‹ Les animaux à métamorphosesChapitre 13 sur 21 · LES AMIS ET LES ENNEMIS · texte numérisé non relu

LES AMIS ET LES ENNEMIS

Nous n’avons pas d’ennemis plus sérieux que l’insecte nuisible. L’homme lui -même ne fait pas courir de plus grands dangers à l’homme. Ce qu’une armée d’invasion est au peuple envahi, l’insecte nuisible l’est à tout le genre humain. Une armée ne s’entend pas mieux à dévaster une forêt, à stériliser un champ cultivé, à faire d’une maison une ruine , à détruire les fruits de l’épargne , à travailler pour le néant.

( Trois cent mille espèces d’insectes, armées de tarières, armées de tenailles, armées de scies, nous assiègent jour et nuit, et dès que notre surveillance

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se relâche, envahissent nos champs, nos greniers, nos chantiers, nos demeures, ne s’arrêtant, si l’on n’y met obstacle, que lorsqu’il ne reste plus rien à détruire,

La pyrale se charge de la vigne; le bombyx processionnaire fait son affaire du chêne. Nos grains à l’alcucite et au charençon ; nos constructions au termite et au taret. Toute œuvre sortie de nos mains est en butte aux attaques d’une légion d’ennemis. J’ai nommé la pyrale : vingt-six espèces d’insectes, appartenant à quatre ordres différents, attaquent nos vignobles, qu’une seule dévasterait : en dix années, la pyrale a infligé au Maçonnais et au Beaujolais une perte de trente- quatre millions de francs.

Columelle n’exagère donc pas, quand il met les volucres et les chenilles, ennemies de Bacchus et des vertes saussaies, au rang des fléaux les plus redoutables, à côté des tempêtes, de la grêle et des inondations.

C’est que la prodigieuse fécondité des insectes, leur insatiable appétit, leur prodigieuse activité, compensent au centuple leur petitesse.

Une reine de termite pond d’un jet continu, à raison d’un œuf par seconde, quatre-vingt-six mille quatre cents œufs en vingt -quatre heures. Une seule femelle de lenthreclo pmi, si rien n’arrêtait sa multiplication, donnerait naissance en dix ans à deux cent mille billions d’individus. La postérité

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d’une femelle de puceron s’élèverait dès la dixième génération à un quintillion de pucerons. Et ce ne sont que des exemples entre mille.

Le savant docteur Ratzebourg écrit qu’un tronc de sapin donne quelquefois asile à vingt-trois mille couples de boslrichus lypographus. En 1839, dans la Saxe-Altenbourg , cinq cents acres de bois furent ravagés par la leparis monacha, vulgairement religieuse ou nonnelle. On en détruisit plus de vingt millions d’individus. On ramassa en 1856 trentetrois millions cinq cent quarante mille hannetons dans les seuls environs de Quedlinbourg, en Prusse.

M. Joly, professeur à la faculté des sciences de Toulouse, raconte qu’en 1813, 1815, 1822 et 1824, une telle quantité de criquets voyageurs s’abattit sur la Provence, que la ville de Marseille et celle d’Arles, qui les mirent à prix, et qui payaient le kilogramme d’œufs cinquante centimes, et le kilogramme d’insectes vingt -cinq centimes, dépensèrent pour ce seul article, la première vingt mille francs, et la seconde une somme d’un quart plus forte.

Dans les trois années 1837, 1838 et 1839, les forêts des environs de Toulouse furent envahies sur un espace de vingt-cinq lieues carrées par le liparis dispar. Au bruit des chenilles rongeant les feuilles, on se fût cru dans une magnanerie ; quand les chênes furent entièrement dépouillés, elles se jetèrent sur les saules.

On a vu le bombyx monaclia dévaster, en trois ou quatre ans, plus de quatre-vingt mille hectares de forêts dans la seule province de Prusse. Saint Augustin parle d’une nuée de criquets dont les cadavres causèrent en Numidie une peste qui fît périr huit cent mille personnes. C’est à faire rougir un Attila !

Ce n’était pas trop d’un dieu, au dire des Erythréens, pour venir à bout d’un seul de ces ennemis , et ils donnaient à Hercule le nom d 'Ipoctone en souvenir de sa victoire sur les ipes, insectes qui rongent la vigne. Seuls contre les' insectes nous succomberions.

Chaque année le Lapon s’enfuit vers le Nord, ou s’élève de cimes en cimes jusqu’à ce que le froid, dû à la latitude ou à la hauteur, ait jeté entre lui et l’ennemi qui le force à émigrer une barrière inaccessible pour ce dernier; il bat en retraite devant une mouche , un œstre , dont le seul bourdonnement jette la terreur dans les troupeaux de rennes.

Lorsque la civilisation voudra prendre possession de certaines parties de l’Afrique australe, l’ennemi auquel il lui faudra d’abord disputer le terrain sera la mouche tsetsé, bien autrement redoutable que le lion pour le gros bétail. On a vu dans l’Amérique du Sud des colons attaquer avec du canon les constructions gigantesques du termite , improprement nommé fourmi blanche , et qui appartient au même ordre entomologique que nos libellules.

