LA GOUVERNANTE. 2I
Qualre aniu-es d'ennui avaient pesé sur sa tête, mais elle semblait vieillie ile dix ans. Sa fiuuie gracieuse ot déiicalc (Hait devenue grosse , massive, par suite du défaut d'air et d'exercice , cl do la torpeur do son esprit ; sou œil était niornc, sa joue blême, ses manicies apathiques; elle souffrait conlinucllcnient du mal de tôle. La promenade journaiicro d'une heure aulnnr des élcrnt'lk's ailées sablées de Portnian- Squaro la faligiiail au ])()int do la faire tomber eu défaillance. Quand elle était enfin livrée à elle-même "a la fin d'une longue journée , elle était incapable de jouir d'un nioniont de loisir, mais elle se jetait épuisée sui- son lit. Ses nuils se passaient ou dans l'anéantisseraenl d'un lourd sommeil, ou dans l'agitation de songes effrayants, ou bien encore dans celle d'une intolérable insomnie; des spectres étranges erraient autour d'elle, et elle les revoyait même dans le jour. Elle était devenue tellement irritable ((u'il lui fallait lutter sans cesse pour ne pas s'abandonner h de fâcheux emportements.
A cette époque , un Américain , parent éloigné do M. Villars , et qui n'avait jamais entendu parler de ses malheurs, lui laissa une immense fortune. Par un noble sentiment d'honneur, le pore de Lucy [lartagea immédiatement la succession h ses créanciers, et liquida la dette de tous ceux qui avaient souffert de sa faillite. 11 ne lui resta que quelques milliers de livres sterling.
« Avec ce capital, dit-il "a sa fille, je vais reconuuencer les affaires; dans ])eii d'années, ma cbcro Lucy. je vous aurai retrouvé une demeure, n
Sa fille ne trouva pas de paroles pour lui exprimer son admiration ; elle reprit le chemin de sa chambre solitaire dans un état d'excessive aiiitaliou. Elle avait oublié que l'honneur, la générosi (é et l'enthousiasme existaient eu ce monde ; mais elle semblait alors se réveiller d'un songe. 11 lui fut impossible de dormir, et avant la fin de la nuit elle était en proie aux tourments de l'impatience ; ses tempes palpitaient , son corps souffrait.
« Dans quelques années il m'aura retrouvé une demeure ! Ah ! avant ce temps j'en aurai trouvé une, uue d'où je ne sortirai plus. »
Un jour de souffrances suivit la nuit; l'étude et le chant la mirent au supplice. Durant les leçons, elle eut plus d'une fois peine "a s'empêcher de pousser un cri, et tousses effoi ts ne purent réprimer le dégoût que lui inspirait l'insipide bavardage des jeunes lad'ies. Débarrassée enfin de leur société, on la laissa seule pour corriger les essais et les calculs , mais elle tenta en vain de s'y appliquer. Un horrible soupçon l'avait poursuivie toute la journée, et pour s'en délivrer elle prit une revue laissée sur la table, et essaya délire. Unarticle sur la domesticité attira son attention.
« Cela peut s'appliquer h moi , » pensa-t-elle intérieurement.
Tout "a coup elle frémit, ses yeux étincelèrent , et elle répéta "a plusieurs reprises quelques mots qu'elle venait de lire.
« Apres les (jouvernanles, la classe de femmes qui fournit le [ilus de malades aux hospices d'aliénés est celle des filles pour tout faire '.
' Voyez un article du London and If'eslm'unler Rctciew , intitulf' « Du Service domestique. ■ Nous le croyons dii à la plume de miss Martineau.
{.'^■. de l'avleuy.)
LA f.OL'VF.KNANTR.
