LES MÉTAMORPHOSES DE LA DORÉE ET DE QUELQUES AUTRES POISSONS
Nous venons de rapporter le premier exemple de métamorphoses que les poissons aient offert aux observateurs. Les découvertes de M. A. Muller ne datent que de quelques années, et déjà elles ne sont plus isolées. Les faits de cet ordre promettent, au contraire, de se multiplier, et on en connaît même dès ce moment de beaucoup plus frappants que celui qui précède.
M. Agassiz écrivait, en effet, à l’Académie des sciences, au commencement de l’année 1865, qu’il venait d’observer chez les poissons des métamorphoses aussi considérables que celles qu’on connaît chez les batraciens. Il s’étonnait même qu’en un temps où si généralement l’on s’occupe de pisciculture, on ne les eût pas reconnues plus tôt. « Peut-être, suivant sa remarque, faut-il l’attri-
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buer à cette circonstance, que les métamorphoses commencent ordinairement après 1 éclosion des petits, à une époque où ils meurent rapidement, lorsqu’on les retient en captivité. » Quoi qu’il en soit, l’illustre naturaliste a fait connaître ce que je vais rapporter.
La dorée , nommée aussi poisson Saint-Pierre, et que les anciens nommaient Zée, est un poisson fort connu. Columelle dit que son goût exquis lui avait fait accorder parmi les Grecs la prééminence sur tous les autres poissons, et de là sans doute son nom de Zée. C’est un poisson d’assez grande taille, à corps comprimé, de couleur jaune, avec une tache ronde et noire sur le flanc, et qui présente cette particularité, que les rayons épineux de sa nageoire dorsale sont accompagnés de lambeaux membraneux, longs et filiformes, ce qui lui donne un aspect assez repoussant. On le trouve dans l’Océan et dans la Méditerranée. Une espèce a reçu le nom de rusé, parce qu’elle lance de l’eau avec sa bouche sur les insectes qui voltigent à la surface des flots, ce qui est pour elle un moyen de les précipiter à la mer et d’en faire sa pâture.
On classe la dorée dans la famille des Scombéroïdes, dont font partie les thons, également célèbres par leurs migrations, aujourd’hui mises en doute, et pour les qualités de leur chair; les maquereaux, si courageux et si voraces, qu’ils attaquent souvent des poissons bien plus forts qu’eux,
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et l’homme lui-même, puisqu’on cite un matelot qui, se baignant dans les mers de Norwége, fut entouré et déchiré par eux; et enfin V espadon ou épée de mer, ainsi nommé à cause de l’espèce de longue lame qui arme sa mâchoire, et à l’aide de laquelle il vient à bout de la baleine, malgré la taille de celle-ci, et du crocodile, malgré sa cuirasse , et défonce même des embarcations ; ce n’est cependant point un animal carnassier, et les fucus composent sa nourriture.
Maintenant que la doréé vous est connue, voici un autre poisson , d’un nom plus difficile à retenir ; celui-ci est Yargyropelecus hemigymnus. On l’a classé dans la famille des Salmonés, ou au moins tout près de celle-ci, et cette famille des Salmonés contient les truites, les éperlans et les ombres, c’est-à-dire les poissons les plus fameux pour la délicatesse de leur chair.
Voilà donc deux familles en présence, celle des maquereaux et celle des truites, et deux familles qui ne sont nullement voisines l’une de l’autre, à tel point qu’elles n’appartiennent pas au même ordre ; la première appartient à l’ordre des acanthoptérygiens, et la seconde à l’ordre des malacoptérygiens.
Eh bien, Yargyropelecus, classé jusqu’ici dans la famille des Salmonés, est le jeune du poisson Saint-Pierre, qui appartient à la famille des Scombéroïdes.
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C’est ce que nous a appris M. Agassiz, dont la découverte était si inattendue, que M. le secrétaire de l’Académie , en la communiquant à cette savante compagnie, n’a pu s’empêcher de dire : « Cette communication eût soulevé bien des doutes dans mon esprit, si elle n’était due à un savant tel que M. Agassiz. »
Celui-ci s’attendait à ces doutes. « Je m’attends, écrivait-il, à ce que tous les ichthyologistes repoussent cette assertion comme erronée. Rien n’est plus vrai cependant ; aussi , loin de chercher à la prouver par de longs arguments, je me bornerai, pour le moment , à inviter mes confrères à se procurer des petits exemplaires de la dorée, de huit à dix centimètres de longueur, et à les comparer à des exemplaires authentiques de 1 ' argyropelecus , certain que je suis qu’ils admettront l’identité des deux poissons, dès qu’ils en auront fait la comparaison. »
Mais l’illustre naturaliste promet de nous en apprendre prochainement bien d’autres. Il promet de montrer que certains petits poissons qui ressemblent d’abord à des gadoïdes ou à des blennioiïdes , passent graduellement au type des labroïdes et des lophioïdes , que des apodes se transforment en jugulaires et en abdominaux, et qu’enfin des cyprinodontes commencent par être semblables à des têtards de grenouille ou de crapaud.
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