LE PAYSAN ANGLAIS
K paysan anglais est généralement considéié comme ?^ un animal très-simple et très-monotone , et quand on Ta appelé rustre, ou lourdaud campagnard , on s'imagine avoir tout dit sur son compte. A en juger par le 7l j (Fortiait qu'on en trace, c'est un individu "a lonsne t- figure stupide, en chapeau de paille , en blouse blanche, avec une paire de grosses bottines, tel enfin que ''" les artistes de Londres le voient dans les districts réunis Kç delà capitale. Voila, dit-on, le paysan anglais. Ceuvqni ont pénétré plus avant dans l'intérieur de r.\ngleterre, ceux qui connaissent d'autres parties de leurpaxs que Surrey.Kent ou Hliddlesex.ont TU le paysan anglais sous d'autres costumes, sons un assez urand nombre d'aspects différents. S'ils veulent bien se donner la peine de se rappeler ce qu'ils en ont appris, ils reconnaitiont en lui un être assez multiple. Qu'est-ce que le paysan anglais"? C'est à la fois un journalier, un bûcheron, un lalxtureur, un charretier, un employé aux chemins de fer et aux canaux , un garde-chasse, un braconnier , un incendiaire, un cabaretier de village, ou un charbonnier; c'est un pauvre qui arpente lourdement la cour d'un Irospice paroissial , ou qui travaille sur les domaines de quelque ferme; c'est un batelier, un cantonnier, un carrier, un tuilier, un berser. un laupier. 11 va cent autres métiers divers. dans lesquels il est différent de cet individu 'a chapeau de paille et "a grosses bottines , dont l'image pend aux carreaux des marchands de gravures : il ne lui ressemble pas plus qu'un cockney de Londres ne ressemble;! un habitant de Newcastle.
Sous le rapport du costume seulement, chaque district présente d'impoitantes variétés. Dans les comtés qui environnent Londres, à l'est et 'a l'ouest, dans le Berlhs-
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Iliro , le Haiiipsliiio . le Wiltsliiie, olc, c'esl riiomiuo à la lilmiso Manclio dos gravures de Londres, avec une lace allongée, des joues roses, et une allure eahne et slupide. Dans le Herlfordsliirc , le Bedfordsliire et lieux circonvoisins, il a une Idmise d'un vert olivâtre, et un de ces chapeaux ronds, îi larses bords relevts, dont la mode a prévalu depuis (]uel(|ues années. Au centre, et noianiiiient dans le Leicestcrshire, les comtés de Derby, de Nottingham , do Warwick, et le Slaflordsliiie, il est affublé d'une blouse bleue bouffante au dos et ii la poitrine, sur les épaules et aux poignets. Ces parties du vètcnrenl sont encore décorées de petits ornements de 111 blanc, et un petit cœur blanc est convenal>Iement cousu sur le devant du collet, l'n habitant de ces parages se croirait déshonoré s'il ne portait pas une de ces blouses. Ce sont les premières choses qu'il aperçoit dans un marché ou dans une foire, suspendues à une perche, au bout de la boutique <lu marchand de blouses, et dansant au vent comme un épouvantail a moineaux.
Sous cette blouse il porte une veste bleue de drap grossier, un gilet rouge ou jaune ,des bas bleus , de grandes bottines lacées, et des culottes de peau. Il se plaît a entourer son cou d'un mouchoir rouge, dont les deux bouts flottent sur sa poitrine. Dans plusieurs autres parties de l'Angleterre, il n'a pas de blouse, mais il adopte une veste de peau ou de futaine avec de vastes poches, et des boutons d'une dimension gigantesque.
