‹ Les animaux à métamorphosesChapitre 16 sur 21 · LES HYMÉNOPTÈRES · texte numérisé non relu

LES HYMÉNOPTÈRES

Leurs métamorphoses sont complètes. Il y a des larves de deux sortes : les unes, munies de pattes, peuvent aller à la recherche de leur nourriture ; les autres, privées de moyen de locomotion, restent immobiles à la place où elles naissent. Mais la prévoyance des mères pare à tout : tantôt elles ont placé leurs œufs sur des amas de provisions formés à dessein ; d’autres fois elles les ont logés dans le corps de divers insectes que les larves, une fois nées, rongent. Il y a cependant des larves qui ont besoin d’aliments fréquemment renouvelés et élaborés d’une manière spéciale; celles-ci sont élevées dans des nids construits avec un art admirable, et confiés aux soins d’individus dépourvus de sexe. Presque toutes les larves d’hyménoptères tissent un cocon de soie très -fine, à l’intérieur duquel elles se transforment en chrysalides.

Nous rencontrons ici les abeilles et les fourmis.

Les fourmis forment des sociétés nombreuses composées de mâles, de femelles et de neutres, qu’on nomme aussi ouvrières. Le dessin ci-joint nous donne la représentation fort agrandie de ces

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trois sortes d’individus chez les myrmicines, qui sont des fourmis dont l’abdomen est réuni au thorax par deux sortes de nœuds ou d’articulations. Ainsi qu’on le voit, la femelle est beaucoup plus grosse que le mâle, et surtout que l’ouvrière. Les deux premiers sont ailes, mais pendant quelques heures seulement, le temps de faire hors de l’habitation commune une promenade, à la suite de laquelle les mâles meurent toujours, tandis que les femelles,

qui bientôt deviendront mères, après avoir été recueillies par les ouvrières, s’arrachent ellesmêmes leurs ailes. Les ouvrières, toujours privées d’ailes, se font remarquer par la grosseur de leur tête et par la force de leurs mandibules. Elles forment habituellement et de beaucoup la partie la plus nombreuse de la population. Salomon renvoie les paresseux à l’école des fourmis ; ils n’en sauraient suivre une meilleure. Point d’existence plus laborieuse : pendant que la femelle pond, certaines

Myrmicine mâle. Myrmicine ouvrière.

Myrmicine femelle.

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ouvrières recueillent les œufs et les transportent dans des chambres particulières ; d’autres font la toilette des larves, les nourrissent, les transportent au dehors quand le temps est beau, les rentrent à l’approche du soir; d’autres encore s’occupent de l’entretien des bâtisses et de leur agrandissement ; d’autres enfin vont aux provisions et se remplissent de liquides sucrés qu’elles dégorgent dans la bouche de celles que leurs travaux retiennent à la maison.

Leurs constructions varient suivant les espèces. La fourmi maçonne édifie au moyen de brins de bois, de graines, de parcelles de terre, ces demeures en forme de dôme que tout le monde connaît, et qui, distribuées en chambres et en galeries, dont chacune a sa destination, sont si bien combinées pour préserver des intempéries les animaux qui les habitent. Des portes ouvertes pendant le jour et quand le temps est beau, sont fermées le soir ou quand la pluie tombe. Les maçonnes élèvent des constructions en terre qui parfois atteignent un mètre de haut. Les mineuses établissent leurs galeries sous terre. La fourmi fuligineuse taille les siennes dans les troncs d’arbres, etc.

Il y a des espèces dans lesquelles, outre les ouvrières appartenant à cette espèce, on trouve des domestiques ou des esclaves , comme on voudra les appeler. La fourmi sanguine va à la recherche des nids de la fourmi gris cendré et de la fourmi mi-

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neuse, les bloque, en fait le siège, leur donne l’assaut, les envahit, s’empare des larves et des nymphes, les transporte dans sa demeure et fait travailler pour elle les ouvrières qui en résultent.

L'amazone fait bien plus. La fourmi sanguine se mêle aux travaux des gris cendrées et des mineuses ' qu’on trouve dans ses habitations ; l’amazone ne travaille pas; ses esclaves, pris parmi les deux espèces qu’on vient de nommer, travaillent pour elle; ils pourvoient à tous ses besoins, soignent ses larves et la soignent elle -même, au point de lui donner la becquée.

