TYPES DE TAVERNE
\>s les faubourgs do celle vaste iiiétiopole, mais dans un ([uartier qu'il ne ra'apparlieni pas de désigner, est une maison de plaisance qui, comme un grand nombre de ses compagnes, s'Iioncire du nom de La Tour. Sous le portique, trop bas pour
'cditice, on lit en lettres d'or sur un fond cliocolat :
CBARLOTTE CHATAM,
MARCHANnE PATEiNTËE DE VINS ET OE LIQUEURS:
et l'amateur altéré peut choisir le genre de spiritueux dont il désire s'abreuver, dans un long catalogue dressé sur la façade de la maison, en caractères aussi grands que ceu\ desafliches des théâtres privilégiés, ce qui n'est pas peu dire.
Quant h léu M. Chatam , le digne tavcrnier , car tous les taverniers ont par prescription le droit d'être dignes, moins nous en parlerons, mieux cela vaudra peut-être; non pas qu'on ne puisse dire beaucoup de bien du défunt, mais, somme tnute, ce beaucoup se réduirait à peu de chose, et je ne veux pas nuire 'a des intérêts acipiis. Nous ne dirons donc absolument rien de ses facéties et de son bonnet fourré.
Mislress Chatam , la lavernière, dont j'aurai a vous entretenir par la suite plus que je n'en ai présentement l'intention , était jadis bien connue des habitués de l'une des nombreuses tavernes de cette ville à l'enseigne des Trois-Tonneaux , sous le nom de Charlotte Lovage, fille accorte , sage et laborieuse, unique héritière d'Etienne Lovage le tavernier.
On peut débiter plus ou moins de phrases sur la folie de s'abandonner au sentiment; mais je prétends, pour me servir des expressions de la branche la plus agréable de la littérature, les annonces des journaux, que « toutes les familles devraient en éprouver généralement le besoin, « et surtout leurs plus jeunes membres. Les
Il i tvim:s i>k twkuni:.
I iois-riiniu';ui\ n'i'laienl nuoic un lieu, vl M. I.ovago iiVlait giu'ifi un individu de nature a fournir au sentiment l'occasion de se développer dans le cœur de miss Cliai lutte. A foiie d'instances , de repiésentatinns, d'arguments et de nuMiaces, on la décidai 'a épouser Châtain , avant (lu'elle eût examiné seulement la di\ième partie des cousidérations imposantes et solennelles que quelques-unes de nos femmes auteurs regardent comme iiidispensaliies pour préparer l'angiiste contrat du mariage. I.a pauvre lille ignoiail qu'il fût nécessaire de s'infoinier des dispositions de son cœur ou de celui de Cliatam; si ses sentiments étaient piu's , et ceu.x de son futur profonds; si ses affections étaient profondes, et celles de son futui solides. Klle ne savait nullement quelle sorte d'àine il avait; elle n'avait jamais examiné les désirs temporels et les pencLants liumains de la sienne , autrement elle eût lini comme beaucoup d'antres par n'avoir pas d'âme du tout, lille ne songea (lu'ii procurer "a son mari le plus de liien-être possible, et a en recevoir le plus possible en éeliange, pensée qui est loin d'être déraisonnable , (]uaud une femme épouse une ])ersonnc |jour laquelle elle ne se sent point de prédile( tion particulière.
Il faut avouer (]ue l'exploitation de la l'ourétait une chose "a considérer. Iji devenir la maîtresse, c'était gagner un point au jeu de la vie, et elle le gagna. C'était, il est vrai , ce que les amis de la métaphore api)ellent une misère dorée , mais elle la renferma au fond de son cœur, réceptacle d'autres misères moins brillantes, et personne n'en sut rien, excepté elle peut-être. Chalam mit en avant sa Tour, mais elle le lit échec et mat. Il avait vingt ans de plus qu'elle , et mourut vingt ans avant l'àgc marqué, lui laissant quarante ans de boni; el si quelqu'un me donne des raisons plausibles pour (jue mistressChatam ne se remarie pas, je renonce ii tout jamais à rétn<l(> de la métapiiysique et de la physiognomonie.
Comme hôtesse, mistrcss Châtain était irréprochable; elle avait en ses pratiques toute la confiance requise, et ses comptes à la craii^ étaient d'une raisonnable longueur '. Elle n'usait de ligueur qu'il la dernière extrémité, et sa conduite semblait alors convenable et naturelle. Klle n'était point l'esclave soumise de ses clients, mais elle ne cherchait pas 'a leur imposer des lois.
Permettez-moi maintenant de vous donner quelques détails sur Suzanne Hovvkins, (jui servait dans la salle, et sur Thomas Trotter, le garçon de la l'our; ces individus appartenant 'a l'établissement, doivent a ce titre passer les i>remii;rs.
Suzanne llawkins était la ûlle d'un petit marchand de chandelles, de beurre, d'allumettes, de savcMi, de pain, de fromage, etc., etc., etc. 11 vendit d'abord de tout par esprit de commerce, et fut enlin l'urcé de vendre t(nit par nécessité; puis, bientôt après , il se mit au lit et inoiii ni , comme le font les hommes réduits au désespoir et à la misère.
En conséquence, la veuve se fil blanchisseuse tant qu'elle eut une cheville et une corde, et un espace de deux toises pour étendre le linge; (|uand cette ressource lui
' L'ne taverne anglaise est divisée en trois parties. Le coniptoir i tlie bar,, où l'on reçoit les écots et où Ton inaripic avec «le la craie snr un lable.ni les sommes qui sont ilues : le cabaict ( Ihe tap ). on boivent les habitui'-s oriiinairis , et où sont ranKi''s des tonneaux; el la salle f/ic pm/oi/r i, où sont renis les lialiilui's privilégi.'s. '^- ''« T-
TÏI'KS UK T.W IKM:. Ilj
luaiiqua, ollo alla en journée a dix-huit sous par jour, la nourriture non comprise, lorsqu'elle trouvait de l'ouvrage, ce qui arrivait environ trois fois par semaine. La pauvre leninie s'était laissée aller au découragement depuis la mort de ilawkins, (|ui , de inanière ou d'autre, ce qui est peut-être assez singulier, lui paiiit toujours tel qu'elle l'avait connu d'abord , et non i)as sous la forme "a laquelle l'avaient réduit les besoins et les malheurs de ses derniers jours. Un seul soin la préoccupait : c'était d'apprendre à sa (ille ii lire et à coudre, jus!|u'à ce (ju'elle fût en âge de gagner sa vie.
