Car, s'il comptait au nombre des visiteurs habituels de M^i*** de Noailles, de Vaudreuil ou de Beauveau, je le répète, il n'en appréciait pas moins la société des comédiennes et des danseuses, donnait fort chez les beautés à la mode, fréquentait les coulisses et chaque soir se rendait avec exactitude au foyer de la danse. Comme le major British, il avait ses entrées sur l'une et l'autre rive de la Seine et partout se trouvait en pays de connaissance ; il était l'hôte, l'habitué, celui dont on se plait à faire l'ami de la maison. Toujours correct et soigné, très au fait des usages, un peu cérémonieux, on le voyait tantôt figurant dans les salons du Faubourg et s'asseyant à la table des douairières, tantôt se mêlant à la jeunesse des cercles, aux habitués
(1) Gronow, Réminiscences, vol. I, llo, 124, 125, 2ûo, 299; vol. II pp. 305 et suiv. ' '
du boulevard. Citadin expert quoique sujet britannique, il n'ignorait aucune des ressources, aucun des secrets de la Métropole; il s'y promenait en connaisseur, il en goûtait avec discernement les plaisirs et les délicatesses, également renseigné sur les personnes et les clioses, sur la cuisine de tel restaurant fameux, sur la cave de tel autre, sur l'iieure et la manière de se présenter chez celui-ci, sur les discours à tenir chez celui-là, sur tous les menus événements de la cour et de la ville. Heureux homme que ce Gronowl Quelle existence douce, paisible, commode il semble avoir menée entre son Petit Cercle et les vieux hôtels de la rue Bourbon ! En société, nous dit Yillemessant, le capitaine ne se montrait pas généralement fort expansif et je crois en efl'et qu'il n'était point de ceux qui dominent l'entretien; mais il avait bonne mémoire et contait volontiers. Or, il avait beaucoup vu, beaucoup entendu et les souvenirs qu'il eut plus tard la bonne pensée de réunir par écrit foisonnent en anecdotes pittoresques en détails curieux, en portraits de toutes sortes.
Voici Rachel (i) avec sa longue et mince figure de juive, ses yeux profondément enchâssés, « trop noirs pour être doux », et ses merveilleuses petites mains aux doigts roses et frêles. « Elle se montrait, à la ville, particulièrement réservée, gracieuse, distinguée. » Malgré quoi, « j'estime êtreà même de dire que nulle femme ne poussa plus avant l'immoralité. » Voici Fanny Eiss- 1er (2), dont le charmant visage « respirait la tendresse », et Grassini (3), franche, bavarde, primesautière, qui toujours avec la même « bonhomie cynique » en revenait à ses premières amours. Elle disait : « Napoléon m'a donné cette tabatière; lui-même il me l'a mise
(1) Groaow, Réminiscences, vol. 1, p. 21".
(2) Ibid.. vol. I, p. 126.
{3)Ibid., vol. II, p. 120.
entre les mains, un matin que j'avais été le voir aux Tuileries. Il ajouta : « Voilà pour toi; tu es une bonne fille! » Vraiment c'était un grand homme, mais il ne voulut pas suivre mon conseil. Il aurait dû s'entendre avec ce cher Villainton. A propos, c'est ce brave duc qui m'a donné cette broche. Il me l'a apportée un matin que j'étais encore au lit. Il parlait un singulier baragouin et je ne savais guère l'anglais; mais nous nous entendions tout de même. » Voici la comtesse Merlin (1), beauté créole aux épaules de déesse. Plus elle vieillissait et plus elle se décolletait, et plus elle se décolletait, plus elle chantait; « une riche nature de femme et si bon enfant! » Voici encore M™^ de Girardin (2), bienveillante, sympathique, généreuse, chez qui venaient se réconcilier les doctrinaires et les carlistes, les peintres et les gens de lettres. « Elle avait tout l'aspect d'une muse ou plus exactement l'aspect qu'en imagination j'attribuerais à une muse. »
Ailleurs, attablé chez Tortoni, voici le prince Tufiakin (3), « immensément riche et peut-être le plus grand épicurien de Tout Paris », avec « son cou de travers et sa perruque artistement frisée ». Puis des officiers, des gardes du corps, Saint-Arnaud, Fouquainville, Odoard et Warren, l'Irlandais, bretteur au visage couturé de cicatrices qui « positivement devenait fou furieux dès qu'il avait dans le corps sa bouteille de Champagne et son petit verre ». Puis le marquis du Hallay-Coëtquen, lui aussi dan§ la force de l'âge, qui brusquement déclarait au milieu de son repas : a J'ai envie de tuer quelqu'un » et sans plus attendre partait à la recherche d'un
(1) Gronow. Réminiscences, vol. II, p. 66.
(2j Ibid,, vol. II, p. 64.
(3) îbid., vol. II, p. 284; Raikes, Journal, vol. IV, p. 422; Castellane, Journal, vol. I, p. 58; vol. il, pp. 272, 394, vol. III, p. 116 : Véron, Mémoires d'un bourgeois de Paris, vol. I, p. 109; Comtesse Dash, Mémoires des autres, vol. V, p. 61 ; Gh. de Boigne, Petits Mémoires de l'opéra, pp. 159 et suiv.
bon duel (1). Voici d'Orsay, toujours aimable, au « sourire glorieux et conquérant, aux manières irrésistibles, aux propos si neufs et si divertissants. » A coup sûr, les gens moroses en pouvaient dire long sur son compte, mais ce n'en était pas moins un « homme sublime; beau comme l'Apollon du Belvédère, plein de vie, de force, d'intelligence et de gaieté », si bien « qu'en le voyant passer dans son tilbury, l'on croyait voir quelque splendide libellule filant dans l'espace » (2).
Enfin, arrêtons-nous à Montrond (3), Tarai de Talleyrand, à cet extraordinaire personnage qui, bien que parfaitement taré, ne cessa de jouir sinon de l'estime, tout au moins du respect universel, qui se vit recherché, fêté, gâté par les hôtes les plus difficiles, donna chez les Altesses, tailla dans les tripots, fut aimé des belles, joua jusqu'à son dernier jour avec un bonheur qui tenait du miracle (4) et répandit l'or noblement, largement, élégamment, sans que jamais personne lui soupçonnât un sol de fortune ou s'avisât do le lui reprocher. Montrond pouvait à bon droit couler des jours tranquilles. Son à-propos comme sa méchanceté le mettait à l'abri des réflexions désobligeantes et nul ne s'attaquait à l'homme dont on disait que son « esprit se nourrissait de chair humaine ». Au temps oij Gronow connut Montrond, « ce n'était plus du tout le charmant
(1) Gi'onow, Réminiscences, voL II. p. 26, voir p. 239.
(2) Ibid., \ol.l, p. 211.
(3 Ibid., vol. I, pp. 234 et suiv.. vol. II, p. 35; Gre\iïle, Mémoirs, vol. I, pp. 87, 228, 255. 259, 286, 380; vol. II, pp. 26. 69, 11 : Moore, Memoirs, vol. 111. p. 183: The Creevey Papers, vol. II, p. 137; Countess Granville. Lelters, vol. H, pp. 30, 32, 34; Castellane, Journal, vol. I, p. 90, vol III. p. 287; Véron, Mémoires d'un bourgeois de Paris, vol. I, pp. 39, 129; Duchesse de Dino, Chronique de 1SSI à 186-2, vol. I, pp. 31, 114, 1+8, 249, 235, 395; Th. Raikes, Journal, vol. lY, voir index.
(4l Sui' la façon de jouer de Montrond, on trouve, hélas! des renseignements très' précis dans les Mémoires de Bonneval.pp. 246 et suiv.; voir de même The Creevey Papers, vol. II, p. 316 : Gh. Yriarte, les Cercles de Paris, p. 18; Comtesse de Boigne, Mémoires, voi. IV, pp. 225, 368 et suiv.
garçon de la légende. D'une taille au-dessus de la moyenne et frisant l'embonpoint, il avait plutôt la mine d'un vieux bonhomme, un bonhomme au front chauve, aux yeux bleus, aux traits menus, au teint fleuri. Il avait également une certaine manière de cligner de l'œil qui n'annonçait rien de bon pour la victime dont il avait fait choix. Au premier abord, son visage exprimait une bienveillance digne de Mr. Pickwick, mais à le regarder de plus près, derrière ce masque d'aimable philanthrope perçait à la fois la mordante finesse d'un Voltaire et l'esprit sarcastique d'un Rogers ou d'un Sir Philip Francis. Montrond s'abstenait des gestes et grimaces dont presque toujours les étrangers ornent leurs discours. Très calme, nullement bavard ou fanfaron, il ne parlait jamais de lui et ne riait point davantage de ses bons mots. Il était réservé, doux, sournois et dangereux ». «L'Enfant Jésus de l'enfer», disait de lui Talleyrand.
Il advint qu'un soir, à l'Ambassade d'Angleterre, une dame peu renseignée s'avisa de faire appel aux sentiments charitables de Montrond : « Monsieur, lui ditelle, nous faisons la quête pour les filles repenties. — Très bien, très bien, Madame. Si elles sont repenties, je ne donne rien, absolument rien; mais pour celles qui ne le sont pas encore, je me réserve d'aller moimême leur porter mon offrande. » Avec une autre il eut un soir des paroles aigres-douces. Piquée, cette dernière, une longue et sèche personne, déclara qu'elle lui ferait voir du pays. Froidement, Montrond la considéra depuis la tête jusque aux pieds et répliqua : « Madame, ce serait du paysplat. »Une fois pour toutes, il était bien entendu qu'on ne répondait point à M. de Montrond. Les plus habiles ne s'y frottaient guère, et d'ailleurs le moyen de répondre ! De ses bons mots, ripostes et réflexions diverses on composerait un cha-
pitre et Gronow ne cite que les plus fameuses. Il est vrai que très consciencieusement il en note quantité d'autres et que ses promenades sur le boulevard, ses flâneries au Petit-Cercle ou devant Tortoni lui fournirent de quoi bourrer ses mémoires d'anecdotes et de traits d'esprit.
En vérité, le capitaine se trouvait bien de ce côté-ci de la Manche. Nul doute possible à cet égard. Mais non content de se plaire en France, il aimait encore, je crois, sincèrement les Français. Ni son titre d'ancien officier de Wellington, ni le souvenir de ses campagnes n'étaient faits pour diminuer son estime à leur endroit. Bien vite, en Espagne, il avait su juger ses adversaires et reconnu les mérites de cespetits voltigeurs qui tiraient mal, mais marchaientbien, étaient «lestes, actifs, industrieux et savaient beaucoup mieux que les soldats anglais pourvoir à leurs propres besoins (1) ». En Belgique, il n'avait pas davantage marchandé son admiration devant la bravoure des hommes et de leurs chefs et lorsqu'on vainqueur il traversa la France, il ne fit pas mystère de son dégoût au spectacledes sauvageries allemandes. Il n'y aurait d'ailleurspas là de quoi nous étonner outre mesure. Généralement les officiers anglais témoignèrent d'une certaine mesure et rendirent justice aux vaincus (2). Mais chez Gronow cette modération tourna vite en réelle sympathie. Au rebours de ses compatriotes qui venaient chez nous en curieux, visitaient le pays en touristes, y jugeaient l'existence agréable et commode, mais n'abdiquaient rien pourcela deleursmœurs,
(1) Gronow, Réminiscences, vol. I, pp. 4 et 5 : voL II. p. 187.