Outre les esclaves, il y a les animaux domestiques, et au premier rang les pucerons. Vivant sur les végétaux dont ils sucent la sève, ces derniers, lorsqu’on les touche , laissent échapper, par deux petits tubes situés à l’extrémité de leur abdomen, des gouttelettes d’un liquide dont beaucoup d’insectes se montrent très- friands. Ce sont les vaches à lait des fourmis, qui en prennent le plus grand soin; souvent elles recouvrent d’un toit de terre ou de bois l’endroit où les pucerons vivent. D’autres fois elles les transportent dans leurs demeures, et il arrive qu’une fourmilière fait la guerre à sa voisine dans le but de lui enlever ses pucerons.

Les clavigers coléoptères, longs de deux millimètres, privés d’yeux, très-lents dans leurs mouvements, et qu’on ne trouve que dans les fourmilières, font également partie du bétail des fourmis. Celles-ci

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paraissent prendre un plaisir infini à les lécher, et, chose curieuse, ce sont les fourmis qui nounissent les clavigers ; elles leur donnent la becquée.

Claviger. Loméchuse.

La loméchuse est la plus grosse pièce de ce bétail : elle atteint cinq millimètres. Pourvue d’ailes, elle sort et rentre quand elle veut; mais les fourmis sont toujours bien sûres de la voir revenir, vu qu’elle ne sait pas manger seule, et que sans les fourmis elle mourrait infailliblement de faim.

Mais parmi les insectes qui habitent les fourmilières, il y a autre chose que des auxiliaires , il y a des ennemis, et dans le nombre sont les myrmédonia, qui n’osent pénétrer dans les fourmilières que lorsque les fourmis sont engourdies par le froid. Pendant la saison chaude ils se tiennent embusqués au bord des chemins que suivent les fourmis, et quand l’une d’elles vient à passer près d’un myrmédonia.

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d’un coup de dent celui-ci lui tranche l’abdomen, après quoi il se régale du liquide sucré dont le jabot est plein.

Les fourmis sont, au sortir de l’œuf, de petits vers blancs, mous, sans pieds, sans yeux, incapables de tout mouvement. Bien différentes de la plupart des larves, celles-ci sont aussi impuissantes qu’un enfant nouveau-né à se suffire à elles-mêmes ; les soins que les ouvrières leur prodiguent ne se peuvent comparer qu’à ceux d’une mère pour son nourrisson.

Larve de fourmi. Nymphe de fourmi.

Quand la croissance des larves est achevée, elles changent de peau, deviennent des nymphes. Elles sont immobiles encore; mais déjà à leur forme on reconnaît la fourmi.

Enfin leur peau, se détachant, donne issue à des ouvrières ou à des individus parfaits, les uns mâles, les autres femelles.

Les abeilles , autres insectes sociables, et, à ce titre, dignes du plus grand intérêt, se recommandent en outre par les services qu’elles nous rendent. A l’état sauvage, elles établissent leurs demeures dans les cavités de quelques vieux arbres; domestiques, elles vivent dans des espèces do huttes, nommées

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ruches , préparées pour elles par leurs possesseurs. Chaque colonie se compose de trois sortes d’individus fort inégaux en nombre: quinze, vingt et jusqu’à trente mille ouvrières , six à huit cents frelons, qui sont les mâles, et que les cultivateurs nomment à tort des bourdons, et une seule femelle, à laquelle on a très-improprement et très-ridiculement donné

Abeille mâle ou faux bourdon. Abeille femelle. Abeille ouvrière.

le nom de reine; c’est mère qu’il eût fallu dire. Les ouvrières sont les plus petites ; la femelle se distingue par la longueur de son abdomen ; les mâles sont privés d’aiguillons.