Il fallut liiea des combinaisons linancièrcs et une réunion de ressources jusqu'alors inconnues pour rendre la jeune fille présentable, lorsque mistress Chatani, alors nouvellement mariée, eut fait entendre a la méie qu'il y avait moyen de faire ijuelque chose de Suzanne, et qu'elle lui permettait de l'envoyer "a l'essai pendant quelques semaines. Cette difficulté surmontée , Suzanne parut avec avantage. Elle fut bientôt la favorite de la salle et du comptoir, et l'on entendit souvent l'hôtesse dire qu'elle ne la céderait pas pour une bagatelle, ce qui signifiait sans doute pour trois fois autant que la bagatelle qu'elle lui coûtait. Il est juste de reconnaître que par la suite ses gages furent considérablement augmentés; on peut du moins le présuniei'. caria prospérité de la mère de Suzanne parut s'accroître.
Si l'on rédigeait un rapport statistique des compliments annuellement adressés au beau sexe dans cette capitale , on trouverait, je pense, que les servantes de taverne en recueillent une immense portion , peut-être même plus qu'elles n'en méritent. Suzanne Hawkius avait sa bonne part de ces frivulités verliales, de cette passagère dépense de paroles. Le lecteur aura par la suite occasion de décider jusqu'à quel point elle y avait droit. Au reste, était-ce par une simplicité inhérente 'a sa nature, ou par ce tact instinctif qui vous fait observer cette réserve si difficile "a garder eu toute condition'? c'est ce que j'ignoie; mais ces tributs flatteurs n'eurent pas d'influence sensible sur son intelligence et sur sa conduite. Il est certain qu'il y avait en elle tant de douceur et de modestie naturelles que, s'il eût été difficile qu'un homme songeât à l'outrager, il l'eût été presque autant d'empêcher un autre de punir sévèrement l'agresseur.
On ne pouvait raisonnablement douter que Thomas Trotter, le garçon de la taverne, n'eût eu un père et une mère. Les autorités de la paroisse étaient en tous cas de cet avis loreque Tora, alors âgé de trois mois, fut trouvé dans un fossé, derrière la maison de travail pour les pauvres; car elles se remuèrent avec une louable activité, mais malheureusement sans succès, pour découvrir ses parents. Ce qui valut son nom à l'enfant, c'est qu'il allait déj'a seul ;i une époque de la vie où l'on use rarement des facultés locomotives, et il le mérita ensuite en s'en allant de la maison des pauvres à l'âge de dix ans, frustrant par la les intentions bienveillantes des autorités : elles comptaient le mettre en apprentissage chez un tailleur d'un tempérament mélancolique, qui avait besoin de ce petit bénéfice pour lui épargner la nécessité d'envoyer "a la maison d'où sortait maître Trotter ses cinq enfants, à l'un desquels celui-ci céda prudemment la place.
Le monde se présenta "a l'imagination du jeune et tendre frotter comme un lieu plutôt séduisant que désagréable, où le travail n'était nullement en proportion des
ii(i r VI' lis iiK tavkum:.
loisirs, et où il pouvait agir à sa guise sans s'iiiquiélor de qui que ce lut. Mais c'est nue illusiou qu'où reconnaît avant d'en être guéri ; et le petit garçon, après s'être donné une peine inlinie, avoir vécu a la grâce de Dieu, dormi de tous les côtés, et quelquefois sous la première arche d'un pont, où l'air frais de la rivière lui aiguisait trop violemment l'appélil, s'csiiina lienronx d'accepter l'offre séduisante d'un humble épicier-fruitier, qui lui proposa un sclielling par semaine, un dîner aléatoire, et, en guise de logement, une demi-douzaine de sacs de pommes de terre jetés sous le comptoir avec des écailles d'huîtres.
Pendant deux ans, lom exporta les denrées végétales du fruitier, et descendit dans les sombres abîmes du magasin 'a charbon conligu ; durant ce temps, il contracta une liaison inlinie avec un certain boucher, appelé Cliuck , parvenu "a la maturité, qui l'ariacha involoiilaiiement aux douceurs de sa position. Voici comment.
Le fossoyeur de la paroisse s'était marié "a une repasseuse "a laquelle il avait longtemps et solennellement fait la cour, et Chuck se proposait de répandre au loin la nouvelle de cet événement' : il voulut régaler les nouveaux mariés d'un concert exécuté par des joueurs d'os de bœuf et de couperets, et d'autres joyeux instruments: il invita son jeune ami à y assister. Tom Trotter ne craignant i)as son maître, et même ne craignant rieu, 'a moins qu'où ne puisse appeler crainte l'appréhension naturelle qu'il avait de ne point ligurer honorablement dans cette importante occasion, entreprit d'être troisième casserole dans l'orchestre. Il se rappela pour la première fois qu'il s'était absenté sans permission et avait commis d'autres fautes graves, et que son Hiaître, tiop exigeant , jour nous servir de ses propres expressions, lui avait donné son sac, ou, pour parler moins poétiquement, l'avait c(mgé(lié.
Tom devint dès lors un adjudant fidèle du garçon de taverne de la Tour, qui était presque deux fois grand comme la claie qu'on plaçait le matin à la porte de la maison^. Il couchait à la belle étoile comme auparavant, sans accorder de préférence injuste 'a aucune localité particulière; mais, durant le jour, il se constituait garçon de taverne officieux, vassal surnuméraire, appendice au fonctionnaire rétribué.
F>e géant s'étant enrôlé dans les gardes "a cheval , Tom entia dans la Tour, et s'empara sans bruit de la place vacante, "a la satisfaction générale. Il y avait certainement peu de garçons de taverne de sa trempe ; il savait au juste à quelle Uèchc des barreaux il devait aller reprendre la chopine ou la pinte demandée ', et pour réclamer la Ué-
' I.orsi|iic les boucliers de Londres sonl instruits d'un mariage . ils vont en corps offiii- aux l'poux l'iioiiimage de leurs vœux, et leur donnent une sérénade au moyen de grands os de bœufs desséchés, (|u'on frappe avec des couperets, de casseroles, de bouilloires . de pincettes, etc. On leur accorde généralement une gratincation pour s'eicnipler du charivari.