(2) Voii' pp. 74 et suiv.
de leurs principes et de leurs convictions britanniques, Gronow peu à peu se libéra de ses idées préconçues. Insensiblement, il se laissa gagner par ses ennemis de la veille^ il comprit, il devina leurs façons de voir, il apprécia leur indulgence, il goûta leur bonne bumeur jusqu'au jour oii, — miracle des miracles, — il en vint à se demander si les Français, à leur manière, ne valaient pas les Anglais.
« A l'époque où je vins en France pour la première fois, écrivait-il sur ses vieux jours, on nous inculquait la haine des Français au même titre que le respect des dix commandements. »Et pourtant ces Français étaient « braves, intelligents et généreux. Voilà bientôt un demisiècle que j'en fais l'expérience et j'estime que nous trouverions ici des vérités bonnes à retenir et des modèles dignes d'être suivis. Par leurs traditions aimables et par l'aisancedes rapports, les Français surprennenttoujours agréablement et même en général séduisent à j amais leurs visiteurs. Ils ont moins de préjugés que nous autres insulaires et sont beaucoup plus citoyens du monde. En France, moi qui parle, je me suis vu l'objet d'attentions infinies et de toutes sortes ; et si l'on rencontre un peu moins d'amitié solide — amitié qui d'ailleurs ne repose trop souvent en Angleterre que sur une analogie de naissance, de fortune ou de situation — par contre, au moins ici vous aurez la chance de trouver un ami qui, sans s'informer delà qualité de vos ancêtres ou -du chiffre de vos biens, vous accordera l'intimité la plus franche, au besoin son appui désinté-* ressé. et cela purement eu égard à votre mérite personnel et à votre bonne réputation. »
Enfin, jusqu'oii ne va pas la grandeur d'âme de Rees Howell Gronow! Il n'hésite point à déclarer que Napoléon fut un homme de génie ; et dans la bouche d'un Anglais de sa génération, l'éloge a son prix. « Je connus
un temps, dit-il, oij l'on n'aurait pu trouver douze d'entre nous pour juger l'empereur avec le bon sens le plus vulgaire. » Gronow certainement n'exagérait point. De nos jours encore, on est parfois surpris de l'idée que se font de Napoléon P'' quelques-uns de ses compatriotes et s'il sut, lui, ne pas tomber dans l'erreur commune, au moins devons-nous ici tenir compte de ce rare exemple d'équité (1).
Bref, Gronow s'éprit tant et si bien de la France et des Français, de leur histoire et de leur capitale, de' leurs idées, de leurs usages et de leurs plaisirs qu'il se résolut un beau jour à faire souche d'honnêtes gens et qu'il épousa, coup sur coup, deux Françaises. La première fut xM"e Didier, danseuse à l'Opéra — le capitaine avait décidément un faible pour l'art chorégraphique ; — la seconde, M'^^ de Saint-Pol, d'une très honnête famille bretonne et qui lui donna quatre enfants.
Ce fut à Paris qu'il rendit l'âme, le 20 novembre 4 865, dans ce Paris qu'il aimait tant pour son charme, son pittoresque et sa bonne humeur, dans Paris où « l'atmosphère est léger, limpide, radieux ;oi^i les propos sont libres et faciles, oii les gens aiment vraiment le plaisir pour lui-même. Depuis l'accorte petite grisette qui, vêtue de sa robe de frais calicot et coiffée de son chapeau pimpant, s'en va jbras-dessus bras-dessous à la Closerie des Lilas.avec l'étudiant de son cœur, Léon Lionceau et le matin, à six heures, dans sa mansarde bien-aimée, termine la fête avec une tranche de veau froid, de la salade et de la bière, jusqu'à la très noble comtesse qui, suivie de ce dandy magnifique, Arthur de Grèvecœur, achève sa tournée de bals en venant s'asseoir à la Maison d'Or, devant son Champagne et sa poularde, c'est toujoui'set partout la même chasse au plaisir, chasse furieuse et jusqu'à un certain point couronnée
(1) Gronow, Réminiscences, vol. I, p. 1"4; voL II, pp. 133 et suiv.
de succès. Vive le plaisir! Tel est le cri des Parisiens. Ils l'invoquent et il accourt ; et lorsque, rapide, il s'enfuit déjà, éperdus ils s'accrochent encore à son ombre; et tous ils ven draient leur âme (objet dont ils sont les premiers àdouter), pour une journée de ce plaisir auquel en revanche ils croient de toutes leurs forces (1). »
Mais encore une fois, jusqu'au bout, son champ d'expériences familier, son domaine de prédilection fut le boulevard, ce même boulevard oij, l'année de Waterloo, s'avenlurant dans la métropole en conquérant pacifique, il était venu s'asseoir au Café Anglais. Gronow revoyait les vieilles façades irréguhères et pittoresques, le pavé rustique et les grands arbres dont les rameaux formaient voûte au-dessus des passants. Depuis lors, que d'événements, de transformations, de spectacles inattendus ! Des émeutes, et des fêtes avaient tour à tour plongé dans le deuil ou mis en joie ce coin de la grande ville. Tout en prenant le frais, d'un œil philosophe, Gronow, de règne en règne, avait suivi le cours de notre histoire et des croisées du Petit Cercle ou de la Terrasse du Café Riche, il avait observé curieusement lesmétamorpiioses de sa résidence favorite. Tandis que Louis-Philippe succédait à Charles X et Napoléon III à Louis-Philippe, il avait vu peu à peu des trottoirs neufs remplacer les bornes massives, des bâtiments incongrus surgirde terre, une foule hétéroclite et turbulente s'adjuger la promenade des gandins.
Enfin, lui qui deux fois avait marché dans les rangs de l'envahisseur, n'avait-il pas, à son tour, été le témoin d'une troisième et suprême invasion, invasion d'un nouveau genre, il est vrai, mais à sa manière également encombrante et redoutable ; j'entends l'invasion delà capitale par lesanglomanes. Il n'y eut cependant point mort d'hommes en la circonstance et tout se borna,
(1) Gronow, Réminiscences, voL I, p. 223.
comme nous le verrons, à quelques jambes cassées, quelques chevaux crevés, une consommation prodigieuse de Champagne et de cigares. Peut-être, au spectacle de ce nouveau triomphe britannique, l'ancien officier de Wellington éprouva-t-il dans le fin fond de son cœur une intime satisfaction; mais Rees Howell Gronow évita de se prononcer sur ce point et, suivant sa coutume, garda ses lèvres closes derrière sa canne à pomme d'or.
« Le comte de Medem fait un triste tableau de l'état commercial et social de Paris, écrivait en 1831 la duchesse de Dino. Tout y est méconnaissable : costumes, manières, ton, mœurs et langage, tout y est changé: les hommes ne vivent plus guère qu'au café elles femmes ont disparu (1). » Annoncer que la bonne compagnie se meurt, que la politesse dégénère et que l'on en revient à l'état de barbarie est un usage qui vraisemblablement remonte aux époques les plus reculées. Néanmoins, il n'est pas douteux que les contemporains de la duchesse de Dino mirent une obstination particulière à gémir sur la décadence des mœurs. De toutesparts s'élevèrent des lamentations pitoyables et les pronostics les plus douloureux. «L'institution des clubs a désorganise la société, s'écriait M*"^ de Girardin ; plus de conversation, plus d'esprit ; les hommes passent leurs matinées à jouer,
(1) Duchesse de Dino. Chronique de ISSt à 1863. vol. I, p. 10. Et la même ajoutait plus loin : « Pendant que M™'' Récamier est àMaintenon, chez la duchesse de Noailles, la princesse de Poix, ma belle-sœur, va aux lundis de la duchesse d'Ahrantès où on rencontre M™" Victor Hugo ! Le bel esprit et la politique ont étrangement confondu toutes les compagnies, bonnes et mauvaises ». Ibid , p. 340.
à fumer, et leurs nuits à boire. Je plains les jeunes femmes de ce temps-ci ; le monde n'a jamais été plus ennuyeux. » Elle spirituel Montrond se rangeait à l'avis de M"* de Girardin et la baronne du Montet, le chevalier de Cussy, bien d'autres encore se joignaient aux précédents pour décrier l'état de choses (1 ) .
Comme toujours, il y avait dans ces plaintes une belle dose d'exagération. La société n'était pas près de disparaître; encore moins les jeux et les ris. Pourtant il faut bienadmettreque, sous Louis-Philippe, lesmondains ^ apportèrent quelques modifications dans leurs façons de vivre et que ces transformations eurent pour cause à la fois le changement de régime et l'introduction de certains usages britanniques.
Pendant toute la Restauration, un ordre exemplaire n'avait en effet cesser de régner dans la bonne compagnie oij, suivant une hiérarchie traditionnelle, chacun occupait son rang légitime. Il y avait le souverain, il y avait les Princes, puis les dignitaires de la couronne, puis le Fauuourg et par ses lois, sa discipline, sa cohésion, le monde aristocratique non seulement occupait une place prépondérante, mais encore exerçait une manière d'empire sur le reste de la société parisienne. . La révolution qui survint changea tout, ruina l'unité du parti monarchique, réduisit son pouvoir à néant et son influence à peu de chose. A peine Louis-Philippe se fût-il adjugé le trône que la discorde entra dans le camp des vaincus, les uns se ralliant à la famille d'Orléans, les autres, et ce fut le plus grand nombre, tenant à honneur de rester fidèles au souverain déchu. Peu à peu, les grands hôtels se fermèrent, ceux-ci pour longtemps, ceux-là pour toujours. Chacun regagna ses domaines,
(1) Vicomte de Launay. Lettres Parisiennes, pp. 46 et 35; Duchesse de Dino, Chronique de IS3Ï ù 186-2, voL 1. p. 114; Baronne du Montet, Souvenirs, pp. 410 et 416 ; Chevalier de Cussv, Souvenirs, vol. II, pp. 347 et
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en province. L'on coupa court aux sorties et réceptions; on afîectala ruine; on se vêtit pauvrement. Surtout, l'on tint soigneusement à distance les gens en place et les hommes en crédit. Ceci fait, comme suprême ressource, il ne resta qu'à prendre le ton goguenard et qu'à railler les parvenus. On appela le duc d'Orléans» Poule d'eau », « Grand Poulot », et l'on se gaussa des allures bourgeoises du roi citoyen non moins que des basses flatteries dont il s'efforçait de gratifier la plèbe (1). A tort ou à raison, ce régime solitaireet boudeurpouvait' convenir aux gens d'un certain âge. Mais il est évident que la jeune génération n'y trouvait pas trop son compte. Privés de leurs fonctions et de leurs grades, les anciens pages, les ex-gardes du corps et les officiers démissionnaires se trouvaient réduits à l'oisiveté la plus complète. Il fallut bien tuer le temps. On eut recours au plaisir et comme les divertissements privés se faisaient rares, l'on se rejeta sur les divertissements publics.