Aux ouvrières tous les travaux. Les unes, nommées cirières, récoltent les vivres, amassent les matériaux de construction, et construisent. Pour faire sa récolte , la cirière entre dans une fleur bien épanouie dont les étamines sont chargées de pollen. Cette poussière s’attache aux poils branchies dont le corps de l’abeille est couvert ; à l’aide d’espèces de brosses qui garnissent les tarses de sa troisième paire de pattes, elle rassemble toute cette poussière en pelotes, qu’elle empile dans des cavités ou corbeilles, creusées à la face interne de ses jambes pos-

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térieures. Elle remplit encore ces corbeilles d’une substance résineuse, nommée projDolis, produite par certaines plantes, et qu’elle en détache à l’aide de ses mandibules, qui sont en forme de cuiller. Ainsi chargée, elle retourne à la ruche, se débarrasse de son fardeau, et, sans perdre un instant, retourne aux provisions, ou met en œuvre celles qu’elle a recueillies.

Avec la propolis, les mêmes ouvrières bouchent toutes les fentes de leur habitation, ne laissant qu’une ouverture destinée à servir d’entrée et de sortie. Au moyen de la cire, qu’elles produisent elles-mêmes et qui suinte des anneaux de leur abdomen , elles construisent avec une précision merveilleuse, en s’aidant de leurs mandibules, les rayons ou gâteaux , dont chacun est composé de deux plans d'alvéoles ou cellules hexagonales, à base pyramidale, adossées l’une à l’autre. Ces rayons, suspendus à la voûte de la ruche par leur tranche, sont parallèles entre eux, et séparés les uns des autres par un espace suffisant pour que les abeilles puissent y circuler. Les cellules, situées horizontalement, comme on voit, sont destinées, les unes à servir de demeures aux larves, les autres à recevoir les provisions de pollen et de miel; un couvercle de cire bouche hermétiquement ces der-

Cellules de l’abeille.

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nières. Celles que doivent habiter les larves des femelles sont plus grandes que les autres, et ont une forme particulière, presque cylindrique.

Tel est le rôle des civières; d’autres ouvrières, nommées nourrices, ont une vie non moins active, ainsi qu’on s’en convaincra tout à l’heure.

Ni les mâles ni les femelles ne prennent part à ces travaux. Dès que les premiers ne sont plus utiles à la communauté, ce qui a lieu vers les mois de juin et d’août, les ouvrières les tuent à coups d’aiguillon. La femelle, au contraire, devient pour toute la colonie un sujet de respect : c’est que la prospérité de l’essaim dépend de sa fécondité.

Quand le moment de la ponte est arrivé, elle dépose ses œufs un à un dans les cellules préparées à cet effet. Elle en pond plus de douze mille dans l’espace de trois semaines. Les premiers donnent des ouvrières et des frelons; ceux d’où sortent les femelles viennent un peu plus tard.

Trois à quatre jours après la ponte, les œufs éclosent, et il en sort de petites larves de couleur blanchâtre. Privées de pattes, incapables de sortir de leur nid et de chercher leur nourriture, ces larves ne peuvent rien pour elles-mêmes. Mais les nourrices pourvoient à tous leurs besoins, leur apportent une bouillie abondante , dont les qualités varient d’abeiiie. suivant l’âge et le sexe de l’individu à qui elle est destinée. Lorsque arrive le moment où la larve va

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se transfigurer en nymphe, les nourrices l’enferment dans sa loge au moyen d’un couvercle de cire. Alors la larve file autour de son corps une espèce de coque. Sept à huit jours après s’ètre changée en nymphe, elle subit sa dernière métamorphose.

L’influence de la nature des aliments sur le développement de l’abeille est bien remarquable, puisqu’en variant la bouillie qu’elles donnent à leurs élèves, les nourrices produisent à volonté des ouvrières ou des femelles. C’est ce qu’on voit bien quand une colonie a perdu sa mère, et qu’il n’existe point de larve de femelle dans la ruche. Alors les abeilles se hâtent de démolir plusieurs cellules d’ouvrières, construisent une cellule de femelle, y déposent une larve, la mettent au régime qu’elles font suivre d’ordinaire aux larves des femelles, et, par cela seul, obtiennent d’elle, au lieu d’une ouvrière, une mère.

