‹ Les anglais peints par eux-mêmesChapitre 100 sur 106 · LE PREMIER MINISTRE · texte numérisé non relu

LE PREMIER MINISTRE

E premier minislrcrst le roi des aniiDaiix ; des allrihuls (le la divinité, il ne Ini man(|iie que les ailes, et le pouvoir de ne jamais se re|ioserà l'alibaye de Westminster : c'est de son vivant la qninlessence de la poussière. Son esprit est une essence de olioix composée des plus belles il des meilleures facultés des antres hommes. Tons ses tollcgues sont des prodiges sans égaux, mais lui élait un prodige dès son berceau. Sa famille est une lamillo de géants, et il en est le chef : c'est la clef de voûte de l'édilice, et nous ne verrons jamais son pareil. Non-seulement c'est le plus grand homme de son siècle, mais encore c'est un bien plus grand homme que tous ceux qui l'ont précédé, ou sont ses contemporains dans le cabinet. Mille honnêtes gens sont prêts. Ions les matins de leurs vies, h venir aflirmer le fait devant le lord-maire. Il est nominalement le serviteur du souverain, mais il est en réalité le maître des sujets du souverain. De tous les êtres créés avec des têtes, il a le droit le plus incontestable à être admis dans cette collection cranioscopique : c'est la tête du peuple ^. Le premier ministre est descendu (non pas en droite ligne, car toutes ses voies

' Pour comprendre cet article, il importe d'en regarder la signature , qui iDdi(|ue que l'auteur a voulu railler la diversité des opinions politi(|ues.

(N,du T.) ' L'ouvrage dont les /inginis jteinis ynr eux-mêmes sont la tradurlion est iiililulé Hencli: of llie people (Tètes du peuple).

JOi LI-: PKEMIEU MIMSlUli.

gaido el uu bouclier. « Sa vie est lotilc de sanilices : il saciilie ses inclinalions pcisoiiiielles, sou amour naluiel pour la reliailo, sa soil' aidenlc de vie privée, sou désir d'avoir une cabane dans quelque vaste désert, el se coudamue à être ministre, premier ministre, pour la prospérité de son gracieux souverain et de sa clicre patrie; tel est le mobile de ses actions; et il est facile de le prouver par aflirmation, comme nous l'avons dit plus liaul, partout où l'opposition voudra faire citer les témoins.

Il est cependant étrange, mais il est indubitalilemenl vrai, que des milliers de bonnes inlcnlions, dont ceitains i)ays se disent macadamisés, pas une seule n'a pris sa source dans le cœur du premier ministre, par la raison toute simple qu'il n'eu a jamais eu. Reudons-lui cette justice, que, si sa politique a été constamment funeste, ses desseins ont été parfaitement en harmonie avec elle. Il n'a fait que du mal, mais on peut dire pour sa justilication qu'il n'a exécuté que ce qu'il avaitconrii. lia complètement ruiné la patrie, mais c'était son projet. Il a du moins le mérite d'arriver dircclement au but qu'il s'est propose. Il n'est pas inconsé(iueut dans sa conduite; ses actes sont conformes ;i ses pensées; il a toujours clierclié a dclruire. Il n'est pas, comme certains autres, babile a perdre gratis son pays ; il a dépensé beaucoup ii le perdre, et il a estimé ii uu taux cxcessivemeut élevé, une ruine que d'ailleurs il garantit irréparable. S'il est d'avis que le mal est une chose trop piécieuse pour être gaspillée, il pense aussi que c'est une chose trop précieuse pour être donnée "a bon marché. On doit, selon sou opiuiou, la réserver à une grande nation, puisque une grande nation seule a de quoi la payer. Il ne faut jamais l'éparpiller sur des individus, la jeter "a des connaissances intimes et à des amis personnels. A eux les hou • neurs et les émolun;cnts qu'ils demanderont. Le mal est pour l'élat ; c'est le droit imprescriptible de la communauté; les nations y ont été accoutumées, el elles y complenl comme sur leur pain quotidien.

