LA PILLE DU FERMIER
LA M LU-: l)( FLHMILIl.
h y a tout un luoiulc de graciciisp lieaulé qui Ueuiil sous les ombrages de la campagne. Los fermes sont des lieux dan,i;ereu\. Pendant que vous no pensez qu'au v moutons ou au lait caille, il peut vous ariivcr d'être soudain traversé parles vives étincelles de deu\ lioaux veux, d'être houleversé par un sourire enss-.^ chanteur auquel vous ne songez qu'après que le mai est fait. Dans les villes, dans les tliéâlres, dans les nombreuses réunions des belles riches et titrées, vous êtes sur vos gardes, vous savez à quoi vous êtes exposé, vous avez soin de vous cui. rasser, et vous passez sain et sauf sous les batteries de ces cliarmos meurtriers ; mais dans les retraites champêlres , quand vous rêvez aux rossignols, quand vous n'entendez que le mugissement des bœufs, vous êtes vaincu par surprise. Une charmante créature sort de la ferme, traverse une cinirioro , saule un éohalier; vous regardez, vous tremblez, vous êtes ravi d'étonnomont et d'admiration; vous prenez vos tablettes pourécrire un sonnet sur le retour dos nynqilios et des dryades, lorsque survient John Tonipkins.
« Ce n'est que la fille du fermier , dil-il.
— Quoi ! les fermiers ont-ils de pareilles filles aujourd'hui ? — Oui, je vous déclare qu'ils ont de pareilles filles — ces fermes sont des lieux dangereux."
Qu'un homme doué d'une imagination poétique, ce qui est synonyme de cœur tendre, ne se fiatle point do jouit on paix dos charmes de la campagne ; qu'il no se berce point de l'idée de s'asseoir avec le fermier au coin de sa cheminée à l'ancienne mode, de goûter avec lui les paisibles voluptés de la pipe et de la bière brune d'octobre , d'écouter le caquelage de la bonne fermioïc sur lecuré et sa famille, ses sermons eî
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SCS codions ; de savourer une odoranle lasse de tlié, on dedésnster avccdélicesdii (laii cl de la crÎMiic foiiclléc. Toiil a coup entre une appaiilùm fcei i(|ue, une niciveiilcuse cnclKuilcrcsse , qui s'incline et sourit avec la plus séduisante cl la plus mystérieuse niaf^ic, cl s'assied en face de vous. C'est la (ille du ferniirr ! aiiualtic créature <Ie divluiit ans, belle comme le lis , fraîciic comme la rosée de mai, rose connue la rose mÎMnc , i;racicnse connne le paon qui se lialanec sur des perches an|irés de la lenêtre, douce comme une loulfe de violette et de ^iri)llccs, modeste eoninie l'aube matinale, aimable comme l'est Desdénione aux yeux de votre imagination. Vous voilà perdu ! (^'est fait de vous. Je ne donnerais pas une noisette vide, ou une fraise attaquée par les vers, de la tranquillité de votre àmc, si celte charmante peisoune n'a pas aulanl de compassion que de beauté. Voilà ce que c'est que d'aller 'a la campagne , loin du sentier des lenlations et des vanités, de s'imaginer que les fermes sont uni(|Menienl d'agréables si^jours a la mode du vieux temps, où l'on jouit du contenlemenl dont jouissaient nos ancêtres.
Oui, plus d'un homme a appris à ses propos dépens ce qu'il y avait de péril h se fourvoyer au milieu des baralles et des ruches. Ses résolutions de céliliat et il'iiidépendance ont été battues comme la crème, et se sont fondues comme du beurre; il a été piqué au yeux par la reine des abeilles , cl a ressenti autant de douleurs et didémangeaisons que si tout l'i-ssaira lui était entré dans le ciicur. Alors il s'est mis li aimer passionémeat cette partie du pays; il s'est loge dans celle jolie ciiaumièie qu'où voit il la soi lie du villaiic, avec un portique de elièvre-leuille, et un berceau de saule sous lequel coule le ruisseau. Il a descendu, par un soir d'été, le sentier (jui mène au delà de la l'eruje, eu leiianl'a la main un livre de poésie. Il s'est assis sur la barrière au fond du bois.
« Que l'aspect de celte ferme est charmant! que les arbres qui l'environnent soni magnifiques! et quelle jolie petite croisée dans le vieux liàlinienl avec ses volets ouverts et ses vitres étincelanles comme du diamant, et sûrement — oui, c'est bien elle, c'est Anna elle-même, et je crois qu'elle regarde de ce côté.»
