‹ Les anglais peints par eux-mêmesChapitre 92 sur 106 · LE DIRECTEUR DE THEATRE · texte numérisé non relu

LE DIRECTEUR DE THEATRE

Li: DIRKCTKIU hl THEATRE. r,ô7

qu'il n'csl lu-ccssaiic; qu'il ail ou non cuNic de (luriiiir, il doit toujours cire bien éveillé. Il doit avoir re^u de l'éducation, et être capable de calculer des clous de dix sons, savoir par cœur Sbakspereet le tarif des prix couranis; il doit être peintre, musicien et auteur accompli, et en même temps assez instruit des menus détails pour dire combien il y a de cliandellcs de suif h la livre, et combien cette livre durera ; son goiit doit décider à la fois de la réception des drames, et de celle des cvé nements, du mérite des acteurs et de celui du velours de coton, des réclames a insérer dans les journaux, et du compte du costumier ; il doit avoir des notions exactes sur les babils d'bomraes et de femmes et sur le blason ; somme toute, ce doit être un factotum.

Essayons d'esquisser rapidement ses devoirs : supposons que le directeur lui-même ait tenu un journal.

« Arrivé au théâtre a dix heures ; ce n'est pas sage, si l'on songe que j'y étais resté jusqu'il une heure du malin. Regardé l'avis pour la répétition suspendu dans le couloir. Nouveau ballet à dix heures ; répétition générale avec les accessoires et les feux d'arliOce, M. Pingle répétiteur.

0 Le temps est très-humide. Toutes les dames du corps de ballet, y compris les coryphées, réunies avec leurs cheveux en papillotes, ont l'air de spectres enrhumés ; on les fait veiller trop lard tous les jours dans la scène de neige de la pantomime. Éternuraenls et murmures de tous côtés : tout le monde parait gêné.

« On commence à se grouper aux sons d'un seul violon, et le maître de ballet frappe la terre de sa canne pour frapper la mesure. La plupart des sylphes et des fées répètent en socques et avec des parapluies. Allé à ma chnnihrc voisine du théâtre, et dont la cheminée fume ; mais obligé de tenir la porte fermée, parce que je n'aime pas à être vu. La table couverte de lettres et des journaux du matin. Regardé les lettres pour deviner si elles sont ou non désagréables ; essayé d'ouvrir la première, celle qui me paraît devoir être la plus inoffensive. Au diable le violon et la canne du maître de ballet , mais il n'y a pas moyen de les éviter. Lu la lettre N" I :

« Mou cher monsieur.

« [lier, en rentrant chez moi, j'ai appris, avec une surprise et une mortification que je ne puis vous dissimuler, que vous m'aviez donné le rôle de lady Anne. Il faut assurément qu'il y ait quelque méprise ; car il a été expressément stipulé dans mou engagement que j'aurais le rôle de la reine. Si toute autre actrice que celle qui a obtenu la faveur do jouer ce rôle eût été désignée pour le remplir, je n'aurais pas été aussi grièvement offensée, mais, croyez-moi. je n'accepterai jamais uu emploi inférieur avec miss ***, qui, pendant toute sa carrière théâtrale, a fait tous ses efforts pour déjouer mes projets, et compromettre mes succès. Je suis toujours Hère et jalouse de la faveur du public, sachant que mon avenir dépend entièrement de sa bienveillance. Je vous autorise a rendre celle lettre publique, si vous le voulez. J'ai

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donc ronvoyo \c rolc ik' lady Aiiiir, cl j'allemls de volic justice (|uc vous nie donniez celui do ta renie.

« Je suis, mon clier monsieur,

Il Votre dévouée,

n P. S. I.e porteur a oublié de déposer chez moi le proïi ;nnine aujourd'hui ; mais je suis habituée à être ainsi traitée dans le monde. »

Il Oli ! oh ! elle refuse de jouer lailji Amie. Très-bien ; je lui donnerai le rôle de la duchesse d'York, ce (iiii lui leudra ses sens. Voyous la lettre N" II.

