I.APOTIIICAIIU
dessus (le la porte, el suf les vitres des iiiseii|)ti(Mis ijui iii'li(|iiciit (lu'ici l'on airaelie les dents, l'on sai(;ne , l'on a|ii)li(]ne des ventouses, l'on trouve des sangsues et des ordonnauces médicales mises avec soin à exécution. Il est installe aujourd'hui dans une maison voisine dune des siinarcs de Londres; il a sur sa porte 'inc plaque de cuivre ([ui porte son nom, et rien d'ailleurs en son domicile n'apj)i('nd au monde qu'il est apothicaire, si ce n'est trois grandes bouteilles, une rouge, une verte et une hieuc, qui SI! montrent modestement derrière la gaze du rideau de la fenêtre. La région qu'il exploite avec succès est située dans les (juartiers aristocratiques de l'ouest : lii, sans compter la gourmandise qui produit les neuf dixièmes des maladies humaines, mille habitudes nuisibles augmentent et divcrsilient les indispositions; là, des maux iiuaginaires se juigncnt aux maux réels; l'a l'ignorance ilu prétendu savant vit aux dépens de la sottise de l'homme du monde.
M. Label a une belle voilure, du moins une voiture aussi belle que peut l'être celle d'un homme de l'art, et il vieut d'obtenir le plus haut degié d'honneur qui lui soit réservé, ayant récemment été nommé membre d'un corps savant et éclairé, la cour des examinateurs, du collège des apothicaires.
« Eh bien , disait un jour M. Label , se tenant dans sa boutique , le dos tourné au feu , nous avons fait de bonnes affaires ce malin. Vingt malados, 'a trois potions paijour, cela fait cinq shillings. Cinq fois vingt font cent : très-bien. Ils eu prendront au moins pendant une semaine; sept fois un font sept... trente-cinq livres! c'est superbe ! Au diable ces clients de Saint-James's Street ; ils ne veulent ([ue des pilules; trois tous les soirs, et une le matin font c|uutre. II faudra une semaine pour qu'ils en prennent deux boites, et je ne gagnerai que deux shillings. Ils devraient bien prendre un peu de liausius effervescens pour faire descendre leurs pilules. Ah! j'imagine un moyen de les en lasser , c'est d'eu supprimer la substance aromatique. Monsieur Jackson ! »
Cette apostrophe à l'apprenti fut pronoucéc h haute voix ; le soliloque était soiio voce.
" Me voici , monsieur.
— Vous supprimerez l'huile de cinnamome dans les pilules de mistress Tenderly.
— C'est ce que j'ai fait l'autre jour pour miss Diggram, et elle a dit qu'elles lui avaient fait mal.
— Vous êtes fou, monsieur. E.xécutez mes ordres. Est-ce que miss Diggram est mistress Tenderly':'
— Non, monsieur.
— C'est évident. Les constitutions ne diffèrent-elles pas, monsieur, et ne sais-je pas quand elles sont différentes ou semblables'?
— Je suis tenté de le croire, monsieur, j'ensuis même convaincu. Je suppose qu'elles devaient être fort semblables chez les vingt malades pour lesquels vous avez demandé des potions.
— Qui vous fait dire cela , monsieur 'i*
— C'est que toutes les potions sont les mômes : sulfate de magnésie, deux dracli mes: teinture composée de lavande, Irois diachmes ; et de l'eau.
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— El (|Uoi. monsieur^
— De l'eau , monsieur.
— Monsieur Jackson, je vous prie do laire alleniion ii vos paroles. Si l'iiii ilc nos malades nous enleiidail ! lue autre l'ois, monsieur, dites (ujun dUtillald. C'esl un<' très-mauvaise liabilude de ue pas em|)loyer les mois leelmiciues. Que dirait lady Mary Croakliamsi elle savait que pii paHÎ.ssiguifle pilules de paiu'^ »
Ces paroles ne demandaienl point de réponse, et la seule qu'on aurait pu y faire eût été j)cu respculueuse. M. .lackson garda donc le silence assez louf^lemps poui' montrer qu'il méditait le conseil de sou maître; puis il enveloppa la dernière des vini;t potions dans la coiffe accouluméc de papier louj^c liée avec un (il, cl dit :
u \ous n'avons plus de liouclions, monsieur.
