LA LAMPROIE ET L’AMMOCÈTE
Chez aucun des animaux qui ont un squelette solide, les os n’ont dès le commencement la consistance qu’on leur voit chez les adultes ; ils sont d’abord fibreux, ils deviennent ensuite cartilagineux ; enfin la matière calcaire, en s’accumulant dans leur tissu, les fait passer à l’état d’os véritables.
Or il est des poissons dont le squelette n’atteint
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jamais ce dernier état, et reste toujours cartilagineux : tels sont les requins et les raies ; il en est même dont le squelette reste toujours fibreux : telles sont les lamproies et les ammocètes. Les uns et les autres appartiennent au groupe de poissons nommés chon clrop t érygiens .
On a beaucoup discuté sur la place qu’il convient de donner dans la classification à ceux d’entre ces poissons dont le squelette est cartilagineux : c’est qu’en effet, s’ils sont évidemment inférieurs sous ce rapport aux poissons osseux, ils leur sont supérieurs à d’autres égards; c’est pourquoi certains zoologistes les ont mis au-dessus des poissons osseux, tandis que d’autres les ont mis au-dessous. Mais quant à ceux qui ont un squelette fibreux, c’est-à-dire quant aux lamproies et aux ammocètes, il est certain que ce sont les plus imparfaits de tous les poissons. Ainsi, au lieu d’une bouche formée de deux mâchoires, l’une supérieure et l’autre inférieure, ils ont une lèvre charnue circulaire chez les lamproies, demi -circulaire chez les ammocètes; de là le nom cycloslomes ou bouche en anneau qu’on leur donne. Et cette bouche est, comme celle de la sangsue, par exemple, une véritable ventouse, un suçoir; aussi s’en servent-ils comme la sangsue se sert de la sienne, soit pour se fixer aux corps solides, soit pour s’attacher aux animaux dont ils se nourrissent, en pompant leur sang, ou même en les dévorant.
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Ni les lamproies ni les ammocètes ne sont rares dans notre pays. Les premières se mangent, et sont classées par les gourmets au nombre des poissons les plus estimés ; les secondes ne figurent pas ordinairement sur les tables, bien que leur chair soit excellente, et les pêcheurs les emploient en guise d’appât.
Bouche de la lamproie.
Les lamproies et les ammocètes sont, comme l’anguille, des poissons en forme de serpent. Au premier abord un observateur peu attentif pourrait les confondre avec l’anguille; mais on les en distingue aisément à sept trous circulaires placés en ligne droite , de chaque côté du corps en arrière de l’œil, et aussi à ce qu’elles n’ont pas, comme les anguilles, de nageoires pectorales; pour toute nageoire, elles ont une crête longitudinale au-dessus et au-dessous de la queue.
La lamproie. Comme nous l’avons dit, la lèvre de la lamproie est circulaire. Cette lèvre est armée de plusieurs rangées de fortes dents. La langue en est
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également garnie. Cette lèvre peut avancer et reculer à la manière d’un piston, ce qui permet à l’animal d’opérer une succion si forte, qu’au récit de Carus on a parfois retiré de l’eau, avec de grandes lamproies, des pierres de cinq à six kilogrammes auxquelles elles se tenaient attachées.
Il y a plusieurs espèces de lamproies.
La grande lamproie est longue d’un mètre, et d’un jaune verdâtre marqué de brun. Elle habite
La grande lamproie.
nos mers (Océan et Méditerranée) et entre dans nos fleuves au printemps pour y déposer ses œufs. Sa nourriture se compose de vers marins, de petits poissons et de cadavres. Sa pêche a lieu surtout aux embouchures de la Loire et de la Garonne.
La réputation culinaire de ce poisson date de loin. On en faisait en France, au xiv° siècle, une consommation si importante, qu’une corporation de marchands avait le privilège de les apporter à Paris, et n’y apportait rien autre chose. Paul Jove, dans son poëme sur l’Ichthyologie, nous apprend
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que de son temps, c’est-à-dire au xvi° siècle, les Romains payaient ce poisson jusqu’à dix pièces d or. Son prix avait doublé dans la première année du xvii0 siècle.
