I.a fifilc J'or du dieu qui coiuiuaude au\ neuf sruis
(.'.eci , quoique beau poéliqueuieut, u'est pas vrai soL-ialemeiit. Quoi ! les liûles de Pau dessusdits Bous-Enfauls, les roseaux choisis pour de joyeux concerts, auraient aulaut de valeur que la llùl ■ de Niiliolsou jouant uu solo "a la soirée de lady Mary? La barpe du ménestrel ambulant qui a obtenu la peimissiou déjouer dans la salle d'une taverne plébéienne émettrait ses accords aussi inuocemmeut que la guitare de Giulo RegondiVCeux qui boiveut dans l'étain peuvent-ils les entendre sans être perdus? Le common informer, instruit par la sa;;esse de la législature, protège le moral des classes qui consomment du gin et du porter , et grève d'une amende l'hôte criminel des Bons-Enfants : c'est la place qui ennoblit le violon, et ce n'est pas le violon qui ennoblit la place; voila qui est clair. Apollon avec sa ûùte d'or enfreindrait les lois, sainte Cécile avec sa lyre serait un gibier de police.
Si le lecteur en doute, nous le prions d'accorder une attention toute particulière "a la prochaine réunion des magistrats du comté de Middlesex',le jour où il s'agira d'octroyer des licences. A moins que les sages du comté ne soient miraculeusement illuminés, on entendra l'a de graves discours sur l'iniquité de la musique dans les tavernes, sur le danger social d'un violon dans uu jardin où l'on prend du thé, sur les principes révolutionnaires cachés sous une contredanse à Baguigiie-Wclls - ! Nous nous rappelons bien l'indignation d'un Rhadaniante de .Middlesex , l'automne dernier : un impudent varlet , propriétaire d'une auberge de Pimlieo . demandait une licence pour av.iir un violon :
«Quoi! s'écria la justice, et ses oreilles semblèrent se dresser d'étonnement, quoi ! de la musique à Pimlieo , "a la face même du Palais de la reine ! » Un frémissement courut le long du banc, et la licence fut refusée. Comment le common informer ne serait-il pas le benjamin . le favori , le mercenaire de ces sages et prudentes seigneuries'?
Toute ignorante restriction apportée aux innocents plaisirs du pauvre encourage l'activité du common informer. L'artisan qui aiiue la musique ne peut jouir de cette superfluité que dans une maison spécialement autorisée; il peut s'abreuver 'a longs traits de boissons qui ruinent sa bouise, son repos et sa santé, car toute tête d'homme ivre se transmue en or sous les doigts de Midas du gouvernement : mais quant "a une jouissance a la fois plus pure et plus délicieuse , elle n'est pas "a l'état d'un rapport très-important, et par conséquent ou la dédaigne. L'ivrognerie est une vertu productive; la musique et la danse sont d'inutiles folies.
11 est vrai que le législateur rougit par intervalles de l'actirité extraordinaire de son
' c'est dans ce comté qu'est située la ville de Londres.
{K.duT.; • Voyez le Clerc d'avoué.
■Jd.)
206 I.K COMMUN IM'OlUlKli.
enfaiil au IVonl il airain . le cuiinuoii informer ; c'esl uiio vorilc «lUc |ii(iiivi' i|U('liiiu' l'ois If ilemi-iomoi-ils dti nouvoiiieini'iU, loiS(iu'il l'ail grâce iriiiic anieiiilr en Unit ou eu pallie. Fiapjiéau fond de sou cœur des injustes résultats de sa sagesse délihélaiite, il reuouce à exeicei- ses dioils, ou leud une poilioii de la poiue, et coufesse aiusi son erreur après plus ample exaiueu. La cour des finances a ses accès de remords, et montre parfois un repentir eonveiiahle.