— Il faut en ciivo\cr clicrclier de suite. Mais cpii' faites-vous lii , monsieur Jacksou '
— Je ferme la fiole.
— Vous fermez lu Oole! est-ce ainsi qu'on s'y prend? liegardez comment il faut [)rocéder, monsieur .. L'a, c'est bien; et ne vous plaignez pas que je ne vous enseigne rien. .N'est-ce pas là de l'instruction? Si vous ne coiffez pas convenablement vos potions, il n'y a que ,les pauvres qui en voudront- Les jeuues gens ne font pas assez d'attention 'aces sortes de choses. Pour moi, avant deux mois d'apprentissage, je connaissais toutes les branches do la manipulation pharmaceutique. »
Ceci était vrai : dès le commencement de son noviciat, M. Label était devenu habile dans les opérations les plus faciles connue dans les plus compliquées; il savait également peser et broyer les pilules; il divisait toutes les doses avec exactitude, d(>puis un giain jusqu'il une livre; et, en préparant une potion de belle appaicncc pour un malade d'un genre distingue, il montrait plus de goût que le fabricant le plus inventif.
(I Oui, monsieur Jackson, reprit l'apolbicaire im pou radouci |)ai les réflexions qu'il Ut sur ses propres talents; soyez-en convaincu, poui' réussir dans notre étal, il faut plaire aux yeux
— H est assez difdcilc à rrir jeune homme d'y réussir aujourd hui, se dit err sorrpirant M. Jack.son.
— Mais pas tant que vous le croyez, si vous savez bien vous y prendre. La première chose que vous deviez faire après avoir passé votre examen , c'est de vous procurer rrrr fonds peu considérable et do vendre an détail.
— C'esl ce qrre je pense, morrsicur ; il faut d'abord aller' doucement et gr'andii- par degrés.
— Surtout, morrsicur Jacksorr, n'imitez pas les jeunes gens d'à préseirt, qui parlent toirjorris dairs rrri mauvais jaigoir ; mérragez vos expressions, et qu'elles aient toirjours quelque chose de iirédical.
— Vous avez raison, monsieur.
— Achetez doirc rrrr petit fonds; je vorrs conseille de vous établir darrs la Cité; on yniangeclorr y boit beaucoup, ot vous aurez toujours des patients qui vierrdr-orrt vous consulter poui' des indigestions.
I/M'OTIIU; AlUi:. 5H{
— Fort bien, luoiisieur.
— Vous loin iloiinerez un peu de mixture stomachique, ou une potion composée d'inrusion do gentiane et de Colombo, avec deux drachmes de teinture composée de cardamome et de (luelques grains de carbonate de soude. Ce remède soulage inimédialemenl. Ils reviendront et vous prôneront; ils auront la lièvre et vous enverront clierelier. Vous connaissez ma méthode: le soir des pilules, et des potions trois fois le jour. Il n'y a rien de mieux.
— Je le sais, monsieur. Et dans quelle maison faudra-t-il m'établir?
— Je puis là-dessus vous donner d'excellents conseils. Placez-vous, s'il est possible, dans une cour écartée, h quelque distance d'une rue populeuse. Vous savez que les gens qui viennent chez vous ne se soucient pas d'être vus. Autre chose : il fantatlirer l'altention d'une manière quelconque. J'ai vu a ce sujet l'autie jour un procédé magiiilique. Dans une des rues voisines de l'endroit oii je vous ai envoyé toucher uue note, un homme a placé un transparent à sa porte; il représente le buste de Galien écorché : c'est une idée délicieuse. Ce transparent fait supposer que l'homme connaît parlaitoraent l'analomie. Un voit une des mains de Galien qui lient uue baguette entourée de serpents entrelacés.
— C'est admirable, monsieur.
— Oui, mais ceci ne réussirait pas dans nos quartiers. Il vaut mieux mettre votre diplôme dans un beau cadre doié, et le suspendre dans l'antichambre de votre oflicine, au-dessus du portrait du docteur Cullen.
