LE RAMONEUR
LE RAMONELR.
OLS lierions luus les privilèges, il y riil un temps. — el ce temps n'est pas encore bien loin , — dii Ion aurait considère comme une audacieuse violation d"une couliimç antique et vénérable quun auteur ou uiiartiste s'occupât (lu sombre sujet de cette esquisse avec une autre préméditation que celle de s'en divertir. Les couleurs vives et légères sous lesquelles il était invariablement représenté étaient en laison inverse de la noirceur de l'original; il V semblait qu'on voulût rendre boramaçe "a ce fait ol)servé, qu'un nègi-e aime généralement les vêlements d'une extrême blancheur; ou encore, que l'extérieur sombre d'une gondole vénitienne indique presque toujours le haut degré de plaisir et de gaieté de la société qu'elle renferme.
Nous ne nous vanterons point poui tant d'avoir changé tout cela , comme dit Sganarelle. A vrai dire, cette allégresse constante que des tableaux mensongers prêtaient au ramoneur a disparu d'elle-même, et nous, fidèle chroniqueur de ce qui est, nons ne faisons que nous conformer aux circonstances existantes en traitant notre sujet avec moins d'entrain; les dispositions de notre esprit s'accorderont mieux avec l'humeur générale du noir personnage qui pose 'a sou iasu devant nous, et pourtant uous ne nous écarterons pas complètement du point de vue sous lequel on a été habitné "a contempler sa physionomie. Comme dit Miilon :
L'étoile du matin paraît à l'Oripnl , Dans les cieu's moins obscurs s'avance en sautillant . Et le jour qu'elle annonce a cliarnié la nature. Car Mai roTienl. orne de fleurs el de verdure.
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Ainsi jadis, non moins g.iis, non moins s:iulill;inls, l(> !"■ mai, cpoquo dp gala poulies ramoneurs, arrivaient, non-seulement de l'Orienl, mais cucoie de tous les points remarquables du compas, ces grotesques caricatures de niilord et de mitady , de Jncli-iii-Gicois ' . avec des liandes de ramoneurs déguenillés, noirs, hlancs et giis, marclianl d'un pas moins léger que fantasliciue , et rompant agréalilement par leur présence la monotonie de la vie des citoyens de Londres. L'hiver se prolongeait, comme ce vieillard maussade en a la funeste liainlude; les piosaï(|ues mortels réchauffaient au coin du feu leurs memlires grclollanls, que, conforménient a toutes les traditions admises eu poésie, ils auraient dû emi)loyer h parcourir les champs verdoyants, "a prélever un impôt de bouquets sur l'aubépine en fleurs; mais le froid n'empêchait pas les ramoneurs de se montrer dans lout leur éclat. Radieux hérauts du soleil, ils venaient inévilablenient annoncer son arrivée, et saluaient le réveil de la nature avec des sentiments d'espérance presque semblables à de la joie.
Mais maintenant, hélas! cette fête n'a [dus lieu dans Londres; ce bon vieil usage a disparu, comme les bons vieux walclimen , et beaucoup d'autres bonnes vieilles et respectables coutumes. Si cette procession a eucore lieu, elle est faite par de vils imposteurs, par des individus déguisés en ramoneurs, qui n'ont jamais su ce que c'était que porter un sac de suie, ou regarder du haut d'une cheminée la ville étendue a leurs pieds. ■
En termes plus clairs, les maîtres ramoneurs de nos jours ont jugé convenable de mener leurs jeunes et gais disciples dîner, le I" mai, h Chalk-Farni, a Eyre-Arms, ou dans quelques autres imitations faubouriennes des Champs-Elysées. En songeant que nous sommes privés du spectacle de leurs ébats, notre seule consolation est d'espérer que le plaisir ainsi enlevé au public sera ajouté en revanche à la |)ortion de bonheur terrestre dont jouissent ces pasteurs humains et les noirs agneaux qu'ils conduisent. Puisse le sombre, mais joyeux troupeau ne jamais être tondu de près par l'impitoyable main de l'adversité !
