LE COMMERCE DE BOIS D'ÉBÈNE
Dans le magnifique bassin du Nil, d'innombrables et vigoureuses populations sont courbées sous le joug d'un despotisme abominable. Dans ces contrées qui n'attendent qu'un effort de main laborieuse pour développer les admirables ressources de leur sol, le travail n'a pas de « valeur ». Le régime économique des Soudaniens est tel que l'individu ne possède pour tout bien que sa « personne » et que, par Conséquent, dans le Soudan, il n'y a, de fait, qu'une propriété possible, celle de la chair humaine. Là, tel particulier qui passe pour être «. à son aise » possède dans ses parcs un millier de (êtes de bétail humain ; tel cheik frappe sur ses administrés un impôt ordinaire de cinq à six mille têtes ; tel sultan en lève annuellement trente mille dans ses Étais (1).
Comment s'acquiert la richesse dans cet étonnant
{\) LesultanduDar-Fourétait, ily a quelques années, le plus grand propriétaire d'esclaves de tout le Soudan Égyptien.. C'est sans doute pour cela que le khédive Ismaïl a jeté Ziber à ses trousses.
LES ANGLAIS EN EGYPTE. il
pays? D'une façon bien simple, imitée de la manière des Pharaons. Quand ils avaient besoin d'un renfort de moteurs animés bimanes, ceux-^i s'en allaient, à la tête d'un petit corps de troupes, puiser au grand réservoir humain du Haut-Nil. De telles expéditions, qui ne les exposaient à aucune espèce de dangers, leur procuraient sans peine des bénéfices considérables, attendu que, après une campagne de six à sept mois, ils ramenaient dans la Basse-Egypte d'immenses colonnes d'hommes à peau noire, de la lignée de Kousch. Les choses se passent encore de même aujourd'hui, dans cette malheureuse Afrique. Un cheik musulman a-t-il besoin de piastres, de cotonnades, de verroteries ou d'armes à feu, il part en guerre, lui aussi, avec une centaine de mousquets et va faire main basse sur quelques centres de population « païenne ». Ces razzias ne sont pas difficiles, car les nègres du Soudan ont grand'peur de la « voix » de la poudre. Au premier coup de fusil, ils se jettent à terre à plat ventre et tendent le col au carcan de bois. Mais ce ne sont pas seulement les gouvernements qui « travaillent » ainsi dans la chair humaine. Il se forme pour « faire cet article » des entreprises, des associations particulières. Les traitants — arabes, égyptiens, et même européens déclassés — s'organisent en bandes soumises. à un semblant de discipline, commandées qu'elles sont a$sez souvent par quelque aventurier, déserteur d'une armée régulière. Alors com-
riience la « chasse à riiomme. » On « fait » de préférence des contrées où la population est dense ; la poudre parle, et le gibier se laisse prendre. Ces battues ont, il est vrai, pour résultat de faire du Soudan oriental une terre de désolation. Des tribus entières sont anéanties , des villages brûlés , des champs dévastés. Partout la ruine et la mort... mais il s'agit bien de cela!.. Les traitants officiels ou privés s'en reviennent tranquillement, poussant devant eux de bons troupeaux à face humaine et ils enferment toute cette faune dans les zrdib ou parcs palissades échelonnés à l'avance le long de leurs voies cynégétiques.
Pour être juste, il faut dire que ces expéditions fructueuses sont, le plus souvent, dirigées par des Arabes que n'arrête, à cet égard, aucune espèce de préjugés. Ils font la traite naïvement, avec la conviction de ne transgresser en cela nul des préceptes du Coran ; ils fouillent et foulent le Soudan en gardant imperturbablement toute la sérénité du juste. Qu'on se hasarde à leur reprocher leurs peccadilles, ils répondent avec bonhomie que les nègres ne sont pas des hommes, mais des démons ; que, lorsqu'il égorge ou fait enclave un oe/6*'?/aux joues tailladées (1), le musulman supprime un « idolâtre » et fait, par conséquent, une chose agréable à Dieu. Ces prétextes
(1) Chez les nègres du Soudan, le tatouaj^e se pratique par voie d'incisions.
religieux, innocemment ou cyniquement invoqués en faveur de la consécration d'un principe atroce, appellent l'attention la plus sérieuse du monde civilisé. Que ridolâtrie et l'islamisme se disputent le continent africain, rien de mieux, Que la lutte soit peu courtoise, cela se comprend. Mais, au moins, qu'on arrache les armes à feu des mains de ces Arabes qui ne se contentent point de la prédication!