— Oui, monsieur, vous avez raison; je suivrai ponctuellement votre avis. Ensuite, maiiez-vous le plus tôt possible; vous y gagnerez de la considéialion.
D'ailleurs les femmes n'emploient jamais un homme de l'art qui n'est point marié. Ayez soin d'être toujours bien dans les papiers des dames. Ce sont de bons prospectus.
— Des prospectus , monsieur'!'
— Oui, c'est-à-dire qu'elles parleront de vous et feront votre éloge. Je vais vous enseigner un moyen de leur plaire, aux femmes mariées, du moius. Si l'on vous consulte sur le régime que doit suivre un tjjs ou un époux , que direz-vous?
— Je m'informerai de la nourriture qui plaira le plus au malade, et je la lui prescrirai.
— Ce n'est point tout à fait cela. Tâchez de savoir ce que la mère ou la femme désirent lui donner , et ayez soin d'être d'accord avec elles. Si le malade n'a ni femme ni mère, faites-vous un devoir de lui défendre ce qu'il désire, et d'ordonner à la place quelque autre aliment. Mais veillez à ce que cet aliment ue soit pas désagréable. Quant à votre maintien, écoutez sérieusement l'exposé de la maladie , ne riez jamais des affections hypocondriaques ; généralement moins vous rirez, mieux cela vaudra. Gardez votre dignité, monsieur; mais soyez toujours patient, bienveillant, consolant, surtout avec les femmes. «
Au moment où M. Label terminait ce discours, la porte de la pharmacie fut iloiicemenl ouverte, et une pauvre femme, chétivement vêtue, ayant lair aii^si souffrant que misérable . se présenta aver un enfant à la liianielle
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Il li:ii l)ieii , luadaiiie, ijue dosirez-vous? » ilcmandii M. Label.
« Oh ! iiionsieiir , j'ai depuis trois mois une lt)u\ qui nie fatigue beaucoup ; je n'ai pas fermé l'œil de la semaine dernière, el j'ai la gorge si malade que je puisa peine avaler.
— Ah I voyons, M. Jackson , (largarUma commune et hauslus nthcr , 1er die. Mon ckne est prêt "a vous écouter . madame, si vous avez quoique chose de |)lus 'a dire. Occupez-vous d'elle, monsieur Jackson; et quant aux médicaments, i\. T. S. i\. '. vous comprenez'?
M. Jackson prouva (|u'il avait compris en cliijnant de l'œil, mais sans oublier le respect qu'il devait a son patron. M Label alla dinor.
L'apothicaire dina de bonne heure, car il avait à cNcrcer dans la soirée ses l'onclionsinquisiloriales au collé^ie, el avant de s'y rendre, il croyait toujours nécessaire lie se lafraichir la mémoire. Ici nous sommes bulement tentés de nous permettre une digression sur les examinateurs , pour préciser en combien de temps un homme peut apprendre à faire cent questions sur une science donnée , sans s'être préalablement donné la peine d'acquérir la science elle-même; mais nous résistons :i l'entiaiuement. M. Label avait aussi un autre motif pour ne point diner tard. Il voulait savourer tranquillement ses trois verres de vin et se reposer une heure ou deux , ce qui facilitait la digestion; il avait assez de connaissances en physiologie pour le savoir.
Cependant il n'était pas destiné 'a jouir de cet état salubrc et agréable du repos. Il avait à peine achevé son dessert, quand ou frappa et sonna "a la porte de manière 'a épouvanter tout autre qu'un homme accoutumé par sa profession 'a être ainsi délangé. M. Label même en tressaillit , et, avant qu'il eût pu se remettre , le domestique annonça que la voiture de mistress Plummer venait le chercher, et qu'on le priait de se rendre de suite chez cette dame , attaquée d'une indisposition grave el subite.
Mistress Plummer était la femme d'un riche raflineur, et M. Label ne pouvait qu'obéir. H ajusta donc avec précipitation sa cravate blanche , rabattit son gilet de velours noir qui , durant le repas, avait remonté sur sa poitrine on formant divers plis transversaux, prit sou castor "a larges bords, échangea son air de mauvaise humeur contre une physionomie convenablement solennelle, et s'installa dans la voiture do mistress Plummer.