N. du r. )
' Tous les malins le garçon de taverne enlève de dessus les planches les pots et les pintes, ([ui sonl d'un métal brillant et imitant l'argent. U les accroche sur une espèce de claie appelée put-rack ( râtelier .i pot»/ et les nettoie avec soin.
(A', du T.
' Presque toutes les maisons de Londres sont entourées d'une grille , et les domestiques i|ui ont fait venir de la bière de la taverne , pour se disjïensf r de descendre (|Maiid le garçon revient chercher les pots . lesaccrr»cbent .'mit barreaux. (jV du T.)
I YI'KS IJK TAVKKNE. H7
pèclie' aux vieilles daines i|ui la ^aidaient encore h la lin di' la semaine , on peul affirmer avec conliance qu'il n'av;iit point son éi;al.
Après avoir décrit les individus qui dépendent de l'établisSLMncnt, il est urgent de parler des liahitués de la Tour.
Il était environ si\ lienies et demie du soir, quand un ;^rand et loiuisle personnage, que les dames a|ipeiaienl un l)el homme, entra a la i'our, et, au lieu d'aller directement à la salle, lit une halte au comptoir, selon sa coutume, et, tirant son chapeau, présenta cérémonieusement ses respects "a l'hôtesse.
<i Monsieur Ormshy, dit niistress Chalani en se levant pour lui rendre sa politesse, vous êtes le premier venu, aujourd'hui comme toujours. »
M. Orby Ormsby, l'orateur de la taverne, était un commis de la Ban(|ue, célibataire d'environ cinquante-cinq ans, dont trente-sept avaient été consacrés à cette institution nationale. Depuis nombre d'années l'exeicice quotidien que prenait ce yenllcmnii n'avait pas varié de vingt pas, et son intelligence et sa conversation étaient circonscrites dans les mêmes limites étroites et invariables. Dans son printemps, il avait été tant soit peu liseur; mais il avait surtout In et lelu une vieille traduction des Vies de Plutarque, et, nous craignons de l'avouer, avec plus de plaisir pour luimôme que de proflt pour ses auditeurs. Sa mémoire était si infidèle, ou bien il regardait comme si parfaitement égaux en mérite les faits et gestes, les exploits et apopbthegmes des héros, des philosophes et principalement des orateurs illustres qui figurent dans ce délicieux ouvrage, qu'il ne se faisait aucun scrupule d'attribuer indistinctement anx uns les dires et actions des autres. De plus, M. Ormsby nourrissait un extrême attachement pour les longs mots, qu'il abrégeait ou étendait a plaisir: quant aux mots difficiles, il les rendait malléables à volonté, et les contraignait de tenir lieu de ceux qui lui échappaient, et sur lesquels, dans l'entraînement de son discours, il ne (louvait mettre la main.
Lu système oratoire fondé sur cette base, et mis en pratique par une voix "a laquelle Stentor seul était digne de servir de second, lui assurait et lui conservait la suprématie de la taverne. Personne ne pouvait, personne n'osait disputer avec lui. Aucun bruit ne pouvait dominer celui de sa voix, sauf le tapage simultané d'une demi-douzaine de tremblements de terre avec quelques avalanches. Son triomphe était celui d'un vacarme assourdissant sur la raison , le bon sens, l'intelligence, l'esprit, tout enfin. Ce qui était consolant, c'est qu'il s'y mettait rarement. Le silence avait bien des chai mes lorsqu'on l'avait entendu.
« Madame, s'écria M. Ormsby de la manière la plus douce et la plus gracieuse, je vais prendre ici ma demi-iiinte habituelle, et je prierai miss Suzanne de me préparer mon grog à l'eau-de-vie. «
Comme M. Ormsby prononçait identiquement les mêmes mots tous les soirs de la vie, il arrivait ordinairement que ses ordres étaient exécutés dès qu'il les avait donnés.
' Ihe IVeckli) Dispalch. journal lulHlomaJaire qui se Uie à Irenle mille exemplaires , et se trouve dans toutes les tavernes. (.Wdu T.
IIS r^ l'i.s i»i-. iAVKUM:.
(I Je |ii(i(il('rai de l'ocrasidn ilo co soir, repril-il, loi'S(|uo liiul le iiiomlc scia vomi , |ii)iii- coniiuiiiiiiiiu'i- la pruposilion dont je vous ai parlé hier au soir, ma cIumi' (iaiiie.
— Oli ! viius ("les l)i(Mi hoii, coilaincimMil, it'|ii'it mislicss Cliatam ; jt' no sais viaiiiient coiiimonl \oiis loiiioKior <]c volio... C'osl liion do rallonlinii do volio part.
— Pas mi iiKit. niadamo, pas mi hkiI, iiiloirompil Oi iiisliy ; cotlo attention est... » V.n 00 moiiionl, la poilo du cahaiol lut oiivoiio avoo vinlonoo, et l'individu ijui
s'y pio(i|)ita la tôto délomnt'o faillit renvoisor Oiinsby, ot l'ompôolia de oonlinuor sa harangue en se heurtant contre lui au passage.
«Je vous demande un milliard de pardons, et beaucoup plus encore si vous le voulez, s'écria le délinquant en levant les yeux. M. ()rmsl>y! nuoi! c'est vous?
— Sur ma |)arole, M. Alkins , s'écria (tiinshy , je suis surpi is... étonné...
— J'espère que je ne vous ai pas fait de mai; je serais entré moins brus(|Uoment si j'avais su que vous étiez là. J'ai beau faire, je ne puis réformer mes manières.
— Il n'y a pas de mal , mon cher ami , dit (irmsby apaisé, et se préparant ii suivre sou grog , ()ue Suzanne , pour obéir a un signe expressif de ses yeux , allait porter dans la salle.
— Il me vient une idée, s'écria Atkins en se frappant h; front : voulez-vous me permettre d'avoii' avec vous un légoi' lclo-;i-tôle ?
— Qu'est-ce, M. Atliins? dil (Miiisby avec bonté, ot un pciuhant roroillc du côté de l'interlocuteur.
— J'ai appris qu'il doit y avoir on liant grand gala dans (|Uol(iuos jours, et je désirerais en être : je ne m'avance pas toujours ainsi, mais en celte circonstance...
