‹ Les anglais peints par eux-mêmesChapitre 3 sur 106 · I.K l'iol I^ASSlKTTi · texte numérisé non relu

I.K l'iol I^ASSlKTTi

(liiifi , loiil lie Iciii ic|>;i5 un aclt" di' pit'lé , nntro piqiic-assiotlr doit jiaïki iréiiicnvcs des |>oi'li'ails du Maijdshi cviiiiiirliqiic que lui oui cuvoyées los iiorsonnages avec des l'ouipliuiruls ntili>;:ia|ilifs.

\x |ii(ni('-assiclli' survcillcia aM'C soin la (lailic de sa gardc-iDlic iini di'iii'ud ou (iuei(|ue sorte de sa profession. Sou coslunie doit être irréproclialili' , rourorme a laderuièie mode. Il faut (ju'il saelie exactenicnl si l'on porte les icveis i^raiids ou petits, les pans d'Iialiit laii;es ou étr<iits, les pantalons plissés ou llottauls. Couinie Laverdine, persoiiuagc d'une vieille comédie de rielelier, il fera eu sorte rpie son esprit

Consiste ca un gilet do (ti\ livres sterling.

Quelques aunes de eliaînc d'or, s il est possible, des diamants pour boutons de eliemise , autant d'anneaux 'a ses doigts (pi'un serpent ii sonnettes en porte 'a sa queue, sont pour le pique-assiette des objets indispensables. Sa tenue est à peine décente, s'il ne se présente comme s'il venait de poser pour un dessin du journal des modes.

Nous croyons avoir éinnnéié les priMri|}ales qualités nécessaires "a un pique-assiette, lionime, selon nous, béni entre tous ses frères, d'autant plus qu'on peut diie qu'il traverse la vie sur un tapis de salle h manger. Il voit le meilleur cùté de la nature humaine, car les plus doux pencliants du cœur de l'honmio se manifestent certainement pendant et après le dîner. Le (liqne-assiette juge donc du monde dans ses moments de bonheur et de bienveillance.

Dîner! c'est un mot qui, dans l'esprit de plusieurs milliers d'hommes , se présente escorté d'une foule de craintes, d'angoisses, de pénibles soins; un mot qui comprend les notes du bouclier, les notes du marchand de poisson, les notes du boulanger, les notes du brasseur, les notes de tout genre; un mot auquel on ne peut songer sans danger lorsqu'on se rase. Toutes ces tristes et funestes réalités ne sont que des Octhms pour le piiiuc-assietle: il en entend parler, mais il ne les connaît pas. Qu'est-ce que le boucher aux yeux du pique-assiette? c'est tout bonnement l'exécuteur des hautes œuvres, pourvoyeur de la cuisine. Le marchand de poisson est une espèce de Triton bienfaisant, un être (jui arrache aux abîmes leurs trésors pour la satisfaction personnelle de notre héros; il vend du turbot, accommode delà raie pour le palais de notre pique-assiette, qui mange sans être troublé par la pensée d'une réclamation future. Le marchand de vin est pour lui le brave et généreux vassal de Baccluis, l'échanson député par le noble dieu , invitant les hoiiiiiies "a lioire, et ne leur présentant jamais la carte. Le jardinier, qui cultive les petits pois au prix modique de cinq guinées le seizième de boisseau , et mêle des ananas à la couronne de houx de décembre, quest-il pour le pique-assiette? rien que le messager de l'abondance , de l'abondance dans toute sa richesse et sa beauté.

Est-il donc possible que le pique-assiette ne soit pas un homme d'un bon caractère? la dureté, la malice, l'envie de celui qui donne "a dîner, peuvent-elles pénétrer dans son cœur? Qu'il ait une indigestion, c'est possible: que la goutte lui arrache parfois des cris, c'est présuraable; mais lorsque des misanthropes de mauvaise humeur parleront des fragilités do la nature humaine, de la bassesse et de la cruauté qui

s Li: l'iQi i:-Assii'/m".

régnent parfois en ce monde, noire pique-assictle, avec un ineffable regard de cliarité, mettra la main sur son ventre rebondi, et déclarera sérieusement qu'il est convaincu qui' tous les hommes sont bons, et que ce monde est un monde de lait et de miel. Les yeux presque humides d'une larme de reconnaissance, il en donnera pour preuve qu'il vit et dîne depuis quarante, cinquante, ou soixante ans.

Et d'où vient celte charité? d'où vient cette douceur philanthropique? C'est que, dans l'âme do notre pii|ue-assiettc, tous les hommes, ou du moins toutes ses connaissances, ((ui cousiitueiit l'universases yeux, éveillent des idées de hien-être et de plaisirs. Qu'il passe mentalement ses amis en revue , ce ne sont point des visages d'hommes qu'il aperçoit; ils prennent un aspect délicieusement fantastique; ils se confondent avec les produits de la cuisine et de la cave, l.e |)ique-assiette évoque dans sou imagination la physionomie de son cher ami Tissu , le banquier. Est-ce bien la physionomie de Tissu ? non, c'est un dindon aux truffes planté sur les épaules du banquier; car depuis lonf^temps Tissu a mérité l'immortalité |iar ses dindes aux truffes. Notre pi(iue-assiette songe à Ledgerly, le marchand des Indes; la face de Ledgerly prend une forme analogue "a celle d'une tranche de venaison. Notre piqueassiette garde un lidMe souvenir de Mondor l'escompteur; il voit la tête carrée de Mondor sortir d'une bouteille où l'étiquette de Clintcaii- Margaua- est blasonnée en caractères lisibles. Ainsi le pique-assiette ne considère ses amis bipèdes que comme des représentations typiques des comestibles les plus exquis. Il sait les noms de Tissu, de Ledgerly et de Mondor ; mais ce qui les lui rend chers, c'est le rapport iiu'ils ont avec le dindon, la venaison et le bon vin.

Nous avons dix enfants, et trois fois le jour nous leur disons, h tous en général et a chacun en particulier : « Mes lils, soyez pique-assiettes. »

HENav BnowNRiGc. , Esquire.

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