‹ Les anglais peints par eux-mêmesChapitre 63 sur 106 · L'EMREPREMEUK DE POMPES FUNÈBRES · texte numérisé non relu

L'EMREPREMEUK DE POMPES FUNÈBRES

fravant ni de fatal

E Cl OIS i|ii'il n'y a pas d'hoiiiino. ou du moins [las do loni- |inen anl qui ait uno idée plus parfaite des convenances sociales, du décorum exléiiour. du iu\e et de l'apparence, t|ue l'enlreprcneurde pompes funèbres. .\ ses yeux , la mort n'est pas lamort; c'est je ne sais (|uoi qu'on pare et qu'on arrange avec soin , qu'on aborde avec toute la déférence due à l'aclieteur parle vendeur, et cju'ou traiteavec unealtention, une courtoisie proportionnées au \ ciiances de bénéfice. Pour l'entrepreneur de pompes funèbres . la mort n'a rien d'efne se présente pas h lui conuiic la conipaane de la corruption, comme l'infatigable enfouisseuse des liumains. Non; elle vient, surtout lorequ'il enterre des gens du grand monde, pimpante el prétentieuse. Elle est difiicile et exigeante comme une vieille coquette. Il faut (|ue son suaire soit de toile fine, que son dernier oreiller soit moelleux, que le velours, pourpre ou cramoisi , revête sa couche de chêne , que l'on argenté avec art les clous, les plaques, les poignées de son cercueil. L'amour du lucre neutralise pour notre entrepreneur les terribles propriétés de la mort. Qu'est-ce pour lui (|u'un nouveau cadavre? C'est une nouvelle pratique.

0 Sans doute, monsieur , dit Mandiake en prenant des ordres pour un enterrement, sans doute, monsieur, vous voulez des panaciies?

— Vraiment , je je n'en vois pas l'utilité, réplique l'héritier dont les faibles

ressources suffisent h peine "a sa subsistance quotidienne . cela n'est nullement nécessaire.

— Pas de panaches, monsieur ! dit Mandrake d'un air de surprise et de compassion. l'ardonnc7.-moi . monsieur, mais vraiment il n'y a (|ue les domestiques (pi'on enterre sans panaches.

>'•■! L'ENTRKrRl'Mil K DK l'OMTES FlNKIiUES.

— l'.li liiiMi! si vous pense/, que ee soit iiulispensalile...

— Indispensable! Il est de louie impossibilité d'enterrer sans panaches un homme counne il hiul. n

(» l'habile martliand ! il a louelié la coide de l'orgueil humain, et les panaehes lipureronl dans la cérémonie.

« Kt des pleureui-s, monsieui , vous auiez des pleuieurssans doiile?

— Je n'ai jamais compris à (proi ils claieirl bous.

— 0 mon cher- monsieur! s'écrie Mandral.e, vous ne l'avez pas compris ! Kélléebissez a l'effel (jir'ils pioduisenl ; il n'y a que les pauvr'es, monsieur, qir'oir eirlerrcsans pleureurs

— Torrl ce cpic je désire , monsieur l\iaridi ake , c'est un eulen-ement rawlesie, mais déreul.

— Vous avez raisorr , rrroirsierrr'; il vous faut donc des picrrreur's. Qu'est-ce (pre la dépense, riionsieirr.'' «e n'est rierr en lomparaison de la bonne tournure qrre les pleureur-s dorment a la céréraorrie.

— J'ai toujours cru qu'il étail au moins inutile de perdre de l'argent pour lesiuorts; faites donc les choses doucemerrt et sans éclat , monsieur MarrdraKe.

— J'y veillerai, niousietrr, soyez-en pei'suadé. Tout sera dans le meillerrr gofrt, monsieur'. i;t mairrtenant oceuporrs-nous du choix du tcrfain. »

L'a-dessus, M. Mandrake étale sur' la table un plan du cimetière , divisé en tr-ois parties séparées, pour la corumodité des différentes classes de morts. <i Maintenant, monsieur, occupons-nous du terrain.

— Est-ce ([u'il y en a de plusieurs espèces':'

— Comment donc'? Voici ce (|ue nous appelons le terrain rr" I ; c'est un sol cliai'ir.ant , sec , gi-aveleux ; on peut le ci'cuser a n'importe quelle profondeur ; il est sec , lorrjours sec, sec comme voir'e lit... Voici le teirairr ii" 2 ; il est rrnpi'rr pirrs humide que le premier, j'en conviens; mais pourtarrt on y enterre encore parfois des gens honorables. <>

En disant ces rrrots, !\I. Mandrake re|)lieson plan.