Ce dernier genre de distractions ne manquait pas à l'époque et si l'on portait le deuil au Faubourg, l'on ne s'ennuyait nullement à Paris. « Jamais les grelots de la folie n'y retentirent avec plus d'éclat. » A la suite des trois glorieuses, la France eût une explosion d'allégresse que même le choléra ne parvint pas à tempérer. Comme sous le Directoire, on se mit à danser partout et simultanément aux approches du Carême les restaurants et les théâtres se transformèrent en salles de bal. Ce fut un accès de gaieté, une sarabande, un rigodon général; ce fut le triomphe du bœuf gras et des descentes de la Courtille, le beau temps des chicards, des troubadours,
()) M™« Ancelot. les Salons d'autrefois, p. 72; Daniel Stern, Souvenirs, p. 337; duchesse de Dino, Chronique de lS3t à 1S6'2, vol. 1. pp. 33 et 48 ; Counless Granville, Letters. vul. 11. pp. "3, "i, 79 ; la Mode ISSi (janvier-mars}, p. 1.59, 1S3.S (janvier-mars), p. 102, (avril-juin), p. 30, 1834 (avril-juin», p. 103.
des postillons de Loiigjumeau (1). Chacun s'en offrit à cœur joie et ce que de la sorte « on dépensa de force, de jeunesse, d'ardeur est extraordinaire ». « Nous étions travaillés, dit un contemporain, par une exubérance de vie, une fièvre de jouissances; en révolte contre les convenances, les règ'Ies et tout l'attirail des fictions sociales, placés en dehors du monde, en dehors de nous-mêmes par nos continuels travestissements. » Et longtemps après, au souvenir des années de fête, le même écrivait encore : « Quand, après vingt ans, je pense à cette époque de folie, je sens comme un reflet d'ivresse, j'entends les sons lointains de l'orchestre; je m'agite, mon pied bat la mesure... » Pourtant, « si l'on considère ce que nous laissions derrière nous, notre bagage est léger : la folie du carnaval, l'invention du cancan, la généralisation du cigare, l'acclimatation des cercles et des courses (2) ».
L'auteur de ces quelques lignes appartenait en effet à cette catégorie déjeunes légitimistes qui, « pour faire diversion à tant de carrières brisées, à tant d'espoirs déçus », jouaient cher, buvaient comme quatre, couraient les bals publics travestis en débardeurs et « cherchaient l'apaisement de leurs aspirations généreuses dans un amour effréné du plaisir ». Il semble d'ailleurs que les uns et les autres s'accommodaient assez bien de leur nouveau régime. L'étiquette mondaine avait été quelque peu sévère au temps de la Restauration et malgré l'avènement du roi citoyen, beaucoup trouvaient à la perte des honneurs et des charges quelques agréables compensations. Affranchi de la tutelle des douairières, on se risquait à mettre le nez dehors et l'on prenait ses
(1) Maxime du Camp, Souvenirs littéraires, voL I, pp. 38 et suiv.
(2) D'Alton Shée, Mémoires du vicomte cl Auliiis, pp. 41, 194; Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, pp. 298 et suiv.; Mémoires d'un lion, voir la Mode, l8-'r2 (avril-juin), pp. 3^4 et suiv.
ébats. On les prit même de si bon cœur que bientôt on en vint à perdre le goût des antiquailles et des cercles fermés, qu'on oublia de prôner la Bulle Unigenitus, la Révocation de l'Edit de Nantes et qu'insensiblement on se mit à n'envisager l'avenir politique que d'un œil assez résigné. Enfin, peu à peu, l'on se dégagea des allures ultra-cérémonieuses, du ton suranné des règnes précédents. Les nuances discrètes, la note prude, le soi-disant retour au bon vieux temps ne passa plus décidément pour l'idéal de suprême élégance et ce qui s'imposa dès lors ce furent les modes nouvelles, les modes britanniques, pour tout dire l'anglomanie.
Reste à savoir en quoi consistait au juste cet engouement irrésistible, cette passion bizarre dont alors nous relevons la trace pêle-mêle dans les usages, dans le costume et dans les écrits, à laquelle ne se lassent pas de faire allusion les gazettes mondaines et les romans fashionables (1). Cette rage d'importation britannique, nul ne manque de la signalera ses contemporains, mais, à vrai dire, elle prend pour se manifester dos aspects tour à tour si violents, si imprévus, si contradictoires, si baroques, si naïfs que d'abord on a grand mal à s'y reconnaître. Sans doute l'anglomanie ce sont les clubs, les steeple-cbasos, les assauts de boxe et le tir aux pigeons, c'est également l'usage du cigare et le confort d'Outre-Manche; mais ce sont aussi, ce sont bien davantage les mines flegmatiques, les poses dédaigneuses et du même coup, par un lien d'idées mal commode à saisir, les passions et la fougue romantiques; c'est George Brummell avec son attitude glaciale et son mépris cal-
(1) Ne citerions-nous que cette nouvelle de Mérimée, le Vase Etrusque.
culé, à moins que ce ne soil lord Byron, grand seig"neur pervers, aventurier intrépide, et c'est l'un et l'autre en effet, pour commencer plutôt George Brummell, puis plutôt lord Byron, entre temps les deux à la fois, amalgame saugrenu du gentleman impeccable et du romantique farouche avec enjolivements et variantes, suivant les conc-eptions troubles et discordantes, l'idéal burlesque des lions de la monarchie de Juillet. 11 ost^ entre beaucoup d'autres, un passage éminemment curieux dans la France de lady Morgan, celui où, se trouvant en visite chez la princesse Volkonski, elle décrit l'arrivée d'un fashionable de Londres et l'étonnement que provoqua son entrée en scène. A coup sûr, l'ornytorinx franchissant le seuil du Jardin des Plantes eût causé moins de surprise que l'apparition de cet énigmatique personnage dans un hôtel parisien. Donc, un beau soir de l'année 1816, l'on s'entretenait chez la princesse avec à propos et gaieté lorsque, dans l'embrasure de la porte, surgit le phénix en question, grave, impeccable, satisfait et qui, s'armant d'un lorgnon, parcourut l'assemblée de son regard le plus vague. A la fin, il prit son parti de reconnaître lady Morgan; il s'avança vers elle, formula trois questions équivoques dont il n'attendit point la réponse, puis, toujours bâillant et ennuyé, s'en fut au hasard traîner la voix devant quelqu'autre personne. « Je m'entretenais avec une charmante petite Française, lorsque ce merveilleux vint à nous, conte lady Morgan. Partagée entre l'amusement et la curiosité, je la vis écarquillor les yeux et lorsqu'il se fut éloigné : « Mais qu'est-ce que cela veut dire? me demanda-t-elle. — C'est un dandi, répliquai-je. — Un dandi, un dandi? c'est donc un genre parmi vous qu'un dandi? w Si grand était son ébahissement que la petite Française n'en pouvait dire davantage et quelques jours plus tard l'aimable Denon tirait d'une rencontre
analogue une même conclusion : « Quel drôle de corps qu'un dandi (1 )! »
Non, vraiment, on ne comprenait pas, en quoi d'ailleurs on était bien excusable. Généralement, sauf dans le clan des novateurs, on eût cbez nous quelque peine à s'accoutumer à cette manière d'être inédite, laquelle choquait si parfaitement nos règles de savoir-vivre les plus élémentaires. 11 faut entendre M. de Cussy parler de lord Clanwilliam, ce modèle du nouveau bon genre, qui se promenait dans les salons en rabrouant les hommes, en ignorant les femmes et ravissait les clubs de St-James avec ses airs d'Alcibiade. En dépit d'aussi puissants mérites, lord Clanwilliam révolta prodigieusement le chevalier de Cussy. « C'était un assez joli homme, nous dit-il, mais ayant toutes ces manières sans façon et d'assez mauvais goût qu'affectent les Anglais sur le Continent, en se tenant couchés plutôt qu'assis sur les fauteuils et les canapés ; en plaçant un talon sur le genou, en étant vêtu d'une façon commode, mais débraillée (telle fut durant quelques mois la suprême recherche), en négligeant enfin cette politesse exquise que tout homme bien né doit avoir auprès des femmes (2). » Lord Clanwilliam se trouvait alors à Berlin, mais à Londres il eût agi de même. Ainsi l'exigeait la mode. « J'ai vu chez lady X**, écrit un second Français qui lui ne dissimule point son impatience, les trois ou quatres dandys du moment. Le règne de celte espèce de fats grossiers ne commence sans doute qu'après le temps des révolutions. Trois ou quatre femmes, éblouies de tout ce. qui fait de l'effet, font la cour à chacun de ces trois ou quatre hommes et ces femmes sont la plu-
(1) Lady Morgan, France, vol. I, pp. 2o2 et 253.
l2) Chevalier de Cussy, Souvenirs, y ol.l, p. 310; Coimtess Granville, Letters, vol. I, pp. 153, 116, 231, 343, 388, vol. 11, pp. 48, 60; The Croker Papers, vol. 1, p. 417 ; Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe, édit. Biré, vol. IV, p. 245.
part des demoiselles qui se disputent un mari. Ce sultan de raout, assis sur un canapé, avec un bâton à la main, la barbe mal faite, à dessein (tel fut un instant le comble du bien porté), des habits ridicules, et quelquefois un lorgnon fixé entre l'os du sourcil et la paupière inférieure, paraît écouter ce qu'on ne lui dit pas et ne répond jamais à ce qu'on lui dit, car l'impolitesse est aujourd'hui la première qualité requise pour se mettre à la mode (1). »
Le bonhomme avait beau s'indigner, il prêchait dans le vide et les exemples d'Outre-Manche portaient leurs fruits. Emerveillés par une si noble froideur, tant d'insolence et de paradoxe, nos Français luttaient de zèle afin de se conformer aux travers de leurs voisins. Peu à peu, croissait et pullulaittouteune génération de petits maîtres éperonnés et barbus, en pantalons de nankin, enredingotes moka-brûlé, qui, mus par une ardeur touchante, rivalisaientdecharme enso roulantsur les sofas, en allongeant leurs bottes au nez des belles, en affectant de ne plus écouter, de ne plus voir, en ayant l'air de se perpétuellement demander si le monde existait pour de bon, si dans ce monde il y avait des femmes et s'il convenait de saluer leurs semblables.
A ce jeu l'on réussissait plus ou moins ; mais chacun y consacrait le meilleur de ses peines. Et comme à travers leurs exagérations, leurs fantaisies insolites, leurs allures outrées on devine etl'on se représente le modèle rêvé de tous les beaux fils de l'époque, ce héros imaginaire et prestigieux, cet être inimitable qui fut l'objet de leurs aspirations les plus intimes et les plus chères! Comme on le voit bien, ce gentleman de la légende, toujours idéalement vêtu, avec son ample cravate, sa taille fine, son regard tombant de haut. Jamais une ride sur son front. Les guerres s'allument, les villes périssent,
(1) La Mode, IB30 (janvier-mars), p. 123.
les empires croulent, lui n'en a cure. Vraiment, il ferait beaul'entendreparler d'autre choseque chassesou courses, et confiant, serein, immuable, il passe, envié des hommes, adoré des femmes, dédaignant l'univers entier. Ah ! qu'il est bien de son temps et qu'il est peu de chez nous ce gentleman futil et grave, aux mines énigmatiques, à la parole contredisante, à l'ennui perpétuel, et comme, en fin de compte, il descend en droite ligne de feu George Brummell (il faut donc, hélas! en reparler toujours 1), cet illustre phénomène qui, par ses aflFectations inattendues, avait su naguère ébahir et charmer l'aristocratie londonnienne (1)!