(I Mou cher,

Il J'ai lu, d'après votre demande, la farcedc M. Drudye. Elle renferme d'heureuses siluations, des détails spirituels, et l'ensemble en est original. Mais je pense que l'auteur a i ommis une erreur, en s'iniaginaut un seul instant que Je jouerais le rôle que vous m'avez dit m'ètre destiné. Vous savez parfaitement (jue, lorsque je parais eu public, je dois avoir le premier emploi. Or, il y a dans cette faree plusieurs autres rôles bous et saillants qui me feraient absolument manquer mon effet. Si toutefois M. Drudye veut reprendre sa farce, et réduire a quelques mots les autres personnages, je consentirai à la relire et verrai ce que j'aurai a faiie. Il est dans mon engagement de refuser tout ce que je crois ne pas pouvoir contribuer h mou avantage, et vous savez que je suis inflexible sur ce point.

(I Votre zélé,

« Lettre N° III (anonyme et contenant un billet) : (I Monsieur,

(I Si vous voulez prendre la peine d'aller vous-même, ou d'envoyer quciqu'ini sur le jugement duquel vous puissiez compter, mardi prochain, au théâtre de société de M. Pyms, dans Wilsou-Street, Gray's-Inn-Hane, je crois que vous serez excessivement satisfait du jeu d'un jeune homme qui, ce soir-là, rc-mplira le rôle de liarberousse. Ses amis, sans aucune partialité, regardent ses talents comme supéiieurs 'a ceux de tous les acteurs contemporains, excepté Kean et Macready ; il est plus remarquable ijue Warde ou l'helps, et parle bien plus haut ijue feu M. l'ope. Un seul obstacle, ([ui peut d'aiileuis être sans consé(]Ucnce, l'empêche dedev(!uir un acteur du premier rang, et l'on vous en avertit avec franchise parce que vous pourriez ne pas vous en apercevoir, — il a les pieds torlus. On commence "a sept heures el demie. »

<i Vous avez raison; mon ami ; je ne m'en apercevrai pas, certainement. (Ici on

LE DiniiCiLirv Di: TlIliAlUt:. ÔÔ'J

frappe h la porte) : Unirez. Qu'est-ce? — Voulez-vous recevoir M. Fatton? — Qucslce que M. Fallon? — C'est le chef des comparses. — Qu'il entre. — EL Lien, Fatton, lie quoi sanit-il ! dépêcbez-vous , car je suis occupé. — Monsieur, les enfants du théâtre sont frappés... — C'est ce qui doit arriver , M. Fatton, si vous faites convenablement votre devoir, et si vous êtes muni d'une bonne verfje de bouleau. — Oui, monsieur , mais ils sont frappés d'un esprit de rébellion ; leurs pères et leurs mères sont venus me menacer de me casser la tite , et vous savez qu'il n'y a |)as de ma faute. — VAi bien, quel est le sujet de cette émeute'? — Les petites tilles qui doivent s'envoler dans le nouveau ballet , ne veulent pas se laisser allaclier les DIsd'arclial si on ne porte leur salaire ;i div-huit pences par soirée ; leurs mères ne veulent pas exposer la vie de ces enfants pour une moindre somme. Si cela continuait , monsieur, nous serions ce soir dans un grand embarras , dans un embarras pire que celui où l'on s'est trouvé dans un autre théâtre avec les enfants et l'orage. — Que s'est-il passé, Fatton? — Xe le savez-vous pas, monsieur? il y avait soixante petits garçons placés sous une vaste toile peinte, de manière à représenter la mer. Ces petits garçons, convenablement distribués, desaient se lever et se baisser, d'abord lentement, puis avec violence , pour figurer le mouvement des vagues pendant l'orage. Aux trois premières représentations, cet arrangement produisit un effet magique; mais ensuite le régisseur réduisit la taxe sur l'eau , c'est-a-dire qu'il réduisit le salaire de chaque vague 'a sLx pences par soirée. Les enfants prirent place sous la mer de toile, et quand le souffleur donna le signal de l'orage , les eaux demeurèrent immobiles. Le sous-directeur en furie en demanda la cause. « Xous ne rumuerons pas un cheveu , s'écria le principal flot, si vous ne nous payez un shelling par soirée, car nous abîmons nos calottes. » — Voilà un flot bien exigeant : promettez donc aux petites (illes leurs dix-huit pences, mais dites-leur qu'elles me le paieront , et que je les ferai danser toute la soirée dans les frises du cintre. (Fatton sortit. )»