Benlbam a déclaré ti ès-lionorables les foudious de commun bifurmcr; c'étaient ii peu près celles de Calou. A la vérité, le vieux censeur romain , avec sa face rude el ses pieds nus, a pn, dans re\ereite de sa profession , niéiiter une couronne civique par l'énergie el l'utilité de sa conduite ; mais alors il agissait sous l'empire de lois sages et égales pour tous. Se serait-il cru permis dépasser devant les édiliees de marine on les dés font et défont d'immenses fortunes, pmir se giissi'r dans la salle enfumée d'une taverne où Giles el Roger jouent (|ualre sons an\ doniinos'!" L'ïhformer peut être le moniteur spécial de la Justice , le défenseur bienfaisant de ses sages décrets; mais alors, s'identiliant avec la Loi, la Justice no doit pas rendre le l)lus grand nombre le j(met de ses odieuv caprices, el favoriser quelipies arrogants dominateurs. Lorsque la Justice ôte son bandeau , qu'elle s'avilit avec sa commère la Loi, et dresse des pièges et des embûches aux simples et aux pauvres, son valet , le common informer, déchoit de sa dignité, et devient aussi mépiisable (|u'nn ver. C'est ainsi que, qualre-vingl-dix-neuf fois sur cent, il se présente à nos yeux; et c'est pour cette raison que la plupart des hommes éprouvent le désir de le fouler aux pieds.
Mais, comme la sangsue, l'i/z/or/HO' aspire en silence ; souvent il pnispèie d'aulaut plus qu'où entend moins parler de lui. Si ses délations lui rapportent, son silence est souvent non moins profitable. Il sait être muet comme une huître , si sa taciturnité est lucrative , el il laisse les abus croître el embellir siih siloilio.
l'eter Quarts, liùle de la Grappe de liaisin, s'entend à meiveille avec l^benezer Canuibal , common informer , ipii , grâce 'a cette inlimité, demande tout ce c|ui lui plaît dans la taverne , caresse le menlon de la servante , el prontei ii inislicss unarts tl'èlre le pariain de son picmier enfant. La nièie, quoiqu'elle déleste coidialemenl Ebcnezer, reçoit cette ouverture comme une mar(|ui' de distinction très-llalleuse. Le fait est qu'il n'y a pas d'habitué de la Grappe de liaisin plus lionoie qu'l'benezer Canuibal; el<]uelestle fruit de celte délerence^ on peut jouer aux cartes dans la salle ; le violon el le hautbois ont la permission de se faire entendre ; et , si un voisin , possesseur d'une truie féconde, a envie de mettre en lolerie quelques cochons de lait, la cérémonie s'accomplit sans la moindre crainte d'une infonnalion de la pail de d'Ebenezei' Canuibal.
Il est venu à notre connaissance , n'imp<Mlc coimnent , un passage Irès-inléressanl de la vied'Kbeue/.er; nous garantissons la vérité de l'aventure, et nous nous servirons de ses propres expressions pour la raconter . en iiiiprimanl une lettre adressée pai Cainiibal ;i un sien collègue.
La voici :
Ll. CUMM'iN (MdliMI.I!. 207
l.undrcs, Ifl iii.ii lli.'.'i.
Cher loin '.
J'ospcre qiio celle lellie vous trouvera en aussi bonne santé <|iie nioi-niènie. Nous ri'vennns d'un délieieuv voyage à Clieltenhani ; je ne vous ferai pas sirand éloge des eaux . et reau-de-vie (ju'on débile ;i Tauberue est loin de valoir celle que vous cl nioi avons prise sur la côte de Sussex. Ci'pcndant, Dieu merci! somme toute, les choses se sont bien passées; le tour de la chaise de poste m'a encore réussi. Nous avions cniirené l'enfant avec nous pour colorer la chose: ma fen;me avait l'air aussi délicat que possible, et un heureux hasani a voulu que l'enfant ne se portât pas bien. L'hôte m'a cru innocent comme du lait , et ntadame , et moi et la lille. avons vécu comme cin(| coqs en pâte; et tous les jours, la vieille, l'enfant et la lille sortaient dans une chaise de poste , sous prétexte de prendre l'air.
liien ! les deux premiers jours , l'hôte paie le droit a la poste, selon l'ordonnance, et je commençais a croire qu'il était trop exact pour Cannibal. Cependant , il réfléchit que la chaise de poste n'allait jamais plus loin que la barrière, et que madame et l'enfant n'avaient besoin que de prendre l'air un moment; il oublie donc de payer le droit. " lion . me dis-je, je le liens comme dans un ûlet! » et ce jour-là , nous nous fîmes servir du Champagne à dîner.
