‹ Les anglais peints par eux-mêmesChapitre 59 sur 106 · I.OLVKKl SI-: ItK UANCS. 22'J · texte numérisé non relu

I.OLVKKl SI-: ItK UANCS. 22'J

cl ajuula en legardaiil bon ruyul auditeur : « Presque tous. » Le ducleur Suioollilv •iborde la mort avec lieaucoup de nicnaneiiienl. S'il faut qu'il cii cnlrclienne des i;eus de distinction, il le fait doucement, ^lacienscnienl, civilement : il dcdaiïiie de les mettre liois d'eux-mêmes en leur présentant la mort c()nnne un c|i()uvantail, en jetant les os "a la face de l'auditoire. \'esl-il jtas de la dernière im|iolilesse di; diie il de lielles femmes, palpitantes d'espoir, de lionlieur et d'amoni-, devant lesquelles le monde entier s'ouvre comme un beau jardin, qu'elles sont, elles si délicates, si aimables, si admirées, si flattées . destinées à servir de pâture aux vers'? qu'elles, avec leurs belles ligures d'anges , se consumeront au sein de la terre , comme le malheureux qui est mort 'a l'Iiospice aujourd'hui, ou ;i la potence hier? Le docteur Smoothly regarde ces paroles comme fort inhumaines, et c'est pour cela qu'il prend toutes les précautions possibles pour ne pas endommager le plumage de l'orgueil humaiu, pour ne pas arracher une seule plume de la queue ctincclante de la vanité; en conséquence, il traite la mort comme une sorte de probabilité vague, et parle du tombeau comme d'une fosse creusée quelque part, et dans laquelle quelques individus sont tombés quelquefois. Par suite de son syslime de modération, le docteur dit peu de mots du séjour des mauvais e^sprits; ou, si par liasaid il s'en explique, c'est de manière à en faire sentir la giossièreté, l'extrême bassesse. Selon le docteur Smoothly, l'enfer n'est iioint jiour la bonne compaunic.

Le révérend M. Yewberry est un prêtre tout difféient, ce qui ne rem]iêche pas d'être à la mode. On se presse dans son église, on s y coudoie, on s'y bouscule, pour recevoir les anathcmes de ce génie d'indiunation , qui lance ses feux sacics sur les grands, et croit de son devoir de mettre sens dessus dessous les élus de la terre. La royauté vient incognito pour l'écouter ; on voit des ministres d état dans la galerie; les courtisans donnent une heure au nouveau prophète; les jeunes membres du parlement l'étudieut pour la véhémence de son style, et le tour heureux et original de ses invectives. Les gens 'a la mode prennent M. Yewlierry comme une espèce de tonique : c'est une diversion au système relâché du monde; mais on n'a jamais songe il appliquer ses principes au régime spirituel. On va le voir comme une espèce de faiseur de tours évangéliques; et les princes, les lords, les comtesses, témoins de ses gambades extraordinaires, s'étonnent de son agilité. C est, du reste, l'éneigie de ses doctrines impitoyables qui le met 'a la mode. Il allume dans la chaire une colonne de feu qui dure au moins six mois; puis il brûle en présence d'admirateurs moins nondireux , et se réduit enUn il un éclat tolérable , a une chaleur qu'on peut endurer.

Bien entendu que M. Yevvbcrry est le favori de notre ouvreuse de bancs ; elle croit que le monde pourra s'amender, puisqu il s'est chargé de la conversion généiale; et en regardant avec complaisance ses bancs encombrés, elle éjirouve de vives et nombreuses espérances de régénération humaine. Smoothly est un pasteur chéri, Yewberry est un puissant homme de Dieu; lun touche les erreuss des mortels avec inic pnttc (le velours', l'autre secoue un fouet de serpents sur la tête du criminel.

