I.A I II. 1.1. Iil! 11. 11 Mil; I
Voifi par exemple Uolly Cowtabhage' : qu'en pouvcz-vous faire? Son père eullive quatic-vingis acres, el iiossèdeuiiedenii-doiizaiiic de vaches. Il n'a que cette lllle, et a fait d'a.ssez fortes économies. Sa mère est morte lorsque Dolly n'avait que quatorze ans, et dès ce jour la petite lillc a commencé "a servir de <lomestii|ue "a son père ; elle a quitté ses jeux sur la pelouse du village, et ses compagnons de jilaisir, et a dès lors paru soucieuse. Elle s'est mise a moissonner, à laver, à cuisiner, a traire, à faire des fromages.
iîien des années se sont écoulées pour elle dans de semblables occupations. Ceux qui la connaissent disent que, depuis ce jour, elle n'a pas grandi d'un pouce, mais elle a crû en grosseur. Elle est comme un jeune chêne fiappé dans sa jeunesse d'un coup de tonnerre, ou dont quelque paysan brise et tord la branche-mère en allant aux champs ; l'arbre reste rabougri, et la tige seule prend de l'accroissement. C'est une petite vieillotte, comme dit le fermier, une femme dé labeur, solidement construite, avec une petite ligure rose et ronde. On la voit généralement vêtue d'un jupon de liretaine , d'une robe de chambre courte et ravée , et le sein soigneusement couvert d'un mouchoir d'uu vert foncé. Elle nettoie des chaudrons avec un bouchon de paille et du sable mouillé , et les range sur un banc de pierre , a coté de la porte, pour les faire sécher; elle appelle les vaches en soufflant dans un long cor ; quand son père et ses ouvriers sont ii travailler dans les champs éloisjnés, elle leur annonce l'instant du dîner en frappant avec un caillou sur le fond d'un chaudron. Elle sort de la bergerie, le pot au lait sur la tête, ou s'assied auprès du foyer, occupée de travaux 'a l'aiguille, faisant une taie d'oreiller, pour y enfermer les plumes qu'elle a mises de côté.
Telle est Dolly Cowcabbago. Elle a été demandée en mariage. On sait ce que vaut une pareille femme dans un ménage; mais elle se contente de sourire avec calme, et répète toujours :
« iSou ! je ne me marierai jamais tant que mon père vivra. «
Ceux qui n'aiment pas les raisins trop verts commencent a dire : « Vous croyez qu'elle se mariera! pas du tout. Elle a l'air vieux, tout son extérieur sent la vieille lille, il n'y a qu'a la regarder pour voir quelle ne trouvera point d'époux. Elle a au moins trente ans aujourd'hui. •
Mais Dolly sait ce qu'elle sait. Non loin d'elle habite un imlividu casanier, laborieux, retiré; c'est Tim Whelstone. Il a cinquante acres a lui. Il n'a auprès de lui qu'une vieille femme, sa femme décharge, qui est sourde comme un verrou, et qui possède cent trente guinées, de vieil or, enveloppes dans un vieux bas , et placés dans une ruche poudreuse, derrière le chevet de son lit. Tim le sait, quoique la vieille s'imagine que personne n'en sait rien. Elle n'a point de parents, et lorsqu'elle est assise au coin du feu et tourmentée par ses rhumatismes, elle dit souvent : n Tim, mon garçon, je ne le dérangerai pas longtemps, et toutes les pauvres vieilles nippes que j'ai seront pour toi. »
' Nom composo i!c dnu mots, rcnv (vaclie\et cnbhngc ^thon
530 LA III. i.i-; DU l'ii ii.\iii;n.
Tiin est coi'laiii de tiouvn-, nvaut qu'il soit ix-ii, du luiol dans la vicillo riiclio, ot, plus d'une l'ois, ou l'a vu, avec la lésorelc ijui le caiactéiise, Iraveiser les elianii)s au crépuscule, et se diriger, eu ligne Irès-dirccle, vers la maison du \ieu\ fermier Cowcabbaiie. Il prétendait que c'était uni(|uemeiit pour chercher un a;,'ncau (pii s'était éuaré; mais quand quelqu'un lui demandait si c'était ce même agneau (jud regardait avec (ant d'atteulion le dimanche "a l'éjilise, Tiui rougissait involonlairemenl.
