‹ Les animaux à métamorphosesChapitre 4 sur 21 · A PROPOS D’UN ANIMAL DOUTEUX · texte numérisé non relu

A PROPOS D’UN ANIMAL DOUTEUX

Je ne quitterai pas les amphibiens sans parler d’une étrange découverte dont M. le vicomte O. de Thoron a récemment entretenu l’Académie des sciences.

C’était en 1861 , au mois de mai, dans l’océan Pacifique, à sept ou huit milles du continent américain, par 1° 49’ de latitude septentrionale.

LES AMPHIBIENS

Tout à coup , du fond de l’Océan s’élève un animal effrayant qui vient se placer à côté de la baleinière.

Il a des bras d’homme ; seulement ses bras sont plus longs que les nôtres : 1 mètre 50. Ils sont blancs, très-grêles, terminés par de petites mains recourbées dont la couleur rappelle celle du vieux parchemin. Son œil est limpide, expressif, scrutateur et fort doux (je suis presque fâché de le dire, ce détail pouvant nuire à l’effet). « Sa bouche a toute l’amplitude de la tête, » dit l’auteur, et c’est à peu près comme s’il disait qu’elle est ouverte jusqu’aux oreilles. Mais cette tête ! quelle tête! prodigieusement large et prodigieusement plate , elle est de forme triangulaire, et sa base (le cou est absent) s’étend d’une épaule à l’autre.

« C’est la mania ! s’écria le pilote ; si elle saisit l’embarcation, coupez-la-lui » (la main).

C’est bien ce que comptait faire M. le vicomte de Thoron, qui, debout, attendait, le sabre levé. La mania le regardait.

J’ai oublié de dire que l’animal est long de trois mètres , large de quatre pieds et épais de quelques centimètres seulement (ce mélange du duodécimal et du décimal est du fait du narrateur), et qu’il est tout blanc, avec quelques mouchetures sur la ligne médiane du dos, et sans apparence de poils.

Elle regardait donc le vicomte de cet œil scrutateur et fort doux que nous lui connaissons ; l’un de

LES AMPH1BIENS

ses bras était étendu sur la mer: elle tenait l’autre élevé au-dessus de l’eau.

Enfin, après avoir regardé pendant deux minutes et demie, ayant sans doute vu tout ce qu’elle voulait voir, la mania « coula à fond , sans faire aucun mouvement ».

Ayant eu l’honneur de recevoir la visite de M. de Thoron , j’ai naturellement causé avec lui de cette rare trouvaille. D’après M. de Thoron, la mania ne serait autre chose qu’un batracien de taille gigantesque, une espèce de grenouille longue de trois mètres !

Il est de règle en matière scientifique qu’aucune observation, si honorable et si éclairé qu’en soit l’auteur, ne soit regardée comme définitive qu’après avoir été contrôlée. En application de cette règle, la mania ne pourra être admise qu’après qu’elle aura été revue.

Mais s’il faut se garder de tout croire, on doit avec non moins de soin prendre garde de s’imaginer qu’on n’a plus grand’chose à apprendre , et s’abstenir de considérer comme impossibles les choses qui s’écartent trop fortement de celles qui nous sont familières. Le scepticisme outré n’est pas moins préjudiciable aux progrès des sciences qu’une confiance aveugle.

LES POISSONS

Malgré les nombreux travaux dont ils ont été l’objet, les poissons doivent être rangés parmi les animaux les plus mal connus ; ce qui vient des difficultés que le milieu qu’ils habitent oppose aux observations. Mais la création des aquariums et des viviers d’expérimentation fera cesser cette situation à l’égard d’un grand nombre des êtres que renferme cette classe.

Nous en savons du moins assez pour ne pouvoir mettre en doute la richesse de la mine qui nous reste à exploiter, et pour être convaincus que les instincts des poissons sont plus variés, plus développés, et que leur existence est infiniment moins uniforme qu’on n’est généralement porté à le croire.

Qui se fût attendu, par exemple, à les voir déployer dans l’édification d’un nid une industrie égale à celle des oiseaux, si admirés sous ce rapport et en effet si admirables ? C’est cependant ce que font plusieurs poissons, et c’est ce que fait en particulier

LES POISSONS

l’épinoche, si commun dans nos cours d’eau. Nous devons la révélation de ce piquant trait de mœurs à un de nos savants les plus distingués, M. F. Lecoq, aujourd’hui inspecteur général des écoles vétérinaires. Et ce qui ne peut qu’ajouter à l’intérêt de la

Nidification de l’épinoche.

découverte, c’est que l’auteur avait douze ans lorsqu’il la fit.