— Apres les gonicnianlrx.' vC'\ii'[ii-l-e]\c ; il est donc vrai, jo niVn aporrois, jo deviens folio. »
lôpnuvantéc de sa soliliide , clic saisit le cordon de la sonnelle ; mais elle s'arrêta , ciaisnant que ceux qui viendraient ne l'enunenassent dans un hospice. Kllc ouvrit la fenêtre, espérant que la vue des passants diminuerait sa solitude. C'était par une belle nuit de juin, elles étoiles scintillaient au ciel; une étrange liallucination s'empara de son cerveau
Lucy avait repris ses sens , elle était chez elle, elle avait piis la main de son père entre les siennes et le regardait lixcment. Il avait suivi ses conseils.
(I Vous avez raison , mon enfant, dit-il avec émotion; îi (luoi hon gaspiller notre existence? n'avons-nous pas de quoi vivre? n
Pende semaines aiirès, ils liahilaient une paisible maison de campagne à quelque distance de Londres, la ville au cnur de |iicrre, aux scènes tiininilueuses de laquelle ils avaient à jamais renonce.
Miss Winter.
^■-ià.
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Jfc.
TiE MIDSHIPMAM
•ito-i^V -'^s?'-^
LE MlhSIIIFMAN'.
F. ii(idslii|iin.in I ci' licaii iilciUic >frvii(' naval bnI pn-l ii disparaître, a rédet- la [)la( e à un aulre dont la heanlr est purcmont et simplement idéale, — le jeune (jnillcmaii'-. Les arUres jeunes et robustes, jadis l'espoir el n'appni de la marine, sont gcoéraleraent remplacés pai' I desfienrs plnselTéminées. plantes aux conlcurs vives mais [souvent sans valeur, déracinées des plaies bandes de l'aristocratie , el lancées sur l'Océan, pour y fleurir comme herbe maiine. si elles le jieuvenl. Ce sont des jeunes (fcnticmcn dans le sens le plus courtisanesque du mot. Donc, bien qu'on les compte comme nihlshipmm sur le registre du bord, nous n'avons pas ii nous en occujier présenteme.it. Plus tard . nous réglerons notre compte avec eux.
Mais le vrai raidshipman , le vit et sémillant iielil niidsliipman , sous (|uel jour l'envisa,i;erons-noHs? .l'ai peur d'être obligé, pour le bien voir, de le mettre à la tête ilu mât '.
Chacun s'estime heureux de posséder une tète, ne fût-ce (|ue pour (igurer dans la présente collection ; une tète est une chose que tout le monde apprécie à sa juste valeur ; mais, outre la petite sphère qui renferme le peu de cervelle dont il se lilorille, le niiihhijmuni a pnnrlui seul une tète toute spéciale qu'il n'apprécie pas
' .\.s,iirantcle niai'iin'. Tt. du T. '
' Nom iiue l'on donne au mjdslniimnn de i;r:iinlelainillr. (iV'. tiii T.)
■ (.'est un sU|i|iliee que l'on fait suliic aux ■nid.Jiiymen p uii' infrjeliun a la disci|iline. Jd.'
2IS I I MlhSIIII'M \\.
ilii loiil : 1 i'>l l;i li'Irdu uiiiiul iii.il. r.ii\(iyons-lr lii; il cï-I en cvidciici' cl ;issc/ li^iiil placi', ol nous pdiivoiis l"<'\;iiirmor li iiolro aiso.
La lu isp fraiiiiil : la fii'ualc fond les llols cl Idr dix nniids a l'iiriiie. Elle est orien- Iceaii plus pivs. pl par conscinn'nl cllr donne la liando de quelques viriires, ce qui comniiiniinie a la Iclc du f;rand mât une iiK-linaisoii trcs-coiisidcrahie. Lorsque le vaisseau cesse un moiiienl d'cire liatin par les Ilots qui se succèdent rapidement sous le bossoir du vent, il se redresse un moraenl et fait ainsi des barres traversières du pei roquet un berceau aérien qui se balance effroyablement dans le ciel , ne met nullen.ent le mhlsliipnian a son aise , et détermine en lui un état pliysiijue très- peu analoiiuc au sommeil.