La lamproie de rivière, nommée aussi pricka, . n’a que quatre à cinq décimètres de long; elle est d’un gris bleuâtre en dessus, argentée en dessous; c’est celle-ci qu’on voit le plus souvent sur les marchés de Paris. Elle passe une grande partie de l’année dans les lacs d’eau douce, et les abandonne au printemps pour frayer dans les rivières. Elle abonde dans un grand nombre de fleuves d’Europe. C’est principalement dans la Loire qu’on pêche celles qui viennent à Paris. Cette espèce peut vivre très-longtemps hors de l’eau.
La petite lamproie, nommée vulgairement sucet , est plus petite encore, et n’a que vingt-cinq à trente centimètres. Elle apparaît dans la Seine en même temps que les aloses, auxquelles elle s’attache. Elle sert d’appât pour la pêche des harengs; comme la précédente, elle peut vivre très- longtemps hors de son élément.
L’Ammocète. La lèvre est demi - circulaire , et ne recouvre que le dessous de la bouche. Cette lèvre ne porte qu’une dent; mais la langue, armée de fortes dentelures latérales, fonctionne comme celle de la lamproie. L’ammocète est aveugle. Sa forme lui donne beaucoup de ressemblance avec les vers ; comme un grand nombre de ceux-ci, elle se tient
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dans la vase des ruisseaux , et s’attache à des animaux dont elle suce le sang.
Il y en a également • plusieurs espèces. L'ammocète rouge est couleur de sang; elle a environ seize centimètres de long. L 'ammocèle lamprillon a la môme dimension , est verte sur le dos , blanche sous le ventre. Sa chair est d’un goût agréable, mais son aspect vermiforme est pour beaucoup de personnes une cause de répugnance. On s’en sert comme d’appât.
Tels sont les caractères zoologiques des lamproies et des ammocètes. Un mot maintenant sur leur organisation intérieure, afin de bien mettre en relief l’infériorité de ces poissons.
Carus compare la colonne vertébrale de la lamproie à celle d’un fœtus humain de deux mois. Les vertèbres sont de simples anneaux cartilagineux à peine distincts les uns des autres, traversés et réunis par un cordon tendineux ; il n’y a ni véritables côtes ni arcs branchianés; les rayons qui soutiennent la nageoire sont des fibres à peine apparentes. Enfin la structure des organes des sens est moins compliquée que chez les poissons osseux.
Chez les ammocètes l’état rudimentaire ou embryonnaire est plus marqué encore. Toutes les parties de la charpente restent constamment à l’état membraneux; l’anneau maxillaire lui-même est membraneux, et l’imperfection des sens est
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poussée bien plus loin encore que dans la lamproie.
Tous les zoologistes se sont accordés à faire de la lamproie et de l’ammocète deux genres distincts de cyclostomes. Eh bien, l’ammocète et la lamproie sont le même animal : le premier est le jeune, la larve ; le second est l’adulte ; c’est ce que nous ont appris dernièrement les belles et intéressantes observations de M. Auguste Muller.
L’auteur, voulant étudier le développement de la lamproie, recueillit au moment de la ponte les œufs de cette espèce; il fit plus, il en féconda artificiellement , et ces œufs furent séquestrés dans un récipient.
En se mettant ainsi à l’abri de toute erreur, il a pu assister aux diverses phases de leur évolution. Il a vu le vitellus se segmenter tout entier comme chez les batraciens, et ce vitellus transformé par la segmentation se convertir en un embryon, qui, au bout de dix-huit jours d’incubation, est sorti de l’œuf, non point avec les caractères d’une lamproie, mais avec ceux d’une ammocète.
Les ammocètes issues des œufs de lamproie ont été conservées pendant plus de deux ans dans un réservoir spécial, où malheureusement elles sont mortes avant d’avoir pu se transfigurer. Mais M. A. Muller, pour compléter le cercle des observations interrompues par cet accident , substitua aux ammocètes mortes, dans son réservoir, des ammo-
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cèles vivantes, du même âge. prises dans un ruisseau voisin; et ces dernières, après quelques mois de séquestration, c’est-à-dire vers leur troisième année, subirent sous ses yeux leur métamorphose, et revêtirent tous les caractères de la lamproie. Enfin , après cette métamorphose , l’auteur les vit se reproduire et mourir, car la reproduction paraît être le dernier terme de la vie de la lamproie.