' Ci's mois sont on fiaiirui» cl,^n^ rcmniii.il. .V. du /'.,

250 L'OUVKEUSl' DE BANCS.

Ju^Hu ,1 [iicMMU, luiiib ii'aNoiis observé l'ouvreuse de lianes i]ue dans l'exereice de ses fondions, dans l'eniploi délieat d'ouvrir et de leiiner les poites, dans le sang- Iroid avec lequel elle avanee la main en temps opportun, et la porte ensuite "a sa poche eonnne si de rien n'était. Klle a toutefois des plaisirs attachés "a sa profession; il y a des moments où être gracieuse et souiire, arpenter réi;liso a pas piccipilcs, l'tre trèsoccupée à ne rien faire, s'intéresser vivement 'a ce qui n'est pour elle que la fastidieuse répétition d'une fastidieuse scène, tout cela est pour elle un devoir, une source féconde de liénélices : nous voulons pailer du jour de noces. Remanjiu'z avec quelle satisfaction la bonne mislress Spikenard sourit a l'iicureux couple et "a la foule des amis, en les recevant li la porte; connue Ions ses regards expriment la joie (pic lui fait éprouver la solennité (jui va s'accomplir! avec (lueile vitesse elle court dans l'aile, et introduit le cortège dans le banc oii, jusqu'à ce (jue tout soil prit |)our le saeriliee et avant qu'il soit trop tard, les futurs contractants ont la permission de s'aliandonuer à quelques minutes de réflexions! Elle tourne autour de la liancée, du tiancé, des demoiselles d'honneur, de toute la noce, comme si elle avait réellement un intérêt personnel "a ce qui se passe; elle assure au jeune eonjile (|ue le prêtre ne va pas tarder, et enlin, quand le bon homme a endossé sa robe, elle vient, portant sur sa face ridée les signes de l'allégresse la plus vive, communiquer ii tous l'heureuse nouvelle que M. Tiemtight est prêt.

Les deux haneés se mettent en place, c'est-a-dire que le desservant les met en place; car jamais uu homme, comme principal personnage, ne semble plus embarrassé, plus aliatlu, que lorsqu'il est sur le point de passer par la cérémonie du mariage. Il n'y a peut-être qu'une seule cérémonie plus pénible que celle-là. \ous voyez un jeune et beau fiancé, aux favoris gros comme des côtes de baleine, qui a pris de six [lieds dans ses bas de soie, appréhendé au corps jiar un clerc, et |)la(é inqiéricusement à l'endroit marqué pour son martyre ; on diiait que lui-même n'a dans celle occasion ni voix ni volonté. Le couple est donc installé, et l'ouvreuse de bancs veille à distance respectueuse. Quelquefois le mariage est un cas d'évanouissement; nous en avons \ u même provoquer de tragicjues atta(|ues de nerfs. Les sinqilcs syncopes sont devant l'autel aussi communes ((ue la mousseline blanche, et donnent a la scène un nouvel attrait, du moins pour le speclalenr. Que la liancée se trouve mal si elle en a l'envie, l'ouvreuse de bancs, fennne habile et expérimentée, est la pour lui porter secoure, fout 'a cou|), la liancée , comme un lis penché, courbe sa têle belle et ])àh'; le futur jelle autour de lui des regards de détresse, quand, a ses côtés, amenée là comme par enchauteraent, se trouve l'ouvreuse de bancs, tenant un gobelet d'une eau cristalline, j)uisée le malin même à la source, el prêle ii rafraîchir les blanches lèvres de la nouvelle mariée. Le verre d'eau est pris, el l'ouvreuse de bancs, prodigne de remèdes, présente un flacon de sels qu'elle réchauffe en sa main depuis dix minutes.

La défaillance a cessé; l'aclc de mariage est signé, et (après le clerc et le bedeau) l'ouvreuse de bancs prend la liberlé d'a[)peler sur la têle du couple uni toutes les bénédictions de ce monde. Ses vœux désintéressés reçoivent généralement leur récompense; et^ selon le ras qu'on en a fait, elle abandonne le jeune couple aux sentiers èpinc\ix de celle Icrre de misères, ou déilarc Ic^ v\i(i{\\ dijnes de toute h

L'OUVRElJSK DK liANCS. 251

prospérité imaijinaljlc, cl au iiomlno des plus licaiix cl îles miciix assoilis qu'ait jamais é(lair(''s le soleil.

Il est une autre suli-iinité à laquelle l'ouvreuse de bancs assiste avec un zèle san.^ égal : c'est celle du baptôme. Alors son expérience, sa connaissance du monde, acquise et cultivée dans le temple du Seigneur, lui rendent éminemment service. D'un coup d'œil elle i econnait les mères et marraines comme il faut, les pèies qui font bien les choses, les parrains dont la bourse est suflisarament garnie; et, tirant avantage de son savoir, elle les installe dans des bancs réservés, bien loin des places où se mettent les pauvres. On voit alors des enfants dont les ycu\ sont vantés par l'ouvreuse de bancs avec la |>rO(ligalité d'une admiration subite, bien que cachés souvent entièrement par la dentelle précieuse de leurs bonnets; on voit de cliers petits anges de six semaines, dans la ligure desquels on ne dislingue que la bouche et le nez; des chérubins qui n'ont rien de commun avec la nature chérubine , si ce n'est qu'ils chantent sans discontinuer.