Or donc, nous vivions dans la bombance depuis environ six semaines, et. Dieu soit loué! l'air nous faisait "a tous beaucoup de bien; n ais attention! voici le moment.
.\u bout de six semaines, l'hôte entre un jour, pendant le déjeuner, et dit en se frottant les maius , souriant et radieux comme un marteau de porte : « Ma petite note, monsieur , si cela vous est égal.
— Sans doute, lui dis-je en cassant un œuf et le regardant du coin de l'reil . sans doute, donnez-la-moi.
— La voici, monsieur, » répond-il.
Je la regarde, et en la voyant si longue . je sens mon coeur battre de joie. '■ Vos prix sont bien hauts! dis-je en examinant la note.
— C'est que mon auberge est de la hante volée, » réplique l'hôte , en se donnant des airs d'importance.
Là-dessus, je me lève, et lui lançant un regard qui sentait ma profession : « Monsieur l'aubergiste , lui dis-je, aimez-vous votre pays?
— Je l'espère, 'dit-il.
— Alors, lui dis-je, si vous avez le copur d'un patriote, comment pouvez-vous avoir l'idée de tromper et de voler sa très-gracieuse majesté? que Dieu garde !
Dans l'original celle leUre est écrite en très-mauvais anglais el remplie de tantes di'rtliosraplie.
(iV. du T.)
20S i-H coMMo^ iM'Oiuir.n.
Qnonlondoz-vons iiar la? dil l'aiihorfiislr , devenant pins pâle qno sa sprviolle :
(|u'enl(nulo/.-voiis par l'a?
Avez-vous acquitté les droits ponr la chaise de poste, hein? el je prends nn
air lerrilile.
— C'est un oubli, nmnsienr , dil-il.
— Tant pis ; ce n'est pas ma faute , lui dis-je, le trésor ne s'enrichit que d'oublis.
— ,1e crois, monsieur, reprend le bon homme, que j'ai affaire ii un ;;entleman? F.l en disant ces mots . il me regarde d'un air de doute.
— Vous avez raison, lui dis-je, mais il faut sontenir les institutions du pays. One deviendraient la couronne et l'éslise établie , et le jugement par jurv , el Yhnhens rnrpits, s'il n'y avait pas de |ialriolisme , si l'on frtislrait le trésor publie? »
Alore , il commence a m'enlendrc : « V.h bien ! monsieur , me di(-il , vous ne serez pas dur avec moi?
Dieu m'en garde ! lui dis-je ; il y a moyen de s'arranger, mon vieux : écrivezmoi une quittance de soixante livres, et, pour tout adoucir, failes-moi nn autre billet de vingt livres , qui nous servira à retourner tiani|uillemcnl chez nous. »
0 Tom ! la-dessus, il eût fallu le voir sauter et jurer, si bien que madame el l'enfanl furent obligés de quitter la chambre.
(( Eh bien , lui dis-je enlin , si vous refusez , peu m'importe ; et je fais semblant de fouiller dans raa poche comme pour en tirer ma bourse : vous connai.ssez les iieines: elles ne seront pas minces, car nous avons souvent pris la chaise de |ioste trois fois par jour : vous connaissez les peines? »
Il ne répond pas , mais, la ligure blême, il prend un portefeuille, m'écrit nn liillet de vingt livres , me signe une quittance , et m'envoie au diable sur l'escalier , en me Iraitant de scélérat d'i^/o/if/cr. Ne voulant pas être insultés dans notre piopre auberge, nous avons fait nos paquets, et sommes partis pour Londres. Chemin faisant, j'ai tiré deux livres d'un fermier : je lui ai demandé une place dans sa charrette, je lui ait fait accepter un shilling, et l'ai menacé ensuite irune information pour recevoir des passagers dans une voilure non soumise aux taxes.
