LA LIGNE D'OPÉRATIONS DU GÉNÉRAL HIGKS
Comment va-t-on du Caire au Soudan égyptien ?
On peut remonter le Nil jusqu'à Korosko, comme Ta fait Ismaïl en 1821, et continuer par la trop fameuse route du désert de Nubie, jadis inaugurée par Cambyse (1) ; mais la solution est peu séduisante. Mieux vaut, à tous égards, marcher sur les traces du docteur Schweinfurlh ; prendre la mer Rouge à Suez ; débarquer à Souakin ; franchir la chaîne côtière par Tokar (2) ; suivre ensuite la route des caravanes- qui
(1) GhampoUion le jeune estime que l'armée de Cambyse a pris la route du désert de Nubie, voie pénible mais relativement courte et épargnant au voyageur le détour considérable qu'il aurait à subir, s'il suivait la vallée du Nil. Cette route du désert est celle que la plupart des caravanes suivent encore aujourd'hui.
Au cours de cette expédition de Cambyse, les vivres, dit Hérodote, firent défaut aux troupes de la colonne. Les Perses commencèrent par manger leurs botes de somme ; mais ensuite ils se virent réduits aux plus dures extrémitég. L'anthropophagie vint à sévir dans leurs rangs éclaircis. Ces malJieureux durent tirer au sort et se décimer pour ne pas tous mourir de faim.
(2) Tokar est un point du littoral de la mer Rouge situé à une centaine de kilomètres au sud de Souakin, non loin de l'embouchure du
conduit à Berber (elMecherif). DeBerber, on remonte le Nil jusqu'à Karthoum et l'on se trouve au cœur du Soudan.
Bien que préférable au chemin de.Korosko, cette route de Souakin à Berber est encore Singulièrement fatigante. Elle traverse un désert qu'ont récemment
exploré MM. Schweinfurth, Marno, Gtissfeldt et dont Ismaïl-Bey a fait le nivellement.
Suivant le conseil de sir Samuel Bakeç, conforme à celui du docteur Schweinfurth, le" général Hicks avait pris pour base d'opérations Souakin.
On y débarqua les troupes et le matériel.
Souakin est le chef-lieu du moudirlik de même nom, lequel fait partie du gouverneiflent général des Côtes de la mer Roiige. C'est le seul port que — de Kosséir à Massouah — Ton trouve sur ces côtes, et l'entrée en est difficile à f aison des bancs de coraux entre lesquels les navires ont à se frayer passage. Bâtie partie en terre ferme, partie sur un îlot madréporique, la ville compte de huit à dix mille habitants^ commerçants ou pêcheurs de perles. C'est le lieu d'arrivée des caravanes de Nubie. Aussi les quais sont-ils toujours encombrés de dents d'ivoire et de sacs de gomme que chargent une foule de ba-
Bara. Ce fleuve ou plutôt ce torrent descend pat* une gorge étroite du flanc nord-est du « Djebel Lamgheb », l'un des premiers massifs de la chaîne côtière. Les habitants de la région sont des Benî Âmer^ groupe de tribus indisciplinées et turbulentes.
teaux de commerce, tout barbouillés de couleurs éclatantes. Détail pittoresque ! La plupart des maisons sont percées de fenêtres encadrées de sculptures et de branches de corail.
. Au nioment du 'débarquement des troupes, le but que se proposait l'expédition était l'objet d'une foule decritîques. Le général Hicks, disait-on, s'engage dans une aventure qui n'est point sans dangers. Il entreprend une campagne qui, au dire de Schweinfurlh lui-même, doit durçr plus de dix-huit mois. Or, de mars à octobre, le climat qu'il affronte n'est pas supportable pour des Européens. Les déserts qu'il lui faut traverser opposeront à sa marche des difficultés considérables ; ils lui imposeront, en tous cas, des privations sans nombre. Est-il sûr de la solidité des troupes qu'il emmène ? Ces Égyptiens, travaillés par les agents du Mâdhî, obéiront-ils bien aux officiers anglais, et ne déserteront-ils pas en route ou, tout au moins, au premier contact de l'ennemi ? Le succès d'une telle entreprise n'est rien moins qu'assuré.