Tels sont ses habits de tous les jours, ses habits de travail; mais voyez-le un dimanche ou un jour de fête ; voyez-le "a l'église, ii la veillée, ou 'a la foire ; c'est un vrai fasliionnblc. S'il n'a pas endossé sa plus belle blouse, dont le tiavail n'a point encore terni l'éclat, il attire l'attention par son habit bleu , brun ou vert olive, son gilet de quelque couleur vovante, rayé d'écarlatc , de bleu ou de vert . et des pantalons généralement bleus , presque aussi larges que ceux des matelots. Non-seulement il se garde bien d'y me tre des sous-pieds, mais s'il Irouve le saznn humide de rosée ou la route tant soit peu bourbeuse , il a soin de les relever de trois ou quatre pouces. A ces attraits se joint un chapeau de forme moderne qui lui a coûté quatre shillings sis pence ' ; et pourvu que le campagnard se croie doué de quelque br-auté physique et en faveur auprès des damre, il pose orgueilleusement sa coiffure sur le coin de l'oreille, et prend un air d'importance. Le col de sa chemise de grosse toile se montre le dimanche dans toute sa longueur, et les deux exliéniités de sa cravate vont presque balayer la terre. Son ]ilus grand embarras, quand il est en toilette, est l'emploi qu'il doit faire de ses mains; il ne sait où les fourrer. Les jours ouvrables, elles ont assez d'occupation, mais aux heures du repos, elles s'aperçoivent dé'sagréablement de leur oisiveté; car, ne se gantant jamais, il moins qu'il ne soit trcs-ava ncé en âge , il les plonge quelquefois dans les poches de son pantalon , quelquefois dans celles de son gilet , ou bien encore dans les poches de derrière de son habit. Lu ce dernier cas, les deux pans se dressent perpendiculairement à son corps , semblables "a deux queues.
Le grand remède 'a ces inconvénients est une canne ou une baguette. Dans un
' 3 francs 60 centimes
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coin (If la cliaiiniii'rp , eiilic la hoito ilc l'Iioilo^^p ol !(> iiiur, on viil( ordiiiairciriciil une l'ainic (l'iiin' csiicct' Icllo qn'ello (losLiic suHisaiiinicnt sim pioiii iilaiic. C'est une grosse luanilu! do frùne surnionloc d"uii(! ligure sfulptéu, ou un Ikimc de noiselior aiiloui ducpiel uu clii'vroriMiiile , en s('i|ienlanl eu spiiali' , a loimé des ren- Ueiuen.ls inéijaux. Si le [ja^sau anglais piéièie la |jaj;uelle au liàlou , il eu prend une excellente pour abattre en passant les têtes des chardons , des Lardaues et des orties.
Aux grands jours, les paysannes se rapprochent par h? costume de leurs sœurs de la ville voisine. Les couturières de village l'ont Ions leurs efforts pour les niettic a la dernière mode , c'est-a-dire a la dernière mode (]ui a pénétré dans la région qu'elles liabileul; et eu vérité, si le goût qui a présidé à l'arrangement de leurs toilettes ne sentait uu peu le terroir, ou les prendrait pour des femmes de la ville.
Les vieillaiils forment une classe "a part qui n'a pas encore secoué la poussière de l'ancien monde : ils s'en vont à l'église en chancelant , et s'arrètanl a chaijue pas. Le trajet de leur domicile au temple est leur plus long voyage. Le vieillard s'appuie lourdement sur son gros liâton ; ses rares cheveux blancs descendent sur ses épaules ; son habit, "a larges boutons d'acier, à collet taillé carrément, est d'un aspect antique et solennel. Ses culottes de cuir, presque hors de service, forment des replis sur ses genoux , et ses larges souliers sont parés de boucles d'acier. A son côté marche sa vieille femme, avec sou petit chapeau noir 'a l'ancienne mode, sa robe à ramages, qui laisse entrevoir un jupon piqué, ses bas noirs , ses souliers "a talons élevés, ornés de grandes boucles comme ceux de son chaste époux. Elle porte un manteau noir bordé de dentelles à vieux dessins, et rentrait avec soin. Dans l'hiver, sa pelisse rouge est festonnée par devant d'une étroite fourrure. 11 vous semble voir l'armoire de chêne dans laquelle cet ajustement a été conservé depuis uu demi-siècle , 'et vous vous demandez qui le portera après celle qui s'en recouvre. Ce ne seront pas ses enfants, car les modes sont changées, et l'on sera obligé de transformer ces Lardes gothiques eu habillements de premier âge à l'usage des petits-enfants.