Ce diner dans le faubourg ne uous semble avoir rien de romantique, et cependant nous nous trompons peul-ûtre, a en juger jiar les dispositions des parties qui y sont principalement intéressées. L'expression de leurs physionomies grimaçantes, h l'aspect d'une table ornée avec un luxe inaccoutumé, peut être fort prosaïque aux yeux de ceux qui se sont formés sur le jiitloresque des idées purenu-nt de convention, basées sur la connaissance qu'ils ont des Alpes, des Apennins, des Pyrénées et du Pô. Mais un plum-pudding gigantesque, rond, large, massif, est pour les regards avides d'un enfant affamé un objet plus romantique que ne l'est la vallée de l'Arno pour le voyageur bien repu ; l'apparition d'une oie rôtie, et paifumée d'assaisonnements dont le nom seul blesse les oreilles délicates, est pour le jeune convive raille
' 11 y a qucUiucs années encore on faisait h Londres, le I"'' mai, une procession bizarre dont les ramoneurs ('laicnt les acteurs, lue espèce de coureur ouvrait la marche ; puis venaient nii marquis et une mar<|uise ridiculement affublés . et accompagnés dnu lifre et d'un tambour. Jncli-in-Gieens les suivait ; ce personnage portait une pyramide de verdure ipii renvelO|ipait en entier. Le but de celte cérémonie, que C.ruisliank '•a retracée dans sou Comic .-/tmanfirlt, était probabb-meut de célébrer la lin de l'biver.
( :V. du T.)
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fois plus sublime que la vue du Vésuve, ou que celle de montagnes d'or aperçues au luiiieu des rêveries de la nuit.
Si celle liypolhèse le semble extravagante, songe, cher public, mon souverain absolu, qu'il y eut un tem|is où lu étais jeune toi-même, oii lu n'avais pas atteint cet âge mûr dont tu portes le poids avec tant de grâce ; ou bien, s'il nous est permis de nous adresser à un seul représentant de ta nombreuse corporation, nous lui dirons en termes courtois et avec l'accent le plus doux possible : « Uappelle-toi , mou cher monsieur, quelles étaient tes idées sur le beau, quelles étaient les choses dont la possession t'eût charmé de préférence , quand lu t'asseyais à la table économiquement garnie de ta pension ou de ton collège. »
La bienveillante mistress Montagne, auteur de l'Essai sur les écrits et le génie de Shakespeare, était dans l'habitude, durant la dernière partie du siècle dernier (cette dame mourut en \ SOO), de donner un dîner anniversaire aux ramoneurs le premier jour de mai.
Pourquoi ce repas? C'était, disait-on, en mémoire de son Ois, qui, longtemps perdu , avait été retrouvé dans l'exercice des fonctions de ramoneur, et heureusement rendu a sa famille et a ses amis. Ce récit toutefois nous donne un nouvel exemple de la manière dont le faux et le vrai se confondent dans les narrations traditionnelles.
La vérité est qu'Edward Wortley-Montague, fils de la spirituelle lady Mary Montague, se sauva de la maison paternelle, et endossa volontairement le noir uniforme des ramoneurs. Ce fut dans celte condition qu'un ami de sa famille le rencontra par hasard dans la rue, et on le rendit aux douleurs de l'opulence et de la propreté, deux choses que le jeune Edward semblait vivement appréhender ; car bientôt après il disparut de nouveau , s'embar(iua en qualité de mousse , et continua toute sa vie à donner des preuves de cette bizarrerie qui avait dicté le choix de sa première profession.
On comprend aisément, sans être tenté de le partager, le goiit de Bampfylde Moore Carew, qui se déroba à la délicatesse de la vie du monde pour embrasser l'existence nomade d'un bohémien ; mais une prédilection romantique pour gravir des cheminées, un désir enthousiaste d'avoir les pieds meurtris, les yeux chassieux, le visage noirci, décèlent un cerveau qui n'est point absolument dans son état naturel.