Que Brummell ait eu parmi ses compatriotes force imitateurs, cela va sans dire, qu'à leur tour ces imitateurs aient réussi chez nous à faire école, nous ne saurions non plus le mettre en doute et voilà comment, en France, avaient bientôt surgi de toutes parts cent petits Brummells qui, tous follement épris d'élégance britannique, luttèrent à qui mieux mieux de flegme et do dégoût. Il est vrai que leur idéal de bon ton se transforma quelque peu suivant les caprices de la mode et qu'aux attitudes spleenetiques ne tarda point à s'ajouter un furieux besoin de plaisirs et de mouvement. Au dandy empesé, guindé, compassé succéda le lion et ce lion, produit bâtard duromantiqueet del'anglomane.ce lion, dompteur do chevaux, sableur de Champagne, farouche, aventureux et conquérant, finitpar emprunter beaucoup plus à Byron qu'à Brummell. « Il arpente le boulevard
(l)Voir E. Ronteix, Manuel du fashiojiable ou Guide de l'Elégance (1829) ; l'Hennile rôdeur ou observations su)- les mœurs et usages des Anglais et des Français (1824), vol. I, pp. 39, 40 et 100; Desnoyers, les Etrangers à Paris, pp. 15 et 16 ; vicomte de Launay, Lettres parisiennes, p. 275; H. Raisson, Code de la toilette, p. 144; la Mode, 1SS0 (octobre-décembre), pp. 60 et suiv. Jusqu'à Balzac qui se mêle de citer Brummell, voir le Contrat de Maiiage (édit. Ollendorf, 1902i, p. 16, et cet auteur obscur, F. Deriège {Physiologie du Lion, p. 9), qui transforme Brummell en « Blummel ».
en maître, lisons-nous, lançant par bouffées au nez des femmes les parfums de son pur Havane. Des éperons sont vissés au talon de ses bottes; il ne les ôte que pour se coucber et monter àcbeval.-.Chacunde ses actes trahit son ardente nature. Au boudoir il prend d'assautla vertu des femmes; au club il pousse sa martingale avec rage; au Bois il crève les chevaux, éclabousse les piélons,fait jurer les cochers de fiacre, enfile les avenues et descend les côtes en véritable casse-cou... Malheur à la timide gazelle, au rival, au créancier, au titi qui lui tombe sous la main ! 11 mène le sentimentà coups de cravache(l). » Au fond, malgré son héroïque désinvolture et ses poses de fier-à-bras, le lion restait tout proche du dandy, son prédécesseur. Evidemment, il témoignait bien-, à l'occasion, d'une hardiesse admirable, d'une violence à toute épreuve, mais du moins cette violence étaît-elle une violence froide, contenue et selon le goût du jour. 11 perdait en réserve; mais au sein des pires excentricités il se devait de garder un détachement superbe et cette indifférence souveraine, marque indiscutable de l'anglomanie la plus authentique, j'entends de l'anglomanie telle que se plaisaient à la concevoir les fashionables de 1830.
Décidément, il fallait nous y résigner. Sous l'ancien régime,lesmilordsaccouraient à Versailles afin de s'exercer aux belles manières et tant bien que mal cherchaient à se former à l'image d'un Boufflers ou d'un Ligue. Notre tour était maintenant venu de copier les milords et Dieu sait que nos arrières grands-parents y travaillèrent de bon cœur! Peut-être a-t-on présents à la mé-
(1) F. Deriège, Physiologie du Lion, pp. 17, 18 et 19. Et les femmes, elles" aussi, s'^en mêlaient. Voir 0. Uzanne, les Modes de Paris, pp. 131 et suiv. ; Vicomte de Laimay, Lettres Parisiennes, pp. 383 et suiv. ; Mémoires d'un lion, voir la Mode, 1841 (avril-juin), p. 389 ; Duchesse de Dino, Chronique de 1831 à 1862, vol. III, p. 182 ; les Français peints par eux-mêmes (la Lionne), vol. II, p. 372.
moire les avis que Cliesterfield adressait à son héritier légitime sur « les agréments, les grâces et ces mille petits riens si nécessaires pour rendre un homme ainiaiDle ». Le jeune débutant gagnait-il en savoir-vivre, en aisance, en à-propos? était-il brillant, gai, toujours attentif et désireux de plaire? Ah ! qu'en 1830 nous sommes loin des conseils Chesterfield et comme il est instructif de noter ceux qu'au contraire un Français donnaitalors à ses compatriotes : «Le fashionable minaude, écrit ce dernier; il sourit quelquefois, souvent il bâille; car en charmant tout ce qui Tentoure, il ne doit pas lui-même être charmé, et rien n'est d'aussi bonne compagnie que le dégoût et l'ennui. » «Ce sont les femmes qui mettent les hommes à la mode », poursuivait Chesterfield. Aussi bien, montrez-vous galant, insinuant, tendre et délicat. Et cent ans plus tard, une voix ripostait : « Le fashionable ne voit qu'avec peine l'essaim des belles qui se pressent de tous côtés, elles sont pour lui chose presque indifférente et s'il braque son lorgnon sur son œil gauche, ce n'est pas toujours pour jouir de leurs charmes, c'est pour faire remarquer sa main blanche qu'orne un brillant solitaire ou un jonc scintillant (1). »
Tout de suite, on mesure la difFérence, le contraste. Ici le rire, la bonhomie, la douceur, l'art de dire les ciioses en se jouant, sans appuyer; là des poses roides, gourmées et volontairement agressives. Au lieu d'un homme léger, prévenant, poli, jouissant de sa nature en plein abandon, voilà que soudain nous nous trouvons face à face avec un personnage toujours maître de luimême et perpétuellement occupé à faire le contraire de ce qu'on attend de lui. En toute occasion, nous sentons qu'il préfère étonner que séduire et que de sa part l'effet
Il I Taine, Histoire de la liltératuve anglaise, vol. 111, p. 263 ; E. Ronteix. Manuel du fashionable, pp. 61 et 6:^.
produit naît autant de la méfiance que de la curiosité, de la crainte que de la synnpathie. L'élégance avait été jadis affaire de tact, de mesure et d'esprit ; on ne songeait pas uniquement à s'habiller, à se donner une attitude; on causait et la satisfaction de chacun ne se complétait que par la satisfaction des autres. Avec les modes nouvelles on ne causa plus, on se montra; devant que d'être spirituel on voulut être insolent et devant que de plaire on voulut étonner. Etonner ! lel fut en somme le but, le rêve, le principe de nos anglomanes et ce qu'ils firent pour étonner dépassa les bornes ordinaires de l'extravagance (1).
Une des manifestations les plus typiques de l'anglomanie consista bien évidemment dans les airs spleenetiques, dans cette contenance perpétuellement ennuyée que par chique — le mot vint à son heure — les dandys et les lions se crurent tenus d'afficher avec une si merveilleuse candeur. Mais, en outre, l'anglomanie se compliqua d'une foule d'institutions, de passe-temps et d'usages qui, florissant de l'autre côté du détroit, devaient par cela même exciter chez nous le plus vif enthousiasme.
(1) Le fashionâble « ne doit pas songer à voir, à admirer, mais à être \ai, à être admiré r... il « est tout entier dans sa toilette. Il ne parle que parce qu'on a Tair bête quand on ne dit rien et que cet habit-là ne peut jamais être à la mode... 11 ne change jamais d'airs, qu'en passant dans im autre salon. Vient-il à s'apercevoir qu'il a dit une sottise, il n'est ni troublé, ni confondu, il ne cherche point à la soutenir en paroles, ce n'est que par un signe de supériorité et presque de dédain pour ceux qui l'ont remarquée... L'élégant peut parler de tout sans avoir rien appris ; mais que celui qui n'a pu se défaire de toute timidité n'aborde point ce rùle dangereux; nous le répétons, pour bien s'en tirer, il faut une imperturbable assurance, etc.. » ; voir E. Ronteix, Manuel du fashionâble, ]^p. 65, 77, 78 et 83.
Et d'abord ce furent les clubs. Jamais, sauf en politique, il n'avait en France été parlé de clubs; et cela s'explique par le fait que jamais en France on n'avait pu concevoir de vie mondaine sans les femmes. Depuis les Précieuses, on les avait vues régenter les plaisirs et les lettres, présider aux entretiens, créer les réputations et lorsque survint 1830, leur empire était déjà deux fois séculaire. Il fallut l'engouement d'alors pour les modes britanniques et la ruine des salons afin que des cercles dont précisément était exclue la Société féminine réussissent à s'acclimater à Paris. Le premier en date et le plus célèbre fut l'Union, que patronnèrent le duc de Guiche et d'Orsaj. Vinrent ensuite le Cercle du Boulevard Montmartre et le Cercle des Amis des Arts (1) ; mais ces trois centres de réunion offraient un caractère grave et pondéré lequel n'était point do nature à satisfaire pleinement la jeunesse de l'époque. Le cercle par excellence devait être le JocA'ey Club, qui, fondé par lord Seymour en 1833, ne tarda pas à servir de quartier général à toute la fine fleur de l'anglomanie. Son but avoué, son programme était l'encouragement de l'élevage et le perfectionnement des races de chevaux ; mais le succès qu'il obtint résulta bien davantage encore de l'impatience extrême que manifestèrent les « gants-jaunes » à figurer dans un club exactement copié sur le modèle d'un club londonnien oii, suivant l'exemple de vrais « insulaires », on discutait à perdre haleine sleeple-chases et courses plates, où l'on pariait sans répit, où, du haut en bas des murs, on n'apercevait que profils d'étalons, portraits de sporlsmen, scènes équestres, vues d'Ascott, d'Epsom et de Newmarket (2).
L'on imagine ce qu'un pareil cadre off'rait d'irrésis-
(1) Voir note page 238.