11 est assis sur les barres traversières et sous le vent (rappele/.-vous (|u"il n') a qu'un novice qui se placerait au vent); la tête du mât l'abrite: lecliouqiiet du srand mât de liune s'étend sur lui comme une espèce d'auvent ; son liras iiaucbe entome les haubans du mal de cataloês; tel est le condamné. J'aurais pu l'appeler le désolé, ou l'isolé, ou l'affubler de toute autre désignation plus ou moins romantique; mais je suis f;énéreu\ , et je laisse cesépilliètes aux dames ipii écrivent des vers dans les Ace/»- ■uilicx. Ln m'ulshiinnmi n'a pas de droit a toutes les jolies choses de noire littérature annuelle.
Il a le dos contre la noiie tête du niàt; une pluie line allonrdit les boucles de ses cheveux ; le vent (jni lionlle la voile du iiraiid perroquet l'assaillit conlinuellement de ses bouffées jwrvantes; obse; vons notre marin d'un peu pins près. Sa joue est rubiconde, son o il noir et brillant, son visa;;e d'une beauté reinar(|uable. Ses lèvres comprimées indiquent évidemmeul un caractère lésolu , et. (iiioiijne imberiie, son menton proéminent a quelque chose de hardi. Les pensées et les soucis d'une virilité (|ui commence se mêlent sur son front avec la cliarmante insouciance de la jeunesse. Les clartés brillantes mais moins jo\euses du fiiand jour de l'inlelli^ence renqilaccnt sur sa physionomie les couleurs riantes de l'aui ore. Il a dc-j'a conmiencé 'a penser et ;i Irouvir de l'amertume dans la pensée. Toutefois cette disposition de son esprit ne du- I era que tant qu'il sera ;i la tête du mât.
<;omme il est en mer, le )»i(/.ç/i(/»»ri;; porte un chapeau verni, l'ère des chapeaux militaires n étant pas encore arrivée. Ce chapeau est placé liércnient sur le coin de l'i reille , quoiqu'il n'y ait personne pour regarder son propriétaire ; mais c'est une habitude qu il a eontracl(''e il Loi Ismnnth. Sa cravate de soie noire est nouée négligemment autour d'un cou réellement beau , qu'elle laisse en partie a découvert , et les deux bouts flottent librement et d'une n.anièie viaiment pittoiesi|ue. Il a une veste ronde et courte, qui diff re peu de celle du gabier, si ce n'est (|ue les boutons sont décorésd'une ancre en relief, et le collet de la veste borrlé d'un petit liséré blanc
On pourrait <omposer nue lon;;ue dissertation sur ce liséré remarquable, sur ses formes diverses . ses dimensions . ses contom s, ses variantes. Depuis qu'il est inventé', il a absorbé plus de savon a détacher qu il en faudrait |inii enlevei les laihesde imiie n'-piilalion raisonnable.
C.e liséré blanc a une multitude de dénominations toutes plus singulières les unes (jne les auties. Il a . par evi'ivqili' . un rnm doux et un nom qui ne l'est pas : on l'ap-
1,1-: Miusiili'MAS. -ir.t
pelli.' If LompU de semaïiit , ou lu malcdïclioii de Dieu. Ddii vient ce nom de cotuiilf de semaine, c'est ce dont personne n'a ja nais pu rendre compte d'une manière satisfaisante; et i|uant'a l'origine de celui de malcdiclion de Dieu, Dieu seul laconnaîl. Quoi (ju'il en soit, c'est un in\stèie qui intéresse essentiellenient les liuiiltants du faux-pont, et sur lequel on argumente avec chaleur lorsque le grog est en baisse et l'esprit de discussion en hausse.
Après tout, nous devons remarquer dans les habits de notre marin une élégance sans apprêt, mille et mille fois préférable au désordre étudié de certains jeunes gens de notre époque.