— On s'imaginerait, mon cher ami, dit Ormsby, en regardant l'iiabil bleu à boulons d'or, et la cravate de soie de couleur de son camaïade , que vous avez cru que c'était aujourd'hui.
— J'ai été rendio visite a un riche i)arent (lue j'ai, reprit Atkins, et j'y aurais été mal reçu si je m'étais présenté eu souliers percés; c'est un aristocrate.
— Voulez-vous entrer dans la salle':' dit Ormsby, a|)ios un inomonl de rélloxicni.
— Je vous suis à la minute; je reste un moment pour donnoi' mes oi<lros. Olié, Suzanne, ma l)ollo , iiiêlez-nioi pour douze sous de gin et d'eau, et faites-moi un grog chaud, savoureux et fort, ce sera fameux; ne consonnnez jamais au delà de vos moyens, voilà ma devise, et quand vous ne pouvez surenchérir, laissez adjuger à d'autres.
— Voulez-vous l'omporler, M. Atkins':' dit Suzainie.
— Non, non, c'est contre les règles; ee n'est pas conforme à l'étiquetle, Suzanne; qn.ind je viens en genlleman , je dois in'attendre à être traité on ijtnUininit. Suivezmoi avec le grog, n
Kl Joseph Atkins s'éloizua en faisant do c(nni(|Uos tentatives pour se donner un air do di:;nilé.
A proprenioMt |jailor, Joe Atkins n'avait point aflairo dans la salle, cai il fréquentait constamment le cabaret. Mais, dans des circonstances spéciales, par le canal de M. Ormsby. dont les vastes connaissances et les niiraculoux (alonts étaient il ses \C'U\ siirnaluir'ls. \lkins obleiiail la permission de s'asseoir an iniliou ilos convives de
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la salk' ; celte autorisation lui était octroyée à certaines conditions : il devait paraître vctu (lèses plus heaux habits, et s'observer dans son mainlien. opéralion qui étail pour lui d'inie dilliculté presque insuiinonlable: loulelois il conscnUiil avec joie à cette convention.
« Je dois vous prier, dit Ornisb^ . (piaud Atkins se Inl assis, de ne faire aucune allusion prématurée au banquet projeté; il faut que cela vienne de moi.
— Soyez Irantinille , je ne vous lialiirai pas, dit Atkins eu mettant un penny dans la boite de fer-blanc placée sur la table selon l'usaye, dont il lira un rouleau compact de tabac a chiquer.
— Ce serait outrager la cause que nous avons ii cœur , reprit Oi msby ; vous avez été instruit de ce dont il s'agissait par....
— Par Suzanne , en conlidence, dit Atkins. Quelle fille ça vous fait ! c'est une des plus belles, une des meilleures qu'on ait jamais vues ; elle peut aller |)artoul où elle voudra, elle y fera toujours plaisir.
— C'est véritablement une jeune personne très-estimable, repartit Ormsby; ei elle donne du relief à l'établissement.
— Et Tom, monsieur, le garçon, n'est-ce pas un trésor pour une maison? il n':i pas de rival dans la ville entière. M. Ormsby , ce drôle est affilé comme un rasoir; ce n'est pas comme ce grand escogriffe que nous avions avant lui, paresseux, endormi, qui n'était bon qu'à manger. 11 est arrivé h Tom des choses prodigieuses; il m'a conté son histoire plusieurs fois.
— Il a éprouvé des revers? demanda Ormsby.
— Précisément, et c'est une bonne action de mistress Chatam de l'avoir recueilli chez elle. Oui, monsieur, c'est une femme dont on n'a pas besoin de faire l'éloge; quant 'a Chat....
— Pas un mol du défunt, interrompit Ormsby en levant l'indev : les morts oui droit 'a...
— C'est bon , s'écria Atkins, c'est bon; je me tais. Mais si elle n'en prend pas un autre avant qu'il soit peu... vous verrez, vous verrez. «
Le visage de M. Ormsby piit une teinte pourprée.
Il Vous croyez qu'elle se remariera, Joseph? vraiment, mistress Chatam est une charmante femme.
— Une excellente femme, active et soigneuse, reprit Joseph. Si elle se remariera! les veuves se remarient toujours; personne ne peut s'y opposer; c'est un fait. Vous verrez si M. Wright n'arrivera pas un de ces jours s'instiiller dans la maison.
— M. Wright! s'écria Ormsby , en se démenant sur sa chaise; quel est cet individu?
— C'est une manière de parler; je dis M. Wright pourdésignerun futur quelconque.
— Ah! dit M. Ormsby soulagé et reprenant haleine.
— Je vous demande pardon , dit Atkins après un long silence, mais j'ai souvent pensé qu'il était extraordinaire que vous n'ayez jamais pris la détermination de vous marier.
— Moi! s'écria M. Ormsby, que cette apostrophe imprévue mit complètement hors de son assiette ; mais bientôt il s'efforça de cacher son embarras en éclatant de rire. Ah! ah! qui a pu vous donner cette idée?
120 I YI'KS Dli ÏAVEKM'.
— Je ne sais, dil Alkius en se grattant loreille avet le bout de sa |)ii)e; mais seulement il me semble naturel que tout homme ait sa femme : votre heure n'est pas encore venue, je le présume?
— Mais, M. Alkins, remar<iua solennellement Ormsby, les femmes sont des êtres étranges et inexplicables.
— Vous croyez? eii bien ! chacun est libre de ses opinions; en tout cas. elles ne sont pas plus inexplicables que les hommes; il y en ade bimues, de mauvaises, de nulles, d'intraitables; elles sont comme les chevaux; les uns ruent, les autres se laissent brider tranquillement ; mais quand vous en trouvez une bonne . ma foi . vous pouvez lirer réchclle.
— Je me rappelle, dit Ormsby d'un air d'importance, ce que Uolabella disait à .Marc- Antoine, lors(|ue celui-ci était fascine par les charmes de Cléopàtre, reine des Egyptiens : S'il y avait des femmes pendues ;i tous les arbres, quel excellent fruit cela produirait I
— Alors Dollybella, comme vous l'appelez, madame Dollybella était une mauvaise langue, et Antoine aurait dû le lui dire: quel godelureau que cet Antoine! ^'cconlez jamais les cancans d'une femme contre une autre, ou vous ne saurez pas un atome de vérité.
— Mon cher ami, s'écria Ormsby avec un sourire de commisération, Dolabella était un homme , l'ami de Marc-Antoine.