(2) La Mode, 1834 (avril-juin), pp. 171 et .suiv. Sur le Jockey Club, et les sports à cette époque, je ne pourrais mieux faire qu'en renvoyant le lecteur à l'excellent ouvrage de M. Jacques Boulenger,/es Danclijs.
tible aux yeux des contemporains. L'installation du Jockey fut un événement et tandis que en masse les « gants jaunes » y venaient poser leurs candidatures, lesgazettes, à qui mieux mieux, célébraient les merveilles du sanctuaire, la splendeur du mobilier, l'excellence de la cave, le luxe et la profusion des livrées, le choix des hôtes. Enfin, l'on insistait complaisammenl sur les réunions joyeuses et les ébats auxquels se livraient, disaiton, les membres du nouveau cercle. Car à ceux-ci naturellement il ne suffisait point d'être d'un club, il fallait en outre se comporter en clubmen et, selon la conception du jour, cela revenait à manger avec abondance et délicatesse, à boire copieusement, à jouer très cher, à se lancer à la tèle les gageures les plus imprévues. Ce dernier passe-temps jouissait de faveurs particulières et tout, à tout propos, devenait matière à paris. Tel cheval avait plus de résistance que tel autre; Mli'^ X*** avait quatre ans do plus que M^^e z*** ; M. R*" s'engageait à traverser, les yeux bandés, le Carrousel et du Carrousel à gagner le pont de la Concorde; M. RR*** se faisait fort de courir cinq jours de suite quarante lieues à franc élrier; ainsi de suite. Et ces fantaisies incongrues étaient toutes soigneusement inscrites sur un livre spécial dont les feuilles signées et numérotées attestaient la richesse Imaginative des parieurs. Un jour que M. de N** entrait au Jockey: « Je parie, s'écria le comte de C**, que M. de N** mourra avant moi. — Tenu '), répondit un autre. Malheureusement la gageure ne fut point du goût de M. de N**. M. de N** la jugea même détestable et pour conjurer ses craintes, on évita tout au moins d'en faire mention sur le registre sacré (1).
(1) On y lisait par exemple encore : « MM. de la Bretonnière et de la Tour-Maubourg couperont, sur la tète de M. de Valdrôme, une mèche de cheveux à leur choix, la soumettront à l'analyse de chimistes distingués, et, si leurs suppositions sont erronées, ils payeront au sieur de Valdrôme 3 louis. Dans le cas contraire, ils recevront du même sieur
Comme on voit, les débuts du Jockey furent pleins de gaieté; mais à leurs plaisirs déjà si nombreux et variés les clubmen en ajoutèrent un nouveau, et ce divertissement, ce régal inédit vint, une fois pour toutes, mettre le comble à leur félicité. Je veux ici parler du cigare dont vers 1835 les dandys et les lions se mirent à faire un très généreux emploi. Tout d'abord, ils ne s'étaientlivrés àleur étrange passion que dans l'intimité la plus stricte et, pour commencer, on fuma du labacun peu comme aujourd'liui certains fument de l'opium. Mais par degrés, la mode s'en mêlant, il parut d'un bon genre de fumer en public. On fuma donc à cheval, en voiture^ à pied; on fuma le jour, on fuma la nuit et bientôt la c vapeur cigarine » envahit le boulevard, pénétra dans les cafés, empesta les vêtements, s'infiltra dans les demeures privées. C'en était trop, et si la fondation des clubs avait plongé la société féminine dans un attristant désarroi, le sans-gêne et l'audace des fumeurs acheva de révolter les plus indulgentes, jusqu'à ce provincial qui, nouvellement débarqué dans la métropole, s'écriait en un style grandiloquent : « Elevez d'épaisses murailles contre cette noire fumée, contre cette vapeur infecte ! Elevez d'épaisses murailles contre cette engourdissante ivresse, contre ces attitudes négligées et contre le cynisme de cette triste gaieté, analogue à ce trisle et fastidieux plaisir. Mais, dira-t-on, sans doute, cette scène (le provincial entend décrire un salon où l'on fume) se passait dans quelque contrée barbare ou dans un siècle grossier dont le nôtre n'a plus, heureusement, conservé nulle trace. Non, celte scène se passait dans
2000 louis. » M. de Valdi'ôme gagna; A. Gibert et Ph. de Massa. Historique du Jockey Club. p. 91 : Ch. Yriarte, les Cercles de Paris, pp. 110 et suiv. : Comtesse de Bassanville, les Salons d'Autrefois, i^ série, p. 124 : Th. Raikes, Journal, vol. II, p. 319 ; L. Melville, The Beaux of the Regency, vol. II. p. 210.
LA COLONIE A>'GLAISE ET LES ANGLOMANES 28i
le plus noble faubourg de la plus riche cité et dans l'an de grâce 1842 (1)! »
Bien entendu, malgré ces tirades furibondes, la nouvelle manie crût et prospéra, et les femmes, qui, les premières, avaient jeté les hauts cris, en vinrent à porter à leurs bouches d'élégants petits rouleaux tout comme d'ailleurs elles s'étaient mises assez vite à parler chasses, courses et bouillotte. Lord Scymour enfin n'élait-il pas un connaisseur en la matière et les cigares qu'il offrait à ses hôtes ne jouissaient-ils point d'un renom sans égal (2)? produits merveilleux, exceptionnels qui, choisis entre mille, reposaient longtemps à l'avance en des placards munis de ventilateurs, au sein de coffres en chêne, parsemés de vanille et do laurier. Or, président du Jockei's Club, arbitre des sports, éleveur de chevaux invincibles, lord Seymour offrait aux jeunes Parisiens un modèle de toutes les vertus. A ces qualités éminentes, il joignait encore celle de fumer comme pas un et sur ce dernier point il était donc logique et naturel que les Parisiens se conformassent à son exemple.
On n'en revient pas en effet de ce que les lions, nos aïeux, déployèrent alors de persévérance, de bonne foi, de réelle conviction à jouer de la sorte aux anglomanes et finalement, de quels prodigieux enfantillages et de quelles étonnantes naïvetés ces mêmes lions se rendirent à jamais coupables. Vraiment leur passion, cette extravagante passion, dégénère en fanatisme, en rage, en épidémie, et, gagnant de proche en proche, voilà que dans le royaume de la mode les gens, les animaux, les choses, tout semble tour à tour et comme par enchantement adopter une physionomie, des allures et le ton
(1) La Sociélé parisienne, \)ar un jeune provincial, pp. 139-140; Vicomte De Launav, Lettres Parisiennes, pp. .57, 361 et 373 ; la Mode, 1830 (avril-juin), p. 217; 1834 (octolare-décenibre), p. 184; 1842 (janvier-mars», p. 21, (avril-juin), p. 3S4.
(2) Villemessant, Mémoires d'un journaliste, première série, p. 266.
britannique. S'agit-il de sports? évidemment il ne saurait être question que de tilburys, de landaws et de jaunting cars ; en dépit de ses origines auvergnates ou champenoises un palt'renier se nomme John et le moindre poulain se toiletle à l'anglaise. N'allez surtout pas croire qu'un mobilier confortable, un service luxueux puisse venir d'ailleurs que de Londres et qu'à côté de Londres, ville renommée pour « son air pur », Paris ne soit autre chose qu'un « vaste cloaque », le « purgatoire des gens qui n'ont pas encore entièrement perdu l'odorat ». Ouvrez-vous un Keepsake, une revue, c'est pour y lire les aventures soit d'un lord soit d'une lady, l'un ou l'autre invariablement pourvu de somptueux domaines en Ecosse. Restent les vêtements. Et que choisir, je vous le demande, si ce n'est un Spencer, un manteau Victoria, una redingote lord Nouart, couleurfumée de Londres, vert anglais, bronze anglais, toutes choses éga.\emen[ fashionables. Car on n'est plus élégant, on est fashionable, et ces mots confortable, fashionable, transformés au petit bonheur en confortabilité, fashionabilité, fashionibité, vous harcèlent, vous obsèdent. Sans compter l'auberge de la rue Neuve-Saint-Augustin qui se transforme, d'un jour à l'autre, en Great Nelson Hôtel, le pâtissier de la rue Neuve-du-Luxombourg, lequel devient subitement un Pastry Cook and biscuitbaker, \lndia Tea Warehouse de la Place Vendôme, le marchand de jujube, Apothecary to the duke of Northumberland, et Gay, le bottier, fournisseur to His Excellency prince Talleyrand (1).
(1) La Mode, 1830 (jmllet-septembre), p. 98; 1834 (janvier-mars , p. 293; 1835 (avril-juin', p. 132, (octobre-décembre), p. 224; 1836 (janviermars), pp. 71, 94, 214, 262, (avril-juin), p. 94, (juillet-septembre), pp. 45 et 344 ; 1837 (janvier-mars), p. 237, (avril-juin), p. 26 ; 1838 (octobredécembre), p. 131 ; 1842 (avril-juin), p. 337 ; A. Cler, la Comédie à cheval, pp. 49 et 68; Amédée de Tissot, Paris et Londres comparés (1830), p. 8 : Nouveaux Tableaux de Paris (1828). tome I, p. 201; Vicomte de Launay, Lettres Parisiennes, p. 254.
De quelles nisos n'usèrent poiîit les boutiquiers afin (rachalauder leurs clients, et jusqu'où n'allèrent pas leurs clients afin de remplir dignement le rôle bizarre qu'ils s'étaient adjugé. « C'est au point, déclare certain expert, que quelques-uns de nos dandys se font brunir les dents afin d'avoir un point de ressemblance en plus avec les véritables Anglais(l). » (Apparemment les dents brunes étaient alors chez les Anglais un signe distinctif.) Et Gronovv, qui de même se trouvait en bonne place pour juger des merveilleux effets de l'anglomanie, ne pouvait que s'attendrir devant les superstitions complaisantes et l'enthousiasme ingénu de nos compatriotes. « Il y a de cela longtemps, écrit-il, je fus un jour invité chez lord Pembroke afin d'y rencontrer lord G**. Avec moi se trouvait réunie toute une pléiade brillante de jeunes élégants parisiens. En dépit des années, je ris encore au souvenir de l'impatience fébrile avec laquelle ces messieurs — dont entre autres le beau Henri de Noailles, plus tard duc de Mouchy — guettaient l'arrivée du héros londonnien. » Enfin le héros parut et, disons-le de suite, son apparition fut de celles qui restent à jamais gravées dans la mémoire. Le héros était petit et obèse. Il portait un habit largement ouvert et sous cet habit un gilet rose tout court lequel gilet lui coupait exactement le torse en deux. Ajoutez à cela que de ses poches pendaient force breloques et de sa tête quantité de cheveux très longs, très raides et très jaunes que-tour à tour il rejetait en arrière ou laissait négligemment retomber sur ses yeux. Telle était la surprise que lord Pembroke réservait à ses hôtes et l'on conçoit qu'à la rigueur ceux-ci n'aient point su d'abord à quoi s'en tenir exactement. N'importe, lord G" arrivait droit de Londres, qui mieux est, il jouissait là-bas d'une autorité sans limites (c'est Gronow qui l'affirme)
(1) A. Cler, la Comédie à cheval, p. 48.
et devant de pareils titres il est bien évident que (kîs Parisiens n'avaient qu'à s'extasier (1).