Pui.s viennent les douces promenades auprès du moulin , les doux sauts au elaiide lune par-dessus la vieille clôture , au fond du jardin, les célestes prouu'uades le long du vieux quinconce. Quels serments ! quelle passion poétique! quelles espérances, quelles promesses de félicité ! mais le vieux fermier passe sa tèle par-dessus la haie.
« Qui est ra':* dit-il, voici une belle affaire! »
Anna s'éclipse conmie une ombre "a travers le jardin, entre dans la maison, monte les escaliers quatre à quatre, et s'enferme et se verrouille dans sa jolie petite chambre, dont les vitres ctincellent ccmime le diamant. Elle s'est laissé tomber dans un fauteuil (siéiie doux et commode, h bins, et garni de coussins), et le mouchoir blanc de batiste qu'elle tient sur ses yeux est tout trempé de larmes.
Maisoii est le capitaine Jenkinson? oh ! le voici ! c'est un amant Irop hardi et trop franc pour s'enfuir ou pour dissimuler. Ils sont face îi face, au clair de lune, le grand et mince capitaine Jenkinson, et le grand et robuste fermier l'ield : ce (ieniier. revêtu de son gilet raye , est prêt "a éclater de colèie et d'indignation . el lient l'ii main son gros bâton.
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<i nuoi ! csl-cc vous, ca|iitainc? mon Dieu ! ([uoi ! vous eu coiilioz ii ma lillc !
— Oui, auii Field, c'est moi, c'esl lo tapilaïuc, (jui laisail la cour a voire adorable lille, et me voici prêt à l'épouser avec voire consenlemeut, car jamais je n'aurai d'aulie femiue que votre cliaiiiiautc Anna! n
Là-dessus ce gros éiépliaut de fermier lève la tète, et rit au clair de lune. Coumie le rire l'ait trembler les membres de cet Hercule campagnard ! Mais une larme glisse le long do sa joue; il serre la maiu du jeune lioinine.
u Ouil'aurail pensé? dit- il. Ah 1 alilali! capitaine, nous sommes tous jeunes et insensés une fois dans notre vie. — Mais allons 1 n'eu parlons plus. — C'est impossible, capitaine, c'est impossible.
Impossible! impossible! pourquoi serait-ce impossible, ferraier'!*
— Mais parce que cela ne se peut, et voil'a pourquoi : — un capitaine et la lille du fermier Field — ah! ah ! ah! que dirait lady Jentiuson'i' (|uc dirait celle demiilouzaiue de vieux tuteurs'.'' liein ! l'honorable capitaine Jenkinson et la lille du vieux lermier l'icld! (juc dii aient-ils'!' hein! ils diraient que je suis un rusé compère, un vieux renard , et que je vous ai attrapé. iNon, non, je ne les mettrai pas à même de me calomnier aiusi. Ni eux, ni aucun de leur race et de leur génération ne prétendroul que le vieux feiiuier l'ield a collo(]ué sa lille 'a un (jcnlleman pour en avoir les maisons et les terres. Non, Anna est une lille avenante, et elle Irouvera (luand il le faudra uu époux de son rang. Lorsqu'elle aura un mari convenable , et ijue vous aurez épousé lady Filz-je-ue-sais-pas-(iui , venez nous trouver, capitaine, cl tuer un faisan ; mettez ici vos chevaux et vos chiens, et nous nous réjouirons ;i l'aise , et nous rirons ensemble de nos folies de jeunesse. »
Mais ce discours n'obtient aucun succès. Le capitaine jure qu'il tuera tous les vieux tuteurs, et dira "a sa mère (ju'il veut lui-même se tuer si l'on fait la moindre opposilion.
La nuit même, le capilaiue attache un billet au bout de sa ligne, avec hKiuelleil frappe à la petite croisée d'Anua , il celte croisée dont les vitres étiucellent comme du diamant. Anna se lève brusquement de son fauteuil, regarde dehors, saisit le papier, joint les mains, jelte au capitaine un coup d'œil tendre, mais inconsolable, cl soupire un éternel adieu ! puis elle court lire le billet, et voit que le capitaine lui apprend qu'elle peut se rassurer-, que tout ira bien, ou qu'il se jettera courageusement dans la fosse du moulin.