Malgré tout, l'on partit de Souakin.
Les plages désolées de la mer Rouge sont bordées
de monts volcaniques dont les replis ardents ne
laissent, pas sourdre une goutte d'eau. Pas un brin
d'herbe non plus sur cette terre jadis bouleversée
par les feux souterrains et qu'embrase aujourd'hui
le soleil des tropiques.
C'est sur ce sol que se font les premières étapes.
Puis, au pied du revers occidental de la chaîne littorale s'étend, à perle de vue, une mer de sables, une nappe de silice incandescente, un désert! — car, en Afrique, chaque route a son désert. — Ce n'est qu'au prix d'une marche pénible et de souffrances inouïes que le trajet peut s'en accomplir. La piste qu'il faut suivre serpente à travers une suite de gorges arides, de plaines chauves et de plateaux semés de pierres ; les ardeurs du climat l'ont, tout de son long, jalonnée de cadavres de chameaux tombés sur place, morts de fatigue ou d'épuisement. Dans le Sahara, ce sont des squelettes qu'on rencontre. Ici, la sécheresse est telle qu'elle empêche les restes de se décomposer. Semblable à un parchemin, la peau des bêtes mortes est restée adhérente et collée à leurs os.
Le climat de ces lieux peut être dit pyrométrique. La nuit n'y éteint pas les effets de l'ardeur solaire qui a sévi pendant le jour : à trois heures du matin, les pierres sont encore brûlantes, du fait de la chaleur qu'elles ont absorbée la veille. Sous cette action torride le bois devient amadou ; le cuir se transforme en feuilles de zinc.
Les caravanes ont à pratiquer, sur cette route, d'immenses espaces dénudés dont l'aspect rappelle celui des plages abandonnées par la mer. A la lisière des sables mouvants, de hautes dunes sillonnées de rides profondes attestent la violence des tempêtes
LES ANGLAIS EN EGYPTE." -V'. 5i
qui y sévissent. Du milieu des graviers ébfouf^sants de blancheur émergent d'épais massifs de granit ^o>p> dont le contraste inspire des idées sépulcrales. Là, ôiv"" .
assiste perpétuellement à Fodieux phénomène du '-I.-V-. mirage. A perte de vue, les montagnes apparaissent renversées, posées sur leurs pitons comme sur des bases naturelles. Elles prennent des aspects fantastiques aux yeux du voyageur qui croit apercevoir au loin des châteaux, des donjons, des tourelles !..
La majeure partie de ce désert est dénuée de toute trace de vie organique. Exceptionnellement, de maigres touffes de palmiers-nains, des corps de mimosas chétifs. La faune n'y est représentée que par des scorpions, des lézards et quelques troupes de gazelles. L'aspect de cette nature inerte opprime l'âme et lui laisse une pénible impression de tristesse, un profond sentiment d'horreur. C'est bien là l'empire de Typhon, de ce génie de la stérilité que les anciens Égyptiens représentaient sous des formes hideuses.
Et, non plus que sur la côte, pas un filet d'eau vive sur ce chemin maudit ! De distance en distance seulement, un puits au fond duquel croupit une boue fétide, horrible purée dans laquelle grouillent des légions de bêtes immondes, des myriades de créatures rampantes.
Mais la souffrance arrive à son comble alors que, par malheur, le simoun se déchaîne. Voici les impres-
sion& qu^'un officier confiait, à ce propos, à son ca<:nèt de voyage :
. « C'est le vent de nord-ouest qui commence à /.;-..■ donner. L'atmosphère s'est troublée sous ce souffle; des tourbillons de poussière dansent, s'entre-heurtent et nous enlacent dans leurs hélices. Obscurci par ces nuages en délire, le soleil ne nous montre plus qu'une face sanglante ; la lumière a pris ces teintes lugubres qui caractérisent le moment des éclipses. L'air s'est embrasé, les bouffées qui nous en arrivent semblent émaner d'une fournaise. Une soif ardente nous dévore et rien à boire !... Le vent a séché nos peaux de bouc. Une lassitude extraordinaire s'est emparée de nous. La torpeur vient..., nous tombons sur le sol... Et les rafales de vent deviennent folles. Si cela continue, nous allons être ensevelis sous les sables ! »
On peut juger de ce qu'une colonne de troupes doit endurer de misère pendant la traversée d'un semblable pays.