.le suis, mon cher Tom , jusqu'à la iiioil , votre ami
EfiENEZER CANIVinAL.
p. s. Mugs, propriétaire de la taverne des l'Iiimes, devient dura la détente, et ne se hâte pas de me fermer' la bouche avec de l'argent. On m'a dit (|u'il avait eu vendredi une soirée dansante , avec deux violons, dans sa salle de derrière. Nous verrons.
C'est par l'épître ci-dessus", dont le but et le sens sont faciles ii saisir, que nous terminons notre essai sur le cnmmori informrr.
f)()l GI.AS .lKIU«)l,r>.
i<'<i'yiiJ;iL
LA GOUVEBNAMTE.
LA GOrVEUWNTE.
'est (liste ! c'est (léplorablo ! séciiait M. Bmleigli , d'ErlOnglianip, arpentant sa salle a manger, en attendant l'anivéedesa femme. Je n'y puis songer tranquillement! » Il continua ainsi, et s'arrêta devant la fenêtre. Elle donn;iit sur son parc spacieux , et l'on apercevait dans le lomtain le détroit de Fortli avec ses rocliers et ses îles. Toutefois cette vue ne sembla pas rendre le calme à ses esprits iK milles, car, s'enfonçant dans un fauteuil "a bras placé a al'une des extrémités de la table, qui était chargée des mets subblantiels et délicats dont se com])Ose un déjeuner écossais, il se laissa aller "a un sombre abattement. Enlin la porte s'ouvrit , et lady Ilarriet lînrieigli entra.
(( Je présume, lady Harriet, s'écria-t-il immédiatement, je présume que vous voyez maintenant la nécessité de donner congé au cuisinier? le dîner d'hier était exécrable.
— Vous n'avez qu'a vous résoudre a donner des gages suffisants, répondit In dame avec une indifférence de femme comme il faut.
— J'y conseutirai , lady Harriet, pourvu que je puisse obtenir des renseignements complets sur les antécédents de l'individu. Je veux connaître où il a commencé, où il a étudié , et dans quelles familles il a exercé, dit solennellement M. Burleigli.
— Eh bien! voici les certificats présentés par Chouffleurs, ex-cuisinier de lord Dytchland , répondit lady Harriet ; je vous l'ai dit, il y a environ une semaine que je les ai reçus.
— Ils sont on ne peut plus satisfaisants, dit M. Burleigh , après les avoir parcourus tout en savouraul son café. Il demande trois cents livres par an, trois souscuisiniers, une table séparée, et l'usage exclusif d'un cabriolet. Bien, bien, j'y
210 1..V GOl \ LlUNANTi:.
consens : je vais écrire et terminer la négocialion aujourd'imi même. Il tant aussi que je elierebo un autre jardinier : nos fruits sont très-mauvais. J'exigerai qu'il me fasse eonnaitre tous les détails de sa vie, depuis son apprentissage jusqu'il ce jour. Je ne veux pas (|u'un ouvrier ignorant soit chargé plus longlemjis do la culture de mes raisins et de mes ananas. »
Le silence qui suivi! cette conversation fut interrompu par les lamentations bruyantes de deux voix enfantines, provenant de la terrasse extérieure, et accompagnées des réprimandes de leur lionne.
« Vous avez mérité do perdre votre balle, miss Kllinor, disait la femme chargée de la culture des enfants de M. Burleigh ; elle est tombée par-dessus le parapet tout exprès |iour vous punir de sauter comme un petit garçon , au lieu de vous jiromener Iranquilicmcnt comme une jeune dcnioiselle. 'l'aisez-vous, miss Caroline ; je ne vous rendrai pas voire balle, parce (|ue vous ne me la demandez que pour la prêter ii miss Kllinor. Vous êtes toutes deux de Irès-méchantcs petites filles. »
M. Burleigh cessa de lire le mémorial des études culinaires de I\I. Cliouftleurs.
« Quel horrible vacarme font ces enfants! murnnira-t-il.
— Elllnor est trop grande pour avoir une bonne, dit d'un Ion languissant lady llarriet , je crois que nous devons jirendre une gouvernante.