Les piincipes ci-dessus énoncés nous améueut a envisager sous un autre point de vue le caractère du premier ministre. Si nous le supposons bieu pénétré de la conviction à la(iuellc nous venons de faire allusion, nous nous rendrons aisément compte de la différcncequi existe entre sa conduite publique et sa vie privée. Hors de chez lui, c'est uu ministre de la couronne, et il a soin de le proclamer lui-même 'a de fréquentes repriscsdurantlesdébats; chez lui, ce n'est que l'humble serviteur des humbles postulants. Quoique ce soil un vrai dragon dans l'assemblée législative, il peulètre uu tourtereau dans son propre domicile, et c'est ce qui arrive.

Eu effet, notre premier ministre, despote dans l'exercice de ses fondions, est le plus doux des hommes dans le parliculiei'. Au dehors, il croit souvent nécessaires des mesures et des paroles rigoureuses, qui ne nuisent eu i ien à l'amabililé, ii l'aniénité, à la politesse qu'il déploie chez lui. Le talon de fer qui a pesé sur uu royaume se trouve 'a l'aise dans une pantoulle; au maintien roide et austère succède uu gracieux salut. Le ministre est redevenu honune: le giaud iicrsonnage inébranlable, plus sourd que la pierre, plus froid que la glace, n'est jibis que sourires et complaisance. C'est un profond philanthrope; il semble n'avoir d'autre désir que celui d'obliger tous ses semblables; il si bon, affable et digne ; c'est un maître gêné

U: PliEMIEU MINISTIU:. 5C5

rciix, U!i ami agioablc et lidclo. Il n'a lini toiiscM'vc de sa loho do (•t'ioinoiiie ; il est ffi'ntkman de la lélc aux pieds. Si le idoiuIo se plaint des lualversations d'un grand lioiuiue dolat, on dit, pour altéuuer ses fautes, qu'il est exact avec ses fournisseurs, et Icndi OMient allaclio u sa feninie et à ses enfants. On se sent prêt 'a se convertir ii la philosophie morale de l'ininiitahle Peter l'iyniley, et à souliaiter que, si les vertus puhliques et privées sont toujours incompatibles, le premier ministre rompe le sern)enl conjugal, doive le veau (|u'il a acheté l'année précédente, batte ses enfants et sauve son pays.

Les aimables qualités privées du premier ministre, ci-dessus exposées, sont certainement incontestables; mais il n'est pas moins avéré que jamais un tiait de noblesse et de générosité n'a caché ou excusé la dépravation de son caractère. Ce serait s'abandonner à un rêve de roman, donner des symptômes de folie avancée, que de le croire sans foi à Whitheliall, et (idèle ami "a sa maison de campagne : il est traître partout. Son drapeau moral répond li son étendard [)olitique. S'il avait la moindre franchise, jointe au plus minime atome de connaissance de soi-même, il dirait avec le Kenliickien du comédien Mathews ' : « Vous ne trouverez en moi rien d'un gentleman. » Il dédaigne de faire rougir l'homme public des vertus de l'homme privé; aussi est-il toujours identique avec lui-même.

En conséquence, en même temps qu'il manque des vertus nécessaires pour sauver son pays, il s'adonue a des vices que ces vertus pourraient contre-balancer. Pour être explicite, le bruit court (et nous savons ce que veut dire cette phrase), le bruit court qu'il a violé la foi du mariage, qu'il doit son veau de l'année dernière, qu'il bat ses enfants, mâles et femelles, et qu'il a sans remords perdu son pays natal au lieu de le sauver.

U s'ensuit nécessairement que, sous la direction d'un pareil ministre, la marine les colonies et le commerce doivent aller h l'abandon, que les nations étrangères raillent le peuple qu'elles redoutaient jadis, que les armées de terre et de mer ne sont plus composées que de conscrits et de marins d'eau douce, que l'état de l'église n'est point fixé, et que finance est la traduction littérale du fatal mot finis.

Il s'ensuit encore, comme une inévitable conséquence, que, sous un pa:eil gouvernement, la véritable gloire du pays doit être portée h sou plus haut deyré: que ce que les écrivains prophétiques appellent l'horizon politique, ne doit par présenter la moindre trace de nuée, ne fût-elle pas plus grande que la main, lls'ensuit que les pays voisins doivent regarder avec envie et admiration l'heureuse terre qui maintient dans une profonde paix le reste du monde, et jouit elle même d'une prospérité sans exemple. 11 s'ensuit qu'à l'intérieur et à l'extérieur, tout doit aller en s'améliorant, et que le rêve des millénaires devient une réalité.

