LE COMMIS MARCHAND
OLS faul-il encoie autie chose aiijounl'liui, inadaiiic!' — Mais... iiou, répond la dame; cl avant qu'elle ait mis ses gants pour s'en aller, une autre étoffe est déroulée devant elle.
« Voici qui est superbe, madame ! et ( ceci est dit presque en confidence ) je ne l'ai encore montré 'a pei sonne. » La dame, bien résolue'a ne pas acheter, et par un simple 'mouvement de curiosité, demande combien vaut l'étoffe nouvelle. Lîi-dessus, le commis marcliand baisse la voix comme s'il se sentait honteux de révéler le prix aussi ridiculement modique (pour la dame) d'un article aussi remarquable. Puis il sourit doucement et murmure la somme.
« Hum! je n'en aime pas beaucou]) la couleur, dit la dame, voyant que l'article est fort cher ' .
— Je vous assure, madame , que c'est la seule chose que l'on porte... c'est-'a-dire que l'on portera; c'est une couleur magnifique! sui rtionncur! la reine des couleurs! une couleur tout a fait nouvelle! et si distinguée! Vraiment... mille pardons! mais permettez-moi de l'exposer un peu plus au jour; c'est une couleur délicieuse . el elle fera iuliniment mieux en robe (|u'en pièce.
• Les (l,inies en S''nér.il posséileiit l'arl ili- jiigcr îles couli'iiis. <|iiiii<{Ui' parfuib si luiiis en croyons le ilocleiir Geciigc Ligmonil 1 elles exeieent un peu capi'ieieusenient celte faculté. Ce doclenr assure i|ue. nicnie lorsqu'il s'agit île rhubarbe . les belles tienneiil essenlielleincnt à la couleur; car . ili( le ilocteur.il est un fait bien conini . c'est ([ne les droguistes <^ la mode sont obligés de satisfaire les yeux de leurs élégantes pratiques ; et que bien des jolies femmes no prendraient pas de rhubarbe -.i la cdulenr n'en était pa< de lenr gonl.
:iS I.K COMMIS MAUCIIAMi.
I.a ilaiiio rdiniucitoc à s'atleiultir, et la [nnUc de son iiiaii ddil hissonnci' d'ap- |)\i''lionsi(in , <mi ailincltaiif (iiu" les poclics (■■|ii(iuvoiit (|iu'liiuo choso, et des iiiisaii- (liropes ont étalili (\uc c'élail le siéije des passions. Le pauvre lioiunie est peut-être en ce moment à la Bourse ou h la halle aux blés, exerçant son honnête industrie, ou bien, dans (pielque eour de jiislire. où il développe la philanthropie pratique des lois aux ij;norants rpii n'entendent pas dans toute son étendue le syslèn)e or!iani(|ue de la propriété.
La dame cède enlin. « Il y a des couleurs, dit-elle, qui font beaucoup mieux en lobe; je crois que j'en essaierai. »
Ici nous donnerons un avis d'or à tous les maris et pères. L'avis est, nous le savons , de seconde main ; mais , comme une guinéc de seconde main , il n'a pas perdu sa valeur en venant d'un ami.
Le très-révéreud archidiacre Palcy, dans un de ses entretiens lamilieis touchant les amendes imposées aux pères et aux maris par le péché originel et payables en batiste et en satin , disait : « Je n'ai jamais permis a mes femmes ( il faut comprendre qu'il désignait ainsi madame l'archidiacre Paley et les demoiselles Paley), je n'ai jamais permis a mes femmes de prendre à crédit dans un magasin; j'exige qu'elles paient toujours comptant : cette idée décomptant, monsieur, a tant de puissance pour réprimei' les écarts de l'imatiination! »
Ces mots sont d'un philosophe, d'un homme qui possède de la nature humaine une connaissance orthodoxe. Cependant, conmie quelques lecteurs peuvent contester la sagesse implicite de cette proposition , nous fournirons aux parties dissidentes un axiome contraire tiré du même auteur; car c'est aussi a l'aichidiacie Paley que nous devons le conseil suivant : « Ne payez jamais en argent comptant que lorsqu'il n'y aura pas moyen de l'éviter; on ne sait ce qui peut arriver. »
« Voilii, dira le lecteur, deux principes aussi opposés que le noir et le blanc. » ïNous répondrons a cette objection que nous présentons les principes ci-dessus comme le commis marchand présente ses marchandises de diverses couleurs; nos chalands peuvent choisir la nuance <|ui leur convient.