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L insecte est si fort que nous ne pouvons en triompher qu’à la condition de nous faire un parti chez lui. Mais la Providence nous a ménagé des alliances dans ses rangs. Heureusement pour nous, un grand nombre de ces petites bestioles ont les mêmes intérêts que nous-mêmes , et leur concours nous est assuré. Quelle leçon d’humilité : notre ennemi le plus redoutable ne se rencontre pas parmi les princes du règne animal; ce n’est ni le lion, ni l’éléphant, ni le crocodile : c’est l’insecte; moins que cela, un être ébauché, inachevé, embryonnaire, la larve! Un peuple de larves nous tient en échec. Et quelle leçon de solidarité : la prospérité de l’agriculture, et, par suite , le progrès social tout entier, liés à la fonction de quelques insectes perpétuellement affamés d’insectes ! Vingt -deux genres d’insectes attaquent la pyrale, qui attaque la vigne. La larve du calosome envahit le nid des chenilles processionnaires, ennemies du chêne , leur perce le ventre , et ne cesse de s’en repaître qu’au moment où sa peau , distendue à l’excès par la masse de la nourriture ingérée, menace de se rompre. La larve de Vichneumon éclôt dans le corps même de la chenille qu’elle est destinée à détruire, elle y habite, elle en vit jusqu’au jour où elle se métamorphose en nymphe. Une mouche, V asile, est perpétuellement en quête de petits papillons, de mouches, de typules, de bourdons, qu’elle saisit au vol à l’aide de ses longues pattes. Partout où les carabes sont en nombre, on ne trouve bientôt

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plus le mans, hideux et redoutable ver du hanneton. L’armée alliée n’est ni moins nombreuse, ni moins bien outillée, ni moins active que l’armée ennemie.

Connaître les insectes alliés, les protéger, les multiplier, tel est donc le rôle que notre intérêt nous conseille. Malheureusement, entre les insectes destructeurs de récoltes , et ceux qui ont pour fonction de limiter le nombre des précédents , les paysans n’établissent pas de différence. Utiles ou nuisibles, ils leur font à tous le même sort, celui qu’ils réservent également aux oiseaux de proie nocturnes et à la multitude des oiseaux insectivores , à la musaraigne et à la taupe parmi les mammifères, à la couleuvre et au crapaud parmi les reptiles et les amphibiens. Un agriculteur, M. Chatel, a calculé que la conservation des oiseaux de nuit sauverait annuellement douze à treize millions d’hectolitres de céréales, dévorées par les rats et les campagnols. De sorte qu’il est vrai de dire que l’homme a un ennemi bien plus dangereux encore que ceux qui viennent d’être dénoncés, et cet ennemi, c’est l’ignorance.

Instruisons-nous donc.

La vie de l’insecte est pleine de merveilles; mais la plus grande est celle dont je viens d’écrire le nom.

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On a cru pendant longtemps, comme je l’ai déjà dit, que les insectes étaient les seuls animaux qui éprouvassent des métamorphoses ; ceux qui ont lu les pages précédentes savent que c’était une erreur; on le verra encore mieux par la suite. Mais du moins les métamorphoses sont-elles très-générales parmi les animaux qui nous occupent ?

Elles sont générales, mais il y a cependant des exceptions ; en outre , elles ne sont pas également importantes chez les insectes : cela vient de ce qu’ils ne sortent pas tous de l’œuf au même degré de développement. Les uns en sortent plus tôt, les autres plus tard; ceux-ci ont, par conséquent, moins de chemin à faire que les premiers pour arriver à l’état parfait, et dès lors ils éprouvent des changements moins profonds. Il y en a même qui sortent de l’œuf sous la forme de l’adulte ; ces derniers n’ont pas de métamorphoses du tout.

Mais ces exceptions ne sont pas assez nombreuses pour infirmer ce qui a été dit dans le chapitre précédent , que le monde des insectes est un monde de larves. C’est généralement à l’état embryonnaire que l’insecte joue la partie la plus importante du rôle qui lui est assigné dans l’économie de la nature, et c’est sous cette forme qu’il nous nuit davantage. L’insecte parfait n’a, dans un très-grand nombre de cas , d’autre fonction que d’assurer la perpétuité de l’espèce, c’est-à-dire, en résumé, de produire des larves. Ainsi, il y a certaines mouches qui passent

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plusieurs années sous ce dernier état , et qui ne vivent que quelques jours, qu’un jour même à 1 état adulte. Le hanneton reste pendant quatre ans sous forme de ver, et quand il prend des ailes, il n’a plus que huit à dix jours à vivre. La larve du fourmi-lion vit deux ans, le fourmi-lion quelques jours. L'éphémère, ainsi nommé parce que le même soleil le voit naître et mourir, demeure près de trois années dans la vase sous forme de larve. Il y a même des insectes qui, devenus adultes, ne mangent pas, leur rôle unique étant de pondre : tels sont les œstres et le bombyx du mûrier.