Mais qui donc prétend que le paysan anglais est lourd, épais, et d'un caractère invariable? Sans doute il n'a pas l'esprit inculte, la langue bien pendue, l'insouciance, l'amour de la danse, des jeux , des rires, (|ui distingue le paysan irlandais; il n'a pas non plus les habitudes graves et l'intelligence de l'Écossais. On peut dire de lui, pour nie servir de sa propre phraséologie , (|u'il est bctwixl and bctween ( entre les deux ). 11 a suflisamment d'esprit quand il en a besoin , sait rire et se divertir à l'occasion ; il est prêt "a faire partie d'une ronde lorsque son sang circule bien, et il s'adonnera "a la lecture si on lui jjrocure un maître d'école. N'est-ce pas là la vraie souche du caractère anglais? Tirez-le de la fange de son ignorance , arrachez-le "a cet incessant labeur dans lequel il croujiit, façonnez-le, polissez-le, et vous en ferez ce que vous voudrez. De quoi se composent principalement vos armées, si ce n'est de paysans anglais? Combien ont été enlevés 'a la charrue imui aller manœuvrer sur vos (lottes . et sont revenus dans leurs villages , non plus simples et mornes ccnnnie autrefois, mais gaillards , la démarche haidie, la gaieté dans leconi', 1.1 chique il la bouciie, de l'argenl dans la poche, la tête couverte de petiis
2US l.i: l'AVSAN AN (il. Al s.
l'IiapeauMl'uii pouce de liauleur, dont les bordsont deux [xtucestle laii;e, et saeliani autant que qui que ce soit l'art de courtiser le beau sexe.
lu auteur anulais, Cooper, a peint h luervoille les transformations (|iii font de l'informe chrysalide unécarlale [lapillon des camps, l'reuez l'animal jeune, et vous lui donnerez la forme qui vous conviendra ; il apprendra à porter des bas de soie . des culottes de peluche ocarlatc, un habit sans collel, à boutons d'aiyent. et à ouvrir une porte "a deux battants; 'a se tenir, la baguette à la main, derrière le carrosse de milady , avec une grâce, avec une aisance , avec une impudence égale "a celle de toute la tribu des valets. Vous pourrez en faire un commis ou un prédicateur, lui mettre une plume derrière l'oreille, ou le faire niouleren chaire. Il ne faut pour cela que des circonstances favorables. S'il demeure paysan , c'est la faute de la fortune et non la sienne. Sou âme est une jachère féconde que mallieureuscmenl personne ne songe à cultiver; mais qu'il conserve son rang, soit : ne le lourmenlez pas trop, uuurrissez-lc passablement , doiuioz-lui l)cau(ou|> d'ouvrage, et comme un de ses compagnons, le cheval de charrette, il travaillera jusiiu'au jour de sa mort.
Ainsi, dans le nord de l'Angleterre , oii on lui donne une chaumière et la nourriture, où l'on a soin d'éviter la concurrence entre les travailleurs, en dirigeant sur d'antres ixjints le trop-jileiu de la [lopulation, le paysan supporte patiemment sa destinée.
