‹ Les Anglais au pole NordChapitre 27 sur 51 · EXPÉDITIONS A LA RECHERCHE DE FRANKLIN · texte numérisé non relu

EXPÉDITIONS A LA RECHERCHE DE FRANKLIN

Le mercredi 23 mai, le Forward avait repris son aventureuse navigation, louvoyant adroitement au milieu des packs et des ice-bergs, grâce à sa vapeur, cette force obéissante qui manqua à tant de navigateurs des mers polaires ; il semblait se jouer au milieu de ces écueils mouvants; on eût dit qu'il reconnaissait la main d'un maître expérimenté, et, comme un cheval sous un écuyer habile, il obéissait à la pensée de son capitaine.

La température remontait. Le thermomètre marqua à six heures du matin vingt-six degrés ( — 3° centig.), à six heures du soir vingt-neuf degrés ( — 2° centig.), et à minuit vingt-cinq degrés (— ^° centig.) ; le vent souillait légèrement du sud-est.

Le jeudi, vers les trois heures du matin, le Forward arriva en vue de la baie Possession, sur la côte d'Amérique, à l'entrée du détroit de Lancastre; bientôt le cap Curney fut entrevu. Quelques Esquimaux se dirigèrent vers le navire; mais Hatteras ne prit pas le loisir de les attendre.

Les pics de Byam-Martin qui dominent le cap Liverpool, laissés sur la gauche, se perdirent dans la brume [lu soir; celle-ci empêcha de relever le cap Hay, dont la pointe, très-basse d'ailleurs, se confond avec les glaces je la côte, circonstance qui rend souvent fort difficile la détermination hydrographique des mers polaires.

Les puffins, les canards, les mouettes blanches se montraient en très-grand nombre. La latitude par observation donna lk° 01', et ïa longitude, d'après le chronomètre, 77& 15'.

Les deux montagnes de Catherine et d'Elisabeth élevaient au-dessus des nuages leur chaperon de neige.

Le vendredi, à dix heures, le cap Warender fut dépassé sur la côte droite du détroit, et sur la gauche, l'Admiratly-Inlet, baie encore peu explorée par des navigateurs qui avaient hâte de se porter dans l'ouest, La mer devint assez forte , et souvent les lames balayèrent le pont du brick en y projetant des morceaux de glace. Les terres de la côte nord offraient aux regards de curieuses apparences avec leurs hautes tables presque nivelées, qui répercutaient les rayons du soleil.

Hatteras eût voulu prolonger les terres septentrionales, afin de gagner au plus tôt l'île Beechey et l'entrée du canal Wellington; mais une banquise continue l'obligeait, à son grand déplaisir, de suivre les passes du sud.

Ce fut pour cette raison que, le 26 mai, au milieu d:un brouillard sillonné de neige, le Forward se trouva par le travers du cap York ; une montagne d'une grande

hauteur et presque à pic le fit reconnaître; le temps s'étant un peu levé, le soleil parut un instant vers midi, et permit de faire une assez bonne observation : lk° k' de latitude, et 84° 23' de longitude. Le Forward se trouvait donc à l'extrémité du détroit de Lancastre.

Hatteras montrait sur ses cartes, au docteur, la route suivie et à suivre. Or, la position du brick était intéressante en ce moment.

« J'aurais voulu, dit-il, me trouver plus au nord, mais à l'impossible nul n'est tenu ; voyez , voici notre situation exacte. »

Le capitaine pointa sa carte à peu de distance du cap York.

« Nous sommes au milieu de ce carrefour ouvert à tous les vents, et formé par les débouchés du détroit de Lancastre, du détroit de Barrow, du canal de Wellington, et du passage du Régent; c'est un point auquel ont nécessairement abouti tous les navigateurs de ces mers.

— Eh bien, répondit le docteur, cela devait être embarrassant pour eux; c'est un véritable carrefour, comme vous dites, auquel viennent se croiser quatre grandes routes, et je ne vois pas de poteaux indicateurs du vrai chemin ! Comment donc les Parry, les Ross, les Franklin, ont-ils fait?

— Ils n'ont pas fait, docteur, ils se sont laissé faire 5 ils n'avaient pas le choix, je vous assure; tantôt le détroit de Barrow se fermait pour l'un , qui, l'année suivante, s'ouvrait pour l'autre; tantôt le navire se sentait

inévitablement entraîné vers le passage du Régent. Il est arrivé de tout cela, que, par la force des choses, on a fini par connaître ces mers si embrouillées.