(1 Prenons le journal : regardons l'article intitulé le Dr.vme. J'y trouverai quelque chose d'agréable, je m'en flatte. (Il lit. )

TiiiiATRE OE*'*. — Si nous consentons a appeler l'attention du public sur la direction , ou plutôt le défaut de direction de ce théâtre , c'est uniquement pour exprimer le profond mépris que nous inspire le système qu'on y suit. M**' se ligure-t-il qu'une aussi misérable rapsodie que celle qui a été représentée hier dans cette classique enceinte' est susceptible d'attirer un auditoire doué de sens commun? Non: il faut une réforme radicale. Ombres de Foote! esprit de Shéridan ! mânes de Garrick! il nous semblait vous entendre déplorer la perte irréparable des éléments de notre drame national. L'intrigue de la nouvelle pièce est si embrouillée et si impénétrable, ([ue nous n'essaierons pas d'en faire l'analyse ; somme toute , la pièce , d'une pesanteur intolérable, a été justement condamnée. « Bravo! (tisonne). Envoyez-moi le commis de la liste des entrées de faveur. Je suis tenté de croire que le critique qui a écrit ce précieux paragraphe n'assistait pas a la représentation. Dites-moi , la cai le du journal le*'* a-t-elle été présentée hier? — Non. monsieur. — M*** était-il ici? — Vous pouvez voir si sa signature est sur votre livre. — Elle n'y est pas. — Il est

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Iro)) lion juge pour payer. — Monsieur , il n'y avait hier au tlicàlu' audiu ilos ré- (latliMirs (11" ce journal. — Je m'en doutais; cela sunil. >'

(1 Voici une note fâcheuse; mais j'en trouve une meilleure dans le*". Celle-ci balancera l'autre , et puis, quelle immense différence dans la circulation du journal ! elle est double — deux contre un. ( Il lit l'article.)

TiiÉ.vTUE DE*** --= La direction de ce théâtre a obtenu encore hier un succès éclatant et mérité; et de fait, nous ne nous souvenons pas d'avoir, "a aucune époque, été plus remplis, nous dirons même |)lus électilsés d'admiration pour des merveilles qui n'ont jamais été surpassées même dans cet établissement dont la splendeur est de notoriété publique. Les accessoires étaient des plus pittores(iues, et donnent la plus haute idée du tact, de l'haliilelé et de l'intelligence de M'**, qui . il faut le reconnaîtie , n'est jamais en faute en de pareilles occasions. Les décorations , dues au pinceau magique du célèbre *", sont étonnantes d'illusions. Les acteurs ont joué avec chaleur et succès; et, après la chute du rideau, on a longtemps demandé l'auteur, qui, cependant, a eu le bon goût de ne i)as paraître. Ce drame est indubitablement appelé a de longues destinées , et doit attirer une nombreuse société. »

« Voici qui me console de la critique. Le public , il est vrai , est un peu pris pour dupe; maisdévoilerais-je le secret? L'auteur de la pièce est aussi l'auteur de l'article; et c'est moi qui l'ait écrit sous sa dictée.

«Qu'est-ce que cela? un billet triangulaire, parfumé. — Oui, monsieur, et il y a un Français (jui atteud la réponse ' .

Ilnlcl SaliliiMKiu, I.osto'C-Siiiiar.

<i Mademoiselle Augustine Entrechat présent slie complément "a fll***, and Las thc honneur to inform that elle arrive in Londres las night, to fulfil son engagement. Klle serait much gratilied si M*** lui envoyait 2,500 frans by the messinger , comme slie bas to envoyer to the douane for llie boites conlaining lier superb costume and gardcrobes. Mademoiselle Augustine Entrechat give avis to M*** that elle ne peut consent to api)ccr at the spectacle "a moins que shc receive 2,500 francs.