Voil'a les affaires dans une belle situation ! que d'excursions imprudentes a travers la contrée, par les soirs d'hiver! que de visites aux vieilles fermes ! Il serait prolitable de laisser les deux amants dans l'embarras, cela servirait d'avertissement aux autres, et montrerait les dangers de la campagne sous leur véritable jour. Mais , comme le capitaine est déterminé 'a se noyer, qu'il y aurait une enquête du coroner ' , et que nous pourrions y cire appelés fort mal 'a propos , laissons pour celte fois les choses se passer le mieux du monde. La résistance des tuteurs se ralentit. Lady Jen- Liuson bondit a plusieurs reprises, mais, comme tous les corps doués d'une pesanteur
■ I.c coroner est un oflicicr ilc la couronne clmrsé J'eMiiiiner ,ivec liuu/c assistants si un eciriK trouvé mort .1 péri iiatHrolIcnienl. par sssassinat, par sniciile, on jiar acciitcrit. '..V.dn T.;
548 LA 1ILI.1-: 1)11 KliUMllili.
spécifique assez considéraMe, elle fmil par rctomlier. L'ailoral)le Anna n'esl pas noyée dans les larmes qui inondent son mouchoir , (pioiqu'il s'en faille de bien peu ; et le Ttmes annonce que l'iionoralile Charles Jenkinson, capitaine des drauons légers, a épousé, le 7 du courant, Anna l.ouisa , Pdie uniipie de lîarley Field, esquire,de Sycamore Grange.
Malgré la compassion que nous avons témoignée à ce couple jeune et heau, nous avons suffisamment signalé les dangers assez importants cachés dans les Itocagcs d'Angleterre, bien qu'on n'y trouve point de lions. D'autres sans doute n'y éclia[>iicront pas aussi aisément; car, sans plaisanterie, la fille du fermier dans la lleurde sa beauté n'est pas une femme qu'on puisse api)rocher avec indifférence. Klle peut chanter comme une syrcne, et est aussi dangereuse que Circé dans son île enchantée. Il ne faut pas en conclure cependant que toutes les filles de fermiers soient comme Anna Field. Malgré la profusion avec laquelle la Providence a répandu dans nos fermes et dans nos granges la beauté et le bon sens, ces deux qualités s(uit, comme bien d'autres, inégalement réparties. On trouve parmi les filles de fermier, rang, fortune, éducation, dispositions, goûts, capacités, avec autant de variété que peut le désirer un amant quelconque de la variété. Il y a des fermiers de toutes sortes, depuis le duc jusqu'au cnitivateurde cinq acres. Il y a donc, par conséquent, desfillesde fermiers de plusieurs degrés. Il y a une classe nombreuse de fermiers (jcntlcmen, possesseurs'de capitaux considérables, qui prennent a bail deux ou trois mille acres, comme quelques-uns des laboureurs du Northnmberland , qui habitent de vastes maisons, ont des voitures et des doniesliiiucs en livrée. Il est évident que les filles de pareils personnages ont les habitudes et les mœurs de toutes les autres jeunes ladies. Ce n'est ni l'écrivain Cobbett, ni aucun autre contempteur des pensions, qui pourraient déterminer ces demoiselles "a quitter la voiture pour la chari elle, le piano pour le rouet, le roman 'a la mode pour le guide de la cuisinière. Elle sont attachées a leur ordre avec autant de fermeté que lord Grey lui-même.
Mais veut-on voir la vive et grosse fille de fermier, la bonne ménagère? elle ne recule pas devant un travail manuel, nettoie mi seau, fait un fromage, baratte du beurre frais comme le jour et dore comme le crocus des prairies. Elle rend la maison si propre, que le chat lui-même ne craint pas de se coucher sur !e foyer, et que le chardonneret rc\joui chante |ilns gaiement .sur le seuil de la porte. i:ile sait bàlir une meulede foin , et va au marché comme feu sagraud'raère. Il y a beaucoii)) d(^ jeunes filles de ce genre, en dépit de tous les grands airs, et des prétentions de la mode moderne. N'en avez-vous pas vu dans le sud et dans le nord? n'en avez-vous pas rencontré a cheval, seules on en crou|>e, les jours de marché, dans le Devonshire et la Cornouailles? n'en avez-vous pas fait danser les soirs de Noël, dans IcDerhyshirc ou le comté de Durliam?
II y a certains s[>écimens do la nature humaine que ni les usages ni les folies d'aucun siècle n'ont pouvoir de modifier ou de mettre à la mode nouvelle ; ils sont nés à l'ancienne mode. Ils ont une vieille tête sur de jeunes épaules, et tenteraient d'inutiles efforts pour la transforn)cr.'ll serait plus facile de changer une brouette en chariot, ou un âne en cheval arabe.