— Ahl dit Atkins, non, soyez-en persuadé, ce n'était pas un homme, ce n'étaient pas là les propos d'un homme; pour peu qu'une femme soit bonne, c'est un ange sans ailes: et quand elle ne l'est pas, il est à souhaiter qu'elle ait des ailes pour s'envoler et ne plus revenir.
— Il est hors de doute, lit obseï ver Ormsby , qu'il y a beauioup de choses il dire pour et contre le beau sève.
— C'est vrai; votre remarque est juste. »
Cette conversation fut intcrromiiue par l'entrée d'un vieux goilleman a l'extérieur tranquille, qui fut salué par M. Ornisby avec la |ilus cordiale urbanité.
Après M. Ormsby, et presque sur la même lii:nedans les soirées de conciliabules, venait M. Asgill , le politique de la taverne. Il entiait toujours dans la salle avec une pinte de porter "a la main, pour éviter d'atteudre, et réservait environ un quart de lluide qu'il mêlait ensuite à son grog au gin, tant pour le colorer que pour. lui communiquer une saveur nouvelle.
M. As;.;ill était marchand de fer ; mais depuis longtemps, par un ait plus positif que l'alchimie , il avait su transmuer son fer en argent ; dans ses moments de loisir il était grand piilitique, et "a son appioclie cetrv qui tenaient le journal le lui remirent sans réserve ni Cdmlition : a^aut d'une main son étui à lunettes, il reçut gravi'ment , mais avec courtoisie, le journal de l'aulie main, et s'enfonça dans la lecture des divers articles, qui absorbèrent tonte son attention.
Il v a des politi(iues qui semblent s'efforcer de suivre l'exemple de Brutus l'Ancien, c'est-à-dire , comme nous devons le supposer charitaiilemenl , qui feignent d'être insensés dans l'intentinn de servir leur pays: mais mallienreusemeiil leur temps
u'CRATEUR t>E TAVi
TYPES UE TAVKUM:. 121
iTiirrivc jamais, cl ils icslent foiis jusqu'à la fin ilc leurs jours. M. Asgiil n'appartenait pas h celte classe d'enthousiastes , il n'était ni fou ni forteraent préoccupé du désir (le servir son pays ; tout ce qu'il voulait , c'était de se répandre tous les soii s eu murmures contre toutes les mesures et tous lespailis; il soula^'cait ainsi sa bile, cl s'en trouvait h merveille.
« Il n'y a pas de grandes nouvelles aujourd'luii, dit M. Ornisby.
— C'est vrai, répondit Asgill; c'est toiijouis la même chanson. Les ministres refusent d'accorder au peuple ce qu'il demande, et le peuple ne sait ce qu'il veut. Tout cela est conforme au système, monsieur Ornishy. »
Les observations de M. Asgiil sui' les houuncs et les choses, quand il daignait en faire l'objet d'un conmientaire, étaient invariablement reçues avec une vénération marquée. Ormsby lui-même déférait à ses opinions, sauf en des circonstances rares et exceptionnelles ; et, en ce cas, aucune autorité empruntée aux anciens ne produisait d'effet , si ce n'était celle d'un héros dont le nom avait au moins cinq syllabes. Ormsby citait en vain Marins, César, Sylla, Cicéron ; mais quand il l'attaquait avec Épaminondas, Asgiil cédait, et se reconnaissait tacitement vaincu.
Cependant M. Ornisby ne parut pas disposé à entrer en discussion avec le politique, qui, venant de reconnaître .loé Atkins, lui lit une inclination de télc familière, but un grand coup de porter, et demeura plongé dans une méditation profonde.
Pour que M. Ormsby ne fût pas abandonné complètement à ses propres ressources intellectuelles, Atkins s'approcha de lui, et se mit à lui raconter les actes d'un chien enragé qui avait mordu un valet d'écurie, une garde-malade, un parapluie et un facteur de la petite poste ; il allait entrer dans les détails des assauts livrés par ce cliien aux animaux, et en particulier aux cochons, lorsqu'un autre cjenlkman parut dans la salle.
La tranquillité de la société fut brusquement troublée par le bruit subit de la porte qu'on ouvrit soudain sans cérémonie. Un gentleman entra, suivi de près par Suzanne, qui portait un verre de grog. L'étranger alla droit vers un fauteuil, jeta un regard rapide autour de lui, se tourna vers la jeune fille, et la contempla d'un œil lixe et terne pendant quelques moments.
L'opinion particulière de M. Dewham Hall, car tel était le nom du nouveau venu c'était que le beau sexe est en droit d'attendre des hommes de petites attentions délicates. En conséquence, selon son usage, ayant mis son grog de côté, il s'empara du petit doigt de Suzanne, qui résista inutilement, et le pinça avec une force capable comme elle le répéta plusieurs fois à sa maîtresse, de la faire cjier h renverser la maison; ensuite il l'examina de nouveau avec une attention soutenue, et la laissa s'éloigner en paix.
M. Dewham Hall était ce qu'on appelle un soiffcttr; de profession, il était avocat consultant. Sa profession était son plaisir; la boisson, son affaire. Dewham Hall buvait, pour nous servir d'une expression vulgaire, comme un poisson, quoiqu'un poisson n'eût pas épargné l'eau et eût rejeté l'eau-de-vie , que M. Hall ne rejetait jamais. Il était aussi adonné au tabac, qu'il consommait en immense quantité.
Dans sa profession, Dewham Hall était un praticien madré, un véritable homme
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de loi, un de ceux qui veillent a leurs propres inlérôts, el ne si; font pas plus de scrupule de vendre un iTienI que de le servir, mais seulement pour de l'argent conqitanl. Il ne se niontrail (las niinulieuseiuenl riiionrenx, surloul envers les pauvres diables de débiteurs qui se laissaient saigner sans mot dire, et avaient une vive antipalliie |iour la cour de justice de Kinii's-Iiencli et la prison de Kleet ' ; selon lui, ces sanctuaires étaient les seuls lieux où l'on pùl faire fortune de nos jours.
