LE CLERC D'AVOUÉ
\ tz-vous jamais, lecteur, eu qualité d"atcusé. de léiuoin ou de spectateur, été a Bow-Street un lundi matin, au moment où l'on appelle les causes de police correctionnelle-? En ce cas, vous devez avoir remarqué la manière ambiguë avec laquelle la plupart des délinquants répondent a la question souvent réitérée : Qui êtes-vous? Les savetiers se qualifient de cordonniers eu vieux; les chanteurs des rues se vantent d'exercer une profession libérale ; les tailleurs sont des artistes décorateurs, et le portier même d'un cabinet d'af- 'faires se donne le litre d'attaché au barreau. Ennemi de tant d'affectation , moi , Christophe Mark , déclare haidiir.ent et sans équivoque que je suis clerc d'avoué ; oui , clerc d'avoué ; non pas de ceux qui accolent a leur nom la pompeuse épithète d'engagé^ : mais clerc d'avoué, dans toute l'acception du mot , clerc à Fhabit râpé, au chapeau sans poil , à la chaussure délabrée.
Ma mère, je ne parlerai point de mon père, — il avait fait défaut , comn.e l'on dit . longtemps avant que je fusse inscrit sur le grand livre de la vie, — ma mère tenait une maison de deux étages dans une des rues solitaires de Somers-Town ' : le premier
' Le liire anglais est Ihe laivyei's Clerk , littéralement . le Clerc d'homme de loi. Ceux qui remplissent les fonctions de nos avoués se nonunent altoineys, et les avocats banisleis. y. du T.)
' Bon-Street est une rue de Londres où siège le bureau de police. .Id.)
' Il y a en .\ngleterre deux espèces de clercs : les uns font avec leur patron un contrat pour sept ans . et paient annuellement une pension ; les autres sont salariés. Les premiers sont appelés arlUled. parce qu'ils sont liés par articles d'une conventit-n. (/t/-}
* Vaste faubourg de Londres. {Id.)
2 I.I-: clkik: d'avoué.
élage élail loué "a une faiiiillo, et au second vivait, ou i>iulôt végétait Jéiemia llobbs , {/eiillciiinn^ (ma , etc ', eoninie il aimait à s"en donner le titre. C'était un homme de lionne mine, bon locataire, déjeunant eiiez lui tous l(>s matins à huit heures, sortant une demi-lieure après, et lenliant avec sa clé h onze heures du soir.
Ce l'ut "a lui i|ue ma mère lit part des vœux qu'elle formait pour sou premier né, et il entreprit en ma faveur d'aidanii' le sentier du droit et du latin. Le succès de ses leçons de l.iuguc latine fui nécessairement lioiné, car il n'en savait pas un mot, sauf quelques phrases qu'il avait glanées dans la praticpie d'Impey- , et au bas des actes de procédure'. Après un examen rigoureux, il m'annonça qu"a un jour marqué, je pourrais l'accompagner aux bureaux desc(Uirsde justice; j'omets ici mes longs préparatifs et les fastidieux détails de ma toilette : le rendez-vous était pour midi , au coin de Chanccry-Laue '', au bout de Fleet-Street. Ma mère , impatiente , me mil à la porte des dix heures |)récises, et comme je courus du faubourg "a la ville, de cet impcrium in iinpcrio , sur le pied d'au moins huit railles a l'heure , j'arrivai dans Fleet- Street une heure et demie avant le temps prescrit.
Après avoir regardé, avec un étonnenient qui bouleversait mon cerveau et conhindait mes idées, la foule errante dans les rues, la multitude inlinie qui s'y pressait eu tous sens, je me glissai dans le quartier du Temple, uniciueinent jxiui- tuer le temps. L'ombre du cadran (il y avait des cadrans a cette époque, quoique aujourd'hui il V en ait peu) semblait me diie : Va îi les affaires. F^e triste et calme aspect des édili(es sans ornements , l'architectuie massive de l'église, la pesante construction des cloîtres, avec leurs inscriptions latines, dont les leçons de llobbs ne m'avaient pas rendu capable de comprendn^ le sens, tout m'inspiiail un invincible abattement, même les petits carrés de verdure , appelés jardins, respiraient la mélancolie; un pressentiment de ma destinées assombrissait mon cieur.