Donc il y a au Soudan, notamment dans la vallée du Nil, des zrdib ou parcs à bestiaux humains. On y trouve aussi des entrepôts généraux où se concentre la marchandise. Denab, Sennaar,Schegga, El-Obéïdh, El-Fasher, et même Karthoum sont des marchés où le commerce d'exportation trouve à s'approvisionner. C'est de là que les longues files d'esclaves sont dirigées sur les ports d'embarquement des côtes de la mer Rouge. La moitié de ces malheureux meurent en route de fatigue, de maladie et surtout d'inanition (car on ne les nourrit guère qu'à coups de cour-^ bâche), mais qu'importe? Ce chiffre de perte ^st négligeable y car les survivants qui parviennent à Soîiakin , à Massouah ou à Zeilah rapportent encore d'assez jolis bénéfices à leurs propriétaires. Le prix de vente est toujours « rémunérateur » , attendu que la demande est constamment supérieure à l'offre. Cela vient de ce quelecommerce de « bois d'ébène » trouve, tant qu'il en veut, .des débouchés en Asie, en Turquie, au Maroc, au Brésil, dans toutes les colonies espagnoles
et portugaises. Le monde musulman réclame d'une manière continue des filles de harem et des eunuques; les planteurs veulent des bras pour imprimer à leurs cultures industrielles un caractère essentiellement intensif.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que se fait le commerce lucratif dont les Arabes s'étonnent qu'on demande la suppression. C'est bien la une idée de chrétien, une idée de roumî ! Les patriarches n'avaient-ils pas des esclaves tirés de l'Afrique orientale ? Depuis le temps d'Abraham jusqu'à nos. jours, l'homme noir a-t-il jamais cessé d'être réduit en servitude et exploité en qualité de moteur animé, de domestique ou autrement? Pourquoi changer ce régime? La reine de Saba avait bien autrefois la fourniture des harems et des chantiers du roi Salomon ; les cheiks ^du Soudan égyptien ont aujourd'hui la clientèle des grandes maisons de Samarkand, de Mogador et de Stamboul. Eh bien ! dit le musulman, rien de plus naturel.
Cependant notre siècle a pensé que ce négoce si naturellement et depuis si longtemps florissant n'était autre chose qu'une horreur. Il a constaté que la traite enlève chaque année à leur terre natale UN MILLION d'êtres à la face humaine — de race inférieure, si l'on veut, mais de race « anthropique » après tout — et que huit cent mille de ces créatures meurent de misère. En conséquence, il s'est promis de faire disparaître une telle monstruosité.
Dans cet ordre d'idées, le parlement anglais proclama, en 1807, Tabolilion delà traite des noirs, et l'esclavage fut supprimé, de fait, en 1833, dans toutes les colonies anglaises. ïl l'a été dans les colonies françaises en 1848 ; aux Etats-Unis, en 1865. C'est fort bien mais, comme nous l'avons dit, tous les débouchés ne sont pas fermés et les demandes arrivent toujours. Pouvait-on se flatter de parvenir à frapper d'interdiction l'importation qui s'effectue sur une aussi grande échelle en Amérique et en Asie? On ne Ta pas cru, et cette conviction a poussé la philanthropie à la recherche d'un autre remède. •
On a tenté de fermer la route à l'exportation ; on a usé du droit de visite, mais peut-on faire la police des voies navigables assez minutieusement et rigoureusement pour couper aux négriers toutes leurs communications maritimes? Est-il possible de mettre le continent africain en état de blocus effectif? II est permis d'en douter ; les flottes réunies du globe n'y suffiraient pas.
Restait un dernier moyen, c'était d'attaquer le mal à sa racine. Plus de production, partant plus d'exportation. On commençait à entrevoir la vraie solution du problème. Il n'est malheureusement pas commode de ruiner une industrie prospère et d'interrompre des courants commerciaux établis depuis quarante siècles. On vient d'en faire l'expérience.