Mais , dans les marais de Lincolnshire . de Cambridge et d'Huntingdon , dans plusieurs contrées grasses et argileuses de l'Anglelerre, où les propriétés ne rendent point, où l'on voit "a peine une ferme c'a et l'a, le paysan anglais est misérable et abruti; c'est un être aux jambes longues et grêles, qui, lorsque vous lui adressez une (|uestion , bâille comme une grenouille , n'enlend rien de votre langage , ne comprend rien de vos idées. C'est une masse de chair ambulante, une machine pourvue d'yeux et d'oreilles , de bras et de jambes , mais dont l'âme est aussi stagnante que l'eau de ses fossés bourbeux. 11 n'a jamais eu besoin de mettre en activité son esprit, et c'est pouri|uoi il n'a point d'esprit. Ou ne lui a demandé que des membres robustes pour labourer, semer, moissonner, faucher, nourrir des bestiaux; et même , dans ces opérations , ses muscles ont été réduits 'a un état mécanique. Voilà le paysan anulais . partout où il ne s'est renconiré personne pour animer son argile. Mais qu'csl-il la où il y a des milliers d'hommes riches et insiruils'i' qu'cst-il aux environs de Londres, la grande ville, la ville noble et éclairée? A peu près le même, et presijue pour des causes identiques. Peu de gens se donnent la peine de s'occuper <ie lui. Il s'aperçoit iiu'il n'est i|u'un vil serf au milieu des libres et des forts, une simple macLinc entre les mains des puissants, qui le traitent connue tel. Il voit les rayons de la grandeur, mais il n'en sent |)as la chaleur bienfaisante ; il entend dire qu'il y a à Londres de grands philoso(»hes, mais tout ce qu'il sait d'eux , c'est que leur philosophie ne s'iuquièle pas de son ignorance. Ne peut-il dire avec un poêle :
Lntre le riche et moi quelle est la différence? Qui l'a placé si haut? d'où vient celte rlislance
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Qui sépare l'oisif de riiumi)lc travailleur?
.N"éluis-je point créé pour nu destin meilleur!'
Ahl si dans des palais aux fastueux |iortii|ues ,
Entouré connue un roi de nombreux domestiques .
liuvant dans l'or, joyeux et eouromié de licurs,
Un despote arrogant se rit de mes donleui s ,
C'est que la loi du monde est injuste ; la terre
De tous ses habitants doit être tributaire ;
Les fruits naissent jiour tous, et la société.
En brisant le niveau de cette égalité ,
A fait une œuvre impie !... Un jour viendra peut-être
Où l'esclave, affranchi des capiices du maître,
D'un heureux avenir jalonnant les chemins,
Lnlin prendra sa place au banquet des humains.
Mais le paysan est loin détenir un pareil langage. 11 a le sentiment de sa position , et ce sentiment l'accable. 11 sait qu'il appartient h une caste négligée et méprisée, et, près de Londres comme en beaucoup d'auties lieux, c'est une véritable brute. On ne le distingue de l'àne ou du mouton que parce qu il se tient sur deux pieds. Il n'a point de saillies, point de gaieté, point d'originalité; il est lourd, monotone, appesanti.
Mais allez plus loin, mes maîtres, ;i une plus grande distance de la lumineuse capitale de l'Angleterre ; allez dans le midi ou dans le nord , où l'orgueil des gi ands ne s'étale pas avec autant d'ostentation aux yeux du pauvre, où les villageois sont assez eu majorité pour se soutenir mutuellement, et vous trouverez l'a le paysan anglais plus heureux et plus éclairé. Les leçoûs du dimanche, les leçons quotidiennes de l'école du village le rendent au moins capable de lire la Bible. L'a , le paysan sent qu'il est homme , il parle un dialecte un peu abrupte , c'est vrai ; mais c'est un gaillard éminemment lin. Ecoutez-le dans la prairie , dans les champs de blé , au souper de la moisson , au coin du feu de la taverne du village ; ses plaisanteries ne sont pas toujours de bon goîit , mais elles ont de la portée. 11 ne ressemble pas à vos semi-citadins des environs de Londres, grands efflanqués "a tête de mouton; c'est un individu robuste, carré, solide au poste, muni d'une paire de jambes qui vont où elles veulent ; aussi indépendant que llampden , le icfuscur d'impôts. Quels muscles ! quels nerfs! quels mollets! Voyez-le saluer un riche qui passe en voiture : toucliet-il le bord de son chapeau, incliue-t-il la tête, la baisse-t-il vers la terre? point du tout; il regarde le riche en face, avec respect, mais sans crainte, et de ses poumons robustes part un bonjour mâle et sonore. A son égal, il tend sa large main, il la secoue cordialement, et au o Bonjour, monsieur, « il substitue « Eh bien, comment vous portez-vous , John? Et comment vont Molly et tous ses petits enfants? Et vos cochons, et votre jardin? «
Que je me plais "a entendre la conversation de ces deux braves gens; on y retrouve