A la Tour toutefois, Dewhain Hall était regardé comme un gai compagnon et un homme jovial; mais pour savoir d'où lui venait cette réputation, il fallait être profondément versé dans la connaissance de letpii constitue le liou enfant. On entendait rarement sa voix, excepté lorsqu'il demandait un autre veiie arrangé de même. Toute sa gaieté se réduisait h des grimaces diaboliques, qu'il faisait de temps en temps par-dessus son verre, ordinairement situé au niveau de son menton; car, au commencement de la soirée, Deuliani Hall élevait son verre jusqu'à la partie inférieure de son visage, et, ii la fin, c'était sou menton qui descendait dans son verre. Quand la montagne ne voulut plus marcher vers Mahomet, Mahomet marcha vers la montagne.
{( Je suis ravi que vous soyez venu, dit M. Ormsby ; je craignais d'être privé du plaisir de votre société. Pensez-vous piobable que nous voyions ce soir M. Ilillary ou M. Tidmarsh?
— Certainement non , répondit M. Hall ; ils sont allés au spectacle ensemble.
— C'est dommagel ditOrmsl>y eu soupirant; AI. AVittaker nous manrpie et M. Niglilingale aussi. J'ai a faire a la compagnie une pro()osiliou (pie je ne veux i)as différer longtemps.
— Il n'est pas probable, insinua Dewham Hall, que les absents y accèdent lorsqu'on leur en fera part.
— Je crois sincèrement, dit Ormsby, que la proposition est acceptable, el qu'elle sera acceptée. Voulez-vous me permettre de continuer? ,
— De tout mon cœur.
— Écoutez! écoutez! silence! à l'ordre! bravo! » s'écria Joseph A tkins.
M. Ormsby fut saisi d'une quinte de toux opportune; et après quelques hem! préléminaires , il se leva, el s'adressa a la société en la forme el manière qui suit:
i( Messieurs, vous tous!... »
Ici M. Ormsby s'arrêta, selon la coutume d'autres oiatcurs grands et expérimentés et promena ses yeux autour de lui dans le but de s'assurer si lout le monde lui portait l'atleulion convenable.
(1 Mon excellent ami, dit-il en se tournant vers M. Asgill, et en tirant avec une douceur insinuante le coin du Tunes, dont le politique se repaissait, voudricz-vous me faire le plaisir de suspendre pendant quelques minutes la lecture de ce répertoire de nouvelles diverses?
Qu'est-ce? s'écria Asgill sortant de sa lêverie ; oh ! je vous demande [lardon ; »
el il mit le journal de côté, el attendit avec soumission le déluge de paroles qui allait fondre sur les assistants.
" Prison pour dettes siliuc dansFIcol Slnci. (X. (lu T.)
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« Messieurs, reprit M. Oriiisby, plusieurs seinaiues se sont écoulées depuis le décès de notre hôte à jamais digne de nos regrets et de nos larmes, feu M. Chalam. Ce n'est pas a moi, avec le peu de talents que je possède, à embrasser d'un coup d'œil synoj)lique, a explorer, pour ainsi dire, ses vertus, ou, comme le dit le père de la poésie anglaise, lo prodigieuv Milton, à exhumer ses cireurs de leur silencieux séjour; je ferai remarquer seulement, car rétjuité m'en impose la loi , que la société n'a jamais eu de plus respectable membre, que nous le considérions comme flls, comme père, «ounne mari , comme ami , ou comme restaurateur |iatcnté... »
Le discours de l'imijélueux président fut interrompu en ce moment par des sanglots à demi étouffés , mais pathétiques , qui parlaient de derrière le paravent placé contre la porle. M. Ornisby demeura frappé de mutisme, jusqu'à ce que le frôlciuenl d'une robe d'alépine eût cessé de se faire entendre.
(I Est-il possible? s'écria-t-il , indiquant du doigt le paravent avec un geste significatif; si j'avais pu m'imagincr qu'il était dans l'ordre des hypothèses probables que mislress Chatam fût cachée derrière ce paravent, rassemblée nie rendra cette justice de croire que je me serais bien gardé de faire la moindre allusion à l'époux qui n'est plus! Je n'aurais pas même murmuré une syllabe, une lettre, qui eiJt trait au défunt . mais maintenant, messieurs , au fait, car j'ai hâte d'y arriver.
— 11 parait qu'on veut vous en empêcher, s'écria A tkins , impatienté du bruit de la porte qui s'ouvrit pour livrer passage "a un étranger. Oh! ce n'est que vous? entrez, voici une place.
— Monsieur Whittaker , je suis ravi de vous voir, s'écria Ormsby , en agitant la main et en reprenant longuement haleine ; ayez la bouté de vous asseoir.
— 11 eût fallu l'entendre de prime-abord, s'écria Atkins, en adressant à Whittaker un signe de tête familier ; cependant , l'os est "a peine entamé , et nous n'en sommes pas encore a la moelle. »
Pendant que M. Ormsby rétablissait l'ordre dans ses idées , permettez-moi de vous dire quelques mots de M. Whiltaker.
William Whittaker était un jeune homme sur le retour, c'est-'a-dirc d'environ trente-deux ans. Il affectionnait le whiskey et les cigares, mais sans se rendre coupable d'aucun excès, et était commis-voyageur de la brasserie de l'Aigle, qui fournissait la meilleure aie de Londres ; à juger de sa valeur par sa rareté, elle devait être excellente : Car, avait-il coutume de dire , que je sois pendu si je puis décider ces imbécilles de restaurateurs a en prendre!
Whittaker avait les yeux fripons, et il le devait sans doute "a l'habitude de lorgneiles hôtesses et auties femmes par lui convoitées. Son entrain et sa bonne humeur palliaient en lui le défaut d'esprit, précieuse denrée qu'on ne se plaint jamais de posséder en trop grande abondance.
Il Messieurs, reprit M. Ormsby , la proposition que j'ai à soumettre à votre approbation est celle-ci : c'est de montrer la satisfaction inaltérable ipie nous cause l'excellente tenue de cet établissement, et l'inébranlable résolution où nous sommes de le rendre florissant , et notre fidèle persistance à le fréquenter , en nous réunissant à souper maidi prochain, dans la salle d'en haut, llappelez-vous ce qu'Alexandre le-
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Grand disait à son Dis Pliilippe, qui so plaignait que son épée n'étaitpas assez longue :
(I Avance un pas de plus, s'écria le héros lacédénionien.