Le premier devoir d'un commis marchand est de créer des besoins a ses jolies pratiques. A la vente d'un article, il fait inévitablement succéder cette question : n Vous faut-il encore autre chose? »
« Vous faut-il encore autre chose? » celle interrogation sinistre, émanée d'un mauvais génie , poursuit les hommes dans leurs promenades solitaires, s'offre à cu\ il leur réveil , infecte leur foyer, les accompagne 'a la Bourse , et l'on sait qu'elle s'empare de î^ens fort respectables que l'on s'imagine occupés au même moment, dans le banc de leur famille, a écouter de tout leur eieur et de tontes leurs oreilles un touchant sermon sur la vanité des désirs humains.
(I Vous faut-il encore antre chose? » Le capitaine lîrace avait acquis une très-belle
fortune dans les mers du Sud. Les baleines avaient bien \oulu se laisser prendre. Il
revint chez lui , acheta une maison et une terre dans le Devonshire. y sema son blé
et v mangea ses moutons, l^tait-il un bonheur comparable ;i celui du capitaine Rrace?
i( Vous faut-il encore autie chose? » demanda le lutin, rencontrant un jour le ca-
u- c:u\ni is \i MiciiAM». y.)
pitaiiie absorbé dans ses réflexions. La queslioii sullit. l.c cai)ilaine se ini( iniiiiccljaleinent en têle d'avoir une voilure et une maison en ville. Il embrassa sa l'ennnc et ses enfants, s'embarqua pour un autre voyage.... et voyez! au retour, le bâtiment coula, et les ossements du capitaine reposent au fond de l'océan Pacifique.
1 Nous faut-il cncoïc autre cliose? » Notre grand'tanle l'énéloiie était nnecliarniante demoiselle indépendante, de l'âge de quarante et un ans; âme heureuse, et possédant l'une des plus jolies maisons de campagne de l'ouest de l'Angleterre. Son vin de groseilles était aussi pur que sa vertu , et «'e produit naturel eût rendu pourpre de honte un marchand patenté de vin de Cliam]iagne. Tout "a coup elle devint sérieuse : la tante Pénélope soupirait, et, quand ses amis s'informaient de sa santé, elle leur assurait qu'elle dé]iéiissait a vue d'œil ! Qu'avait donc la tante Pénélope? Dans une heure fatale, un régiment ariivé de Cork eu Irlande avait logé dans la ville; et, un beau dimanche, au moment où les vétérans se rendaient à l'église, les yeux de notre tante s'arrêtèrent sur le sergent Jlacfillyloo, guerrier de cinq pieils huit pouces; leurs regards se rencontrèrent, et, prenant la voix la plus insinuante, le démon, ennemi de toute jiaix domestique, murmura 'a l'oreille de la tante Pénélope : « Vous faut-il encore autre cliose? « et l'imprudente demoiselle acheta le congé du sergent, l'épousa, et devint, dans le seul espace d'un mois, mistress Macfillyloo et la plus malheureuse des femmes.
« Vous faut-il encore autre chose? » Telle est, en matière de commerce, l'arme qu'emploie le commis marchand. Il pose la question le i)lus nettement possible : il est sur qu'il y a encore autre cliose ; il connaît ce (jue demande , ce que désire la belle acheleuse; et, avec la complaisance la plus empressée, il commence à dérouler un nouvel article. Pour le moment, on ne songe pas au prix; toute considération secondaire est complélement oubliée dans le besoin criant de la |)ratique. Plusieurs aunes de soie et de liatiste bi illent sur le comptoir, et, neuf fois sur dix, la fascination est irrésistible. « Qu'aucun homme, s'écrie Sterne, ne dise : J'écrirai un in- 12 : le sujet s'allonge sous ses doi^'ls. « Qu'aucune dame ne dise : .l'achèleiai trois aunes de mousseline : il \ a des robes "a vendre.
Nous ne connaissons pas de race de négociants plus gracieuse, plus alerte, plus infatigable que celle des marchands de nouveautés. Il est vrai qu'ils étudient douze heures [)arjour, et (ju'ils ont de charmantes institutrices; leurs gouvernantes sont <!es plus aimables de la terre , et elles doivent nécessairement communiquer "a leurs élèves un peu do leur douceur et de leur urbanité.