'I Fort bien , rrrais le terrain rr" .") , c'est, je présume , le moins cher'?

— Argile, moir chei moirsieur-, argile! d'une humidité intoléi'able, srrriorrt en hiver-; il ne sarriail vous convenir.

— l'ourtarrl , s'il es! d'un pi ix bearrcoup moins élevé i|ue les autres...

— 11 est vrai, monsieur, (pie les conditions d'achat sont très-modiques, et c'est par-f,-ii(emeirl bien vu. Airlremenl , oir diable les pairvres gens porrrraieiil-ils se faire enterrer.'' Il vous est loisible, nronsicirr- , de laii'c ce ipr'il vous plaira; mais presque toutes les familles distinguées se font inhumer dairs le terrain n" I. Si e'élail ir moi h choisir, je preirdr'ais le leirairr n" I. frr si bearr sable , nionsieirr!

— Va donc [lour le Icrraiii n" I .

— Vous ne porrvez en prerrdie irn autre, monsieur; c'est le serrl qui vorrs convienne. »

Kl M. Mandrake s'en va, inlérierrrcment satisfait d'avoir, par des considérations

L'ENTREPRENEUR DE POMPES FI nIîDRES. 2r,

luoiiilaiiics et on s'ail ressaut à l'anioiir-inopre, déterminé sa pratique à commander des panaclies. dos pleureurs , et le lorrain n" I.

Et, dans tout ce Iralic, quelle est la part de la mort ? Hélas ! les panaches n'ondoient pas pour oniliraser la face blanche et froide du défunt ; les plcureure silencieux ne niarchonl point d'un |ias solennel poui- lui rendre hommage ; le lit de sable sec n'est pas choisi dans l'intention d'y faire rejioser 'a l'aise des os décharnés ; ils seraient tout aussi commodément dans le troisième terrain (jne dans le premier. Non, les ornements dont on entoure la mort ne sont que le costume extérieur de l'orgueil du vi- \ant; l'entrepreneur, avec st)n faste mélancolii|ue , avec ses sombres splendeurs, sert l'homine qui reste et non celui qui s'en va. C'est le vivant qui veut avoir des |)Iumes , des clous dorés, toutes les apparences du luxe et de la richesse. C'est l'orgueil qui , |)Our ses desseins particulière . prend la mort et l'affuble de tous les oripeaux de la vie.

(1 L'homme, dit sir riiomas lirowne, est un noble animal, superbe au sein même du trépas, fastueux dans le tombeau, solennisant avec un pareil éclat les naissances et les morts, dissimulant sous de vaines cérémonies la misère de sa nature. » De l'a l'entrepreneur de pompes funi'bres.

Suivons cependant M. Mandrake dans le service journalier de sa profession. Accompagnons-le "a la maison de deuil , le jour où celui qui en était l'àme est près d'être emporté au cimetière. Pour un moment . l'entrepreneur prend possession du domicile abandonné; il s'en constitue l'Iiole de sa pleine autorité. C'est lui qui remplace le maître de la maison, et en fait les tristes lionneurs. Avec quelle urbanité il offre des gâteaux et du vin ! comme il prodigue des consolations aux affligés ! comme il cherche à tarir, uniquement par forme , les larmes de commande des invités, qui croient devoir rendre en affliction la politesse qu'on leur a faite ! Ses paroles, brèves et significatives, sont murmurées 'a voix basse , et il marche sur le tapis comme s'il foulait aux pieds des fleurs. Ses attentions ne se bornent pas aux parents et amis du défunt ; il s'occupe activement de pourvoir aux besoins de ses vassaux. Les deux pleureure , image vivante du plus profond chagrin 'a une demi-couronne la pièce, succomberaient sous leur part de douleur s'ils n'étaient soutenus par les gâteaux et l'alcool. Les cochers ne sauraient avoir l'air suffisamment sérieux sans leur ration de liquide accoutumée , et les porteurs , afin de ne point plier sous leur fardeau , doivent se donner du cœur "a grand renfort de gin.