Quand une jeune femelle a achevé ses métamorphoses , elle ronge le couvercle de sa cellule ; mais à mesure qu’elle y fait brèche, des ouvrières bouchent avec de nouvelle cire les ouvertures qu’elle a pratiquées. Enfin elle sort de son nid. Alors une grande agitation se manifeste dans la colonie. La vieille mère cherche à percer cette rivale de son aiguillon; mais les ouvrières s’interposent, et l’en empêchent. Ce que voyant, celle-ci sort de la ruche avec toute l’apparence de la colère, suivie d’un grand nombre d’ouvrières et de mâles; l 'essaim, c’est le nom qu’on

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donne à ce rassemblement d’émigrants, va se suspendre à quelque distance, et bientôt recommencent

Essaim d’abeilles.

tous les travaux qui viennent d’être racontés. ,Ses membres fondent une nouvelle colonie.

Les abeilles et les foiymiis n’ont-elles que de l’instinct? Telle n’était pas l’opinion de M. Félix Dujardin, professeur à la faculté des sciences de Reims. Il ne se résignait pas à attribuer à une impulsion machinale, comme on le fait communément, tous les actes accomplis par ces petites bêtes, et quiconque

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sera au courant de leurs mœurs se rangera volontiers à l’avis de M. Dujardin.

Donc celui-ci, étant un anatomiste, eut l’idée de rechercher dans le système nerveux des insectes l’analogue des parties affectées chez les êtres les plus élevés aux fonctions intellectuelles. Et il a trouvé ce qu’il cherchait. Il l’a trouvé où l’on devait s’attendre à le rencontrer, dans cette petite masse nerveuse qui se trouve dans la tête, au-dessus de l’œsophage, et que, pour cette raison, on nomme ganglion sus-œso-

Quand on enlève la partie supérieure du crâne d’une abeille, on ne voit d’abord que du tissu adipeux, des glandes salivaires, des trachées nombreuses et des sacs trachéens. Ces parties masquent complètement le cerveau. Mais si on les écarte, on reconnaît que le sac trachéen tient au cerveau, qu’il l’entoure de sa double paroi comme l’arachmoïde embrasse le cerveau , et comme la plèvre entoure le poumon, en même temps qu’à titre de coussin gonflé d’air, il le soutient et le protège. Si on essaie d’arracher ce sac trachéen , on ne réussit qu’à enlever sa paroi externe, l’interne restant sur le cerveau, dans l’intérieur duquel elle envoie une multitude de petites trachées. On ne peut enlever celle-ci sans

Système nerveux de l’abeille.

phagien.

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déchirer le cerveau. Cela fait, on voit, à l’aide du microscope, que cet organe est formé de globules diaphanes larges de cinq à douze dix millièmes de millimètre. /

Le cerveau des insectes est tellement mou et translucide, qu’on ne peut constater sa structure et même sa forme qu’après l’avoir consolidé par l’alcool ou l’essence de térébenthine. Après une immersion suffisamment prolongée dans l’un ou l’autre de ces liquides, on voit apparaître sur le cerveau des circonvolutions régulières, plus ou moins distinctes, comparables à celles des mammifères, et si l’on enlève la substance qui constitue la partie extérieure du cerveau, on voit que ces circonvolutions appartiennent à une substance interne plus blanche et plus consistante que l’autre, et qui correspond au noyau de la substance blanche du cerveau des vertèbres.

Toutes les parties qui paraissent spécialement en rapport avec les facultés intellectuelles sont plus ou moins enveloppées par la substance pulpeuse. Cette dernière est la seule qui existe chez les insectes auxquels on ne peut reconnaître que de l’instinct; aussi constitue-t-elle en entier les ganglions du thorax et de l’abdomen, sièges d’instincts qui persistent encore après la décapitation de l’animal. Plus l’intelligence prédomine sur l’instinct, plus le volume des corps formés par la substance blanche est considérable relativement au volume total du corps. Ainsi,

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dans l’abeille sociale ils forment la neuf cent quarantième partie du volume total du corps, tandis que chez les hannetons ils n’en forment que la trentetrois millième partie.