Mais le triomphe de l'anglomanie ce fut les sports, et là, nous devons en convenir, l'influence britannique eut sa raison d'être et son utilité. Encore une fois, bien entendu, la mode y joua le grand premier rôle et si les dandys et les lions témoignèrent soudain un goût irrésistible pour les exercices les plus divers, il va de soi que ce fut primitivement par souci d'élégance et de bon ton. Néanmoins, c'est bien de cette époque que date l'introduction des sports en France. Et je ne parle point de la boxe (2), importation toute récente alors, ni du tir aux pigeons (3 ), également en faveur, ni même de la la chasse à courre (4) qui de nouveau réunissait force adeptes, mais ne pouvait en somme figurer qu'à titre de divertissement, je parle ici d'élevage et de courses. 11 est certain que, par ignorance, routine, incurie, nos races de chevaux dégénéraient de manière alarmante! 5). La question valait qu'on y songeât. Remédier à cet état de choses constituait avant tout une mesure de sécurité nationale et promettait en outre de créer dans le pays un nouvel élément de richesse. Une fois le but indiqué ainsi que les moyens d'y parvenir, il importait d'en-
(1) Gronow, Réminiscences, vol. II, p. 58.
(2) Paul de Rock, la Grande Ville.. Nouveau Tableau de Paris (1843), pp. m et suiv. : A. Cler, la Comédie à cheval, p. 86; les Français peints par eux-mêmes (le Maître de oliausson), vol. II, p. 342.
(3) Gh. Yriarte, les Cercles de Paris, p. G8 : les Français peints par eux-mêmes, vol. I, p. 37o; A. Glbert et P. de Massa, Historique du Jockey Club, p. 20.
(4) Vicomle de Launav. Lettres Parisiennes, p. 276; la Mode. 1837 (janvier-mars), p. 287. (juillet-septembre), p. 273, (octobre-décembre), p. 127 ; A. Cler, la Comédie à cheval, pp. 59 et 60.
(5) A. Cler, la Comédie à cheval, pp. 119 et suiv.
courager les éleveurs, d'où la nécessité d'épreuves sportives et l'institution de prix.
Au reste, les courses n'étaient pas chez nous un spectacle inédit puisque déjà^sous Louis XVI, elles avaient officiellement existé. Entourant la reine et bottés à l'anglaise, n'avait-on pas vu le duc de Chartres, le comte d'Artois, Lauzun, Fitzjames et Champcenetz applaudir à la victoire de Teucer sur Cornus et de Glow- Worm sur King Pippin? Les paris firent alors fureur, on s'en souvient, et le roi lui-même y risqua son petit écu. 11 est vrai que cette fureur dura peu et bien vite la cour eut d'autres plaisirs en tète. Napoléon essaya de redonner à l'élevage quelque essor. Il projeta de favoriser. les courses à la fois en province et dans la capitale, fonda le grand prix de Paris, un prix de 4.000 francs! et le 24 septembre 1809, le duc d'Otrante, en grand gala, venait assister aux épreuves du Champ de Mars. Quoi qu'il en soit, ces courses toutes administratives et négligées du public riche, où dominait l'élément militaire où les paris étaient nuls, où les gens de police à cheval galopaient derrière lesjockeys et même les devançaient au but, semblèrent aux premiers Anglais qui les virent en 1814, tout à fait ridicules. On eût dit une revue de de gendarmes ou de gardes nationaux (1).
11 fallut attendre l'avènement de Charles X pour que ces sortes de réunions prissent un aspect nouveau. Ce n'est pas que du jour au lendemain elles devinssent fort brillantes et l'éternel Champ de Mars raboteux, poussiéreux, avec ses maigres estrades et ses trop rares spectateurs, son enclos d'occasion où s'habillaient et se pesaient les jockeys, ne ressemblait guère aux pelouses magnifiques d'Auleuil ou de Longchamp (2). Toutefois,
(l)Masson, Jadis (les Courses en France); Gronow, Réminiscences vol. I, p. 9i.
(2) H. Bouchot, le Luxe Français (Restauration), p. 275.
286 LES ArsGLAIS A PARIS
revenus d'Angleterre, certains émigrés comprirent ce que ciiez nous l'élevage méthodique et l'institution des courses pouvait offrir d'avantageux. Les premiers qui parlèrent sérieusement de sports furent Alfred d'Orsay, M. de Girardin et surtout le duc de Guiche (1). Protégé parle duc d'Angoulème, son maître, celui-ci commença de réorganiser les haras de fond en comble et, coup sur coup, publia diverses brochures qui ne passèrent point inaperçues. Les trois glorieuses mirent un terme à ses projets; mais la question n'en resta p^s moins à l'ordre du jour. Louis-Philippe en comprit de suite l'intérêt et, reprenant les idées de i\L de Guiche, le duc d'Orléans fit de son mieux pour encourager l'élevage (2).
Cependant, les résultats obtenus furent surtout le fruit de l'initiative privée et plus qu'à nul autre dus à lord Henry Seymour (3), le fondateur et premier président du Jockey-Club. De cet Anglais qui naquit, vécut et mourut en France, la légende a fait le milord Arsouille que l'on sait, le grand meneur de sarabandes, le héros des échauffourées populacières, le millionnaire au bras d'Hercule, au cœur d'or qui brisait les mâchoi res à coups de poing et les guérissait avec des billets de banque. Or, la légende a ceci de curieux qu'elle n'offre pour ainsi dire aucun point de contact avec l'existence véritable de lord Seymour et que le bruit de ses exploits imaginaires et la réputation glorieuse dont il fut l'objet ne cessa de faire le chagrin de sa vie. En réalité, milord Arsouille n'eut toute sa vie qu'une passion, qu'un but : les sports et, naturellement doué de
(1) Voir pp. 73 et 74ja Mode, 1829, pp. 184 et suiv. ; 1838 (juin mars\ pp. 214 et 244, (avril-juin), p. 228.
(2) Ch. Yriarte, les Cercles de Paris, pp. 69 et suiv.; la Mode. 1834- (avril-juin), p. 16; 183o (janviei'-mars), p. 95.
(3! J. Boulenijer, les Dandys (Milord Arsouille); Gronow, vol. I, p. m.
forceetd'adresse,ilexcellaitàla foison temps qu'homme de cheval, escrimeur ou boxeur.
On le connaît surtout aujourd'hui pour son écurie fameuse (â certains moments elle contint jusqu'à soixante hôtes, uniquement destinées au service personnel du miiord) et son haras de Glatig'ny,où (îg-urèrent la plupart des meilleurs chevaux de l'époque, miss Annette, Frank, Royal Oak et Monarque, père du célèbre Gladiateur. Seymour y consacrait effectivement une large part de ses revenus; il surveillait en connaisseur les progrès de ses pensionnaires et mettait à les voir triompher un amour-propre incroyable. D'ailleurs, qu'il fût question d'élevage ou de savate, jamais homme ne se résigna de moins bonne grâce à la défaite et c'est de toutes ses forces qu'il désirait vaincre. « Afin d'être sans rival en quelque chose, il avait exercé pendant des années le petit doigt de sa main droite, au point de lever avec ce seul doigt l:n poids de 100 livres à la hauteur de son épaule. » De même, pour tenir tête aux boxeurs do profession, il s'était astreint à l'entraînement le plus sévère et, disent les contemporains, « on était effrayé en contemplant le monstrueux développement do son biceps qui ne mesurait pas moins de 52 centimètres, la grosseur de la taille ordinaire d'une jeune fille ». Conduisait-il dans Paris? il lui fallait à tout prix dépasser tout le monde, « à ce point qu'il eut un jour l'audace de couper l'équipage de Charles X. Le soir même, un aide de camp venait lui signifier l'ordre de quitter la France, ordre qu'on parvint, non sans peine, à faire révoquer, grâce à de puissantes influences ». Vraiment, Seymour était ce qu'on peut appeler un sportsman (1).
Dans l'hôtel de sa mère, c'est-à-dire l'ancien hôtel
(1) Villemessant, Mémoires d'un journalisle, première série, pp. 214, 262; d'Alton Shée, Mémoires, voL I, p. 137.
Demidoff, dont le café de Paris occupait le rez-de-chaussée, il avait conservé tout un étage, transformé selon ses instructions en un vaste gymnase : trois salles ornées de panoplies, de masques d'escrimeurs et de gants à boxer, avec des chambres pour la toilette, force prévôts d'armes et quantité de valets habiles à prodiguer aux hôtes de leur maître les soins les plus minutieux. Là, plusieurs fuis la semaine, les adeptes du milord se donnaient rendez-vous et, masque en tête, fleuret au poing, s'escrimaient à qui mieux mieux. Là se .retrouvait la phalange dorée du boulevard, le terrible marquis du Hallay-Cùëtquen, le mince et blond Guy delà Tour du Pin, Gronow, mystérieux et correct, et cet étonnant major Frazer lequel discourait, fumait, chiquait, buvait sans trêve et ne consentait à s'éloigner de la rue Taitbout que sous les prétextes les plus graves., comme lorsqu'il s'engageait par exemple à faire à cheval, durant trois jours consécutifs, cinq fois le tour du Bois de Boulogne, aulrement dit soixante-quinze lieues.
Je laisse à penser en effet si pour faire diversion à la boxe ou l'épée, tout ce monde parlait chevaux. Divans hospitaliers, boissons abondantes, cigares inestimables contribuaient à favoriser sur ce chapitre les projets les plus aventureux et l'exemple de cavaliers tels que Frazer, d'éleveurs tels que Seymour, la réputation d'arbitres tels que l'honorable Martin Hawke, lord Pembroke ou C.-J. Apperley (1) ne laissait pas que d'émouvoir pro-
(1) Voir p. 210. Gronow, Réminiscences, \ol. II. p. 102. Aux yeux de nos grands-pères voici l'aspect que prenait le sporslnian britannique : « Lord Goûdmanners n'a pas moins de cinq pieds huit pouces. Sa fio'ure est pâle comme son paletot castor mastic, ses yeux bleus comme sa cravate azur perlé. 11 y a de la grâce et de létrangeté dans ses traits de la gène et de la fierté dans ses mouvements, du ridicule dans sa démarche... Achevai lord Goodmanners acquiert toute la grâce d'un habitué des steeple-chases. Il manie admirablement son ./a cçh es//, pursang venu d'Angleterre par le paquebot. Nul mieux que lui ne sait arrêter biiisquemment un galop, tourner un buisson, glisser comme une ilèche sous les arbres d'un chemin couvert, franchir une barrière
dig-ieiisement les habitués du lieu. Sans contredit, le cheval devenait l'exercice fashionable entre tous, le sport en vogue, le sp^ort type. Chacun y voulait témoigner de son expérience, donner son opinion, figurer à titre de connaisseur. C'est pourquoi, flattant la mode, les journaux annonçaient à grand fracas les ventes publiques de Crémieux et Chéri (1), que chaque soir « en pantalons blancs et bottes vernies, avec l'habit de cheval, les éperons et la petite canne à pomme d'argent », les oisifs s'en venaient jeter un coup d'œil chez Franconi (2); que le Bois de Boulogne égalait durant les beaux jours « cette brillante et tumultueuse promenade d'HydePark où les plus riches et les plus belles voitures de Long-Acre roulent en volant sur la poussière, au milieu d'un essaim de jeunes cavaliers, galopant autour des portières » ; enlin c'est pourquoi les Champs Elysées eux-mêmes se peuplaient de gentlemen-riders qui, suivant le genre dit genre britannique, chevauchaient « le corps ployé en deux, leurs jambes en avant du quartier de la selle et tellement écartées qu'il eût presque suffi de trois de ces cavaliers fashionables marchant de front pour interrompre la circulation sur une route royale de première classe (3) ». D'ailleurs, qui ne
ou un fossé. Le trot, cette allure si difficile, est celle qu'il affectionne. 11 ne se sert jamais de ses éperons. Sa cravache est riche mais simple. 11 a aussi de 20 à 2S.000 livres de revenus et de 100 à 150.000 francs de dettes courantes. N'allez pas croire que jamais il manque d'argent ; mais il a des dettes comme il a des éperons, comme il a le spleen et la gastrite, par genre. » E. Gourdon, Physiologie du Bois de Boulogne, pp. 38, 41 et 42.