Donc, pour arrêter l'écoulement des produits.
^Angleterre eut Tidée d'en tarir la source. Touché des adjurations des Livingstone et des Barlle Frère,
ému des doléances d'une foule d'associations huma-
nit aires telles que VAfrican civilization Society^ le gouvernement anglais s'adressa directeinent aux producteurs, c'est-à-dire aux chefs indigènes qui toléraient ou protégeaient la traite ou la faisaient euxmêmes. On les adjura de renoncer à leurs opérations, de consentir leur suicide industriel. La démarche était, au moins, risquée.
On obtint, par voie diplomatique, un certain nombre d'adhésions au -principe de l'abolition de l'esclavage. L'îmam de Mascate, dont la résidence officielle est à Zanzibar, prit l'engagement de ne plus faire le commerce d'esclaves. D'autres souverains de la côte d'Afrique promirent aussi tout ce qu'on voulut... sauf à tenir plus ou moins correctement leurs promesses (1). D'aucunsopposèrenldesfinsde non-reccvoir et leurs arguments méritent d'être enregistrés. (( Comment voulez-vous, disaient-ils aux Anglais, que nous renoncions à la traite ? Nous n'avons que ce
(i) A cet égard, la sourate el akoud du Coran met les musulmans •bien à leur aise vis-à-vis des Ijafidèles : « Dieu, y est-il dit, ne vous « châtiera pas pour une méprise dans vOs serments ; mais il vous « châtiera à cause des engagements sérieux que vous auriez violés, u L'expiation consistera en la nourriture de dix pauvres, nourriture « de qualité moyenne et telle que vous la donnez à vos familles, ou « bien en Taffranchissement d'un esclave. Celui qui sera hors d'état i< de subir cette peine jeûnera trois jours. Telle sera l'expiation de « vos serments violés. »
moyen de nous procurer des armes à feu. Donnez^ nous des canons, des fusils et nous ne vendrons plus d'esclaves. — Et que voulez-vous faire de ces armes ? — Nous en servir pour battre les païens et les réduire en esclavage. » Les négociateurs déconcertés ne purent jamais faire sortir leurs interlocuteurs de ce cercle.
C'était surtout l'Egypte que l'Angleterre visait. On dit que, en 1838, Méhémet-Ali avait promis de mettre un terme à la traite officielle, mais nous avons quelque peine à le croire. Le vieux souverain se plaisait, au contraire, à faire exécuter par ses troupes d'immenses razzias de populations noires. Il vendait femmes et enfants et incorporait dans son armée tous les adultes mâles, reconnus bons pour le service. Tel était le mode de recrutement économique et simple qu'il avait trouvé bon d'adopter.
On dit aussi que le khédive Ismaïl-Pacha avait consenti l'abolition Je la traite ; que l'expédition de sir Samuel Baker était surtout entreprise dans ce but généreux. Nous n'avons aucune raison de révoquer en doute la pureté de ses intentions ; mais, ce qui est certain, c'est que ses efforts sont restés à peu près infructueux. Sir Samuel Baker n'a pas atteint le but qu'il poursuivait. Chef des troupes égyptiennes, il détruisait sur son passage les zrdib des traitants, mais à peine était-il passé que ces postes se retrouvaient debout. Il dispersait les bandes de chasseurs
d'hommes, mais il n'avait pas tourné les lalons que les bandits reprenaient du champ...
Malgré tout, les marchands d'esclaves n'ont pas oublié ces tracasseries * que leur ont alors suscitées les Anglais.
LE PARTI « NATIONAL » (l).
On se rappelle sans doute que, en dix ans de règne ^ le khédive Ismaïl-Pacha avait su emprunter deux milliards et demi de francs. Dans £e pays des DanaïdeSj le Pactole peut couler à pleins bords sans humecter jamais les innombrables canaux de^ dérivation du Trésor public.
Merveilleusement soupape et machiné, percé de trappes savantes, perforé comme un bateau-vivier des lacs suisses, le fond des caisses du vice-roi laissait fuir tout ce qu'on y versait.