— Quel singulier pays ! fit le docteur, en considérant la carte ; comme tout y est déchiqueté, déchiré, mis en morceaux, sans aucun ordre, sans aucune logique! Iî semble que les terres voisines du pôle Nord ne soient ainsi morcelées que pour en rendre les approches plus difficiles, tandis que dans l'autre hémisphère elles se terminent par des pointes tranquilles et effilées comme le cap Hom, le cap de Bonne-Espérance et la péninsule Indienne! Est-ce la rapidité plus grande de l'Equateur qui a ainsi modifié les choses, tandis que les terres extrêmes, encore fluides aux premiers jours du monde, n'ont pu se condenser, s'agglomérer les unes aux autres, faute d'une rotation assez rapide?

— Cela doit être, car il y a une logique à tout icibas, et rien ne s'y est fait sans des motifs que Dieu permet quelquefois aux savants de découvrir; ainsi, docteur, usez de la permission.

-— Je serai malheureusement discret, capitaine. Mais quel vent effroyable règne dans ce détroit? ajouta le docteur en s'encapuchonnant de son mieux.

— Oui, la brise du nord y fait rage surtout, et nous écarte de notre route.

— Elle devrait cependant repousser les glaces au sud et laisser le chemin libre.

— Elle le devrait, docteur, mais le vent ne fait pas

toujours ce qu'il doit. Voyez ! cette banquise paraît impénétrable. Enfin, nous essayerons d'arriver à l'île Griffith , puis de contourner l'île Gornwallis pour gagner le canal de la Reine, sans passer par le canal de Wellington. Et cependant, je veux absolument toucher à l'île Beechey, afin d'y refaire ma provision de charbon.

— Comment cela/ repondit le docteur étonné.

— Sans doute; d'après l'ordre de l'Amirauté, de grandes provisions ont été déposées sur cette île, afin de pourvoir aux expéditions futures, et, quoi que le capitaine Mac Glintock ait pu prendre en août 1859, je vous assure qu'il en restera pour nous.

— Au fait, dit le docteur , ces parages ont été explorés pendant quinze ans, et, jusqu'au jour ou la preuve certaine de la perte de Franklin a été acquise , l'Amirauté a toujours entretenu cinq ou six navires dans ces mers. Si je ne me trompe, même, l'île Griffith, que je vois là sur la carte, presque au milieu du carrefour, est devenue le rendez-vous général des navigateurs.

— Cela est vrai, docteur, et la malheureuse expédition de Franklin a eu pour résultat de nous faire connaître ces lointaines contrées.

— C'est juste, capitaine, car les expéditions ont été nombreuses depuis 1845. Ce ne fut qu'en 1848 que l'on s'inquiéta de la disparition de l'Erebus et du Terror, les deux navires de Franklin. On voit alors le vieil ami de i'amiral, le docteur Richardson, âgé de soixante-dix

ans, courir au Canada et remonter la rivière Coppermine jusqu'à la mer Polaire; de son côté, James Ross, com« mandant l'Entreprise et l'Investigator, appareille d'Uppernawik en 1848, et arrive au cap York où nous sommes en ce moment. Chaque jour, il jette à la mer un banî contenant des papiers destinés à faire connaître sa position ; pendant la brume, il tire le canon ; la nuit, il lance des fusées et brûle des feux de Bengale, ayant soin de se tenir toujours sous une petite voilure ; enfin il hiverne au port Léopold de 1848 à 1849 ; là, il s'empare d'une grande quantité de renards blancs, fait river à leur cou des colliers de cuivre sur lesquels était gravée l'indication de la situation des navires et des dépôts de vivres, et il les fait disperser dans toutes les directions ; puis au printemps, il commence à fouiller les côtes de North-Sommerset sur des traîneaux, au milieu de dangers et de privations qui rendirent presque tous ses hommes malades ou estropiés, élevant des cairns1 dans lesquels il enfermait des cylindres de cuivre, avec les notes nécessaires pour rallier l'expédition perdue ; pendant son absence, le lieutenant Mac Clure explorait sans résultat les côtes septentrionales du détroit de Barrow. Il est à remarquer, capitaine, que James Ross avait sous ses ordres deux officiers destinés à devenir célèbres plus tard , Mac Clure qui franchit le passage du nord -ouest, Mac Clintock qui découvrit les restes de Franklin.

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