Ce sont des conséquences logiques et naturelles; car quelles ne sont pas les conséquences d'un caractère aussi contradictoire que celui dont nous avons tracé le portrait impartial; d'un caractère qui, nous [louvons le dire sans amour-propre, est

Célèbre conitilicii iln KeiUuckj' li(als-l iiis ;.

( iV. du r. )

.-.06 LK PU i: Ml EU MINISTUi:.

uiijourd'iiui ilossiiié pour la prcniiorc fois? Il y a eu aillant do toiilalivcs do l'ailes ijii il y a lie luiuutes dans c'lia(]iic session du pailcnienl; mais loulos ont ochouo , par la raison qu"ou ne considérait le ministre d'état que sous un sotil coté. Le portrait était pris dos banos ministoiiels, on des banos do l'opposilinn , ou dos bancs du centre, au lieu d'ôtre pris do tontes ces places ;i la foiset peint sous tous ces points de vue réunis, tel que l'illuslre original apparaît natiirollomont ;i l'œil de l'impartialité. Il ne suflil pas de l'exauiinei- à vue d'oiseau : pour observer lo sujet des doux cotés, il est nécessaiie de |)reiidre position dans deux comtés au moins, et de se tenir comme uii géant (jne nous avons vu dans notre jeunesse, et qui avait un pied dans le Sbropsliire et l'autre dans le Lancasliirc. En cette situation, tout ce qui était olibcur dcvionl clair, tout ce ipii était inachevé so complète, et nous obtenons les diverses parties du caractère indis|)onsables pour en former le tout. Nous nous apercevons ainsi que l'objet de notre curiosité est non pas seulement un sage, mais un idiot; non pas seulement un Irailre, mais un patriote;

Que c'est un saint, un athée, un liliérateur, un perfide, un enthousiaste, un baguenaudicr, un moraliste, un matérialiste, un génie, un ind)écile; (Jue c'est un libertin déterminé et un modèle do vertu ; Un oppresseur s\sléi]iali(|uo et un redresseur de loris; Un tyran et un ami de la liberté ;

La créature de la cour et le champion delà cause de l'univers entier ; Le plus incapable do tous les insensés, et lo plus vénérable des Nestors; Qu'il est "a la fois magnanime et vil, profond et superficiel, hypocrite et probe, noble et méprisable, tout ce qu'il doit être, tout ce qu'il no doit pas être.

Tel a été trop généralement lo premier minisire jusqu'au temps présent : du temjjs présent nous ne pouvons rien dire, et nous n'en avons i)as une idée bien nette, attendu que nous lisons régulièrement les journaux.

Mais jiarfois la dostinée du premier ministre a été d'êlre vu sons des rapports moins extravagants cl <les positions moins contrailicloircs ; il n'a été ni loué ridiculement, ni amèrement injurié ; mais eu ce cas il n'a rien été, et son nom est mort avec lui. Quand il se levait pourparler, les sténographes des tribunes le désignaient comme « un honorable membredont le nom nous eslinconnu. » llconduisaitduisune parf lilo tranquillité les affaires du gouvernement ; et c'est précisément l'absence de toute espèce de bruit (|ui empêchait (ju'on en entendît parler.

Il y a encore la une contradiction. 11 y en a une encore dans la position d'un premier ministre qui , cp.ioiqiie reniari|uable et haut placéavant d'avoir atteint son posl(! officiel, devient un lieu conunun, et se trouve au niveau ordinaire (juand la distinction qui semblait lui convenir lui a été octroyée. Il y a également conlradiclion lorsqu'un homme gagne le pouvoir moins par son habileté au jeu que par une heureuse distiibulion <los cartes; puis reconnaît tout le i>rix de ce qu'il a gagné, et devient un joueur de première force; confondant par ses adroites combinaisons, par sa pénétration, par son triomphe sur les charmes enivrants du rang suprême, tous ceux qui avaient maudit sa bonne fortune comme la seule qualité "a laquelle il dût sou élévation.

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