Kt cependant (la nature humaine est si capricieuse, si iliflicile 'a contenter!) ces hommes aspirent 'a des loisirs, demandent du temps pour s'occuper d'eux-mêmes. Que veulent-ils? Ne sont-ils pas les serviteurs préférés du beau sexe? ne vivent-ils pas neuf, dix , onze heures par jour, six jours par semaine , dans une atmosphère de beauté? qu'ont-ils "a faire, qu'à dérouler- et remettre les pièces eu place, "a sourire , parler doucement, 'a protester, et, pour l'avantage du commerce, a mentir avec la grâce d'un genlleman accompli?
1 Mes amis et compagnons d'inforlune. disait récemment un de ces hommes dans une réuni(ni pid)liqne convoipiée poui' examiner les droits cl les giiefs des
«0 r.K (;(t\IMIS MMIC.IIAM).
I)(>utiiiiiiers ; amis ot iDinpa^nojis d'iurortuiie, le t'onimis iiiaitliaiid n'csl f;ui'ie mieux tiailo qu'un liéi issou ( Écoutez ! ) ; il passe douze lieures de la jouiiiée ;» <léroulei ol h rouler. » ( A|iiilaii(lissi'iii(>nts.)
l'oulefois, Il y a dos miiiules de yloire dans le long jour du coniiiiis niaichaiid , des minutes où son assurance décide la beauté qui court les boutiques, et que con- \oilt'n( en vain les antres inarcliands. L'adresse, la délicatesse (ju'il <lé|)loie en ces occasions attestent en lui un niaîtie de l'art. 11 y a certaines questions (|n'il se jx^rniel, accompagnées d'un coup d'œil su|ipliant , comme s'il se permettait une plaisanterie sur un sujet hasardé. Il est, connue nous l'avons dit, du ressort du connnis niarcliand de laiie considérer comme indispensables des choses dont l'existence nonseulement est révoquée en doute par la plujiart des honunes,maisleurest encore compicteiiient inconnue. Son affaire est de proliter continuellement de la nécessité de s'habiller imposée à l'iionmiepar sa chute, et defairesentiraux tilles d'i:velesconsé(|uences de la faute de leur première mère ; et le commis marchand le l'ait avec tant de douceur, tant d'entraînement; dans la générosité de son naturel, il oublie si complètement la part que porte son sexe dans la calamité générale , qu'il n'est |)as étonnant de voir les dames lui pardonner aussi généreusement leur séduction, et acheter aussi largement.
Charles Lamb, dans l'une de ses lettres, faisant allusion au démnnent de notre premiei' père, dit : « Je ne pense point sans peine au pauvre Adam aciielant jioui' deux sous de pommes en Mésopotamie! » Celte réflexion du philosophe éveille dans notre esprit l'idée d'îîve allant chez le marchand de nouveautés. Nous voyons le boutiquier s'incliner et sourire, et dérouler, dérouler', dérouler toujours; la dame achète, et peut-être la nécessité d'acheter, le malheur (jui l'y contiaini, est un instant effacé par les charmes de l'article acheté. « Vous faut-il encore autre cliose'f' » demande le boutiquier . et d'autres futilités sont déroulées , mesurées , coupées. Isnfin , le connnis use de son pri\ iléuc délicat ; et, après avoir offert toutes les espèces connues et palpables d'étoffes pour robes, il s'arrête, sourit, et, les mains étendues sur le (oniptoir, les yeux h demi fermés, il prononce ces mots d'une voix flûtée : k Vous faut-il delà llanellc '? .1
Et voil'a des gens qui désirent que leur condition s'améliore! des gens autorisés;! adresser de pareilles questions a la femme la plus ravissante de la terre, qui les accueille avec toute la giàce imaginable, et peinict ainsi de les léitérer! n Vous faut-il i\c la llanellc;' » Mais il nous est impossible de nous arrêter ii plii!oso|)lier sur celte inteirogation; nous l'abandonnons, dans sa sim|)licité pleine de choses, à l'imagination de nos lecteurs.
Les commis marchands demandent du temps pour cultiver leur esprit; ils voudiaient bien savoir si tonte l'existence humaine doit se passer ii dérouler- l'I ;i rouler des marchandises et à les mettre de côté. Ils pensent que c'est bcaucoirp dr trasaillci lioir/c et (pratoi/e heuics par jour. (proi()rre la moitié de ce temps se passe
' i»;in« rfs iii;iga«iii« angl.iis . tr's romnii'' niif W ar-iil de m-imIic ilr r.'i (I.iiii-lli' poiii Iriii iiioprr lorriplr.
\. lin T.