« Les fous, disait-il, s'imaginent que tout le monde leur ressend)le. »
Si la vieille femme décédait, je ne serais |)as Irès-surpris de voir les deux fermes réunies en une seule, et le lit du \icux Cowcabhago dressé dans la chamlMe de l'im.
lin attendant, Dolly va au marché régulièrement tons les samedis, avec son mauml' de beurre. Klle donne seize onces "a la livre, et sa marchandise se vend ii meiveille. Dolly fabri(|ue aussi de superbes fromages a la crème, et si (|ueli|u'uu s'avise de trouver Irop élevé le prix (|u'elle demande, elle le congédie sans délai, avec aulant de grâce et de lermetè qu'elle en a mis "a éconduire ses amants.
Si j'étais prophète, je prédirais (|ue Dolly se inaiiera et aura une dend-dou/aiue d'enfants aussi vigoureux et aussi travailleurs que Tim Wlietstoue el qu'elle-même; mais comment le certifier'? lîlle dit a Tim (|u'ils sont très-bien connne ils sont. — Elle peut atlcudre ; et la vérité est qu'il y a déjii dix ans que 1 iin lui fait la cour.
Miss Nancy Farley est bien différente de Dolly Cowcabbage. C'est la lille d'un fermier de tout autre genre. Il n'a rien eu lui de pittoresque ou de gothiquemeut sentimental. 11 est gros, rustique, parle haut, et n'est remarquable par sa propreté ni dans sa maison , ni dans sa ferme , ni dans sa personne : il n'est ni instruit , ni bon administrateur. C'est uii de ceux qui vont tant bien que mal, récoltant leurs moissons en dépit des mauvaises herbes; le meunier se plaint de ce que leur fromenl est mal vanné, le l)oucher de ce ([ue leuis mont(ms sont tous morts de malailie, et cependant ils poursuivent leur chemin , [laient leur fermage, font des économies, et ayant la conscience aussi riule que les mains el le visage, réussissent parfois mieux (jue beaucoup de leurs confrères.
Le père de iNancy est "a la tête d'un domaine de deux cents acres, mais ses propiiétés ont un air de négligence, et Nancy est devenue jolie sans (|uil s'en nu'làt. Enfant, elle dansait , folâtrait, et jouait avec les petits garçons du village; elle se balançait sur les portes, et courait sur les àncs. A l'âge de dix on douze ans, elle moulait 'a poil nu et il califourchon sur un cheval , et le menait 'a l'abreuvoir ou à la boutique du maiéchal ferrant. Elle battait les chiens, allait ramasser les œufs, donnait il manger aux veaux; puis, ses longs cheveux châtains llottant siii' ses épaules, elle grimpait sui' le umr du jardin, tenant a la main une carotle crue, qu'elle était également prête à dévorer ou à lancer ii la tête du premier polisson qui se présenterait.
• l'allier i Juubli: cointrcli'.
^ Pt'ufc (tf. I nulcur
LA ni. LE DV !• KlîMIKli. .-,i|
Telle ('lait il colle époque miss Nancy Failcy, et on ne l'appclail alors que ^all et Nancc. ^aM(■e l'ailcy clait le nom de la sauva^ie et inlrépide jeune lille. Mais Nance fut envoyée cliez une lanle qni demeurait à quelque distance. Nancc fut absente cinq ans ; on linil par l'oublier, et on ne s'en souvenait que pour l'employer comme point de comparaison, pour dire qu'une jeune lille avait autant île lianliesse (|ue \an Farley. Mais tout à coup elle reparut , et jurande fut la surprise. Était-ce bien l;i Nance Farley, la petite élourdie sans tournure et sans i;;iâce? Klait-ce bien celte brillante et gracieuse jeune F^ady en cbapean noir cl en amazone bleue? cette créature jeune et belle, an port de reine , aux ycu\ dediamant? Oui , c'élait elle sans •ioute; c'élait maintcuant miss Nancy Faricy.