La route, avons-nous dit, aboutit à Berber. Là, enfin, on est sur le Nil ! On retrouve l'eau, on revoit les arbres, on fait halte à l'ombre des acacias et des palmiers qui complantent les magnifiques jardins de Cheik Halifa. Berber ou el Mecherif, chef-lieu du Dar Berber (1), est située au confluent du Nil et de
(1) Le Dar Berber est Tun des deux gouvernemeuls ou provinces de Nubie.
l'Albara — l'Astaboras de Strabon et de Pline — belle rivière de 350 à 400 mètres de large, aux eaux bleues et limpides. Quant à la ville, ce n'est qu'un ensemble de huttes bâties en briques de terre séchées au soleil. Çà et là cependant, s'élève une villa européenne de <ionstruction élégante. La population compte de 7 à 8,000 habitants.
Là, le général Hicks put donner à ses troupes un repos dont elles avaient besoin ; puis, remontant la vallée du Nil, il se rendit sans peine à Karthoum. C'est de cette place qu'il allait faire sa base d'opérations secondaire.
Créée par Méhémet Ali, sur la rive gauche du Nil Bleu, à 3 kilomètres du confluent de ce fleuve avec le Nil Blanc, Karthoum est peuplée de 40 à 50,000 habitants : Turcs, Égyptiens, Nubiens, Abyssiniens, Gallas et Nègres. Comme partout, des Juifs.
On devine la physionomie d'une population composée de négociants de tout aspect, de toute race, de toute couleur, mais dont les allures sont uniformément peu rassurantes. Du milieu de cette tourbe multicolore se détachent quelques européens, italiens ou grecs pour la plupart; des missionnaires, des sœurs de Charité.
La ville comprend nombre de maisons blanches noyées dans un océan de verdure. Partout de grands jardins d'orangers, des bois de citronniers d'oti émergent de hauts minarets et des panaches de palmier pmidana. Mais le beau paysage ne semble fait que
pour voiler aux yeux des réalités blessantes. Les rues sont étroites, peu nivelées, malpropres, encombrées d'ordures ; les ruisseaux obstrués dégagent des miasmes infects, propices à Téclosion rapide de ces générations ailées qui servent si bien de véhicule aux effluves pestilentielles.
Karthoum a, d'ailleurs, une grande importance politique et militaire. C'est la capitale du Soudan égyptien ; c'est la résidence officielle du gouverneur général^ dont le palais s'élève sur le quai du Nil, non loin du mouillage ordinaire des steamers. La garnison se compose d'un régiment de « Chillouks » , nègres originaires des bords du lac Nô, d'un noir de jais, de haute et fine stature et de tempérament éminemment guerrier. Ces « turcos » enrégimentés sont craints et détestés de tous les commerçants arabes.
Étoile de routes des caravanes, la ville est le centre des relations commerciales établies entre l'Egypte, . l'Abyssinie, le Kordofan, le Dar-Four et les régions du Haut-Nil. La plupart des puissances européennes y entretiennent des consuls. Cette grande cité, d'où rayonnent quantité de routes chamelières, est le centre d'un important trafic, le grand marché des ivoires, des caoutchoucs, des plumes d'autruches, des gommes, des cotons et aussi des esclaves — dont le gouvernement égyptien n'a jamais sérieusement interdit le commerce. C'est, de plus, au point de vue stratégique, une position de haute importance ; elle est
dite le boulevart de la Nubie et de FÉgypte contre les invasions qui peuvent venir du Sud.
La position prise par le général lîicks était donc militairement bien choisie.