(1) La Mode, 1830 (janvier-mars), p. 283; (avril-juin), p. 226; 1836, (janvier-mars;, p. 16: 1831 (janvier-mars), p. 286, (avril-juin), p. 196.
(2) « Dès le premier jour, il a été de bon ton d'aller à Franconi. Les coureurs, les dandys du bois de Boulogne, les amateurs de chevaux et d'équitation n'y manquent pas un soir. Le meilleur genre pour eux consiste à rester debout et à se presser à la seconde entrée dans le passage ménagé sous l'orchestre pour les écuyers elles chevaux. C'est la place des membres du Club des Jockeys et de nos premières célébrités fasliionables. ^^ La Mode, 1833 Juillet-septembre;, p. 32.
(3) A. Cler, la Comédie à cheval, p. 52.
se prétendit alors gentleman rider? « N'avons-nous pas le sporstman à cheval, écrivait un contemporain, le sportsman à pied, le sportsman riche, le sportsman ruiné et même le sportsman qui n'a jamais eu rien à perdre? Qu'est-ce quele jeune duc et pair qui possède un haras et l'équipage le plus irréprochable de Paris? un sportsman. La fraction d'un agent de change qui va se promener au Bois sur une haridelle qui a traîné son cabriolet pendant la semaine, le clerc de notaire et le commis marchand qui vont équiter à Romainville ou à Montmorency, ne sont-ils pas des sportsmen? La jeune vicomtesse toute exquise, et dont la tenue à cheval est d'une délicieuse hardiesse, est encore un sportsman femelle. Sportsman est aussi la demoiselle entretenue qui galope à tort et à travers sur un locatis. Et que l'on n'aille pas croire que cette énumération contienne le sommaire de l'innombrable tribu des sportsmen (1). »
L'espèce était effectivement susceptible de varier à l'infini. Toutefois, je ne veux parler ici que du groupe d'anglomanes fervents, émules et commensaux habituels de lord Seymour, qui, brûlant d'imiter un si noble exemple, se lancèrent à l'envi dans la carrière sportive. Ce fut en 1827 que, pour la première fois, la casaque orange à toque noire du milord parut sur le Champ de Mars. Les courses s'y donnaient au printemps et à l'automne. Mais nous avons vu qu'elles manquaient d'éclat et plus volontiers Seymour et ses amis : élégants du boulevard tels que Machado, Laffitte, Caccia, Walewski, riches éleveurs tels que MM. Fasquel ou Rieussec f2), se réunissaient au Bois de Boulogne. Au surplus, il ne s'agissait là que de matches, de poules, de
(1) 0. Uzanne. les Modes de Paris, pp. 104 et 105, M" et 118; A. Cler, la Comédie à cheval, pp. 112 et suiv. : les Français peints j)ar euxmêmes (R. i\'Ovi\d.i\o, le Sportsman parisien), \o\. II, p. 228.
(2) A. GiberteL Ph. de Massa, Historique du Jockey Club, pp. 13, lii, 16, IS.
paris de gré à gré, épreuves qui ne ressemblaient guère, somme toute, à nos courses officielles (1). Elles y ressemblaient d'autant moins que le Bois lui-môme n'était alors qu'un,e « plaine sans mouvement, où croissaient comme à regret de chétifs taillis », où. « certaines parties presque entièrement dénudées n'offraient à l'œil qu'un terrain sablonneux, parsemé de mousses et de touffes de bruyère ». Le grand point de ralliement était le Mille de Dreck ou le Rond de Mortemart et bien qu'en ce temps, pour s'y rendre, la dislance parût énorme, le lieu désert et maussade, cbaque jour, cravache au poing, les anglomanes y venaient lancer à toute bride leurs « coursiers d'Albion » (2).
Aux courses plates enfin ne tardèrent pas à s'ajouter les courses d'obstacles et, dès 1830, près de Jouy-en- Josas, un parcours eut lieu, réunissant huit concurrents dont lord Pembroke, le Prince de la Moskowa, MM. de Normandie, de Noailles, Allouard et d'Orsay. « Nos agréables de salon ont voulu à leur tour trancher du gentleman, annoncèrent les gazettes ; la mode des paris et des courses a donc été importée ; voici maintenant celle des steeple-chases. » Et les jeunes ambitieux de se ruiner en chevaux anglais, d'arborer des casaques multicolores, de choir dans les fossés; et toutes « les notabilités de la haute fashion » d'accourir en équipage afin de surveiller les péripéties de ces nouvelles sortes de luttes (3).
L'amusante époque! et comme on les voit bien ces gentlemen-riders de la première heureavec leurs toques enfoncées jusqu'aux yeux, leurs florissants colliers de
(1) La Mode, 1829, p. 181: 1835 (janvier-marsj, jx 95.
(2) E. Gourdon, Physiologie du Bois de Boulor/ne, pp. 47 et 48 ; Daniel Stera, Souvenirs, p. 239; la Mode, 1838 (janvier-septembre), p. 214; A. Gler, la Comédie à cheval, p. 57.
(3) Ch. Yriarte, les Cercles de Paris, p. 96 : la Mode. 1830 (janviermars), pp. 280, 282: 1836 (janvier-aiars), p. 214; 1838 (janvier-mars), p. 345.
barbe et par-dessus tout leurs mines graves et réfléchies, discourant avec importance des moyens de Saturniis ou de Jacques II. Car s'ils montaient à cheval, ils en parlaient, je le répète, encore bien davantage et les échos du Café Anglais et du tir aux pigeons ne cessaient de retentir du récit d'exploits hippiques ou d'arguments en faveur de la race de pur-sang. « Mortellement taciturne lorsqu'il se trouve dans une société étrangère aux améliorations de la race chevaline, affirme un contemporain, le sportsman devient d'une intarissable loquacité lorsqu'il rencontre un autre homme aussi spécial que lui: leur conversation roule exclusivement sur les favoris du Derby et surtout sur le Stiid-Book. C'est que la superstition du pur-sang est pour lui plus qu'un axiome, un théorème incontestable : c'est une religion, un fanatisme, un fétichisme ! Il la proclame, il la soutient avec une égale énergie pour ses chevaux, ses bulldogs, ses coqs de combat, ses lévriers et ses pigeons pattus. Il en soutiendrait la suprématie, fût il en rivalité avec une altesse royale, fùt-ildans la boîte à clous de Régulus ou sur le gril de Guatimozin (1). » Toutes proportions gardées, j'imagine que ce portrait fut un peu celui de bon nombre des amis de Seymour.
Pourtant, à force le jour de courir la campagne et le soir de parler turf et Stud-Book, nos amateurs en vinrent à chercher les moyens de tirer de leurs efforts tout le parti possible. Ils étudièrent la question et, le il novembre 1833, plusieurs d'entre eux émirent le projet de constituer une Société d'Encouragement pour l'amélioration des races de chevaux en France. Les membres fondateurs furent MM. de Cambis, Maxime Caccia, Casimir Delamarre,Demidofr, Fasquel, Charles Laffitte, Ernest Le Roy, de Normandie et Machado ; la présidence revint à lord Seymour ; la vice-présidence à
(1) Les Français peints par eux-mêmes, vol. II, p. 230.
M, Rieussec ainsi qu'au prince de la Moskowa. Les ducs d'OrJéans et de Nemours voulurent bien figurer l'un et l'autre à titre de membres honoraires (1).
Il serait trop long d'analyser en détail le programme de notre grande société hippique. Sachons seulement qu'elle se proposait de remédier à la décadence de nos races de chevaux en encourageant en France l'élève du pur-sang et cela surtout grâce à la diffusion des courses. Tel était en un mot la tâche qu'elle se réservait et dont au reste avec le temps elle devait s'acquitter pour le mieux ; tel fut ce que l'anglomanie laissa chez nous de durable et d'utile. A coup sûr, pour commencer, le gros public n'y voulut voir qu'un jeu d'oisifs, mais l'avenir se chargea de donner tort aux plus incrédules et quiconque peut actuellement juger des résultats obtenus. En 1834, année qui suivit sa fondation, la Société ne comptait encore qu'assez peu de membres et ce fut un trait de génie ^lue d'instituer sous son patronage un club, le Jockeis Club. Figurer au milieu des sommités du turf et dans un cercle présidé par un insulaire authentique ne pouvait manquer de séduire. Chacun voulut en être et comme on ne pouvait être du cercle sans être' en même temps de la société, les sports tout aussitôt recrutèrent nombre d'adhérents.
J'ai dit précédemment que les débuts du Jockey furent très gais et, de fait, les mémoires de l'époque sont là pour en témoigner. Il ne faudrait cependant pas croire que les membres fondateurs demeurassent inactifs. Tout de suite, ils entrèrent en campagne; ils élaborèrent un règlementdes courses, obtinrent la concession définitive du Champ de Mars et, couronnant leur ouvrage, inaugurèrent l'hippodrome de Chantilly. L'une après l'autre, deux réunions eurent lieu en 1834 et 1835 et le succès qu'elles obtinrent détermina la Société d'Encoura-
(1) Voir Historique du Jockey Club.
gement à fonder pour 1836 le prix du Jockey Clnh, notre Derby national. Chantilly, cette année-là, vit trois jours durant ses auberges regorger d'une clientèle brillanteetles élevcursnemanquèrentpas d'engagerdansles épreuves leurs chevaux les mieux doués. Qu'on y songe! Outre le prix de la société, un prix de 5000 francs 1 le duc d'Orléans offrait pour sa part 3500 francs et le duc d'Aumale 2000,so[nmes plus qu'honnêtes pour l'époque. Enfin, « tranchant du grandseigneur », M. de Rothschild envoyait une coupe d'or. Le dimanche, 24"avril, toute la fashion se trouvait à son poste afin d'assister aux triomphes successifs de Frank et de Miss Annetfe, deux produits de lord Seymour, journée sensationnelle, événement dans les fastes hippiques et qui pour ainsi dire consacra les sports de manière officielle (1).
