LE BOURREAU
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LE lîOlKUKAU.
Dans la comédie des Lutins, de John Suckliiig, certain courtisan est apostrophé en ces termes :
O ridicule ustensile.
Aussi brillant qu'iiuitile.
On te fait luire au soleil ;
On t'expose en étalage
Comme un vieux plat de vermeil.
Mais tu n'es d'aucun usage!
Celle (iliiase s'applique mieux au bourreau qu'au courtisan ; elle peint mieux riiommc du i^ibet que l'Iiomine des palais, car la physionomie proverbialement sévère de l'assassin patenté perd de sa valeur a nos yeux, si nous considérons l'absurdité, l'inutilité complète du métier qu'il exerce. C'est, disons-nous, un mal superflu, et celte conviction nous empêche de sentir aussi vivement l'iniquité officielle. Le mépris que nous éprouvons pour lui diminue étrangement notre dégoût, le bourreau est un personnage terrible, et cependant il y a des cas où nous serions tentés de lui uiellre entre les mains une marotte. La folie de ceux qui l'emploient rejaillit sur lui. Quoique l'homme d'état signe, d'un air tristeet solennel, le sacrilège arrêt de mort, cet arrêt a quelque chose de si insensé, que le bourreau semlile le bouffon d'une misérable farce.
(( Mais le meurtre, monsieur, le meurtre! dit un paisible (inttlenimi. des lèvres duquel découlent des préceptes évangéliques ; monsieur, le meurtre ne saurait être puni que par la potence? »
386 l.li BOUUllIi: AU.
Il a ('II' versé (lu saii;; : dans un accès de fiiMicsic, un niiscrahlo, avcuiilo pir la raiic, ivre de vengeance, ou même, ce qui est plus otIieu\, siinuilé par l'appàl du ïîain, verso le sang de son semblable. Dès lors ce n'est plus i|u'uii monslie; l'Iiumanllé recule;» .son aspect ;on évite ses regards eoainie le rc;;ard du basilic; l'air qu'il respire lions semble empoisonné. Notre imagination se le représente comme possédé des luries; il est repoussé, en borreur 'a tous; son front est marqué du signe de Gain, comme d'un fer rouge; ses yeuv portent les traces du Icii (|ui le dévore. Il a la linure et la voiîc bumaine; mais c'est un réprouvé.
C'est ainsi que nous envisageons le meurtrier ; c'est ainsi que nous jugeons le malheureux souillé de sang bumaiu; c'est ainsi (|ue, terrilié par son crime, notre esprit l'environne d'une multitude de terreur! Il a ravi rcxislence h un homme, il a <lélruit rima.'C <le Dieu, il a précipité son frère dans l'élernilé, il a auilaeieusemenl usurpé l'autorité divine, et nous l'accablons de maléilictions. Mais par notre haine profonde et invincible pour l'Iiomicide, que prouvons-nous?. .. C'est que nous croyons Il vie bumaine sacrée, et l'e-spril de l'homme revêtu par son créateur d'une sainte auréole; c'est que nous avons la consc'ience de ses sublimes privilèges, de ses hautes destinées. Le minniiaut le plus vil, l'être sans asile, sans vêtements, abnili par l'ignorance et la misère, l'êlrc dont l'aspect choi|uc notre délicatesse et que nous fuyons comme un reptile, celui-là même est reiulu sacré par le caractèie divin (|ni est en lui. Cette vile et grossière argile se transforme en un temple vivant, car elle est consacrée et sanctifiée par d'immortelles espérances.
Que dit l'homme il'état par l'organe de son sei vitcur le bourreau'i" Quel exemple donne-t-il, quelle leçon enseigne-t-il du haut do la potence, sa tribune'? Par quel acte sage et consolateur fait-il sentir à la foule aveugle et indifférente la sainteté de la vie des hommes? Comment par l'intermédiaire du fermier de la corde prouvet-il sa vénération pour r(euvre de Dieu, et son horreur pour ceux qui tuent? Le bourreau va nous le dire.
Il est quatre heures du matin. Le ciel est noir comme de l'encre, et la pluie de novembre lions pénètre jusqu'aux os. Tout est froid, sombre, désolé. Nous débouchons par uneiuellc étroite dansniiedespliisgrandesnies (le Londres. Quelle animation sondaine ! des flots de peuple inondent le chemin : hommes, enfants et femmes, quelques-unes avec leurs nourrissons entre les bras, marcbenl d'un pas léger, rient, causent, babillent comme en un jour de dimanche. Sans doute on va célébrer (]uelque fête nationale. Il n'a fallu rien moins pour arracher tant de gens au repos de si bonne heure et en pareille saison, rien moins pour donner tant de vivacité h leurs mouvements, tant d'éclat a leurs rires, tant d'insouciance h leur gaieté. Car, voyez comme ces groupes déjeunes gens, avec l'impétuosité de leur âgi^, sautent, dansent et trépignent sur le pavé; tanl(')t l'un d'eux s'arrête, et, diverti par les facéties d'un compagnon de voyage, se tord les côtes, et, presque plié en deux par le rire, s'appuie contre un lampadèrc; (antiU une femme en gaieté fait entendre sa voie grêle et périmante. Il est clair (ju'une fêle générale se préparc. Ccpcnd.int mêlons-nous h la foule qui urossit, et suivons le torrent.
Au bout d'un quarl d'heure, nous sommes évidemiinni arrivés au terme du