Quel acte équivoque accompli , quel devoir non accompli a mérité "a notre mid.shipmaii son élévation peu digne d'envie, c'est un point qu'il est inutile d'éclaircir ; car qui ne sait qu'un ttiidshipman est envoyé "a la tête du mât pour deux choses seulement, tout ou rien. Dans le cas précédent, notre jeune ami est prêt ii soutenir envers et contre tous iju'il subit sa punition aérienne pour un délit de la dernière espèce; aussi envoie-t-il tout le monde au diable , "a haute et intelligible voix.
Mais cet accès de colère s'est dissipé; il a été emporté sur les ailes des vents tumultueux. Le midsliipmaii est isolé, dans une solitude compIMe; et le calme de la réflexion descend dans son âme avec le souvenir de son enfance, et lui procure d'innocents plaisirs. H re;^arde attentivement autour de lui; d'nbord il n'apeiçoit que les vagues monotones et l'Iiorizon triste et brumeux; puis bientôt il ne les voit plus, La ligne sombre et invarialtle qui unit la mer avec les nues est tout à coup roinpui>, et les collines ombreuses qui abritent la maison paternelle s'élèvent lentement devant lui ; il ferme "a demi les yeux et tombe dans une délicieuse rêverie; il partage encore le bonheui' paisible de ses frères et siTurs, et au milieu de ce groupe idéal . une autre douce et belle ligure a paru; c'est celle d'une cousine . mais la toute-puissante baguette d'un enclianteur ne détruirait pas plus rapidement cette vision que ne le fait une voix rauqueet tonnante, qui vient du gaillard d'arrière a travers un porte-voi\ criard, et fait un bruit analogue 'a celui-ci :
Il Rhal rlia! tête de màt! rhal ah! hol'a ! »
De l'a résulte l'aimable dialogue suivant , dont le premier interlocuteur n'entend lien.
— Très-bien, dit tranquillement le mtdsliipmuii, qu'il braille a son aise, ça lui fera du bien à la gorge ; quels cris! On dirait qu'il a avalé les chaînes des basses vergues. »
L'a-dessus, le porte-voix s'irritantde ne pas recevoir de réponse, reprend avec une uouvelle vigueur :
« IVom de etc., etc., etc. Tête de màt, hol'a!
— De mieux en mieux , dit le midshïpn.m ; allons , vieux Needham , recommence, ilier premier lieutenant. Il n'y a rien de tel que la i)rati(]ue. »
Après un court silence, la voix devient furieuse; les jurons se succèdent, plus violents el plus orthodoxes, et le « boPa! tète de màt! » est proféré avec un rugissement si terrible, que les petits poissons doivent s'estimer heureux d'avoir l'ouïe légèremenl dure.
« lîravo! repicnd le iiiidsliipiiian. Holà! tête de nwt! Parfaitement, .le ne suis pas
2J0 II MlltSIIII'MAN.
la tête (le luàt ce n'est dmic pas a iiuii ([ii il s .uiiosc ; (|iic la li'le de mai i(|M>ii(le, si elle le ju.ne à inopos. Si seiieineul j'avais ii diiiei , je serais très ii mon aise. «
i;t il étreiilt les haubans avee plus d»' l'iirce, el seinhie s'arranger pour doiiiiir avec une indifférence complète.
James Ooff, un camarade, qui sait par une cruelle expériente coinliien l'on souffre de la faim a la Icte du mal, remarque la manonivre, el on saisit |iarlaiteiiient la siynilicatioii. Or, ce James Golf a une petite houleille de grog dans sa poche de liihord, et un peu de biscuit vermiueux et de salaison dans sa poche de hahord ; il désire vivement faiie parvenir l'un et l'autre ii son cullègue affamé. Il est inutile de dire que lorsque la tète de mât est occupée p:ir un délinquant, elle est mise eu état de hlocus, et qu'il est slriclemcnt interdit d'y envoyer aucune espèce de munitions de bouche.