Or ces eihprunts avaient été contractés aux conditions les plus onéreuses. La banqueroute (le TÉgypte était donc imminente quand d'un commun accord intervinrent les gouvernements anglais et français,
(1) Nous avons guillemeté ce mol, attendu que, de fait, les Arabes n'ont plus de nationalité. Pour eux le mot « patrie » n'a pas de sens. Ce qu'on appelle « le monde arabe » n'est qu'une expression religieuse.
pour sauvegarder les droits de leurs nationaux créanciers.
On invita le khédive à instituer une « caisse de la dette », laquelle dut être placée sous la surveillance de deux contrôleurs généraux, MM. Wilson et de Blignières. Certains revenus de l'État et les revenus particuliers d'Ismaïl furent affectés à la garantie de cette dette, dont l'amortissement comportait une période de soixante-cinq ans.
Mais le khédive ne tarda pas à se lasser de la tutelle des contrôleurs. De graves dissentiments s'élevèrent entre le souverain de l'Egypte et les représentants des puissances. Le désaccord arriva à l'état aigu. En fin de compte, la crise aboutit à l'abdication d'Ismaïl, abdication imposée par la Porte, à la requête de l'Angleterre et de la France. Tewfi.k fut appelé à lui succéder.
Ce jeune prince promit aux contrôleurs un concours très loyal, mais il eut la faiblesse de ne pas contrecarrer en même temps la formation de certain parti <( national » dont les allures étaient inquié*tantes. Ce parti s'était recruté de mécontents qui ne pouvaient plus prendre part aux libéralités khédiviales; d'officiers de l'armée dont on venait de réduire l'effectif par mesure d'économie ; de quelques musulmans fanatiques voyant d'un mauvais œil des chrétiens à la tête des affaires; de gros négociants dont l'industrie se trouvait compromise, du fait de
rinterdiction de la traite dans la vallée du Nil.
Le mécontentement de ces « patriotes » avait des expressions violentes. « Le lion britannique, disait alors un hadjhadj (pèlerin de la Mekke), le vieux lion a de fiers appétits. Toujours en quête de proie, il n'est jamais repu. Qui va-tril dévorer demain ? Ses grifîes d'acier entament profondément les chairs, mais sans donner la mort. Ses victimes sont condamnées à vivre. Il faut qu'il puisse les téter à son aise, les saigner à petits coups, les boire à petites gorgées, leur sucer peu à peu la cervelle et. les moelles. Mais quelle vie ! mieux vaudrait mourir. Ainsi traînent une existence misérable nos frères du pays de l'eau de rose (les Indes). Ainsi sont voués à la consomption les croyants de'Kibris (l'île de Chypre). Ainsi la pauvre El Khabit (l'Egypte) sera mangée et bue !... Mais non, levons-nous tous, nous les serviteurs de Dieu! l'Egypte est aux Egyptiens. »
Parmi les opulentes compagnies qui trafiquent de chair humaine, figure celle des « Bagara Sélim ». Ces Bagara sont gens de sang arabe, fixés à demeure, — et cela depuis douze siècles, — le long de la rive gauche du Nil-Blanc, de 1^30 à 13^30 de latitude nord. Leurs principaux établissements sont sur le fleuve, mais ils ont aussi d'importants comptoirs dans l'intérieur des terres de l'ouest, notamment dans le Kordofan, au sud d'El-Obéïdh, et à Schegga dans le sud du Dar-Four. Aussi, quand, au moment même de
l'expédition de sir Samuel Baker, ils s'étaient vu enlever Schegga par Ziber, l'agent du khédive, les Bagara étaienl-ils enirés dans un accès de fureur facile à concevoir. Ils avaient résolu de mettre fin aux excès de ce gouvernement khédivial qui, après avoir si longtemps fait la traite pour son compte, ruinait d'honnêtes marchands travaillant bonnement sur la foi des traités. Ils s'étaient mis à la tête du mouvement «national ».