Nous avons parlé de mariage et de baptême ; il est une troisième cérémonie h laquelle l'ouvreuse de bancs est appelée à assister, dans laquelle elle joue un rôle avec une gravité qui n'est point feinte : c'est celle des funérailles. L'a elle n'a rien à espérer; des gens fondant en larmes, et livrés a une hypocrite douleur, ne songent pas à donner des giatifications. A moins que ce ne soit h l'enterrement d'un personnage public, et que l'affluence ne soit considérable , l'ouvreuse de bancs ne reçoit rien des mains de la mort, toujours froide, toujours sans proQt pour elle.

Nous avions songé "a offrir au lecteur des notes trouvées dans les papiers d'Abigaïl Spikenard, depuis trente-deux ans ouvreuse de bancs de l'église Sainl-Étienne. On nous les a communiquées avec autorisation d'en user comme bon nous semblerait. Cependant le sacré et le profane s'y trouvent mêlés avec tant de confusion (probablement parce que la bonne mislicss Spikenard avait beaucoup de peine 'a les séparer l'uu de l'autre), que nous hésitons à publier ces mcmoranda. Toutefois mistress Spikenard, dans son esprit de généralisation, n'a rien trouvé d'inconvenant dans sa manière de rédiger ses notes; et c'est pourquoi, espérant que le lecteur appréciera l'innocence des intentions de l'ouvr-euse de bancs, nous nous hasarderoiis à lui présenter quelques notes pr iscs à l'aventure dans son journal.

Epiphanie. Court sermon; froid rigoureux; six pences d'une femme en manchon rouge.

Se.\agésime. Sermon du bon évêque de Manna ; discours touchant : grand tracas ; église comble ; recette de sept shillings et six pences ; demi-couronne fausse. Je soupçonne une femme en velours bleu, bonnet jaune, et guirlande de pavot rouge.

Lu.NDi DE Pâques. Dix mariages; je ne fais qu'une livi'e; je refuse avec colère six pences d'un couple. Je reconnaîtrai le marié s'il ose revenir. Les serrures des bancs sont graissées.

D1.MANCHE GRAS. Xouvcau sermou long et aident de l'cvèque de Manna. Une dame s'évanouit dans la foule : un shilling. Vu la personne en velours bleu; parlé de la demi-couronne fausse ; elle s'est élonnée de mon inrpuderree! Comment Irnirat-elle?

2,-2 L'Ol VKKHSK 1)1. It.WCS.

B.Tpli'iuc dans l'apirs-midi : |Mrciils mal mis, oiilanls ciiards, |ianaiiis et mai • raines igiuiiaiit les coiivenances. La mère de deux jimicaux ne hhmIoiiiic pas plus que celles qui n'en ont qu'un. Mauvais joui . Reiitrée eliez moi de lionne lieure pour prend: e le llié.

Rogations. Nouvel évtViuc : les plus blanelics mains (|u'il soit possible de voir; £;rande foule; superbe discours contre la eoncupisecnee et les vanités du inonde. Bel équipage de l'évcipie, biquais grands et bien bàlis. Sanglots des dames ; bon sermon ; quinze shillings. Vieul-on ii l'église pour ]iasser de la fausse monnaie i* Kneorc une fausse pièce de six pences!

Noi;s terminerons l'a nos citations; car nous craignons que, malgré la simplicité de mistressSpilienaid, il n'y ait dans son style unecerlaine irrévérence, et ([uc le spirituel y soit trop négligé pour le temporel.

0 vous ! piliers inébranlables de l'orthodoxie ; vous, élevés pou r le ministère divin ; vous, si haut placés dans la hic rarchie apostolique, vous qtii annoncez au peuple la bonne nouvelle en vêlements de riche linon , sachez, malgré les (onnerres que vous lancez du haut de la chaire sur les laïques ignorants, sachez iiue, dans vos désirs des biens terrestres, vous ne valez pas mieux que la pauvre ouvreuse de bancs.

Nous avons lu le sermon (outre les vanités du monde picehé par l'évcque aux mains blanches ; nous avons lu aussi le discours de trois heures qu'il avait fait deux jours auparavant sur les ordonnances relatives h la bière : en vérité, ces deux compositions nous I appellent assez les noies de la digue n:istress Spikenard,

Douglas .iF.Tiiiof.n,

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