Les funérailles sont terminées, les manteaux plies. L'entrepreneur et ses valets se sont éloignés, et de la solennité il ne reste rien... que la nôtre! Elle est présentée eu temps opportun, et l'entrepreneur est plus heureux lui seul que toute la race des commerçants ; aucun des articles qu'il a livrés ne peut être sujet à contestation: comment avoir en main les pièces du procès , qui sont toutes à six , huit ou dix pieds sous terre? Il déclare hardiment avoir fourni le meilleur matelas et le meilleur oreiller, car le gazon croit déjà au-dessus d'eux , ou bien le maçon a commencé 'a construire par-dessus. Qui donc révoquera en doute leur qualité 'i*

Le meilleur matelas! quelle douloureuse satire dans ce superlatif, si l'on songe à la tête de poussière , aux membres de terre qu'il soutient!

Puis l'entrepreneur de pompes funèbres nienlionne un solide et beau cercueil

2«1 L'E.NTRKPKEXEUR DE POMPES FL'NEBRES.

en liois (lonno ; il apimic sur la IkmuIi' el la solidité, coniiiic s il s'a:iss:iil d'une l'hiise fabriquée et oince pour «.luror toujours, d'un coll'ro précieux où l'o» peut attendre en paix le jugement dernier.

Il éiiuuièie ensuite le drap mortuaire du uieilleur velours de suie noire, les plunus, les uiaiiteau.x , le eoiliiiiard , les voitures de deuil, toutes choses qui doivent être considérées comme appartenant aux vivants, car le matelas, le linceul et le cercueil de beau bois d'oinie peuvent seuls être rais honnêtement sui' le com[)te du défunt.

Mais nous parlons des funéraillcsdu riche, ou du moins do ceux auxquels la pauvreté ne rend i)as la mort plus hideuse, plus amcre , plus déplorable. L'éclat de ces eéiémonics est encore rehaussé par l'adressi' du marchand de ceicueils. Que les chevaux sont noirs , et ^ras, et polis ! connue le corbillard a bonne façon ! quelle armée de pages! et puis, après les vinyt carrosses de deuil, quelle longue (ile de voitures liarliculières, envoyées la par leurs propriétaires, comme représentants de leur amour et de leur lespect poui le défunt : tout cela forme un touchant spectacle; nous sommes profondément émus de cette union de l^qjulencc et du nénut , de celte association de la gloire humaine et de l'humaine misère, de celte intimité de la coriuption et de l'orgueil qui se donnent la main. Oui , c'est un sujet de méditation . une source de pensées solennelles; et ce|wndant, que sont ces splendeurs comparées aux misérables obsèques du pauvre'?

C'ist le dimanche "a Londres; des flots de jKniple inondent les rues; les physionomies sont radieuses, la métropole tout entière fête le jour du Seigneur. Tout s'agite , tout bruit, tout respire la vie et le mouvement. On cause, on rit , on est jeune, on est heureux , on se croirait immortel. L'humble convoi du pauvre se glisse à travers la foule: regardez l'entrepreneur de pompes funèbres i|ui fait faire place. Est-ce ce même fonctionnaire qui offrait du vin et des g;"Ueau\ , (jui aiibiil avec condescendance "a mettre les gants de deuil , qui agrafait le manteau , qui entrait a pas de loup dans la chambre , qui , avant que l'on clouât le cercueil , avec une figure appropriée "a la circonstance , demandait si (pu'lqu'un désirait voir le défunt pour la dernière fois , et se relirait "a l'écart, lorsqu'un ou deux assistants obtenqi.raienl à celle lugubre invitation. Est-ce la le même entrepreneur de i)ompes funèbies'i' estce un oiseau de la même esiièce , du même plumage noir'/ on le croirait à peine. Voyez en effet connue il suit nonchalamment son chemin ; sa tête est penchée de coté, et tous ses traits respirent l'esprit de calcul. A quoi jwnsc-t-il '? à la cérémonie (|u'il dirige , au rôle qu'il joue dans la fête funéraire.' non , il songe au\ affaires qu'il se propose, 'a tiois autres enterrements auxquels il va présider, aux chances(|u'il a d'être ou de n être pas payé , aux gens qui ont garanti le montant des frais du piésent enterrement, il l'heure avancée, a son thé qui va refroidir. Que de tristesse, ([ue de misère dans le convoi qu'il précède. Voici la veuve et ses enfants ; que d'efforts ont été faits, que de privations futures ont été bravées , pour acheter les habits de deuil qui les couvrent ! c'est la mort dans toute son horreur, dans toute sa nudité; lien ne masque sa laideur ; rien n'adoucit ses coups , la fortune ne panse pas ses plaies; elle déchire le cœur sans rcmi-de , sans palliatif. Suivez ceux qui pleurent le <léfuiil

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