La lantc de miss Nancy avait résolu de faire de sa nièce ce qu'on ap|)elle vulgairement une femme dans le grand genre. Elle l'avait mise en |ieiision , et quels que fussent les (alents de miss Nancy, il élait éviticnl que c'était une des plus belles femmes qui eussent jamais mis le pied dans la paroisse.
On reconnaissait à sa démarcbe élastique, 'a sa joue fraîclie comme la fraiclienr du matin , cette provision de santé et de vigueur qu'elle avait recueillie dans ses jours d'enfance. Elle était d'une (aille au-dessus de la moyenne , d'une belle ligure, et d'une tournure dont la grâce attirait tous les regards. Ses traits étaient remar- «luablement beaux, et sou visage offrait un mélange de vie , de bardiesse, de franchise et de finesse, qni avait tm attrait particulier, et ipi'il élait dangereux de regarder. Ses yeux étaient d'une demi-douzaine de couleurs différentes , a en croire les rapports d'une demi-douzaine d'individus différents; mais de fait, ils étaient d'une certaine couleur foncée qui n'était ni le noir, ni le brun , ni le giis, ni le châtain; mais une chose incontestable, c'est qu'ils étaient parlants, rieurs ci superbes. Par une gracieuse métamorphose, les boucles flottantes de sa cheveluie avaient été coiiverlies en cheveux bruns dos plus magnifiques, qui , nuancés |)ar les reflets de la lumière, avaient un éclat capable d'éblouir la foule de leurs admirateurs.
Miss Nancy avait en elle assez du vieux levain rustique pour la distinguer de la généralité des dames, au mainlien si raide et si tranquille, lille élail vive et pcUilante. Elle montait une belle jument chàlain-clair, et son frère lien, qui avait grandi, avec l'ambition de faire ligure entre tous les jeunes fils de fermiers , lui .servait or- <linairement de cavalier, lille chassait, et saulait les barrières et les fossés h la surprise universelle.
1 Quelle est donc celte belle (illc ? » demandait-on , d elle monte a cheval comn:e un Arabe, ji
Miss Nancy dansait, jouait et chantait; la vivacité de son esprit égalait la douceuide ses regards , et tous les cœurs des jeunes rerraiers des environs étaient éperdus de surprise et de ravissement.
Miss Nancy n'était pas d'un caractère h se cacher dans l'ombre ou "a éviter l'admiration. On la voyait aux courses, "a la foire, au bal , et partout elle avait autour d'elle une multitude de danseurs qui étaient prêts à se manger les uns les autres de ressentiment et de jalousie. Le jeune rsçfnVc jetait les yeux sur elle. et. sans
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IHM'drc tlo Iciups, coniinoiiçait une l)rûlanto doclaratioi) ; mais Nancy savait qu'elle no pouvait l'obtenir pour mari , qu'il était trop homme du monde pour cela , et elle évitait de se laisser prendie aux prolestalions. Ce|)endant elle en faisait parade, par ])olitiquc , toutes les fois iju'il se présentait sur son |)assa^e. <•! on la voyait !i la fenêtre de l'auberge du marché , ou parfois en revenant de réj;lis<' , rire el plaisanter avec lui d'une manière qui excitait la ra^'e de ses amants de moindre distinction.
Le jeune et joyeux fermier, le riche meunier, l'agile l'Ieveur de bestiaux , l'Iioimne de loi du chef-lieu de comté étaient disposés 'a se battre pour elle. Le vieil intendant, presque aussi riche que Vcsqnirc lui-même, et assez vieux pour être le |>ère de Nancy, lui offrait en jierspeclive le sort le plus heureux.
n Prends-le, Nancy, ma lîllc, » disait le fermier Farley, ravi des propositions dn vieillard; « prends-le, ta beauté fera ta fortune, .lamais femme de notre famille n'a valu la centième partie de cet argent. >
Mais miss Nancy avait en vue un mari plus jeune cl plus beau.
Aujourd'hui miss Nancy n'est plus miss Nancy ; elle ,i épousé le colonel d'ini régiment, et est en ce moment la dame la plus brillante et la plus admirée d'un yrand cercle militaire et d'unt; de nos villes de garnison.
William llnwnr