James Oolf \a donc trou\er le premier lieutenant, M. .Needham, prend un aiipiteux et pénitent, soulève dûment son chapeau, et s'adresse en ces termes à l'oflicier courroucé :
« Pardon, monsieur. Je crains que .M. Ilcarty se soit endormi, monsieur. Il n'a été se coucher, monsieur, qu'à la septième heure de nuit, monsieur; il a fait le quart de minuit à quatre heures, monsieur, et l'on a fait venir tout le monde sur le pont dès la pointe du jour, monsieui-. Ainsi, nM»nsieur, il n"a pres(|ue pas fermé l'œil depuis vingt-quatre heures, monsieur. .Soyez-en sùi, il lonlle il présent, monsieur, et se trouve dans une situation <ies plus dangereuses, monsieur, l'crmellezinoi d'aller le réveiller, monsieur. »
Toutes les fois que James Goff prononce le mol « monsieur, » il a soin «le portci la main à son chapeau. Aussi son discours désarn;e-t-il le premier lieutenant, quoiqu'à ses yeux M. lleaity ait commis un ciimc irrémissible; on le soupçonne d'avoii égaré le moussi' de M. Needham dans l'obscurité de la cuisine, el de s'èlre empare du déjeuner que le (idèle serviteur portait au premier lieutenant.
.M. Xeedha'n <loniie donc ii M. Goff l'autorisation d'aller réveiller le dormeur; et il est d'autant plus disposi' h accoider cette faveur que, si le jeune lionmie tombait dans l'eau, on serait obligé de virer de boid, et de metliv ii la mer l'un des portemanteaux, dont deux viennent d'être peints tout léceniment. Ces con.sidérations amènent le triomphe de l'huiiianité, el le messager obiient la permission d'aller réveiller son camaïade ijui ne dort pas
La lencontre des deux iiddsliipmcn dans ces hauts (|uartiers est brève et cordiale ; les provisions et le groj; sont remis h Heaity ; l'appétit est vif, et la chère assez maigre. Après un rej>as court , mais délicieux , laissé de nouveau ii sa solilude de nuages . Hearty se prépare à faire ce qu'il avait seulement simulé d'abord, à jouir d'un sommeil réparateur. Il prend un morceau de bitord se lie aux barres traversières du perroquet, et tombe bientôt dans un bienheureux élat de somnolence rêveuse, ijui lui rend toutes les joies de la maison qu'il a (piillée, el d'autres plaisiis encore (|ue cette maison ne lui a pas fait connaître.
Telle est, ou plutôt tel était, il y a encoie (|neli|ue lenqis, l'histoire journalière d'un miilshijmiwi envoyé 'a la tète du mal. C'était nue discipline si'vère , mais utile; cl
Il \lllisilll'\l \ \ 221
quuique s;i lifiiuMii (l('f;i'iit'i;"il iiarlois en (iiiaiito, soiinnr loiilf, clic ;i\,iii ilc lions offets.
Maiilteiiaut lu vie du mulnliijJiiKiu ei\ activil/' ilc service i Irciis phases liisliiicli's; à savoir : celle de novice, de miihhïpman |)ro|)reiiiciil dil ou par excellenci', et de vétéran.
Le novice, le nouveau, le deliutant, est i;énéraleiiient un ainiahle jeune Imiiinii' qui a encore le goût des tartines dans la hoiiclie. Bien qu'on se nio^jue de lui sans luiséricorde , c'est un ^xaillard alerte, et, quand il y est contraint par l'excès de la persécution, il coniliat valeureusement. Il est dans l'usage de dire « s'il \ous plaît « aux matelots, politesse (|ui lui atlire leur mépris; et quand celui qui lail son hamac est ivre, insolent ou paresseux, quand le iiiiilslùiiinaii voit son lit étendu dans la houe par un jour de pluie, il cherche des yeux une bonne physionomie, avant de pi ier très-civilement le propriétaire de l'aimahle ligure de descendre son hamac dans le faux-pont ; il a soin d'ajonler (|u'il ne lui donnera pas la peine de le suspendre, car il compte le faire lui-même.