« Monsieur, je vous salué,

« AlCJUSTINE E>T11ECIIAT. »

(I Que la peste étouffe ces étrangers avides! N'importe, les bons Anglais attendiaieut ; il faut la payer, ou elle ne dansera pas , et elle est annoncée. Oii est le livre de caisse? c'est ainsi que l'argent s'en va ; il passe aux Français ! ( Enlrc le régisseur. )

' Ce billet ne saurait êltc traduit sans perdre toute son origiiialili'. Il cbl ilaiUcurs facile ii idiiiiircniUc.

':V.rfn ï".)

Lie niiii'CTii: ijR iJi: TiiiiAiiu:. 54i

(( ou'y a-t-il a prcscnl? Vous seniblez tout bouleversé ; sur quelle iicrbc avez-vous Muiiclié? assoyo/.-vous; quoi <|u'il arrive , soyez (lcsaii;;-fr(ii(l, mon liravc. — Mislress"** lie peuttliaiitcr te soir! — Dialilo! et qui l'eu eiiipcclie'!' — Je l'ignore; voici une note oflitielle de son mari, et il faut changer le S|)eclaclc.

(I Mon cher Monsieur,

« Quand mistress*** est rentrée hier, elle a clé prise de vapeurs, et s'est trouvée excessivement mal h son aise. I^lle me dit qu'il lui sera impossible déjouer ce soir: ainsi je vous avertis à temps poui- (]ue vous puissiez donner qnel(|iu' anire pièce. Si vous exigez un ccrtilicat de médecin, notre docteur vous en enverra uu.

« Je suis , avec le plus vif regret,

<i **' il

A *•* esquire, régisseur au théâtre de '**.

(I Je vois ce qui en est ; elle n'aime pas son rôle dans le nouveau drame , et c'est la seconde représentation , et j'ai dépensé 1 000 livres h le monter ; et , parce que le ténor a le plus beau rôle , elle met son bonnet de travers. Mais je ne me laisserai pas traiter ainsi. Des la première répétition ella a fait la grimace. Mes compliments "a M.***, et dites-lui que je demande un ccrtilicat du médecin. Que faire? Allons doucement, miss *** peut-elle être prête à jouer le rôle ? — Non , pas de trois semaines. — Peut-être miss *** pourrait l'essayer? — Mon Dieu , non : elle est cperdumeut amoureuse, et ne pourrait pas dire deux mots de suite. Elle ne sait pas une ligne; elle oublie presque de veniih la caisse toucher ses appointements, le samedi matin. Il est rare de voir une pareille négligence. — Que diriez- vous , si l'on donnait le rôle à mistress ***, sans musique? — Je dirais qu'autant vaudrait le donner "a une Intaille. — Il faut prendre un parti. — Je vous vois avec plaisir ai river "a cette conclusion. — Oh! voici le ccrtilicat du médecin; on vient de l'écrire; toujours la même chanson. ( Il lit. )

« Je, soussigné, certifie que mistress*** est attaquée d'un grave enrouement et d'une oppression de poitrine...

(i Vraiment , je ne m'en étonne pas , un de mes amis a soupe chez elle après la représentation d'hier , elle a mangé , m'a-t-il dit , la moitié d'un canard , une salade, deshuîties marinées et une tranche de gâteau , et a bu une houteillcde porter, sans compter le [luncli ! ( // Ih. )

« Elle est d'une extrême agitation, et je ne crois pas prudent de lui conseiller de sortir ce soir pour vaquer aux devoiis de sa profession.

(I Signé J. \V. Twaddle.

(I Je ne puis changer le spectacle, il y a plus de loges louées (|u'à l'ordinaire. Ayez la bonté, mon cher ami , d'aller jusque chez elle, et de voir si elle est réellement malade , ou si ce u'csl qu'une feinte. lti(es-lui qu'il faul qu'elle vienne ce

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