K onze heures, la scène ciiauge. Des portes s'ouvrent comme par enchantement au liont de la promenade du Banc du roi; on voit une multitude d'hommes et déjeunes genscouiir cli et lii , tenant en main de longues bandes de parchemin, rouges h l'une des extrémités (car le timbre sur les actes de procédure n'avait pas encore été aboli). Des gens, "a la raine inquiète , passèi'cnl rapidement près de moi, les poches bourrées de |)apier: Ions paraissaient affairés, ])as un seul heureux.
.le retournai au lierr du rciidcz-vorrs , et l'horloge sorrnait riridi , lorsque llobbs parut au coin de Chancery-Lane. Il me mena, mystérieusement et en silence, arr iirrreau dir liane du roi^, bâtiiiierrt raboiri;ri, retiré ir l'extrémité de la OKimerrade.
' Les dipli^iucs O'avuuc el d'avocît autorisent le porleiir tjcntlewan ;i rire tuT tij tiie tilt'-i'tiiys o[ tini-ourt of llic. quri-ii's hcitrh, ai H'istminstcr (fini des avouf's de I.t conr iln liane de la reine. à^Veslininstcr). OiialhalHliidc de remplacer cette ijlirase par kh. ele . il nu avnne |ieiit elre disigné par la ipialilication de tjenttrnuin , one , etc. (N. (tu T.
- Ouvrage de droilamlais.
* La procédure anglaise a conser\é encore beauconii de mots latins, t /(/.,)
* Hue de Londres sitn(!c près des cours de jusUcc, et lialiili'e prineipaUnienl par des avocats, i lit.) ' Bureau où se délivrent les actes judiciaires, (/rf.)
LK CI.KIU, irAVOUl'. .",
On lisait au-dossns des portes du rez-dc-chaussé« diveiscs iiidiialioiis , Icllis inic celles-ci :
« SlG>ATURE DES CITATIONS. » i( BURE.iL I>ES JUGEMENTS. « Il ClEHC DES CONCLISIOXS. "
Les murs étaient couverts d'avis rédigés par do jeunes sangsues aspirant a devenir avoués durant le terme prochain '. A ces placards s'en mClaient d'autres, contenant les offres de service de personnes moins lieureusenient placées, qui désiraient nii emploi de clerc domestique, etc., chez un avoué ou un avocat. Conformément aux instructions de llohhs, je remplis la sixième partie d'une feuille de papier connnun, d'un avis rédii;é en la forme et manièi'cqui suit :
CLÉRIC.VTITRE.
^^e feauc/ear cie ce/ awj faae eie /â a)u), aejtre aàle/ii?- une Âuiceae ^ti^lt'tc uan.jii/iee//u/e(iai'Wte,A(>t//-Uu/'eacJ co/u/.ide /uecej e/ rf/'o/jOî/.er t/ej ecri/c0'ej. t/^ ac/re/jcr rt LA^. "uO.^ 4Sj Me/i/e-â^K/ie -r/e-(OMJ'r.'t(/v// , ■yoiiie/il-&ow/i.
Quatre pains a cacheter suflirent pour attacher mon affiche aux murailles encombrées (le placards , et , ayant ainsi invité le puhlic "a mettre a profit mes petits laîenis, je rentrai "a la maison. Ce fut une soirée de lionlieur : Hobhs, invité par ma mère, vint 'a huit heures et demie, et entama une dissertation aussi bruyante qn'érudite, sur la carrière des lois et les avantages qu'elle présentait. Ma pauvre mère, qui ne connaissait rien, et les lois pas plus qu'autre chose, voyait déj'a "a l'horizon lointain le sac de laine , et son fils se prélassant dessus; ma petite sœur aux cheveux blonds, assise à mes pieds sur un tabouret, semblait tourmentée d'un vague pressentiment de malheur, et de la crainte de perdre son unique protecteur, l'unique compagnon de ses jeux.
Une semaine ou deux après, on lit droit "a ma requête , et, au bout d'un long piitn-
parler, je fus installé comme clerc expéditionnaire dans l'étude de AI ;i quinze
schillings par semaine.