Les Anglais, avaient-ils proclamé, tiennent en charte privée le ridicule souverain d'une Egypte asservie* Ils ne parlent que de l'abolition de la traite ! Nous avons des esclaves, c'est vrai, mais qu'esl-ce que cela peut leur faire ? Ils veulent donc nous ruiner ! Quant à ruiner l'institution de l'esclavage, ils n'y songent pas. Bien plus, ils savent la défendre quand l'intérêt de leur politique l'exige. Ainsi, pour combattre à Nossi-Dambo (Madagascar) l'influence des Français, ils accusent ceux-ci de rêver l'affranchissement des esclaves !... Débarrassons-nous donc de ces Anglais et, encore une fois, soyons fidèles à la devise : « l'Egypte aux Égyptiens ! »
Suivant ce programme, les Bagara ont fait les fohds de l'entreprise. Levant avec précaution l'étendard d'une révolte étudiée, ils ont inventé, pour la
conduire, deux hommes déterminés : Arabi et le Mâdhî. Telle est la clef des événements qui viennent de s'accomplir SIMULTANÉMENT à deux mille ki-
lomèlres de dislance. Qu'on veuille bien le remarquer, c'est à l'heure où le colonel esquisse sa première manifestation au Caire que le prophète apparaît au Soudan. Les deux systèmes d'opérations sont parfaitement combinés. On peut en suivre pas à pas les mouvements symétriques. La concordance est de chaque jour et ne se dément jamais.
On a mainte fois dessiné le portrait d'Arabi ; il n'y a pas lieu de le refaire. Celui du Mâdhî est moins connu. Nous essayerons de l'esquisser d'après les quelques documents qui nous sont parvenus.
En vue de l'organisation de leurs, forces du Soudan, les Bagara avaient acheté des armes, armé leurs esclaves et — lugubre ironie ! — appris à ces esclaves à se battre pour le maintien de l'esclavage !
L'armée improvisée avait besoin d'un chef; il fallait en trouver un. La chose est facile en Egypte oti les aventuriers pullulent. Les Bagara n'avaient que l'embarras du choix. Renseignements pris, ils se décidèrent en faveur d'un homme intelligent et résolurent de l'entourer d'un prestige qui avait fait totalement défaut à Ziber, l'âme damnée du gouvernement khédivial.
Sachant la puissance qu'exerce l'idée religieuse sur l'esprit de toutes les populations du bassin du Nil, ils s'assurèrent le concours des congrégations musulmanes et, forts de cet appui, firent de leur
homme un « Prophète », c'est-à-dire, en bon idiome arabe, un saint personnage envoyé par Dieu pour accompUr de grandes choses.
Le bras du « Maître de l'heure », à la solde des Bagara marchands d'esclaves, répond au nom de Mohammed (1) Ahmed. On le disait originaire de noire province d'Oran; c'est, paraît-il, une erreur. Il est né en Nubie, à Dongolah. C'est le troisième fils de pauvres gens, appelés Abdallah et Yamina. Ses frères sont charpentiers et constructeurs de barques; il n'est donc pas chéri f^ comme on l'a prétendu (2).
Mohammed est un homme de quarante ans, de taille moyenne et d'une maigreur extraordinaire. Il a la barbe rare, le teint « café au lait » ; chacune de ses joues est tailladée de trois incisions parallèles. Quant à son costume, il est simple. Sur le corps un serouâl (culotte turque) et une qmidjdja (chemise de coton); aux pieds, des sandales de bois; sur la tête, un petit turban mince ; au col, un sebha (chapelet) composé de quatre-vingt-dix-neuf grains, nombre égal à celui des principaux attributs de Dieu.
Mohammed avait médité de bonne heure le passage des Hadit (entretiens familiers) du Prophète où il est dit : « La recherche de la science est meil-
(1) Le nom de MouKcCmmed implique la signification de digne de louanges.
(2) Le titre de chérif n'appartient qu'au musulman qui, directement ou indirectement, descend de Mahomet par sa fille Fâtma Zohra, mariée à AU Roqaïa.
leure aux yeux de Dieu que les prières, les jeûnes, le pèlerinage et la guerre sainte entreprise dans la voie du Seigneur (Qu'il soit loué et glorifié!) » A douze ans, Tenfant savail tout le « Livre » (le Coran). Il vint alors habiter une « zaouîa » (monastère) des environs de Karthoum, pour y étudier la théologie musulmane sous la direction d'un maître habile, El Gourachi, fils du cheik Taïeb.