«Ainsi, s'il m'est permis de me servir de celte n;)o//i('o.sr , (|ue vos dispositions se mettent sur la même ligne qnc \otre raisonnement, cl (mil ira bien. Messieurs. j'ai fini. »
Au milieu des bruyantes acclamations qui suiviient cette harangue, et pendant que M. Ormshy s'essuyait encore le front, la société s'augmenta d'un membre , à savoir d'un personnage au maintien calme et réservé, qui prit un siège en silence. C'était M. Mghtingale.
M. Niglitingale était uncomniisde la douane, dont les premières nfreclinns avaient été brisées et llétries par le caprice d'une certaine miss Jemiraa Siltinton, qui l'avait blessé au cœur en repoussant son hommage. Il eût pu supporter sans nmrmures ses propres sentiments personnels; car, comme il le faisait observer, Byron dit que les loups hurlent en secret ; mais les sentiments do .lemima Siltinton l'accablaient de douleur. Elle avait paru l'aimer avant d'avoir vu son frère, et puis elle s'enfuit avec un individu qui jouait les traîtres sur un de nos théâtres secondaires. Il entra dans la chaise de poste avec ses moustadies, mais elles tombèrent en route, et, au lieu d'eu faire la femme du capit;iine Annibal Filz-Carnegie, il l'autorisa devant le forgeron de Gretna-Green 'a prendre le nom et le titre de mistress Slormont Tempest Tibbins.
De[)uis cet événement, Nightingale avait subi une métamorphose. Sou chapeau sur les yeux , il promenait tous les soirs a la Tour ses cinq pieds huit pouces de misérable humanité , et faisait tous ses efforts pour .se donner du cœur au ventre; il élait sans rival dans la chanson senlimentale , qui! débitait avec une e\()ression déchirante. On ne le voyait rire qu'en deux occasions: dans l'une il riait de rien, et dans l'antre il n'y avait rien qui dût le faire rire.
La proposition du président lui fut expliquée, et l'homme désolé y accéda avec un sourire grave et maladif. Il se chargea en outre d'en informel' .MM. Ilillaiy et Tidmarsb, qui étaient absents, et promit en leur nom qu'ils viendraient.
Le s lir indicpié pour le souper étant arrivé , quelques minutes avant ce qu'il appelait l'instant de prendre sa nourriture, le désiré Isaac llillary, que ses amis nommaient Ikey par une abréviation familière, parut avec un renfort de plusieurs bons compainons enrôlés sous sa bannière dans diverses autres tavernes dont il était habitué; son disciple, M. lidmarsh, marchait "a l'arrière-garde avec trois nouvelles recrues.
llillary avait été riche dans un temps ;'il avait en voiture et maison; mais vinrent les mauvais JDurs, puis la pluie et les averses, jusqu'il ce que, pour parler au (iguré, Ikey n'eut de sec en sa personne que sou gosier qui était dans un état permanent de sécheresse.
Le monde l'avait assez rudement traité; mais Ikey n'en disait point de mal.
Trouvait-il des gens pour lui payer son écot, ou lui fournir les moyens de le payer, c'était assez, il étaitconteut. il ne sollicitait pas ces politesses; elles lui étaient offertes par des jeunes gens, et il les acceptait avec réserve, avec une gracieuse
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couilcscciidaiRo , el coranifi iiii lioiuiiiu iiiii incoidc une faveur. Ses amis se résignaient volontiers, et leur cœur saignait de le voir ainsi déchu; l'argent qu'ilslni donnaient, il le considérait comme un emprunt. Il pronieltail sur sa tête de le rendre s'il le imitait sur lui, a Temple Itar, le jour du loid-maire, ou 'a Wliitehall le 29 mai' ; c'était par ces tristes plaisanteries qu'il s'étourdissait sur sa misère, dont s:ins doule il ressentait intérieurement les peines. Il avait perdu sa caste, c'était peu; il avait perdu le respect de soi-même , c'était beaucoup plus : mais il n'avait jamais perdu la faculté de faire bonne mine ;i la mauvaise fortune; c'eût été une perte bien grande qu'il voulait éviter. La perle d'une heureuse i)ositiou est déplorable, mais si l'on change du mal au pis, l'on prend son parti, et l'on rit de bon cœur. 11 vaut mieux tuer la mélancolie, que de se laisser tuer par elle.
H est complètement inulilede parler des compagnons d'Ikcy,maisil est boa de dire quelques mots de son élève chéri et reconnaissant.
M. d'OyIey Tidmarsh était 'a la Tour le culot de la couvée. C'était un de ces jeunes gens sur l'élat desquels leurs parents délibèrent si longtemps, que, sans penser 'a mal, ils finissent par n'en avoir aucun. Le père et la mère de maître d'Oyley avaient souvent , durant les soirs d'hiver , tenu au coin du feu plus d'une conversation pénible sur le compte de leur progéniture.
Mais maître d'Oyley s'en inquiétait-il? Tom Spindie n'étaît-ilpas encore plus tapageur que lui? N'avait-il pas encore moins de déférence que lui pour les auteurs de ses jours? Il est vrai que Tom Spindie allait un peu trop loin , d'autant plus que ses vieux parcnls faisaient bien les choses ; mais quant "a lui , lui reprocher d'aller a la Tour et ailleurs en compagnie de gens si respectables, c'était vraiment trop fort! Ikey était la providence des jeunes gens, un véritable envoyé du ciel ; ou avait pour lui la plus grande vénération, et ils voulaient le suivre partout, même "a la Tour I
Cependant d'Oyley Tidmarsh était universellement aimé , et s'estimait heureux de hanter parfois des tavernes de rang inférieur, où il essayait ses ailes, et où on le legarduit comme un astre d'un éclat merveilleux.
La société étant rassemblée, et ayant été avertie que le souper était sur la table , se rendit "a la salle d'en haut. i\l. Ormsby montra gravement le chemin, et la longue ligne des convives fut close par M. Joseph Atkins , qui monta l'escalier rapide sans réfléchir aux efforts qu'il lui faudrait faire ensuite pour le descendre eu conservant sou centre de gravité.
M. Ormsby fut.nommé président au milieu des hourras , et pria son estimable ami M. nillary de se placer en face de lui en qualité de vice-président, proposition qui fut sanctionnée par des vociférations non moins énergiques. Tous les convives s'assirent et Atkins s'assura adroitement d'une place admirable pour l'accomplissement de son projet, qui était de déguster (ouïes les bonnes choses sans commettre d'erieur. Au reste, de son propre aveu , il avait un appétit si vif qu'il eût mangé un âne avec sa charge.