— l'ort bien 1 l'ourquoi pas .'' je pense que nous ferons bien de choisir une Anglaise, afin que les enfants ne contractent pas un accent traînard. IX'rivcz à mistress Gliarp de nous en chercher une en ville. Les marchands font tous faillite , et l'on pourra se procurer une fille de négociant à des conditions assez minimes. Je suis sûr (|ue vingtcinq livres par an sufliront pour deux enfants comme ceu.x-ci. »
En effet, les filles de négociants forment la plus grande partie de celles que leur sort condamne à être gouvernantes , et (|ui souffrent surtout de la monotonie et de l'isolement de leur nouvelle condition. lUIes sont toutefois aussi capables qno d'autres de remplir ces fonctions, car jamais personne ne songe à s'enquérir si une jeune personne qui croit nécessaire de se placer en (|ualité de gouvernante est propre à faire une bonne éducation ; on ne s'in(iuièle jamais non plus de ses antécédents. Elle n'a qu'à déclarer qu'elle est compétente, et cela suffit ordinairement. On lui demande seulement de dire qu'elle possède des talents universels, cl d'agir comme si elle les [losséduit réellement. Nous voyons constanunent des annonces dans lesquelles on exige qu'une gouvernante enseigne toute espèce de choses. Quant h la manière de diriger les enfants , on ne suppose jamais (pi'ellc exige des connaissances particulières ou de l'habitude. 11 est évident qu'on pense que les jeunes demoiselles sont douées instinctivemenl île la faculté d'élever les enfants, tandis que c'est un talent très-rare, et dépendant d'un ordre spécial de penchants et de sympathies, qu'il est nécessaire d'entretenir avec soin.
Il y a donc inévitablement beaucoup de gouvernantes incapables ; et celles ipii sont bonnes ont toutes acipiis leur art [lar expérience, et après avoir conmiis de nombreuses erreurs. L'indifférence des parents relativement aux qualités exigées dans l'institulrice de leurs enfants forme trop fréqueunnent un contraste avec leur attention sur le choix d'un cuisinier ou d'un jardinier, comme dans le cas de M. lîurleigh.
LA GOIVEUNANTI-. 211
L'amie cliaigée de trouver une gouvernante se donna le moins de peine possible pour faire un i-lioix , et arrêta ses vues sur miss Viilars , tille d'un uiarcLand qui avait passé tout 'a coup de l'opulence 'a la misère. Miss Viilars fut préférée parce qu'elle fréquentait bonne compagnie, et qu'elle avait l'air d'une lady-
Miss Lucy \ illai's était en effet semblable à une lady , dans la meilleure acception de ce mol , mais pourtant elle était complètement incapable d'entreprendre une éducation. Ayant perdu sa mère de bonne heure, elle avait été pendant quelques mois la com|)aï;nc de son père , cl les délices de la société choisie que son goût éclairé et ses talents distingués avaient réunie autour de lui. I^llc avait reçu une excellente éducation . mais elle n'entendait rien aux menus détails requis dans sa profession ; elle n'avait jamais vécu au milieu des enfants, et d'ailleurs elle n'aurait jamais été une bonne inslilulrice : elle était charmante dans le monde, mais inhabile "a l'enseignement. Instruire cependant était sa destinée; elle ne pouvait continuer à vivre aux dépens de son père ; elle ne pouvait , comme un fils aurait pu le faire , choisir, entre diverses professions, celle qui lui convenait ; elle ne pouvait non plus épouser un homme riche sans l'aimer , comme le font beaucoup d'autres ; elle n'avait aucun talent artistique, et son jugement était trop sain pour qu'elle se berçât de l'idée d'arriver;! la perfection dans un art quelconque. C'était donc sa seule ressource ; et en s'engageant "a éclairer des enfants, lorequ'elle était réellement incapable de remplir ses engagements , elle agit mal sans en avoir conscience : elle n'y avait jamais songé.
Après avoir éprouvé de nombreux désappointements , elle fut obligée d'accepter cette place en Ecosse : son peu de connaissances dans son nouvel état l'obligeait de se contenter d'un salaire très-modique. Au bout de quelques semaines , elle s'était séparée en pleurant de son père , était partie pour l'Ecosse , et, seule dans une chaise de poste, approchait rapidement des portes du parcd'EfDnghame.