Un cas remarquable est celui de la fourmi neutre, qui, protégée par un tégument solide contre l’exhalation , n’a presque pas de besoins individuels. Chez cet insecte, la substance pulpeuse ou corticale du cerveau, celle qui est affectée à l’instinct, a presque disparu, et ce n’est pas sans étonnement qu’on voit les diverses parties de l’organe isolées comme autant de petits cerveaux distincts. Tandis que, chez l’abeille sociale, l’ensemble des parties blanches forme la cinquième partie du volume du cerveau, les mêmes parties chez la fourmi neutre représentent la moitié du volume de cet organe.

« C’est là, dit M. Dujardin, ce qui nous permet de concevoir la possibilité de toutes ces merveilles de la vie sociale des fourmis, comme Ch. Bonnet, Hubert, Latreille et Lacordaire, et tant d’autres naturalistes les ont vues. Les fourmis réalisent en quelque sorte l’idéal d’une intelligence destinée à un but spécial et dépourvue de tout accessoire superflu. »

Ces constatations anatomiques une fois faites, M. Dujardin installa dans son jardin des ruches à cadres , du système de M. de Beauvoys, modifiées en quelques points de manière à faciliter l’observation journalière. Et c’est ainsi qu’il a recueilli les faits intéressants que je vais rapporter, et qui ne peuvent

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s’expliquer qu’en admettant que l’abeille est un être doué d’intelligence.

Deux essaims furent introduits, non sans peine, dans des ruches garnies de fragments de rayons et placées l’une à côté de l’autre. Chacun de ces essaims présenta, dès le début, les particularités déjà observées en pareil cas; quelques abeilles, en petit nombre, sortaient de la ruche, et y rentraient bientôt; puis, comme si elles avaient pris suffisamment connaissance de l’intérieur, elles sortaient de nouveau pour voltiger devant leur demeure, tournant toujours la tête du côté de celle-ci, de façon à la reconnaître au retour; elles exploraient ensuite les objets environnants, et enfin, prenant leur vol, s’éloignaient rapidement vers la campagne.

Des deux ruches, l’une, la moins peuplée, n’avait pas donné de rayons dans les cadres inférieurs, ni de cellules royales. Il était à craindre que ses habitants ne périssent pendant l’hiver faute de provisions. M. Dujardin plaça dans une assiette, au devant de la ruche, quelques morceaux de sucre miellé et légèrement humecté. Les abeilles ne tardèrent pas à venir en foule, et firent disparaître en moins de deux heures le sirop et le sucre. Cette provision , renouvelée les jours suivants, fut consommée chaque fois avec la même avidité.

« Et bientôt, dit l’auteur, elles s’accoutumèrent si bien à associer l’idée de ma personne et de mes vêtements avec l’idée de cette provende quotidienne trop

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promptement épuisée, que si je me promenais dans le jardin à plus de trente mètres de la ruche, il en venait huit ou dix voltiger autour de moi, se poser sur mes vêtements et sur mes mains, qu’elles parcouraient avec une agitation remarquable. Gela me donna la pensée d’avoir désormais dans ma poche un morceau de sucre, que je leur présentais après l’avoir légèrement humecté, et sur lequel j’en gardais longtemps trois ou quatre. »

Voici maintenant une expérience tout à fait concluante.

A dix- huit mètres de distance des ruches, dans l’épaisseur d’un mur, était creusée une niche recouverte par un treillage et par une treille, et cachée par diverses plantes grimpantes. M. Dujardin déposa dans cette niche une soucoupe contenant du sucre légèrement humecté, puis il alla présenter à une abeille une petite baguette enduite de sirop. Cette abeille s’étant cramponnée à la baguette pour sucer le sirop, notre observateur la transporta dans la niche et sur le sucre, où elle resta cinq à six minutes, jusqu’à ce qu’elle se fût bien gorgée; ensuite elle se mit à voler dans la niche, puis deçà et delà devant le treillage, la tête toujours tournée du côté de la niche, et enfin elle prit son vol vers la ruche et y rentra.

Un quart d’heure se passa sans qu’aucune abeille vînt à la niche; mais, à partir de ce moment, elles se présentèrent successivement au nombre de trente,

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explorant la localité, cherchant l’entrée qui avait du leur être indiquée, — l’odorat ne pouvant nullement les guider, — et à leur tour faisant, avant de retourner à la ruche, les observations nécessaires pour retrouver cette précieuse localité ou l’indiquer à d’autres.