Il trouva l'intéressaule malade ( qui était d'un tempérament trés-jaloux ) , dans un état d'agitation nerveuse, causé par un sourire que son mari avait adressé mal à propos "a la jolie femme do chambre. L'Ile avait des attaques de nerfs , et développait ces poses gracieuses et touchantes , ces gestes et ces jeux de i)liysionomio élégants, que la nature a probablenuMit destinés h exciter la commisération des assistants, cai
• Ni- hadanhii tinr niiinmo >c Its livre/, point sam argent ). ternie letl |ue e(|iiiviiljiil a : roinl
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lu maladie doiU ils sont les symptônios allaqiie larenieiil les dames (|iiand elles soni seules.
On lit sortir toutes les personnes qui étaient de trop; et la dame passa d'une suite orafieuse de vociférations incohérentes a des scniissemeiits sourds et palliéti(iues. On lui lit enfin recouvrer ses sens au moyen d'un flacon d'odeuis, dont elle s'empara avec avidité , bien qu'elle parût du reste inattentive a Ions les ol>jets environnants.
<i Calmez-vous, ma chère mistress Plummer, » dit M. Label.
« Ob I monsieur Label I je sens mes spasmes qui nie lepiennent, je les sens.
— Késistez-y, ma cbère dame, allons, allons; tàcliez de vous contenir, fil lui frappe doucement le dos.) Voila, voilà, permettez-moi de vous offrir cette pelilc potion ; elle vous fera du bien , croyez-moi. »
En disant ces mois , M. Label tira de sa poclie uu petit flacon d'un remède d'une efficacité catholique, qu'il était dans l'usase d'administrer dans toutes les circonstances imprévues. Mistress Plummer engloutit le liquide avec autant d'einpresseiiieut (jue si elle eût été en dangei' de mourir de soif. 11 était composé principalement d'une teinture aroniati(|ue.
« Ohl iiiousieur Label , je suis si nerveuse !
— C'est vrai, madame, c'est vrai. Comment va le pouls'/ hum!... cent balte ments; et la langue'/ Ah! il y a nn peu de lièvre. Nous prendrons une petite mi.\ture fébrifuge , et nous serons bientôt en pleine convalescence.
— Oh! je vous prie, ne m'envoyez point de drogue désagréable, monsieur; je suis malade rien qu'en y pensant. J'aime mieux être saignée.... »
M. Label hasarda quelques observations.
(I Je veux être saignée, je le veux , répéta la dame Plummer , ce sera ma mort, je le sais. G mon Dieu ! mon Dieu ! je voudrais qu'il pût savoir le mal qu'il m'a causé. 0 mon Dieu ! mon Dieu I mon Dieu ! »
L'a-dessus elle parut près d avoir une nouvelle attaque, et M. Label jugea inutile de s'opposer plus longtemps à une volonté si formellement exprimée. 11 fit donc ce qu'elle désirait; et elle eut soin de s'évanouir avant qu'une once de fluide vital eût été enlevée "a ses veines.
Lorsqu'elle fut remise des suites de cette opéiation , M. Label fit un nouvel effort en faveui' de ses potions chéries ; mais il fut encore repoussé avec perte, et fut obligé de se contenter de laisser en sortant une couple de pilules, tirées d'une petite boîte d'ivoire que , comme le flacon, il portait constamment sur lui. Assez désappointé, il en vendit ensuite au collège de pharmacie. La liste des candidats refusés fut ce soir-l'a plus longue qu'à l'ordinaire.
Nous sommes fâches que la nature de cet ouvrage et notre respect pour la vérité nous ail empêché de tracer de l'apothicaire un portrait de fanlaisie. Le médecin ordinaire des masses eût alors paru sous un autre aspect. Quand le public s'apercevra enfin que la guérison d'une indisposition ne nécessite pas toujours l'emploi des drogues, il renoncera peut-être à obliger les apothicaires à lui vendre des remèdes à un prix vingt fois au dessus de leur valeur iulrinsèque. La génération naissante des