Toutefois, l'on doit quelque respect "a la mémoire de l'original Edward Montagne : ce fut le premier enfant européen sur lequel on pratiqua l'inoculation, quand sa mère en eut fait, 'a Constantinople, la précieuse découverte.
Mistress Montague n'était pas la seule philanthrope qui, dans une époque voisine de la nôtre, ait mérité d'être citée par son hospitalité envers la race abandonnée de: ramoneurs. Charles Lamb, dans un de ses délicieux Essais, rapporte une anecdote sur son ami Jem White. Ce singulier i)ersonnage avait coutume, le jour de la fameuse foire de Saint-Barlhélemy, de donner aux ramoneurs de la métropole un souper de cérémonie, dont les principaux ingrédients étaient des saucisses, jouissant a juste titre d'une célébrité locale; on distribuait préalablement des cartes d'invitation, et, le jour, le grand jour arrivé, le joyeux hôte en personne, assisté de Lamb et d'un
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>autie ami, ollitiait en (lUiilité do iiKiitre des cérémonies. In décoium affeelé. un<' feinte solennité, étaient observés à cette fête, alin do pallier ce qu'elle pouvait avoir de comique ; mais les comestibles étaient prodigués en abondance, et tout se passait de manière a ne pas lilesser la susceptibilité des convivesen ayant l'aii' de se moquer d'eux
Mais, bien qu'un jour de fête et un repas copieux soient toujours bien accueillis par des enfants affamés et exténués par le travail . (piels que suiciil le Icnqis, l'occasion, le lieu où leur table est servie, nous déclarons approuver positivement l'usage actuel de transporter les enfants hors des limites du triste empire de la bi ique et du mortier. Ine promenade a quelque lieu de plaisance des faubourgs suffit pour leur faii e aspirer au moins une bouffée d'air pur. Quoi qu'en i)uissent dire les badauds, nous ne négligerons point de parler des beaux paysages que l'on rencontie du côté de Hampstead et de Higligate, ces deux collines jumelles, comme les appelle Tliompsou. Cessezdouc, gens sans pitié et sans réflexion, de vouloir en interdire l'accès au pauvre. C'est la nouveauté qui donne la vie ii toutes choses; et, sans supposer que des ramoneurs analysent bien minutieusement la source de leurs plaisirs, nous pouvons admettre qu'eu sortant de leur prison bruyante, en baignaul leurs membres ranimés dans un étlier plus frais et plus bleu, ils ne sont pas insensibles à l'esprit des vers, dont pourtant ils ignorent complètement la lettre, dans lesquels Millon décrit les sensations de bien-être et de rénovation d'un homme qui, longtemps retenu dans une cité populeuse, en laisse un moment derrière lui le tumulte et les soucis, et savoure avec ardeur les charmes de la nature et les douceurs de la vie ciiam|)être.
Nous sommes familiarisés avec ce plaisir ; nous y sommes habitués, comme d'autres sont habitués a s'en passer; nous avons pu satisfaire librement notre goût poui' la campagne, qui s'est accru avec les années. Aussi la nécessité de rester a la ville nous parait un des moindres maux de ces milliers d'êtres humains que la pauvreté enchaîne, qui jouissent rarement de la verdure et des fleurs, et dont la vie s'écoule [iresque tout cnliore entre deux horizons de briijues. Mais, si nous songeons qu'une excursion dans la campagne contribue a puriUer l'esprit autant que l'eau à nettoyer le corps, nous aimerons a rencontrer parfois les citoyens déguenillés de Drury-Lane ou de Whitechapel dans le voisinage de Hornscy-W Ood ou de Duhvich. Ce sont presque tous des enfants, jouissant par exception d'une faculté accordée a bieu peu d'individus de leur classe. Au nord et "a l'ouest de Londres, on a prévu le besoin d'air et de verdure en créant un grand nombre de parcs; mais, a l'est, quel aride désert! Se verra-t-on pas de bienveillants génies, sous la forme de millionnaires, d'administrateurs, de corporation (luelcouque, avoir pitié du malheureux sort de ces êtres délaissés, étrangers, pour la plupart, "a la paix et aux sourires revivifiants de la mère commune'?