Les jours suivants, les abeilles de la même ruche vinrent en plus grand nombre encore, tandis que celles de l’autre ruche n’eurent pas le moindre soupçon de l’existence de ce trésor; ce qu’il était facile de constater, les premières se dirigeant exclusivement de la ruche à la niche, et réciproquement, tandis que les dernières prenaient leur vol d’un autre côté par-dessus les murs des jardins voisins.

Quand le sucre de la niche restait tout à fait à sec, les abeilles l’abandonnaient comme une substance inerte. De temps en temps l’une d’elles venait s’assurer de l’état de ce sucre ; s’il n’y avait point de sirop, elle ne s’y arrêtait pas; mais, dans le cas contraire, elle le suçait pendant quelques minutes, puis elle allait à la ruche donner un avis promptement suivi de l’arrivée de plusieurs autres abeilles.

Cette charmante expérience ne permet pas de douter que les abeilles n’aient la faculté de se transmettre entre elles des indications très -complexes.

« Ce n’est point seulement, dit M. Dujardin, une impression individuelle, une image de la localité qui se conserve dans le cerveau de l’abeille : cette impression existe à la vérité; mais en même temps

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qu’elle doit guider l’insecte à son retour, elle devient pour lui le motif d’indications à transmettre par signes ou autrement, ce qui ne peut se faire si l’on n’accorde à cet insecte une faculté d’abstraction ; car les indications ont suffi pour éveiller chez l'insecte auquel elles sont transmises les mêmes impressions que la vue même du sucre, qu’il s’agit d’aller chercher, et de la localité où il faut se rendre. »

L’observation suivante, quoique beaucoup plus simple, met encore davantage en relief cette faculté d’abstraction.

On sait que les abeilles emploient, pour mastiquer les joints et les fentes de leurs habitations, la résine visqueuse et odorante de certains arbres; c’est ce qu’on nomme la propolis. Des diverses qualités de la propolis, une seule, la propriété agglutinative, est [nécessaire au travail des abeilles. « Ces insectes auront donc fait abstraction de l’odeur, de la couleur, de la saveur même de la substance, si on les voit rechercher ou employer toute autre substance qui devait leur être absolument inconnue, qu’aucune sensation innée ne pouvait déceler, et qui se recommande à eux par cette seule propriété agglutinative. »

Or c’est ce dont, à sa grande surprise, M. Dujardin a été témoin.

« Depuis plusieurs jours, dit- il, j’avais cherché vainement à comprendre ce que pouvait être cetje charge de fragments irréguliers, d’une blancheur

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parfaite, rapportée, en guise de pollen ou de propolis, par quelques abeilles. » Enfin il les surprit occupées à détacher péniblement de petits lambeaux d’une couche de céruse broyée à l’huile, dont on venait de peindre une troisième ruche placée loin des deux autres, en attendant qu’elle fût complètement sèche.

Voici une dernière observation.

Les ruches à cadre de M. de Beauvoys présentent au milieu de chaque face une série de six ou sept petites ouvertures; mais c’est parla face antérieure, qui est exposée au midi, que les abeilles sortent et rentrent le plus volontiers, ce qui n’empêche pas, comme on va le voir, qu’elles ne conservent le souvenir des ouvertures latérales, qui leur servent à l’occasion.

Le 28 novembre, quelques abeilles chargées de pollen jaune rentraient à la ruche avec cette précipitation qui leur est habituelle en pareil cas. M. Dujardin voulut savoir de quelle plante provenait ce pollen, et avec une baguette miellée il essaya d’arrêter l’un des insectes. Trois fois l’abeille évita l’obstacle, reprit son vol, et vint de nouveau tenter le passage. « Mais une dernière fois, la réflexion prit le dessus, et l’abeille, passant de l’idée particulière de l’ouverture qu’elle avait devant les yeux à l’idée plus générale de la ruche avec toutes ses ouvertures, prit son vol pour entrer sans hésitation par une des ouvertures latérales. »

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M. Crèvecœur, auteur de l’ouvrage intitulé le Cultivateur américain , rapporte des faits qui donnent également une haute idée de l’intelligence de l’abeille.