C'est là qu'il « prit la rose », c'est-à-dire qu'il fut reçu khouan de la confrérie de Sid Abd el Kader el Djilânî. Suivant la formule du deker (initiation), il jura de se consacrer, corps et âme, à la défense des intérêts de l'ordre.
Cela se^ passait en 1868.
Dès lors, va commencer sa vie d'anachorète. Il s'enfonce dans le sud et fait choix d'une retraite obscure dans une fente des rochers de l'île Abba.
L'île Abba est située sur le Mil-Blanc par 13 degrés de latitude nord. C'est sous ce parallèle que la nature tropicale découvre toutes ses magnificences, et cette section du fleuve est un vrai paradis terrestre. En face de ces splendeurs, Mohammed habitait une espèce de puits ou silo creusé dans le roc. Il y vivait d'aumônes. Envers ce pauvre de gré les Croyants n'avaient pas à faire acte de largesse, car il se soumettait avec délices à des jeûnes rigoureux. Son abstinence était proverbiale. Il jouissait d'une grande réputation de piété ; nuit et jour, il égrenait son chapelet. L'ermite
parlait peu et jamais autrement que par sentences. Le consullait-on sur quelque affaire, il répondait évasive- .menl. Il ne voulait s'occuper, disait-il, que des choses du ciel, ayant depuis longtemps reconnu le néant de celles de la terre. Il avait fait vœu de passer le reste de ses jours à pleurer sur la corruption et les péchés des hommes. On était émerveillé de sa sagesse et de sa force de volonté. Les Bagara le vénéraient.
Cette existence durait depuis quinze ans quand, sur le conseil de Sid-es Snouct, les Bagara dépêchèrent vers Mohammed un groupe d'envoyés extraordinaires.
Au moment où les députés se présentèrent à la margelle de son puits, le saint homme était en prière.
On craignit de le troubler dans ses méditations.
Cependant, ayant longtemps attendu, longtemps hésité, le plus hardi d'entre tous les envoyés TSagara finit par oser frôler du bout du doigt l'épaule du saint anachorète... Celui-ci, tournant alors la tête avec lenteur, manifesta sa surprise et sa confusion de voir tant de monde dans sa solitude.
Un des députés lui ayant fait pompeusement connaître qu'on lui offrait le commandement de l'armée 'du sud, il eut l'air de ne pas comprendre et pria l'orateur de vouloir bien répéter ce qu'il venait de dire.
Le pauvre député, décontenancé, dut refaire son •discours.
A la péroraison, un sourire, aussi fugitif que l'éclair, plissa la lèvre de Mohammed.
Après une pause prolongée, Termite répondit qu'il était complètement détaché des choses de la terre ; qu'il avait fait vœu de vivre loin deg agitations du monde... à moins que Dieu ri* en ordonnât autrement.
— « Mais c'est Dieu qui le veut ! reprit triomphalement l'orateur; tu es l'homme que Dieu a choisi entre tous. Sid-es-Snoucî le sait bien; il en a eu la révélation. Il t'a déclaré mâdhîme (sublime). Tu ne saurais donc, par excès d'humilité, te soustraire aux desseins que le Seigneur a sur toi ! »
Les autres députés battirent des mains. Mohammed se fit encore prier une heure... Enfin, non sans effort, il consentit* à se sacrifier. Il accepta le commandement lj[u'on lui offrait, bien qu'il s'en trouvât bien indigne, mais parce que son unique prétention était celle d'être bon mouslim{l).
Et, sortant de son puits, le « bras du Puissant », dûment investi d'un pouvoir illimité, s'arma d'un grand sekkîn (sabre à lame courbe).
Levant alors les mains au ciel, il s'écria : « Hâijadou Uah! » (Louanges à Dieu!) . Puis, se tournant vers les Bagara : — « les « rési-
(i) MmiuUm signifie « résigné à la volonté de Dieu ». Nous en avons fait le mot musulman. *
34 LES ANGLAIS EiN EGYPTE.
gnés » (1), leur dit-il, me voici donc « nâceur ed dîn » (soutien de la religion) I Que Dieu me maintienne sur le cow des Infidèles et que sa bénédiction soit sur nous ! »
Comment le Prophète du Sud exerce-t-il ce commandement qu'il a daigné accepter? Ce sont des khouans Derkâoua qui dirigent tous ses services : de correspondance, mouvement de fonds, recrutement, contributions, exécutions, propagande, etc.