On prétend même que quelques poissons ne sont pas incapables d’un certain attachement pour l’homme et de sentiments de reconnaissance; c’est

LES POISSONS

du moins ce que prouverait, si elle est authentique, l’anecdote suivante que je trouve consignée dans un ancien recueil, et qui est assez peu connue pour qu’il y ait intérêt à la rapporter

Le docteur Warwick, demeurant au château de Durham en Angleterre, se promenait un soir dans le parc. S’étant approché d’un vivier, il vit un gros brochet qui s’enfuit à son aspect. Dans ce brusque mouvement de retraite le poisson donna de la tête contre un clou à crochet fiché dans un poteau, et si violemment, qu’il se fractura le crâne.

La douleur fut poignante, à en juger par les mouvements désordonnés du brochet. D’abord il s’enfonça brusquement jusqu’au fond de l’eau, fourra sa tête dans la vase, puis tourna sur lui-même avec tant de rapidité, qu’il devint un moment invisible; ensuite il se mit à courir deçà et delà; enfin il s’élança hors de l’eau , et vint échouer sur le bord de l’étang.

M. Warwick, que cette scène avait impressionné, s’approcha du malheureux poisson, etconstata qu’une partie du cerveau faisait hernie hors du crâne entr’ouvert. Ayant soulevé, à l’aide d’un cure-dent en argent, la portion déprimée du crâne, il remit le cerveau en place. Le blessé resta immobile pendant l’opération, et quelques instants encore après; ensuite le docteur le remit dans l’étang.

Le brochet paraissait soulagé ; cependant il ne tarda pas à s’agiter de nouveau , si bien qu’une se-

LES POISSONS

conde fois il sauta hors de l’eau. M. Warwick s’en approcha encore, reprit l’examen de la plaie, compléta le pansement, remit le malade dans son élément, et retourna au château.

Mais le lendemain matin, la curiosité le ramena près de l’étang. C’est ici que l’histoire devient invraisemblable. Le poisson , l’ayant aperçu , le reconnut apparemment ; car aussitôt il s’approcha du bord, et si près du docteur, que sa tête touchait presque les pieds de ‘celui-ci. Saisi du plus vif intérêt pour un brochet doué de tant de mémoire et de reconnaissance, M. Warwick examina le crâne, ce qu’il put faire à loisir, et reconnut que tout allait bien. Il se promena ensuite sur le bord de l’étang, et tant que dura cette promenade, le brochet ne cessa de nager près de lui, revenant sur sa route quand le docteur revenait sur ses pas; mais, ajoute celui-ci , comme la pauvre bête était devenue borgne par suite de son accident de la veille, elle montrait de l’agitation chaque fois qu’ayant son mauvais œil du côté du rivage, elle ne pouvait voir son bienfaiteur.

A partir de ce jour, M. Warwick ne put s’approcher de l’étang sans que le brochet vînt à lui ; il appelait le poisson en sifflant, et le poisson répondait à l’appel. Mais celui-ci conserva sa sauvagerie naturelle envers toutes les autres personnes.

On sait que certains poissons sont, dans toute l’acception du terme, de véritables machines élec-

LES POISSONS

triques; tels sont entre autres la torpille , qui habite nos mers, et qu’on nomme vulgairement raie électrique, parce qu’elle ressemble à une raie , nos pécheurs la nomment aussi poisson magicien ; le silure

Le silure électrique.

électrique, qui vit dans le Nil, et que les Arabes nomment tonnerre; et le gymnote électrique, dont la forme est celle d’une anguille, et qu’on trouve dans l’Amérique du Sud.

Le gymnote.

Tout ce que fait une machine électrique, ils le font ; leur décharge donne des étincelles , c’est-à-dire de la lumière et de la chaleur; elle opère des décompositions chimiques et produit le phénomène

LES POISSONS

d’aimantation ; elle donne des commotions violentes aux personnes qui touchent l’animal. Quand les pêcheurs ont renversé dans leur barque le contenu de leurs filets, s’il se trouve une torpille parmi les poissons capturés, ils s’en aperçoivent aussitôt au choc qu’ils reçoivent lorsqu’ils versent de l’eau sur le produit de leur pêche. Mais la décharge du gymnote est bien plus forte encore et bien plus dangereuse. On cite des hommes qui, attaqués, pendant qu’ils se livraient à la natation, par ce terrible poisson, et aussitôt privés de l’usage de leurs membres, se sont noyés. Quand les pêcheurs indiens amènent à la fois dans leurs filets des gymnotes et de jeunes crocodiles, toujours ceux-ci sont morts ou paralysés, tandis que les gymnotes n’ont aucun mal; ils ont foudroyé les terribles reptiles avant que ceux-ci aient pu les approcher. Le gymnote abat même les chevaux.