La voiture s'arrêta devant un vaste et magnifique château. Plusieui-s gentlemen, avec leurs chiens et leurs valets, attendaient a l'entrée, et trois ou quatre domestiques répondirent à l'appel du postillon. Miss Viilars donna son nom, et un valet de pied , en l'aidant "a mettre pied à terre , lui dit que mylady était sortie. Les gentlemen ne lui offrirent point leur assistance pour régler avec le cocher , ou faire emporter ses bagages , mais ils ia fatiguèrent de leui's œillades ; en même temps ils rirent et parlèrent entre eux comme si elle ne les eût pas observés , quoiqu'elle entendît un domestique répondre 'a la question faite "a vois basse par l'un d'eux : « C'est la gouvernante , raylord. »
En entrant dans la première pièce, elle y rencontra d'autres gentlemen qui jouaient au billard , et après avoir passé au milieu d'eux, elle reconnut qu'on ne savait pas au juste où il fallait la conduire. Elle désirait se retirer immédiatement dans sa chambre . et , quand on l'y eut menée , elle se laissa tomber sur une chaise ; elle éprouvait plus d'embarras que de véritable douleur. Elle qui toute sa vie avait été un objet d'affection , de déférence , de respect , se trouvait tout "a coup abandonnée, traitée avec indifférence et grossièreté. Ce changement était si complet, qu'elle le comprenait à peine.
Cependant , des pas rapides et assurés se firent entendre . et un coup bruyant frappé
212 I.A GULiVl'KNA.Nriî.
a la porte auuoiiça lady llaniot lîuilci«:li. Miss I.iicy se leva avec la t laiiite t|ue sa conlonaiHO no lialiit son éniolion, lar elle Uemblail, et ses yenx élaionl liuniiilos de pleurs. Celte entrevue froide et guindée la calma; toute espèce de sentiment semblait complètement déplacé dans l'atmosphère d'une lady llarriet.
« C'est une pauvre lille délicate et nerveuse, » se dit cette dame en quillaut la chambre! « Je m'étonne que niistress Cliarp n'ait pas mieux choisi. »
Jliss Viliars passa seule la soirée, et l'employa a écrire a son père : des éclats de rire , des bruits de voix et de musique lui parvinrent de temps à autre , lorsque les battants des portes s'ouvraient avec fracas, et (]ue les échos retentissaient lourdement le long des escaliers de pierre et des massives galeries ; mais personne ne vint la visiter.
Le lendemain elle entra en fouclions; et l'a s'éleva une nouvelle difliculté (pi'elle u'avait pas prévue. Il était singulier <iu"au milieu de toutes les craintes qui l'avaient assiégée , celle de ne pouvoir gouverner ses élèves ne se fût jamais présentée ; mais elle reconnut bientôt sou iucapacité. I/aînée était hautaine et volontaire ; la cadette, susceptible et revOche ; et miss Lucy ne pouvait venir ;i bout ni de l'une ni de l'autre. Elle ne réussit pas mieux quaiul elle les connut davantage : ce fut en vain qu'elle essaya de découvrir le moyeu de les intéresser "a ce qu'elles apprenaient ; et il ne se passait guère de jour qui ne Cuit par des pleure et des scènes de désolation.
La mauvaise humeur est un défaut très-commun parmi les gouveruantes , et les enfants en souffrent affreusement; ils endurent dans le cours de leur éducation un triste supplément de peines que le soin de les fiuiiier ne nécessitait pas; mais trèssouvent ce qui semble être de la mauvaise humeur n'est que l'incaiwcité d'enseigner jointe au désir d'enseigner bien. Une bonne institutrice est aussi sûre d'être agréable à ses élèves que de leur donner de l'instiuction.