.\ la tahie commune, le novice prend les niorceaux de porc les plus gras, et les morceaux de hieuf salé les plus maigres et les plus piquetés; on lui permet de regarder seulement le beurre, et de liairer le froinag'' ; niais, par dédommagement, sa ration de biscuii dur est illimilée. Ses conqiagnons, plus âgés que lui, veillent avec un soin religieux siu' sa santé, et le prouvent en l'empècliant de toucher a sa portion de vin el d'eau-de-vie; et cepemlant l'ingrat cherche "a en prendie, et, qui pis est, il semble y prendre goût.
En rade, le devoir du novice consiste principalement à aller a terre avec le niuilred'Iiôtel du capitaine chercher du lait ou autres comestibles. Kn u.er, il fait les corvées, il rédige les livres de loch île ses compagnons plus e.xpérimentés ; sur le pool , il crie les ordres, avec une voix de perroquet modillée en passant "a travei's un roseau fèh'; il (loi t tant que dure son quart, "a l'ombre d'un prélat goudronné, ayant un signal pour oreiller, et généralen.eut snus le vent d'une caronnade du gaillard-d'arrieie. On vient bientôt l'y tirer jiar la jambe, et on l'envoie en bas cherchei- li l'oliicier de quart un verre de grog capable de mettre à flot nu épissoire, et de noyei- l'esprit de tout autre qu'un marin endurci.
Mais (juand le novice disparai:, quand le in'utshipman est en pleine floraison, la seconde phase de son existence commeuce. Il a a|ipris li jurer, il sait demander son grog en grondant, el est devenu un véritable iiiidshipimni , tel que celui que nous avons représenté a la tête du ii.àt.
Déjà il sait les noms et l'usage de tous les cordages de vaisseau ; il sait épisser, taire une tête de Turc ', el croit qu'il en couperait bien une s'il en avait l'occasion. Il sait uieltre le gréement a la têie du mât, et peut lancer le plomb de sonde à revei-s de
Ispcrc lie nii 11.1 ,|iie les jiuiii-inis fraii(;,.is ap|"'lliiil léli- iralniiill.-.
222 l.i: \III>SIIII'M..\N.
Iiia^ ju^iu au jàt d'aïKio. Noilii des iiualiU's ((iii doivoiil lui iiis|iiiei' de l'orgueil! Va\ outre, il foiuiuence a |iailer dos intérêts pailenieiilaiies , et désire deux choses, des protections auprès de Tauiiraulé, et .. une barije.
A l'eu ci'oirc, (-"est un mauvais sujet; mais il est plus vicieux en paroles (|u'eu actions, et. malgré ses fanfaronnades, il n'a pas de lijen grandes fredaines ;i se reiirocher. Il niontie déjà de la bravoure : il s'est liien tom|>orté dans une expédition ;i main armée, et a reçu une légère blessure, une simple égratigiiure, et il est di-j'a trop mâle pour s'en vanter. Il n'est plus aussi impudent avec ses supérieuis; il a commencé à compiendre le prix du respect, et c'est pour cela qu'il en accorde volontiers. Il reconnaît déj'a ([ue le pi'eniier lieutenant peut être un très-digue oflicier, (juoi(|u'il elii(|ue, et que le contre-maîlie peut être un liabile niaiin, (|uoiqu'il |iar!e d'un ton traînard le dialecte des provinces du Nord, et (pi'au port il soit souvent Ici lassé par l'ennemi le plus formidable qu'ail ii ciaindie un matelot, — le groj;.
Mais examinons maintenant le mhlslûpmiui dans sa dernière ()liase, dans tout son dé\elop|iemeiit , en sa qualité de vcléran. Ln cliaimemeiit bien ciinq)let s'est opéré dans sa personne, et ce changement est si raarqn('' que loiit le monde s'en aperçoit aussi bien <iue lui , qui fait plus (|ue s'en «louter. 1, 'orgueil l'a couvert de son manteau. Il arpente le gaillard-d'arrière avec plus de hanleur; eu atérissant au port de .Sally a l'ortsinouth, il fait le commandement d'avant paitoul, comme s'il était persuadé qu'il y a de l'aulorilé dans sa voix, et comme si (ont le monde devait le savoii' aussi bien «jne lui.