Eh bien ! qui se fût douté qu’un poisson que tout le monde connaît, qu’on voit sur tous les marchés et qui figure sur toutes les tables , fût un poisson électrique? C’est cependant la vérité. Ce poisson est la raie. M. Charles Robin vient de nous l’apprendre. Si un poisson aussi vulgaire a pu devenir l’occasion d’une telle découverte, quelles trouvailles doit nous réserver la multitude de ceux que nous ne connaissons, pour ainsi dire, que de vue et de nom, sans parler de ceux dont nous ignorons jusqu’à l’existence !

LES POISSONS

On doit s’attendre surtout à apprendre beaucoup de choses sur la reproduction de ces animaux; et c’est ce que rendent très -vraisemblable les faits que nous allons rapporter.

Le 7 juin 1852, un Californien, M. A.-C. Jackson, grand amateur de pêche, était allé chercher son déjeuner dans la baie de San-Salita. Un crabe servait d’appât. Le temps était peu favorable ; il ventait fort. Cependant notre pêcheur prit promptement deux poissons de même espèce (c’était le mâle et la femelle), longs de vingt-cinq à trente centimètres, et très -vifs, si vifs que la faible ligne à truites dont M. Jackson se servait courut un grand danger.

La demi -heure qui suivit cette capture s’étant passée sans qu’il prît rien , le pêcheur se décida à changer d’appât, et aussitôt l’idée lui vint d’amorcer avec un morceau d’un des poissons déjà pris. En conséquence, il incise le ventre du plus gros, et alors, jugez de sa surprise quand par l’ouverture il voit sortir un poisson vivant. La réflexion venant, il se dit que le petit avait été avalé par le gros, auquel avait manqué le temps de digérer sa proie. Mais, ayant ouvert le ventre plus largement, il trouva le long du dos un sac violet si transparent, qu’à travers ses parois on voyait une multitude de poissons exactement semblables au premier pour la forme et pour la couleur. Le sac en était rempli : il y en avait dix-huit, et celui qui était dehors faisait le dix -neuvième.

fi

LES POISSONS

Le pêcheur les mit dans un seau, et ils nagèrent aussitôt avec autant de vivacité que s’ils n’eussent fait autre chose depuis un mois. Non-seulement ils se ressemblaient tous, mais ils ressemblaient tellement à celle qui leur avait servi de demeure, qu’on ne pouvait douter qu’ils n’en fussent la progéniture.

M. Jackson fit part de sa découverte à M. Agassiz, illustre naturaliste européen, fixé en Amérique depuis une quinzaine d’années. Celui-ci craignit une méprise, et pria son correspondant de vouloir bien lui envoyer quelques spécimens de ces poissons, fortement soupçonnés de n’être que des canards.

Les poissons demandés arrivèrent, et leur examen confirma les récits du Californien. Le sac décrit par celui-ci existe, et paraît n’être autre chose que l’extrémité inférieure très -élargie de l’ovaire. 11 est subdivisé en plusieurs poches s’ouvrant par de larges fentes dans sa partie inférieure; dans chacune de ces poches est un petit enveloppé , ou plutôt emmaillotté comme dans une espèce de drap. Tous sont empaquetés de la même manière et placés tête -bêche, pour économiser l’espace. Quant à l’ouverture externe de l’appareil, elle est située derrière celle du canal digestif.

Dans une femelle qui avait vingt-huit centimètres de long et douze centimètres de haut, les petits avaient près de huit centimètres de long et trois centimètres de haut. Ces dimensions considérables

LES POISSONS

des jeunes firent penser à M. Agassiz que peut-être ils entraient dans le sac et en sortaient à volonté, à la manière des jeunes didelphes ; mais il paraît n’en être pas ainsi : néanmoins on ne peut douter que l’eau ne pénètre dans le sac, car les petits ont les ouïes tout à lait développées.

M. Agassiz a fait de ces poissons une famille nouvelle, celle des embiotocoïdês , voisine de la famille des perches.

Gela nous mène tout droit à parler des métamorphoses des poissons. Il n’y a pas longtemps qu’on les en croyait tous exempts : c’était une erreur ; elle a été dissipée par une observation de M. Auguste Muller; et, chose bien remarquable, cette observation porte sur des poissons qui vivent chez nous, que nous mangeons , et chez lesquels on ne s’attendait certes pas à trouver rien de pareil.

Page 1