' Jouis (le giaiiilc céicmoiiic , où ces ckiix cmlioits sont isaleiiiciit inaboidablis (A. du T.)
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C'élait pour la prcmièir cl la dernic'io fdis que les meinhrcs do la soriété s'asseyaient a un pareil festin. l,ors(|it'il l'ut terminé , que le Ironiage laissé sur la talilc comme a l'oitlinaire eut été maudit par chacun en particulier, et qu'il eut enlin disparu , on enleva rapidement la na|)pe, qu'on jeta d;ins la corbeille au pain, et des pensées de pipes, de tabac et de groi; s'emparèrent de tous les convives.
« Messieurs , s'écria le président en fraiipant la table avec une vigueur qui eût l'ait envie au dieu Tlior ou !i un l'or^eion; messieurs, le garçon est maintenant dans la salle, voudricz-vous avoir la bonté de dotuier vos ordres'!*»
Il faut remarquer que mistrcss Cliatani, par une délicatesse qui l'ait mieux que des volumes entiers l'éloge de sa tète et de son cnur, n'avait pas p(Miiiis"a Su/annc de servir ce jour-la dans la salle du banquet, l^ilo connaissail troii bien la galanterie du sexe masculin pour exposer une jeune et jolie Ulle aux tendres avances de certains linveurs invétérés, dont les nez bourgeonnes indiquaient l'occupation constante, lille avait en conséqueuce engagé un serviteur d'un certain âge, mais encoie dispos, qui d'ordinaire battait les tapis, ueltoyait les couteaux , portait les letties, faisait les commissions, et dont la femme était blanchisseuse. N'étant pas accoutmné "a servir des, gentlemen , ce domestique put les observer à tous les degrés, depuis le premier coup jusqu'au dernier hoquet.
l'oute l'activité de Mobbs (car tel était sou nom) étant mise en réquisition , il s'acquitta de son emploi avec une adresse et une célérité extraordinaires , tournant entre lescliaises comme s'il n'avait pas eu, ou connue si elles n'avaient pas eu de pieds, Comme Atkinsle lit observer d'un ton d'admiration, ce garçon avait un talent merveilleux pour se faufder dans la foule des convives, sans jamais répandre une seule goutte des grogs qu'il portait, et sans jamais manquer de les faiie parvenir à leur destination. Il truuvait tonjimrs de la monnaie dans la poche de son f^ilet, et ses dents semblaient faites pour tenir des shillings.
(I Messieurs, avez-vous tout ce qu'il vous faufi' » s'écria Ormsby.
On répondit allirmativement "a cette question.
<i Fermez la porte derrièn^ vous, Mobbs! dit-il avec une émotion mal dissimidée ; vous pouvez vous retirer. »
Lors le président se leva, et fulmina un discours terriblement Ion;; sur rien i\u tout en général, et sur la taverne de la Tour en particulier. Il trouva moyen d'assimiler la maîtresse de la maison "a un bon vaisseau sans f^euvernail et sans boussole , errant sur le sein orageux de Ne])tune; il établit un parallèle entre elle et Porcia , lenmio de ïarquin , qui serait morte avec son mari si on le lui avait permis.
« Messieurs, dit-il en terminant, de môme que Brutus dii a l'ombic de l'oniiiéele-Grand : Viens me trouver aux chanq)S de Philippes, de même je vcins dis : Venez me trouvera la Tour; et plus vous y viendrez, plus vous donnerez île ineuves calactéristiques de votre sympathie poui' la veuve et rori)hi!lin. .le demande la permission de porter un toast au succès de la Tour et a la prospérité de mistress Chatam.i.
M. Ormsby reprit son siéfie ; il paraissait piorondément ému , ainsi que ses auditeurs , a l'exception de .lipseph Alliins. qui s'avança vers lui et lui serra la main en nuumurant :
TYPES l)l' TAVI'IIM'. a'
« Vous êtes lia orateur incomparalili' , vous (•(es de piciuièie foice sur l'élo-
(|UIM1C0. »
^J. Oi'iiisby so mil macliinalonienl à liappei- la l.ihli' avec son marteau, eommc s'il eût voulu y faire un liou. Après un moment de silence, M. Ilillary se leva et aposlrO|>lia le président en ees termes :
Cl Monsieui- le j)résideii( , e'est un avantage pour nous et pour Mobbs lui-même, qu'il ait terminé sa ronde. — (Tidmarsli, mon enfant, quand vous commanderez quelque chose, ne m'oubliez ]>as. ) Permettez-moi de dire ipie nous avons cnlemlu votre admirable discours, et qu'il a trouve tie l'écho. Il m'a touché au cu'ur, monsieur le président. (Ici M. llillaiy se frappa trois ou quatre fois la poitrine. ) Nous en avons été émus profoudéaient, monsieur ! (Tidmarsh, si vos yeux étaient deux verres ardents, ils me réduiraient en cendres en moins d'une minute.)
<i Nous avons résolu à l'unanimité, monsieur le président, de faire de la musique; j'approuve fort cette détermination. Il est inutile que j'entame le panégyrique de l'harmonie ; c'est elle qui a fait descendre les anges du ciel, et qui a chassé les démons d'ici-bas; les anges ont ii'qiondu à l'appel d'Orphée; les diables ont été mis en fuite par sainte Cécile. Quant à nous, je crois que nous ne déiangerons personne, ni au ciel , ni en enfer. Tout ce qui me reste à faire, c'est de souhaiter à chacun des convives (evcepté à vous, monsieur le président, (jui ne chantez pas, je lésais) bonne voix , bonne oreille et bonne mémoire, et rendons grâce au ciel de nous avoir donné la musique. Monsieur le président, je désirerais me demander "a moi-même une chanson. »
La tranquillité ayant été rétablie, M. Ilillary se renversa sur sa chaise, et, avec les restes d'une belle voix , chaula la chanson suivante :
Avez-vous quelque chagrin 'i*
Dans le vin Noyez-le : c'est ma recette.
Afin de chasser l'ennui ,
Lancez-lui Lue bouteille à la lête; Vous éviterez par là
Sa poursuite ; Soyez sûr qu'il s'enfuira
Au plus vite.
Avez-vous la joie au cœur?
Le bonlicur Sans le vin n'est point durable.
Ce trésor venu des cieux,