Lady llarriet requit miss Villais d'accompagner les enfants au salon après dîner, ce qui entrait effectivement dans ses attributions. Le premier soir qu'elle se conforma à cette injonction, les dames étaient réunies en groupe éjuiis autour du feu, 'a l'extrémité du salon fastueusement meublé. Lllcs ne (iront aucune attention a elle, «luoiqu'elle fût bruyamment annoncée par une demi-douzaine de griffons qui s'élancèrent des coussins et des tabourets pour venir jajier à ses pieds. Lady llarriet, s'arrêtantau milieu do quelque fragment do chronique scandaleuse dont elle régalait ses hôtes, lui dit de prendre un siège, et poviisuivil. Par intervalles , une dame lixait les yeux sur la gouvernante, et parlait bas a rorcilic de sa voisine. L'entrée des genllcmai produisit l'effet ordinaire; ils passèrent près d'elle aussi froidement qui si elle eût lait paitic do la chaise sur laquelle elle était assise, et détourneront l'attention dos dames. Ce fut pour elle un inexprimable sonlagement de quitter la chambre : elle méprisait celte froideur hautaine, cette dédaigneuse insolence ; mais elle ne |)ouvail néanmoins s'ein[)ôclier delà ressentir vivement.
Il y avait pros d'un an qu'elle était dans cette famille, (juand une ciiconstance imprévue l'en lit sortir. Parmi les gentlemen qui parurent un soir au salon, se trouva un baronnel. ancien adorateur de miss Viliars et dont elle avait refusé les lioin-
LA (JOUVKUNANTi:. 2)3
mages. Il s'était permis ce soir-là des libations un peu trop aboiidunlcs. 11 n'eut pas plutôt aperçu miss Villars, qu'il exprima liautemcnt la joie qu'il (''|)rouvait de la rentoiilier, s'assit à ses côtés , et il se mit ;i lui adcessi'i- d'ciniilialiiiues couipliments sur ses beaux yeux. Elle rompit sitôt (]u'e!le le put te maiciii(jntieux entretien, et ne put réprimer un sourire en voyant l'air surpris et eourioucé de lady Ilarriet.
Le lendemain, un billet de cette dame, joint au salaire d'une année, apprit à miss Villais <|u'oii la dis(iensalt a l'avenir de ses services, que rendaient peu désirables l'extrême légèreté et l'inconvenance de sa conduite de la veille.
Miss Villars fut indignée de cette insolence, sans parler de l'injustice lidicule qu'il y avait a l'accuser de la légèreté qu'avait montrée un convive en état d'ivresse. Mais son niéconlentement lit bientôt place 'a la joie de s'éloigner de ces lieux , et elle s'étonna d'avoir souffert si longtemps cet esclavage. Le premier bateau "a vapeur qui passa sur la côte la ramena a Londres.
Miss Villars trouva ensuite une place dans une famille qui vivait Irancjuille aux environs de Londres. C'étaient des gens d'un bon naturel, qui faisaient des expériences en éducation, désiraient sincèrement l'amélioration de leurs nombreux enfants, et avaient essayé diverses métbodes, mais avec si pcudesuccès, quelalurbulence et la paressse de ses nouveaux élèves déconcerta Lucy , dont tous les efforts furent inutiles pour les mettre à la raison. Il eût fallu uneinstitutrice habile et expérimentée, et elle n'était ni l'un ui l'autre ; mais ses manières douces et sa supériorité d'esprit évidente captivèrent à tel poinl les parents, que lorsqu'ils furent obligés de lui dire qu'elle ne leur convenait pas, ils la recommandèrent a une jeune béritièie, dont les tuteurs cbercliaient une dame susceptible de s'accommoder à son bunieur, et de diriger son éducation.
Elle ne garda qu'une semaine ce nouvel emploi : son élève déclara que miss Villars avait tous les traits qui caractérisent la ruse et l'hypocrisie , et que , n'ayant jamais été trompée par ses premières impressions, elle ne voulait ni ne pouvait rien apprendre d'elle.
Lucy ne s'abandonna pas au désespoir. Être 'a charge à son père lui eût été plus pénible que tout ce qu'elle avait à souffrir, et elle n'épargna aucun soin pour trouver une autre place. Elle en trouva enlin une chez la mistress llarrison, femme d'un riche banquier, domicilié dans l'ortman-Square.