Quelle est sa manière politique? Il invite les notables de la vallée du Nil à faire cause commune avec lui, mais il les y invite « sous peine de mort ». Aux soldats égyptiens qu'il capture il demande s'ils croient en Dieu et en son nouveau prophète. Si la réponse est négative, les prisonniers ont la tête tranchée. Au cas de Taffirmative, on les marque au fer rouge à l'épaule et ils sont enrôlés d'office. On voit que le Prophète a la main dure et le tempérament d'un négrier arabe.
Cependant cet habile ne met pas tout le monde à mort, surtout quand son intérêt se trouve enjeu. Cinq religieuses et quatre prêtres chrétiens faits prisonniers à El Obéïdh sont traités par lui sans rigueur. Il promet de les rapatrier moyennant une rançon de 2,000 livres sterling.
' Quelle est l'organisation des forces de ce prophèteguerrier? ^n état-major est composé d'Européens ;
(1) Synonyme de musulmans. Le mot islam veut dire « résignation à la volonté de Dieu ».
ses cadres sont formés d'Égyptiens déserteurs et d'Arabes Bagara. Pour les troupes, elles ne compren-nent guère que des esclaves tirés du pays des Dinkas, des Chillouks, des gens du Sennaar, des vallées du Bahr el R'ezal et du Bahr el Djebel. On y voit aussi des Bongos, des Bari, des Madi, et même des riverains des Grands Lacs.
Il serait assurément difficile de chiffrer l'importance numérique de cette armée bizarre, formée de tant d'éléments divers. L'effectif en a été évalué, tour à tour, à 12,000, 40,000, 80,000, 300,000 hommes! Cette dernière évaluation nous semble absolument inadmissible.
Tous ces noirs ou peaux-rouges ne sont pas, comme on pourrait le croire, armés simplement d'arcs ou de javelines ; nombre d'entre eux ont des fusils à silex ou même des Remington « de provenance anglaise », Enfin, celui que le gouvernement du khédive appelle le faux prophète a de l'artillerie de campagne, des mitrailleuses !
Cela ne saurait nous surprendre attendu que, il y a trente ans déjà, Barth trouvait des canons chez le .sultan d'un petit État voisin du lac Tchad.
La civilisation a pénétré partout.
LE MÂDHI A EL OBÉÏDH
C'est aux premiers jours de juillet 1881 que Mohammed Ahmed, ayant terminé ses armements, donna militairenient signe de vie.
Réouf-Pacha, gouverneur général de Karthoum, eut alors vent des menées du khouan de la Confrérie de Sid Abd el Kader. Il sut ce que cô personnage mandait à tous les musulmans du Soudan égyptien, savoir : que le xiii® siècle de FHégire venait, grâce à Dieu, de se clore ; que le xiv® siècle devait, aux termes des prophéties, ouvrir au monde des Croyants une ère de prospérité, de grandeur et de gloire; que les temps étaient venus oti un envoyé du « Maître de l'heure » , un prophète venu du Sud allait rassembler des armées innombrables et fonder par le feu, par le fer, un puissant empire contre lequel ne prévaudrait jamais la puissance des « roumâ ». Et le mandement ajoutait que le Prophète du Sud, le « sublime » défenseur de la foi, de par la volonté de Dieu, faisait à toutes les populations un énergique appel aux armes.
Le gouverneur général fit porter au Prophète du Sud l'invitation formelle de désavouer ces proclamations incendiaires et de se rendre, en tous cas, à Karthoum pour y faire acte de soumission au gouvernement khédivial.
Or il faut observer que cet étrange gouvernement avait alors peu de prestige. C'était précisément l'heure où, accompagné de deux camarades, le colonel Arabi faisait son pronunciamento (9 septembre 1881). Trois régiments révoltés entouraient le palais de Tewfik.