L’auteur possédait un certain nombre de ruches dont il s’occupait beaucoup. Il remarqua un jour qu’un oiseau d’une espèce fort commune en Amérique, et qu’on nomme guêpier, se tenait sur un arbre à portée des abeilles, et, les saisissant une à une au passage d’un coup de son bec pointu, les avalait sans se soucier le moins du monde de leur aiguillon. Déjà le guêpier avait consommé un grand nombre des précieux insectes, quand quelques abeilles échappées au danger allèrent sonner l’alarme dans la ruche. Du moins doit-on croire que les choses se passèrent ainsi; car M. Crèvecœur vit bientôt sortir une multitude d’abeilles volant tumultueusement comme lorsqu’elles se disposent à essaimer.

Elles ne tardèrent pas à se rassembler en une masse serrée, grosse comme un boulet, et cette boule s’élança avec une rapidité incroyable contre l’ennemi perché sur les hautes branches d’un arbre voisin. Le guêpier, justement effrayé, s’enfuit de toute la vigueur que la peur prêtait à ses ailes. Sans cette prompte retraite, il était perdu. Cependant les abeilles ne surent ou ne voulurent pas profiter de la victoire; voyant l’ennemi en fuite, elles se dispersèrent comme pour se réjouir de ce brillant

fait d’armes. Le guêpier, revenu de sa frayeur, reprit bientôt sa place favorite, et M. Crèvecœur fut obligé de le chasser à coups de fusil pour éviter la destruction de son rucher.

Je ne quitterai pas les abeilles sans mentionner un fait d’un grand intérêt pratique et fort singulier qui les concerne.

M. Antoine (de Reims) avait annoncé à la société d’acclimatation et à la société protectrice des animaux, qu’il avait trouvé le moyen de maîtriser les abeilles sans l’emploi de la fumée ni d’aucune substance anesthésique. « En deux minutes, disaitil, devenues dociles, elles laissent sans piquer procéder à toutes les opérations, et ne tardent pas à reprendre leurs travaux. Il n’y a ni tuées, ni blessées, ni malades. » M. le docteur Blatin fut délégué par les deux sociétés pour leur rendre compte des procédés de l’inventeur.

Le 30 mai 1858 M. Blatin était à Reims, et le jour même à quatre heures, dans le jardin de M. Antoine, on procédait aux expériences.

Il y avait là sept ruches mères, contenant chacune de trente à trente -cinq mille abeilles. On en désigna une. M. Antoine s’en approcha, s’accroupit devant elle, et deux minutes à peine s’étaient écoulées que les assistants, qui se tenaient à distance, le virent décoller la ruche de son tablier, la soulever, puis la retourner en annonçant que sa population était

maîtrisée. Aussitôt après il apporta cette ruche à M. Blatin, et l’installa, le sommet en bas, sur un petit tonneau défoncé. Toutes les abeilles s’étaient réfugiées vers la partie supérieure de l’habitation. Quelques-unes seulement étaient groupées à la base des rayons; aucune ne paraissait disposée à fuir ou à piquer. Une ruche vide, de même grandeur que la ruche pleine, fut placée sur celle-ci, bord à bord, et resta soulevée d’un côté par un tasseau, afin qu’on pût mieux voir le transvasement.

Des tapotements furent alors exécutés avec les mains sur les parois de la ruche inférieure, d’abord près de son sommet , puis sur la partie moyenne ; les abeilles commencèrent presque immédiatement à monter dans l’autre ruche, sans désordre et en groupes serrés. Au bout de sept à huit minutes, elles avaient toutes abandonné leurs rayons et s’étaient entassées dans la ruche supérieure. Si quelques-unes, s’écartant du groupe, apparaissaient aux ouvertures produites par l’interposition du tasseau, il suffisait de souffler sur elles avec la bouche pour les obliger à rentrer et à suivre les autres.