Mistress llarrison était considérée comme une femme d'esprit, et aimait à encourager les talents. Elle invitait donc fréquemment M. Villars a diner, depuis ses mauvaises affaires , sa conversation toulelilléiaire étant du genre de celles qu'elle aimait entendre à sa table. Miss Villars avait autrefois rendu visite a cette dame , qu'elle avait aussi reçue souvent chez son père.
On se donna rendez-vous pour un jour peu éloigné, et miss Villars trouva mistress llarrison dans sa chambre, où elle réglait tous les jours les affaires de la maison avant de recevoir. La dame fît signe à la gouvernante de prendre une chaise d'un air propie à lui faire sentir la distance qui les séparait.
« Miss Villars, (lil-clle, j'aime à éviter dès le connuencement d'une affaire toute espèce de malentendu. J'exige dans ma gou veinante cette conduite sigeetdécente q ue je
2\i LA GOliVtlUNANTt:.
puis attendre avec raison de la lillo d'un lioiuiue de talent comme M. Villais. Je no dis lien do son impiiidence et do ses portes; ne croyez pas un son! instant que jo Nouiilo blesser votre amour-propre par la moindre allusion !i sa lianiiueroute ; sans doute, ce n'est pas votre faute. i>
loi mistiess llariison s'arrêta , attendant pont-êtro une ré|>(»nse; mais n'en recevant aucune, elle poursuivil :
<i Les misses llarrison ont des maîtres pour tout ce qui eonstilno une éducation complète ; elles devront rester continuellement sous vos yeux. Kilos ontrenl dans leur salle d'étude le matin "a sept heures, et en sortent ii neuf heures du soir; pendant ce temps . je compte que vous no les perdrez pas de vue un seul nioinout. \(>us dînerez avecelles;je pense que votre position, miss Villars, vous donne dosdroils aco [irivilége. Ma plus jeune lille ne sait pas encore se tenir à table ; vous aurez soin de la diriger et do la l'aire manger. Los trois aînées jouent de la harpe et du piano quatre heures par jour, et M'tss ilarisson, ijui apprend a chanter, exerce sa voix tous les jours pendant deux heures. Vous assisterez aux leçons : vous avez de l'oreille'!' «
( Lucy en avait , mallienrousement pour elle, et miss llarrison le lui lit bientôt seulii'.)
(I Vous vous tiendrez également auprès de tousleuis professeurs, vous les accompagnerez dans leurs promenades, vous sortirez avec elles en voiture quand ce sera nécessaire, et vous resterez dans la galerie du manège pendant (|u"ol!es prendront leur leçon; vous leur parlerez français et italien alternativomenl ; vous leur ferez étudier les belles-leltres anglaises et l'arithmétique. Je vous offre ciiuiuaute livres ', et j'augmenterai votre salaire de cinq livres la seconde année de votre servi... de votre résidence dans ma famille, si vous y restez, u
Jamais aucun établissement no fut mieux conduit iiue celui de M. et do mislrcss llarrison ; jamais jeunes personnes ik; s'iippli(]uèrcnt a louis études avec plus do porsévérauce ipie les demoisellos llariison : elles jouaient , elles clianlaiont , elles dansaient, elles dessinaient , pinçaionl do la har[ie, écorchaient de iaguitaie, estropiaient des airs de bravoure , apprenaient le français et l'italien , écrivaient des essais en auijlais, lisaient des ouvrages anglais, faisaient des extraits, des notes, des vers, étudiaient la broderie, la tapisserie, l'aquarelle, la peinture sur velours; galoi>aieiit autour du manège , et en tout temps et en tout lieu Lucy les accompagnait. Mistress llarrison disait 'a tous ses amis que sa gouvernante était un trésor, lille était traitée avec tout le respect dû 'a une gouvernante, touchait légulièrement ses appointements, et tous les matins îi dix heures piécises le frôlement d'une robe ih^ soie annonçait la présence de mistress llarrison qui venait dans la salie d'étude lui souiiaiter cérémonieusement le bonjour.
f)e quoi Lucy avait-elle 'a se i)laindre';' IJe rien, si ce n'est d'èiro privée de tout ce qui lait le bonheur delà vie, detraiin;r une existence solitaiic. do languir comme enfermée vivante dans un tombeau.
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