.Mais voici les véritables signes anx(]uels on reconnail sui tout un vétéran.
D'abord il enlaidit; mais il s'en console par le raisonnement suivant : Quaiul on est laid, on fait |)eur; quand on fait peur, ou est respecté; quand on est respecte, on captive le cœur des belles. Donc il met son chapeau de travers, pose lièremenl devanl le sexe féminin , et s'imagine boimemeiit qu'on l'admire. En outre, il a une barbe uaissante. qui croît c'a et là sur la partie inféiieure de sa ligure, coniii;e des chardons dans un terrain vague; il la cultive avec soin, et la caie.sse avec le doigt et le pouce; et souvent on le surprend ii parcoui ir scciètement les annonces deslinées ii exposer les vertus incomparables de l'iiuile dili' de Macassar.
Kn présence de ses ofliciers snperienis. il y a île l'attention dans ses yeux, de l'activité dans ses tahins, et beaucoup d'humilité dans la voix. Le bord (h; son chapeau est râpé à force d'avoir été louché: et il tressaille, d'un Iressaillemeiil plein de soumission, quand le iireoiier liculenaiil lui oi donne de balayer les pouls.
De ceux (jui sont au-dessus de lui, le m'iilsUipnMU prend tout en bonne paît ; il prend avec joie place à la table du capitaine; il prend avec humilité les reproches de loflicier de (|uart; il prend assidûment des notes sur les distances de la lune avec le confie uiaîlie; il i)ren(l du grog avec l'agent-comptable infaliisablement ; erdin il prend la liberté de rosser parfois un m'uhlùjmKm [ilus f.iible (|iie lui.
Quoiqu'il sache (ju'il n'i'Sl présenleineiit (ju'a l'état de chrysalide, il alleiid a\ee une foi profonde l'époque où il sortira de sa grossière eiivelo|)p(! lieulenant-papillon . avec une unique aile d'or sur l'i'paiile droite; il est lier p.ir .inlicipatioii. Cependant il condo.scond parloisasc lamiliariser avec les (rois «ous-ofllcieis, i|u'il esiime. \'a
I I MIUSIIII'M \\ 22'>
l-il jja» fiappé (\e nspeil le iiiailro cniioiiiiiei' rii |iiiiiiiiiii..iiil le iixil « parabole? » n'a-l-il pas mystifié le cliarpenlier en lui parlaiil de « consiriielions liydraiiliijucs, » el vaincu dans une disrussion le tnailre-d'éiiuipage, qui n"a jamais pu romprcndre cette proposition : « En métaphysique, on doit entendre par rien tout dans la préeonce|ition d'une substance non eucore formée, sur laquelle repose la première catégorie des limites inassij,'nai)les qui entourent l'infini? »
Bref, le niidxhipnuni a acquis de l'expiTience ; il a évité la tète de niàt el le chemin qui y conduit; il a emprunté plus d'argent qu'il n'en a prèle; il s'est composé un répertoire d'agréables plaisanteries, dont les novices feront bien d'être charmés, en ayant soin d'applaudir deux fi)is davantage quand il les répétera. Il a appris n boire largement, quoique avec discrétion, et imite maitre SIender ' en ne se grisant qu'en compagnie de gens sobres el exemplaires. Finalement, il a lu llamiltnn More^, et porte avec enthousiasme un toast à ime gueire sanglante et à une saison de ticvres.
Ainsi, sous trois faces différentes, cet officier est un et indivisilile: c'est toujours
un MIDSH1PM\>.
' Personnage des Joye»sfsCommèi-fs de ff^intlsvr . comédie de Sliakspere. ' Auteur de ruinants maritimes.