Ce bavardage a propos des champs n'a pas, dira-t-on, un rapport essentiel avec les ramoneurs; cependant, qu'on nous le pardonne, il nous a semblé ressortir directement du sujet, et ne le déparera peut-être pas. Ce qui est dit en faveur du pauvre en général s'applique en particulier "a celui que nous avons choisi plus spécialement pour client, le ramoneur.
[Jn fait sert à démontrer l'étrange union de force ri de faiblesse, de biriiveillance
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el irupatliio , qui i'>l dans le caraLlcre tic riioiuine : c'est que |)eii de personnes se donnent la peine d'employer un de ces maîtres raraoïKniis (|ui exploitent la maeliinc 'a nettoyer les cheminées; cependant il est un grand nombre de gens qui s'intéressent assez "a l'enlant que les maîtres envoient "a leur place, pour l'interroger sur la manière dont il est traité.
Nous avons questionné des propriétaires; nous leur avons demandé pourquoi lesdilcs niacliiiies n'étaient pas plus généralement employées, tomme elles pourraient l'être, bien qu'il soil inipossilde de les appliquer 'a certaines vieilles maisons. Kst-cc par liaine de l'innovation? est-ce (jne l'usage actuel paraît plus pittoresque? est-ce (|ue la sonnelle malinaie du pelit Iravailleur donne une agréalile S(>cousse "a l'oisil cuiioiiiii sur son oreiller de duvet? >on: aucune de ces causes n'est admissible : il faut sans doute attribuer le fait à l'iufluenee de ce démou apathique et câlin, qui, sous les noms d'indolence, de nonchalance, et autres, tous liop bons pour lui, est si propre a élouller les nieilieiires résolutions.
Ce démon n'a pas épargné la bonne Liza (ci-devant Betty), la domestique, lille s'est touchée en se promettant de ne pas laisser une seule minute le ramoneur à la porte, le lendemain matin; et cependant elle s'étend dans son lit, s'éveille a demi, se rend(ut, se frotte les yeux, en feignant pendant une demi-heure de ne pas entendre le pauvre entant ; elle ne témoigne la sympathie qu'il lui inspire qu'en murmurant :
« Le diable emporte ce ramoneur! Yoil'a trois fois qu'il sonne! Si j'étais sûre i|ue ma maîtresse n'entendît pas, je le laisserais a la porte une heure de plus, pour le punn- de son impudence ! »
Fort bien, Liza; mais nous croyons que votre maîtresse entendra, et votre maître aussi. Ils entendront encore sa voix grêle; le bruit de la sonnette a pu les émouvoir, s'ils ont songé "a celui qui la mettait en mouvement; mais sa voix , plus triste et plus plaintive, achèvera de leur inspirer des sentiments de compassion.
(1 Quel affreux métier poui' un enfant ! Si l'un des nôtres y était condamné! i\e pouvons-nous contribuer ;i l'abolir.'' Oui, la première fois que nos cheminées auront besoin d'être ramonées, nous prendrons soin de chercher un maître qui ne se serve que de la machine à ramoner. »
Cessons un moment d'envisager le côté sombre de ce sujet , naturellement sombre. 11 a aussi ses gais rayons de lumière, et nous ne devons pas négliger d'en jouu-, si nous voulons que notre article porte le cachet de l'exactitude.
Nous avons dit que généralement on demande avec intérêt aux jeunes ramoneurs des renseignements sur la manière dont ils sont traites. Lu de nos amis, qui a plus d'une fois entendu poser la question , nous a assuré que la réponse avait toujours été .satisfaisante ; qu'ils avaient parlé avantageusement de leurs maîtres et de Icuis maîtresses, et paraîssaieiU en somiue contents de leur sort. Toutefois l'expérience d'un individu quelconque doit uécessairement avoir peu de poids par rapport à l'état de la masse en général. Tout est relatif, et ce qui peut paraître un bon traitement à un l^elit malheuieux conunc le ramoneur scndjierail proi)alilemenl très-rude à un être plus favorisé du ^orl.