Quand je commençai mon apprentissage, on était au terme si ironiquement affublé du nom joyeux de Saint-Hilaire'^. Par une froide matinée de janvier, j'embrassai ma mère une demi-donzainede fois, et la petite Jeanne cinquante fois, et jeme rais en route.
' Toulcs les citations doivent être signées par un offic er préposé à cet eifet. (.Y. cht T.)
" Les séances des cours de justice s'ouvrent cliaciue année à quatre reprises difrérentes , (lu'on .ippeUe
termes. Le dernier de ces termes est fixé par des actes du parlement ; ils commencent a la Saint-llilaire . à
Pi(|ue8, a la Trinité et à la Saint-Michel, (/rf.)
.1 I.E CLEKC DAVOIH';.
Quo le premier jour desclavage est amer! je trouvais des cliarmcs divins aux rues fangeuses et inondi^esde neige, ear j'étais dépossédé de la liberlé d'y flâner comme autrefois. Daus un accès de désespoir, je nie promenai en long et en large devant la porte qui allait se refermer sur moi ; et lorsque l'horloge sonua neuf heures, j'empoignai la sounelle de l'élude.
J'étais le premier au poste , cl je restai seul pour la première lois de ma vie dans le sancluaire de la clérieature. On y voyait :
1" De grands bureaux 'a trois places, et de hauts tabonrels couverts de cuir;
2° Des registres et des journaux sur des planches ;
5" Un casier 'a lettres, avec trois étiquettes : Grande Poste, Pelïlc Poste, A porter.
Dans de curieuses encoignures , marquées do toutes les lettres de l'alphabet, gisaient des liasses de papiers ; et contre les murs étaient rangées des lioîtes d'étain vernissé, sur lesquelles étaient écrits des noms de gentilshommes, de marchands, etc. J'appris plus tard que les susdites boîtes contenaient des actes et des contrats.
Il y avait pour chaque bureau un vaste encrier de plomb, et une demi-rame de papier brouillaiJ, appelée en terme technique lai matelas.
A peine avais-je fait mou inventaire, que le premier clerc arriva; il m'assigna une place, et me mit aussitôt "a la besogne ; on me chargea de transcrire des conclusions sur papier d'actes pour les remettre aux conseils du défendeur. Cette tàehe intéressante m'occupa jusqu'il deux heures, et l'on me dit d'aller dîner pour revenir à quatre heures.
Je n'ai pas besoin de dire avec quelle précipitation je me ruai hors de rétud(! ; j'épargne au lecteur les félicitations, les questions sans fin , les espérances, les compliments de ma mère. Elle était au comble de la joie ; mais, ô prévoyante simplicité de l'enfance ! en passaut la demi-heure que j'avais de libre "a jouer avec la petite Jeanne , dans le clos de huit pieds sur douze qu'on nonunait le jfu'din, elle me regarda eu face avec anxiété , et s'écria d'une \oix larmoyante : « Ce métier ne vous va pas, Christophe! I)
Elle avait compris que l'enfant libre et indépendant s'était mis a la chaîne, et qu'un premier nuage avait passé sur le soleil de mon heureuse existence.
Dirai-je mes pénibles travaux, mes regrets de la verdure et des champs, les regards d'envie i|ue je jetais sur les enfants qui jouaient au bas de ma piison , mes désirs moins nobles, mais non moins ardents, d'aller jouer aux barres et a eache-cachc? Je travaillais soixante heures par semaine, gagnant par heure une modeste rétribulion de trois pence, et barbouillant une moyenne de huit rôles, pour lesquels mon patron recevait deux shillings huit peiicc. La différence qui existe entre les bénéfices du maître et le salaire des travailleurs est la cause incessante du mécontentement des classes laborieuses. En admettant que l'évaluation du produit de mon travail soit exacte, le compte de la semaine est ainsi réparti :
*voiB. ci.f.rtc n'AvoiiH.
Iiv. sli-r. ^chl. penc. Iiv, ftici. schl. pt'iit .
480 rôles »< P'nce !<• rr.le .. . ft 0 0 0 I.'! 0