En moins de dix minutes, M. Antoine avait donc, sans employer aucune substance anesthésique, sans enfumage, sans se garantir les mains ou la figure d’un appareil ou d’un enduit protecteur, opéré le transvasement, l’essaimage artificiel et la récolte de quelques rayons de miel. L’émigration avait été

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complote. Pas une abeille n’avait souffert, pas une n’avait pris son vol 5 toutes conservaient leur activité, leur vigueur ; aucune ne paraissait irritée ou inquiète. M. Antoine, après les avoir écartées doucement avec les doigts pour montrer la reine, s’en couvrit diverses parties du corps sans recevoir aucune piqûre, et, comme lui, M. Blatin en fit grouper plus d’un millier sur sa. main et sur son bras. La ruche mère et l’essaim artificiel furent remis en place à peu de distance l’un de l’autre, et le travail parut bientôt recommencer sans trouble, les ouvrières qui revenaient des champs chargées de leur butin s’empressant de rentrer soit dans l’ancienne, soit dans la nouvelle habitation.

Les expériences furent répétées sur trois autres ruches, et toujours avec le même succès.

Il ne restait plus à M. Antoine qu’à faire connaître les détails pratiques de sa méthode. Puen n’est plus simple. Après avoir enlevé doucement la chemise de paille servant d’abri, il frappe avec le doigt fléchi vers le sommet de la ruche un petit coup d’abord , puis des coups plus forts et de plus en plus rapprochés. Il frappe ensuite avec le plat de la main, et au bout d’une demi-minute avec les deux mains, toujours de plus en plus fort, pour ne pas donner aux abeilles le temps de revenir de leur étonnement, et pour les obliger à descendre. Quand ce tapotement méthodique a duré deux minutes environ, il soulève la ruche sans secousse , et frappe encore une

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vingtaine de petits coups au sommet, ce qui fait remonter les abeilles. C’est alors qu’il renverse la ruche. On vient de voir l’effet produit. Tout est merveilleux dans l’histoire de ces petites bêtes.

On ne se fût pas sans doute attendu à trouver dans l’ordre des hyménoptères , composé d’animaux si délicats, un des exemples les plus frappants de la puissance destructive de l’insecte. C’est cependant ce qui a lieu.

Il y a peu d’années, M. le maréchal Vaillant mit sous les yeux de l’Académie des sciences plusieurs paquets de cartouches dont les balles avaient été percées, quelques-unes de part en part, pendant le séjour de nos troupes en Crimée. Or l’auteur du méfait était, comme l’a reconnu M. Duméril, un chétif insecte hyménoptère, un urocère, et probablement Vurocère jouvenceau, remarquable par la tarière que la femelle porte à l’extrémité de son ventre, et qui est destinée à percer le bois des arbres morts, dans lesquels cette espèce dépose ses œufs.

Située au milieu d’un étui formé de deux pièces creusées en gouttière, cette tarière est fort roide et armée de chaque côté de sept ou huit dentelures, dont chacune est taillée en demi-fer de lance. Jurine, ' qui a trouvé souvent l’insecte occupé à percer le bois de sapin ou de mélèze pour y déposer ses œufs, a décrit son manège.

LES INSECTES

Le ventre se redresse pour porter la tarière perpendiculairement et l’enfoncer dans le bois ; les segments de l’abdomen , se contractant alternativement en devant et en arrière, agissent sur l’aiguillon à la manière de coups de marteau frappant sur un coin. L’instrument pénètre si profondément qu’il ne peut être retiré sans de grands efforts. Il est même arrivé à Jurine, en voulant saisir l’insecte dans cette position , de déchirer les derniers anneaux du ventre , la tarière étant enfoncée dans le bois jusque près de sa base.

Voici maintenant une observation qui prouve bien que les auteurs de ces travaux extraordinaires n’ont, en perforant les métaux, d’autre but que de sortir des galeries dans lesquelles, à l’état de larve, elles se sont nourries de mhtière ligneuse, et que le métal n’est attaqué par eux que parce que, se trouvant sur leur passage, il fait obstacle à leur sortie.

Un tisserand confectionnant une pièce de drap l’avait enroulée sur un cylindre en bois de sapin qui, par malheur, contenait des larves d 'urocères. Celles-ci, rencontrant sur leur chemin ces cinq ou six épaisseurs de drap qui formaient la pièce, les traversèrent toutes, ce que l’on constata lorsque l’étoffe fut achevée et déroulée. Le fait a été communiqué, en 1853, à la société entomologique, par M. H. Lucas.

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