L’opposition entre la larve et l’insecte parfait est d’ailleurs, dans la majorité de ces cas, aussi grande que possible : la forme, l’organisation, les mœurs, tout diffère. Par exemple, l’une vivra du suc des fleurs , et l’autre de proie vivante ; l’une habitera la vase, les eaux croupissantes ou le corps des animaux vivants; l’autre, munie d’ailes, jouira de la liberté des airs; l’un respirera par des branchies, l’autre par des poumons. Celui-ci serait asphyxié dans l’élément dont le premier ne pourrait être tiré sans périr; le jeune mourrait d’inanition auprès des aliments dont se nourrit l’adulte, et vice versa. On dirait des animaux différents: et combien de fois, en effet, est-il arrivé qu’on les ait pris pour tels!

Pendant longtemps on a dit que les insectes à métamorphoses passaient tous par trois états différents : celui de larve, celui de nymphe, et celui d’i-

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mage ou d’insecte parfait. On a un exemple de cette succession d’états dans le bombyx du mûrier , dont il a été question dans l’introduction. Mais, outre qu’elle ne se présente pas toujours, et que dans une multitude de cas il est impossible, à moins de se payer de mots, de distinguer ces trois états, la transformation est, au contraire, ainsi qu’on l’a reconnu dans ces dernières années, infiniment plus compliquée chez certains insectes : et de là le nom d'hypcrmétamorphose donné à ce phénomène. Nous en dirons quelques mots.

sitaris huméral. M. Favre, qui les a étudiées, désigne sous les noms de larve primitive, seconde larve, pseudo-chrysalide , et troisième larve. Le passage de l’une de ces formes à l’autre s’effectue par une simple mue, sans qu’il y ait de changements dans les viscères.

La larve primitive est coriace, et s’établit sur le corps des hyménoptères. Son but est de se faire transporter dans une cellule pleine de miel. Arrivée dans la cellule, elle dévore l’œuf de 1 hyménoptère, et son rôle est fini.

Plusieurs méloïdes (les sitaris, ■

les méloés) , si ce n’est tous , sont ,

dans leur premier âge , parasites des hyménoptères récoltants.

Or la larve des méloïdes, avant d’arriver à l’état de nymphe, passe par quatre formes, que

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La seconde larve est molle, et diffère totalement de la larve primitive par ses caractères extérieurs. Elle se nourrit du miel que renferme la cellule usurpée.

Première larve du sitaris huméral.

Deuxième larve du sitaris huméral.

La pseudo- chrysalide est un corps privé de tout mouvement, et revêtu de téguments cornés comparables à ceux des chrysalides. Sur ces téguments se dessine un masque céphalique, sans parties mobiles et distinctes, six tubercules, indices des pattes, et neuf paires d’orifices stigmatiques.

La troisième larve reproduit à peu près les caractères de la seconde.

A partir de ce point, les métamorphoses suivent leur cours habituel, c’est-à-dire que la larve devient une nymphe, et ensuite cette nymphe un insecte parfait.

Ces singulières transformations rappellent celles que Von Siebold a étudiées chez les slrésiptères, autres parasites

1 Nymphe du

des hyménoptères récoltants. sitaris huméral.

Mais chez ces insectes, les mâles seuls subissent une métamorphose complète. Les femelles, parve-

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nues à leur dernier degré de développement, ressemblent beaucoup à des larves, et n’ont ni pieds, ni ailes, ni yeux. Ces femelles ne quittent jamais leurs victimes ; elles sont vivipares, et donnent naissance à des larves hexapodes, très- agiles, et assez semblables, pour l’aspect extérieur, à la larve des méloïdes.

Une fois éclos, les jeunes strésiptères ne tardent pas à pénétrer dans le corps des larves d’hyménoptères, dont ils partagent le nid, et dont les sucs doivent leur servir de pâture; là ils perdent leurs pattes à la suite d’une mue. Du reste, Siebold ne signale aucune flifférence entre l’organisation intérieure des larves sans pieds et celle des larves hexapodes. M. Favre, comme on l’a vu, n’a pas observé non plus le moindre changement dans la structure intérieure des larves de méloïdes, pendant qu’elles passent par les diverses formes qui précèdent l’état de nymphe.

Il en est tout autrement des œstrides, ou du moins de l 'œstre du cheval, chez lequel M. Joly a signalé un vrai cas d’hypermétamorphose. Il a constaté que non-seulement la forme, mais encore la structure de la larve de cet œstrus equi, diffèrent considérablement au moment de la naissance de celles des larves qui ont pris de l’accroissement. Ainsi , au lieu d’être brusquement tronquée à sa partie postérieure, la jeune larve a cette partie effdée, et terminée par deux tu£>es respiratoires analogues à ceux de beaucoup

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cle diptères aquatiques , tubes qui sont plus tard remplacés par un appareil si curieux et si compliqué, qu’il serait peut-être bien difficile d en citei un autre exemple dans l’innombrable armée des insectes. Le système nerveux éprouve aussi des modifications extrêmement remarquables.

Gela dit, nous allons, passant la revue de la plupart des ordres entre lesquels la classe des insectes se divise, noter les principales métamorphoses que ces ordres présentent.

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