Le Prophète ne s'étant même pas donné la peine de répondre à cette injonction de l'autorité, Réouf-Pacha crut devoir employer la force. Il fit attaquer le rebelle par un de ses bataillons noirs ; mais l'affaire était à peine engagée que les réguliers Chillouks se débandérent. Ils furent battus à plate couture et leur défaite accrut le prestige naissant de Mohammed Ahmed. Pour celui-ci, c'était un excellent début.
Là ne devaient pas s'arrêter ses succès. Il eut raison d'un second détachement que Réouf-Pacha avait mis à ses trousses; puis, en décembre 1881, il écrasa jusqu'au dernier homme la colonne de Reschid-Bey.
L'année 1882 n'est pas, moins que la précédente, féconde en résultats saisissants. Au mois de janvier, le Mâdhî détruit un corps égyptien qui tient la campagne à l'effet de couvrir Karthoum ; au mois de juin, tandis que des musulmans fanatiques égorgent les chrétiens d'Alexandrie, il en anéantit un autre; et, en
juillet, encore un autre, celui que commande Youcef- Pacha.
Chacune de ces rencontres a pour inévitable dénouement le plus odieux carnage. Les soldats du khédive sont chaque fois impitoyablement massacrés ; pas un n'échappe à la fureur des bandes qu'entraîne à sa suite le prophète venu du Sud.
L'invincible « soutien de la foi » ne pouvait manquer d'être acclamé. Les populations enthousiastes font donc cause commune avec lui ; ses forces grossissent à toute heure. Il est maître du Soudan, de même qu'Arabi est maître de la Basse- Egypte.
Cependant l'Occident s'est ému. Une flotte anglofrançaise mouille dans les eaux d'Alexandrie (20 mai 1882), et l'amiral Seymour ne tarde pas à bombarder la ville qu'Arabi est forcé d'évacuer.
A cette nouvelle, le Mâdhî s'arrête...
Au lieu de se porter sur Karthoum qu'il menaçait déjà de près, il passe prudemment le Nil-Blanc et se jette dans le moudirlik du Kordofan, pour y attendre l'issue dés événements qui ne peuvent manquer de se produire dans le Nord.
Là, au milieu de ses amis lesBagara, on va le voir se créer un point d'appui sérieux ; conquérir un camp retranché d'oti il observera Karthoum à son aise et pourra librement se mouvoir dans tel sens que lui imposeront les besoins de sa cause. Ce camp retran-
ché, c'est celui « d'El-Obéïdh », chef-lieu du moudirlik.
El-Obéïdh, ou Obeyad, est la capitale du Kordofan. L'ancienne ville de ce nom a été en partie détruite, en 1821, par les troupes de Méhémet-Ali. Aux environs de ces ruines se sont élevés trois villages qui forment la ville nouvelle. Ce sont ceux à'Ouâd-Nar'lé^ A'Ouâd Safi et « d'Orta ». Celui-ci fait office de kasbah ou citadelle ; il enferme sous ses murs de pisé des casernes et des magasins. .
Assise au centre d'une vaste plaine à l'altitude de 500 mètres, entourée d'épais bouquets d'arbres [Balanites egyptiaca)^ El-Obéïdh mesure une grande superficie. Sa population compte de vingt à trente mille habitants, de sang arabe pour la plupart et, la plupart aussi , marchands d'esclaves. Composée de huttes cylindriques à toit conique et de quelques maisons carrées du type dit douldour^ la ville, commandée par la citadelle « d'Orta » , est couverte au nord par les forts de « Molfat », de « Bara » et de (( Haraza ».
Telle est la place dont le Prophète s'est emparé.
Comment a-t-il eu raison des garnisons égyptiennes? Comment a-t-il su réduire à néant les efforts des officiers autrichiens au service du khédive ? On dit qu'il n'a opéré que par voie de blocus ; qu'il a coupé les routes chamelières ; fermé la navigation du Nil; fait obstacle à toute tentative de ravitaille-
ment ; réduit par la îamînë les défenseurs de la cita-
délie et des forts.
C'est ainsi que se prennent aujourd'hui les forte-
tesses en Europe.
Une fois maître d'El-Obéïdh, le Prophète y laissa, pour la garder, une vingtaine de mille hommes et s'éleva dans le nord avec le reste de ^es forces.
L'automne de 1882 touchait à sa fin. • *