Cependant, pour quelques articles enthousiastes parus dans les gazettes mondaines ou le Journal des Haras, d n'en faudrait pas conclure que les courses, au temps de Louis-Philippe, approchassent de ce qu'elles sont aujourd'hui. On était loin de nos grandes semaines et de nos foules enthousiastes. Sans doute, par sa nouveauté, le spectacle était-il dans une certaine mesure apte à captiver l'attention : les oisifs et curieux allaient de près voir les choses et de loin le gros public donnait son opinion; mais, en somme, chez ceux-ci comme chez ceuxlà, bien peu y trouvaient un réel intérêt. Sauf dans le groupe très restreint des clubmen et des connaisseurs,
(1) Jacques Boulenger, les Dandys (les Débuts du Jockey Club et le premier derby de Chantilly) ; lu Mode, 183b (avril-juin), p. 156 ; 1836 (avril-juin), p. 83, (juillet-septembre), p. 267; 183T (avril-juin), pp. 131, 219; 1838 (avril-juin), pp. 163. 226: 1842 (avril-juin), pp. 19. \n, 137. 299 et 300.
LA COLONIE ANGLAISE ET LES ANGLOMANES 29Li
nul ne se serait avisé de suivre avec exactitude les réunions sportives, encore moins de surveiller avec méthode la carrière et les progrès de tel ou tel cheval. Et qui n'eût ri dans le camp des profanes à l'idée que les courses pussent être jamais autre chose qu'un vague passe-temps!
« Les courses, note Castellane (1833), ont eu lieu au Champ de Mars. Ce spcctacleavait attiréassez de monde; le prince royal et le duc de Nemours y étaient; c'est du reste assez peu curieux ; qui voit une épreuve les voit toutes. (1) » Notons que c'est un officier qui parle, un officier de cavalerie. Que sera-ce lorsque, sur lé même article, nousentendronsles avis de Joseph Prudhomme ! Pourcelui-là,non seulementlechevalanglais estun luxe superflu, mais encore suspect, luxe peu recommandahle, luxe d'excentriques, digne de ces jeunes fous « qui vivent à Paris et dont l'existence entière se passe au Bois de Boulogne », de ces beaux fds « tous plus ou moins membres du Jokey Club, dépensant tous quelques cent mille livres de rente, crevant leurs chevaux, brisant leurs voitures et se rompant de loin en loin une ou plusieurs côtes ». Telles étaient les idées puériles que les gens graves se faisaient alors sur l'élevage. Quant à ce fabuleux personnage désigné sous le nom de j'ockeï, il dépassait, il fautbien le dire, l'imagination de nos grandspères. Et, je vous le demande, que penser d'un homme qui, « couvert de laine, nourri d'eau chaude, ouaté des pieds à la tête, marchant du matin jusqu'au soir, se harassait, transpirait, diminuait par tous les moyens en son pouvoir ». Aussi bien, conclut avec dégoûtle même satiriste, aussi bien « un trop long séjour parmi ces misérables acteurs de nos parodies équestres — elles n'ont encore abouti qu'au ridicule — donnerait à
(1) Castellane, Journal, vol. III, pp. 87 et 356.
ces pages l'odeur du chenil, de la bière forte ou du whisky (1). »
Mais pour les hommes sains d'esprit, le necplus ultra de la démence était évidemment la chasse du clocher^ en langage actuel, steeple-chase. Sur ce point, nulle erreur possible et tous tombaient d'accord pour juger l'exercicecomme unepreuvede folie furieuse.» L'homme blasé dans l'âge des plaisirs ne se rattache plus à la vie que par le risque de la perdre, déclarait sentencieusement la Mode. On ne peut expliquer qu'ainsi le choix d'un péril sans gloire, tel que la chasse du clocher, en attendant que la mode vienne de se laisser mourir de consomption... C'est avec regret que nous verrons toujours s'introduire en France de pareils symptômes d'une maladie mortelle , quand elle attaque une nationaii cœur ., , Le dégoût est mal contagieux; et l'on ne saurait dire jusqu'à quel pointdéjà, dans notre pays autrefois si gai, l'ennui de soi-même a fait des progrès parmi les jeunes hommes de toutes classes et de tous étais. La Mode appelle l'attention sur cette rapide décadence oii semble nous précipiter une imitation impropre des moeurs et usages de Grande Bretagne. » Puis, revenant à la charge, la même feuille posait nettement les conditions du problème ■ « Avoir unejambe,un bras cassé dans une bataille, cela s'appelle de l'honneur; avoir un bras, une jambe rompue dans une chasse au clocher, comment l'appelezvous? » Bref, lutter pour lutter, vaincre pour vaincre, faire preuve d'énergie, de vigueur et d'adresse, uniquement par goût d'effort physique, voilà ce qui dépassait les conceptions du temps. Que l'on jouât sa vie sur le terrain ou face à l'ennemi, rien de mieux; mais à che-
{\) Paris ou le Livre des Cent-ei-un (1833) ; tome IX, pp. 112 et 113 ; F. Deriège, Physiologie du lion, pp. 57 et suiv. ; E. Gourdon, Physiologie du Bois de Boulogne, p. 37; Desnoyers, Janin, etc., les Etrangers à Paris, pp. S et suiv.
val et pour le simple plaisir d'arriver premier, vraiment cela ne pouvait que sembler ridicule et pernicieux. « Vous êtes fous, s'écriait un sage à l'adresse des jeunes sportsmen, vous êtes fous de cherciier ainsi des obstacles pour les surmonter tous; vous ne savez donc pas que les obstacles usent et brisent les hommes. Vous voulez courir toujours droit devant vous; vous êtes insensés! » Telles étaient les discours tragi-comiques auxquels donnait lieu la mode des steeple-chases et lorsqu'on 1842 on abandonna le teri'ainde la Croix de Berny, chacun rendit grâce aux dieux, parce que « cette fougueuse et insuportable rivière de Bièvre, qu il fallait franchir à l'arrivée ou au départ, importunait, salissait et affligeait les courses » (1).
Il ne faudrait d'ailleurs pas croire que cette manière d'envisager la question sportive appartînt exclusivement au gros public. Malgré la fureur d'imitation qui sévissait dans l'entourage de Seymour, il y avait en somme bien peu de ses compagnons en état de rivaliser avec lui d'expérience et de réelle ardeur. Sans doute, la Société d'encouragement acquit vite un certain lustre; mais n'oublions pas que ce fut du jour surtout où l'on y joignit un cercle à l'anglaise. De même elle obtint des résultats que les profanes affectent trop aisément d'ignorer; mais n'oublions pas davantage que, pour commencer, on s'y divertit furieusement et la preuve en est que, jugeant ces plaisirs peu sportifs, Seymour ne tarda guère à donner sa démission de président. Enfin l'on y parlait chevaux, c'est entendu; mais pour cela était-il bien nécessaire d'en posséder soi-même. On en voit tant, rapporte un malicieux contemporain, « qui acquièrent le titre de sportsman sans jamais monter à cheval et cela parce qu'ils s'arrangent de façon à se lier avec les
{i) La Mode, 1830 (janvier-mars), pp. 280, 282; 1838 (janvier-mars), p. 345; 1840 (avril-juin) pp. 110, 111, H2; 1842 (avril-juin), p. 19.
lions équestres les plus renommés, qu'ils écoutent et répètent leurs conversations hippiques et qu'ils se montrent aux places les plus apparentes dans toutes les courses ». Et non moins clairvoyant, un deuxième ajoutait : en résumé, (dejockei's Club est une fiction fashionable. Les plus riches et les plus gais de nos inutiles composent cette charmante société, sorte de franc-maçonnerie élégante, décalque des modes anglaises (1) ». Il y avait dans ces réflexions et bien d'autres du même genre une grande part de vérité. Au fond, ce qui séduisait tant n'était pas l'élevage en lui-même, — on avait alors si peu d'expérience! — ni l'espoir d'un gain quelconque, — nous avons vu à quels chiffres dérisoires s'élevaientles prix ; enfin, il ne s'agissait point davantage d'un goût impérieux pour les exercices physiques. Non, ce qui plaisait d'abord, c'était le cadre, les accessoires, tout le côté chique, l'aspect aventureux et galant d'un hippodrome « ain'mé de jeunes hommes, de jeunes femmes, de chevaux et de voitures, de groupes de parieurs, de déjeuners dans les calèches, d'échanges de bonjours et de shake-hands».li fallut attendre longtemps encore avant que l'on se décidât en France à considérer les choses d'un œil moins frivole, et si les courses obtinrent droit de cité sous le règne de Louis- Philippe, on peut dire que le goût du cheval n'y joua en somme, au début, qu'un rôle assez médiocre. « On en eut tout au plus la manie et la prétention. Pour beaucoup de fashionables, le pur-sang ne fut, comme un gilet ou une cravate, qu'une affaire de mode; on se donna les dehors de la passion hippique précisément parce que c'était un moyen de se distinguer de la foule; mais ce que ce rôle avait de forcé et de factice se tra-
(1) Vicomte de Launay, Lettres Parisiennes, p. 2; la Mode, 1829, p. 186; 1835 (avril-juin), p. 156: A. Cler, la Comédie à cheval, pp. 46, 47, 63, 64, 71.
hissait à chaque instant. » Et lorsque des Français reconnaissaient eux-mêmes si bien leurs faiblesses, que n'en devaient penser les Anglais! 11 faut entendre avec quel accent de commiséralion C-i. Apperley, Thomas, Raikes ou lady Granville parlent de nos premières tentatives d'élevag-o ou de steeple-chases (1).
'( Ils n'y comprennent rien de rien >:, ajoutait Gronow, et ce que le capitaine disait des sports, je crois qu'on eût pu le dire aussi bien de toutes les modes anglaises en voguesous Louis-Philippe. Jamais influence étrangère ne s'exerça de façon plus tyrannique, mais en même temps plus superficielle. En vérité, ces Anglais dont partout, en toute circonstance, ils prônaient la tenue, les usages et les goûts, nos anglomanes (j'entends les anglomanes de 1830, car aujourd'hui leurs successeurs sont beaucoup mieux renseignés) paraissaient n'avoir eu sur eux que des idées singulièrement rudimentaires et fantaisistes. Dieu sait pourtant qu'ils avaient sous les yeux des modèles authentiques; mais, chose curieuse, à nous en rapporter aux témoignages de l'époque, ils sembleraient bien plutôt ne les avoir connus que par ouï dire. Ce serait à croire qu'à force de superstitions complaisantes les Anglais, L'ANGLAIS n'ait jamais été dans leur esprit qu'une sorte de personnage fictif dont le caractère et les moyens d'expression se fussent bornés à cinq ou six gestes également élémentaires et conventionnels. Et lorsqu'on songe à la passion saugrenue dont furent victimes nos grandspères, à quoi se réduisait-elle etfectivement, si ce n'est à quelques menus détails de toilette, à quelques semblants d'usages, à quelques vagues attitudes ; somme
(1) Th. Raikes, Journal, voL I,p. 220, vol. IV, p. 11; Gronow, Remi- 7iiscences, vol. II, p. 327; Countess Granville, Letters, vol. II, p. 104; voir aussi C.-J. Apperley, Nemrod ou V Amateur des chevaux de courses. Bruxelles, 1838.
toute, rien que de purement extérieur et d'artificiel. Certes, ils prenaient des airs impassibles, tiraient des pig-eons, sellaient leurs chevaux très en arrière ; mais tout cela ne faisait point que ce rôle insolite ne jurât irrémédiablement avec leur nature véritable et que le masque dont ils s'affublaient ne retombât de lui-même, à tout instant.